‹ Anne de GeiersteinChapitre 152 sur 246 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

les cérémonies des hautes classes de la société avaient autant d'influence sur son esprit né libre que les rites des druides sur celui du général romain lorsqu'il disait :

Je les méprise, mais ils me glacent de peur.

<> Qui peut donc les avoir changés? disait Annette; à Geierstein ils ressemblaient aux autres jeunes filles , aux autres jeunes gens , si ce n'est qu'Anne est si jolie ; mais à présent ils marchent en mesure et en cadence comme s'ils allaient commencer une grave parade, et se témoignent l'un envers l'autre autant de respect que s'ils étaient , lui, le landamman d'Unterwalden , et elle, la première dame de Berne. Tout cela est fort beau sans doute, mais ce n'est pas ainsi que Louis Sprenger fait l'amour. »

Apparemment les circonstances dans lesquelles ces deux jeunes gens étaient placés leur rappelaient les habitudes d'une politesse élevée et un peu cérémonieuse, qui leur avait été jadis familière; et tandis que la baronne jugeait nécessaire d'observer le plus strict décorum afin d'excuser la réception d'Arthur dans l'intérieur de sa retraite, lui , d'un autre côté , cheichait à montrer, par ses manières respectueuses , qu'il était incapable d'abuser de la bienveillance avec laquelle on l'avait traité. Pour se mettre à table, ils observèrent scrupuleusement la distance qui convenait à une demoiselle et à un jeune homme vertueux. William fit le service pendant le repas avec grâce et habileté , en domestique accoutumé à remplir ces fonctions ; et Annette se plaçant entre eux , cherchant à imiter autant que possible le cérémonial qu'elle les voyait observer, déploya toute la civilité que l'on devait attendre de la soubrette d'une baronne. Elle commit cependant diverses méprises : sa conduite en général fut celle d'un chien de chasse qu'on mène en laisse , prêt à s'élancer à tout moment ; et elle n'était retenue que par le souvenir qu'elle devait demander ce qu'elle aurait beaucoup mieux aimé prendre elle-même.

D'autres points d'étiquette furent transgressés à leur tour après que le repas fut fini et que le domestique se fut retiré. La jeune soubrette se mêlait souvent avec trop peu de gène à la conversation, ne pouvait s'empêcher d'appeler sa maîtresse par son nom de baptême d'Anne, et, en dépit de tout décorum, s'adressait à elle aussi bien qu'à Philipson avec le pronom tu qui , alors comme aujourd'hui, était un terrible solécisme dans la politesse germanique. Ses bévues servirent du moins à quelque chose : en fournissant à la

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jeune personne et à Arthur un sujet d'entretien étranger à leur situation présente, elles les mirent à même de ne pas songer à ce qu'elle avait d'embarrassant, et d'échanger des sourires aux dépens de la pauvre Annette. Elle ne fut pis long-temps à s'en apercevoir, et moitié piquée, moitié ravie de trouver une occasion de dire sa pensée, elle s'écria d'un ton fort vif: « Vous venez , Dieu me pardonne ! de vous amuser tous les deux à mes dépens, parce que j'aurais préféré me lever et prendre moi-même ce qu'il me fallait plutôt que d'attendre jusqu'à ce que ce pauvre diable , qui n'a point cessé de trotter entre la table et le buffet, eût le temps de me servir. Vous riez maintenant de moi, parce que je vous appelle par les noms tels qu'ils vous furent donnés dans la sainte Église à votre bapléme , et parce que je vous dis ta et toi en m'adressant à mon .lunger et à maJuagfrau, comme je dirais à Dieu si je priais le ciel à genoux. Mais quant à vos belles manières du grand monde, j'ose vous déclarer que vous êtes comme des enfants qui ne savent pas ce qu'ils veulent, qui perdent à plaisanter le seul instant qu'ils peuvent avoir pour assurer leur bonheur. Voyons, ne sourcillez pas, ma ( once baronne; ma chère raaîlre?se; j'ai trop souvent regardé le mont Pilate pour avoir peur d'un front sourcilleux. — Paix , Annette , dit la baronne ; ou bien sortez. — Si je ne vous aimais pas plus que je ne m'aime moi-même, répliqua l'obstinée et persévérante soubrette, je sortirais de cette chambre, et du château par dessus le marché , vous laissant le soin de tenir ici votre ménage avec votre aimable sénéchal Ital Schreckenwaîd. — Si ce n'est par amitié, par respect du moins, par compassion, garde le silence ou sors. — Non , répliqua Annette , ma flèche est lancée, et je ne fais qu'effleurer ce que tout le monde disait sur le gazon de Geierstein, le soir où l'arc de P>uttisholz fut tendu. Vous savez que l'ancien dicton... — Paix! paix! pour l'amour du ciel! ou je vais prendre la fuite, dit la jeune baronne. — Oh! alors, » reprit Annette changeant tout-à-coup de ton, comme craignant que sa maîtresse ne se retirât en effet, « s'il faut que vous preniez la fuite, nécessité doit avoir son cours. Je ne connais personne qui puisse la suivre... Cette même maîtresse, signor Arthur, voudrait avoir pour soubrette , non pas une simple fille de chair et de sang comme moi, mais une femme de chambre dont le corps fut composé de ce léger duvet qu'on irouve sur les plantes, et qui ne respirât que la quintescence de l'air. Le croiriez-vous? il est certaines personnes qui pensent très sérieusement qu'elle tient de la race des esprits

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