CHAPITRE III
l'hôte de GEIERSTEIN.
Maudits soient Tor et Targent qui persuadent à rhomme faible de suïTre au loin un commerce fatigant. La blanche paix surpasse en éclat l'argent , et la vie est plus chère que des mines d''or. Pourtant la richesse nous entraine au delà des déserts arides, Ters toute foire lointaine , vers toute ville opulente.
CoLLiNS. Hassan, ou le Conducteur de chameaux.
Arthur Philipson et Anne Geierstein , ainsi placés dans une situation qui les mettait en contact aussi intimement que possible, se sentirent l'un et l'autre un peu embarrassés : le jeune homme, sans doute par crainte de passer pour poltron aux yeux de la demoiselle qui l'avait secouru , et la jeune fille peut-être par suite de l'effort qu'elle avait fait ou par une réflexion soudaine qui lui montra qu'elle se trouvait tout-à-coup voisine du jeune étranger à qui elle avait probablement sauvé la vie.
« Et maintenant, jeune fille, dit Arthur, il faut que j'aille retrouver mon père. La vie que je dois à votre assistance n'aurait pour moi que peu de valeur si je ne pouvais voler sur-le-champ à son secours. »
Là , il fut interrompu par les sons d'un nouveau cornet , qui semblaient venir de l'endroit où le vieux Philipson et son guide avaient été laissés par leur jeune et hardi compagnon. Arthur regarda de ce cAlé; mais la plate-forme , qu'il n'avait vue qu'imparfaitement de l'arbre lorsqu'il était perché dans ce lieu de refuge, était invisible du rocher où ils se tenaient alors.
« Il ne m'en coûterait rien de retourner sur ce vieux tronc, dit la jeune fille, pour tenter si de là je pourrais apercevoir vos amis ; mais je juis convaincue qu'ils sont en meilleures mains pour trouver leur roule qu'ils ne le seraient entre les vôtre ou lus miennes.
CHAPITHE III. 4S
car le son du cornet annonce que mon oncle , ou quelqu'un de mes jeunes parents, les a rejoints. Ils se dirigent en ce moment vers Geierslein, et, avec votre permission, je vais vous y conduire vous-même, car vous pouvez ê(re certain que mon oncle Arnold ne vous laisserait pas continuer votre voyage aujourd'hui ; et nous ne ferions que perdre notre temps en voulant retrouver vos amis , qui , de l'endroit où vous dites les avoir laissés , arriveront à Geierstein plus tôt que nous. Suivez-moi donc, ou je supposerai que vous êtes déjà ennuyé de l'intérêt que je prends à vos jours. — Supposez plutôt que je suis ennuyé de la vie que votre intérêt pour moi a, selon toute apparence , sauvée , » répliqua Arthur. Et il se disposa à l'accompagner, en même temps qu'il examinait son costume et sa personne, qui accrurent encore la satisfaction qu'il ressentait d'avoir à suivre un tel guide, et que nous prendrons la liberté de détailler un peu plus minutieusement qu'il ne put alors le faire.
Un vêtement de dessus, ni assez étroit pour dessiner les formes, chose défendue par les lois somptuaires du canton , ni assez large pour embarrasser lorsqu'on voulait marcher ou gravir quelque roc , recouvrait une tunique moins ample encore , d'une couleur différente, et descendait jusqu'au milieu de la jambe, mais en laissant le bas, dans ses jolies proportions, complètement visible. Ses pieds étaient défendus par des sandales dont la pointe était retroussée, et les endroits où les cordons qui les attachaient sur le devant de la jambe venaient se croiser ou se réunir, brillaient de boucles d'argent. Son vêtement de dessus était serré autour de la taille par une ceinture en soie de différentes couleurs , ornée de torsades d'or entrelacées , tandis que la tunique ouverte à la gorge laissait voir le contour élégant et la blancheur d'un cou bien formé, outre un pouce ou deux plus bas. La petite portion de la gorge et du sein, ainsi exposée aux regards, était même plus splendidement belle que ne le promettait la figure, qui portait les preuves de l'influence du soleil et de l'air, non pas au point d'en diminuer la beauté , mais précisément assez pour montrer que la Jeune fille possédait cette santé qu'on achète par l'habitude des exercices de la campagne. Ses longs et beaux cheveux tombaient en boucles abondantes des deux côtés d'un visage dont les yeux bleus, les aimables traits et la noble simplicité d'expression annonçaient à la fois un caractère d'une ineifable douceur et la hardiesse confiante d'un esprit trop vertueux pour soupçonner le mal et trop
noble pour le craindre. Sur ces boucles de cheveux, ornemeut naturel et si gracieux de la beauté... ou, devrais-je plutôt dire, au milieu d'elles... était placé le petit bonnet qui par sa forme n'était guère propre à protéger la tête , mais servait à montrer le bon goût de la Jolie fille qui le portait , et qui n'avait pas manqué , suivant la coutume dominante parmi les coquettes de la montagne , de décorer ce petit bonnet d'une plume de héron. Elle y avait joint le luxe alors extraordinaire d'une chaîne d'or petite et mince, assez longue pour faire quatre à cinq fois le tour de sa tète, et dont les bouts étaient réunis à un large médaillon de ce même métal précieux.
J'ai seulement à ajouter que la taille de la jeune personne dépassait un peu la grandeur habituelle, et que tout l'extérieur de son corps , sans qu'elle eût le moins du monde l'air masculin , ressemblait à celui de Minerve, plutôt qu'à la majestueuse beauté de Junon , ou aux grâces faciles de Vénus. Un front noble, des membres bien formés et robustes, un pas ferme et pourtant léger.... surtout l'absence totale de tout ce qui pouvait ressembler à une conviction de la beauté personnelle ; enfin , un regard franc et ouvert qui paraissait désirer ne rien savoir de caché, et dire qu'elle n'avait rien à cacher elle-même, n'étaient pas des traits indignes de la déesse de la sagesse et de la chasteté.
La route que suivait le jeune Anglais, guidé par cette charmante jeune fille, était difficile et inégale, mais ne pouvait être appelée dangereuse, en comparaison du moins des précipices qu'Arthur avait déjà franchis. C'était en effet une continuation du sentier que l'éboulement , ou plutôt la chute des terres si souvent mentionnée , avait interrompu ; et quoiqu'il eût été aussi endommagé en plusieurs endroits à l'époque du même tremblement de terre , pourtant des traces récentes montraient qu'on y avait déjà fait des réparations; elles étaient grossières sans doute, mais suffisantes pour rendre le chemin de nature à paraître excellent à des gens aussi indifférents que les Suisses pour les routes commodes et unies. La jeune fille fit comprendre aussi à Arthur que le sentier qu'ils parcouraient ensemble faisait un circuit pour rejoindre celui qu'il avait peu avant suivi avec ses compagnons de voyage ; et que, s'ils eussent détourné à l'endroit où celte nouvelle route se réunissait à l'ancienne, ils auraient évité le péril qu'ils avaient couru en passant au bord du précipice.
Le sentier qu'ils suivaient alor» s'éloignait un peu du torrent,