‹ Anne de GeiersteinChapitre 151 sur 246 · CHAPITRE XXII. tn · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII. tn

avait présidé à cette toilette, et s'écria : «Vous avez raison, grandement raison... mieux vaut que vous alliez à cette entrevue en jeune fille suisse au cœur franc. »

Anne répliqua en souriant aussi : « Mais cependant , dans les murs d'Arnheim , je dois me montrer, sous quelques rapports, comme il convient à la fille de mon père... Voyons, aide- moi à placer cette pierre précieuse sur le ruban qui retient mes cheveux.»

C'était une aigrette , ou panache, composée de deux plumes de vautour réunies ensemble par une opale qui changeait à toutes les ondulations de lumière avec une rapidité qui enchantait la jeune Suissesse , car elle n'avait de sa vie jamais rien vu de pareil.

« Maintenant , baronne Anne , dit-elle , si vous portez réellement ce joli bijou comme marque de votre rang , c'est la seule chose appartenant à votre dignité que j'aurais du plaisir à convoiter, car il étincelle et change de couleur d'une très merveilleuse façon , à peu près comme les joues d'une jeune fille lorsqu'on lui fait des compliments. — Hélas! Annette , » répliqua la baronne, en passant la main sur ses yeux , « de tous les joyaux que les femmes de ma maison aient possédés , celui-ci a peut-être été le plus fatal à ses possesseurs. — Et pourquoi nlors le porter ? pourquoi le porter aujourd'hui plutôt que tout autre jour de l'année ? — Parce qu'il me rappelle mes devoirs envers mon père et ma famille. Maintenant, ma fille , n'oublie pas que tu dois t'asseoir à table avec nous , et ne pas quitter l'appartement ; songe à ne pas t'éloigiier sans cesse pour te servir toi ou les autres ; mais reste assise et tranquille jusqu'à ce que William te donne ce dont tu as besoin. — Bien, c'est une mode agréable que j'aime assez , et William nous sert avec tant de complaisance que c'est une joie de le voir. Cependant, de temps à autre , il me semble que je ne suis plus Annette Veilchen elle-même , mais seulement une peinture d'x\nnette Veilchen , puisque je ne puis ni me lever , ni m'asseoir , ni courir , ni rester tranquille , sans violer quelques lois d'étiquette. Il en est autrement de vous , j'ose le dire , dont les manières sont toujours si nobles. — Moins nobles que tu ne semblés le croire , répondit la demoiselle à illustre naissance ; mais je ressens plus la contrainte sur une pelouse et en plein air que quand je suis forcée de m'y soumettre entre les quatre murs d'un appartement, — Ah ! c'est vrai... la danseï! reprit Annette; voilà assurément de quoi exciter nos regrets. — Mais je suis encore plus fâchée , Annette , de ne pouvoir dire si j'agis précisément bien ou mal en voyant ce jeune homme , quoique ce doive être pour la der

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nière fois. Si mon père allait arriver! si Ital Schreckenwald allait revenir ! — Votre père est trop profondément occupé de ses sombres et mystérieux projets, répliqua la vive Helvétienne; il s'est envolé vers les montagnes de Brockenberg, où les sorcières tiennent leur sabbat , où il est allé faire une partie de chasse avec le chasseur sauvage '. — Fi! Annette, comment osez-vous parler ainsi de mon père ? — Il est vrai , je ne le connais guère personnellement, et vous-même vous ne le connaissez pas beaucoup davantage. D'ailleurs, comment tout ce qu'on raconte de lui serait-il faux ? — Et que raconte-t-on , jeune folle ? — Eh bien ! que le comte est un sorcier; que votre grand'mère était un lutin, et le vieux Ttal Schreckenwald un véritable diable incarné; quant à ce dernier point , j'en ferais serment , quoi qu'il puisse être du reste. — Où est-il à présent? — Il est allé passer la nuit au village pour veiller à ce qu'on logeât les gens du rhingrave, et pour le tenir en ordre s'il est possible ; car les soldats n'ont pas reçu la paie qu'on leur avait promise , et quand pareille chose arrive, rien ne ressemble plus qu'un lansquenet à un ours en colère. — Alors , descendons, ma fille ; c'est peut-être la dernière nuit d'ici à bien des années que nous pourrons passer dans une espèce de liberté. »

Je n'essaierai pas de décrire l'embarras marqué avec lequel Arthur Philipson et Anne deGeierstein se revirent : ils ne levèrent les yeux ni l'un ni l'autre , ne prononcèrent pas un seul mot intelligible tout en se souhaitant le bonjour , et la jeune fille elle-même ne rougit pas moins vivement que son modeste visiteur , tandis que la soubrette helvétique , vive et gaie , dont les idées sur l'amour se ressentaient des libertés d'un pays plus arcadien et de ses usages , regardait avec des sourcils un peu froncés , avec beaucoup d'étonnement et un peu de dédain , un couple qui , suivant elle , agissait avec une réserve si contrainte et si peu naturelle. Grandes furent et la timidité et la rougeur d'Arthur en offrant la main à la noble demoiselle ; et la demoiselle en acceptât cette politesse ne fut pas moins rouge, moins émue, moins embarrassée. Bref, quoiqu'il ne se passât rien ou presque rien d'intelligible entre ce couple si beau et si intéressant, l'entrevue ne manquait pourtant pas d'intérêt sous ce rapport. Arthur conduisit Anne par la main , comme c'était le devoir d'un galant cavalier de l'époque , dans la salle voisine où le repas était préparé ; et Annette , qui examinait chaque chose avec une singulière attention , sentit avec étonnement que les formes et

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