CHAPITRE m
quoiqu'on pût encore entendre son horrible fracas , qui parut augmenter tandis qu'ils gravissaient une montée parallèle à son cours, jusqu'à ce que la route , tournant tout-à-coup , et conduisant en ligne directe au vieux château, les mit à même de contempler une des scènes les plus magnifiques et les plus effrayantes de cette région montagneuse.
La tour ancienne de Geierstein , quoiqu'elle ne fût ni colossale ni remarquable par des ornements d'architecture , avait un air de dignité terrible par sa position sur le bord même de la rive opposée du torrent, qui, précisément à l'angle où s'élèvent les ruines du château, forme une cascade blanchissante d'environ cent pieds de hauteur, puis passe le défilé en se précipitant à travers un canal que ces ondes creusent dans le roc vif depuis que le temps lui-même a commencé. En face, et même dominant ces eaux dont le mugissement est éternel, apparaissait la vieille tour, bâtie tellement près du précipice que les arcs-boutants par lesquels l'architecte avait consolidé les fondements , semblaient une partie du roc même, et une continuation de coupe perpendiculaire.
Comme il était ordinaire en Europe dans les temps féodaux , la partie principale du bâtiment consistait en un édifice carré et massif, dont le faite dégradé était rendu pittoresque par les tours dont il était flanqué , tours de formes et de hauteurs différentes , les unes rondes, les autres angulaires, celles-ci en ruines, celles-là passablement bien conservées, toutes diversifiant l'aspect du bâtiment qui se détachait sur un ciel orageux.
Une porte en saillie, à laquelle on arrivait par une longue suite d'escaliers descendant de la tour, avait jadis donné accès à un pont qui faisait communiquer le château avec la rive du torrent où se trouvait alors Arthur Philipson et son aimable guide. Une seule arche, ou plutôt un pilier d'arche formé de plusieurs pierres détachées restait encore , et fendait la rivière absolument en face de la chute d'eau. Autrefois cette arche avait servi de soutien à un pont-levisen bois, d'une largeur plus commode, mais si long et si lourd, qu'il eût été impossible de le faire mouvoir, s'il n'avait été appuyé sur quelque point solide. Il est vrai que cet avantage présentait cet inconvénient, que, même quand le pont était levé, on pouvait encore approcher de la porte du château au moyen de cette étroite pile de pierres ; mais comme elle n'avait pas plus de dix-huit pouces de large environ, et que le pied téméraire qui l'aurait traversée n'aurait pu après tout que parvenir à une entrée ré-^
i8 ANiNE DE GEIERSTEiN.
gulièrement défendue par une herse qui barrait la porte, et flanquée de touis et de créneaux d'où l'on pouvait lancer des pierres , des traits , du plomb londu et de l'eau bouillante sur un ennemi qui aurait osé prendre un chemin si périlleux pour approcher de Geierstein, la possibilité d'une pareille tenlalive n'était pas regardée comme diminuant la sécurité de la garnison.
A l'époque où se passe notre histoire, où le château était entièrement ruiné et démantelé, où le pont-levis, la porte et la herse avaient disparu, le passage délabré et l'arche étroite qui unissait les deux côtés du torrent servaient de moyen de communication entre les deux rives pour les habitants du voisinajic que l'habitude avait familiarisés avec la nature périlleuse d'un tel chemin.
Cependant Arthur Philipson avait, comme un bon arc nouvellement tendu , recouvré l'élasticité d'esprit et de caractère qui lui était naturelle. Ce ne fut pas, à la vérité, avec un calme parfait qu'il suivit son guide marchant d'un pas léger sur l'arche étroite composée de pierres mal unies que rendait humides et glissantes la pluie fine que produisait sans cesse la cascade voisine. Et ce ne fut pas sans crainte qu'il se vit accomplissant cette dangereuse prouesse dans le voisinage de la chute d'eau elle-même, dont le fiacas étourdissant retentissait toujours à son oreille, quoiqu'il eût le soin de ne pas tourner la tète du côté de l'effroyable torrent, de peur d'avoir encore le cerveau troublé par le lumulte des eaux qui s'élançaient du haut d'un immense rocher pour s'engloutir, à ce qu'il semblait, dans un gouffre sans fond. Mais, malgré ces mouvements de frayeur, la honte bien naturelle de paraître effrayé lorsqu'une jeune et belle tille montrait tant d insouciance, et le désir de réparer sa réputation aux yeux de sa conductrice, empêchèrent Arlhuide céder encore aux sentiments pusillanimes qui l'avaient dominé peu auparavant. Avançant d'un pas ferme, et pourtant s'appuyant par précaution sur son bâton ferré, il suivit son guide léger le long du pont terrible, passa derrière elle sous la porte ruinée, à laquelle ils arrivèrent par un escalier dont les marches étaient aussi en délabrement.
Le portail les introduisit au milieu d'une masse de ruines, formant Jadis une espèce de cour du doïijon qui s'élevait encore sombre et superbe au des.sus des débris de bâtiments destinés soit à la défense du dehors , soit à la commodité du dedans. Ils traversèrent rapidement les ruines sur lesquelles la végétation avait jeté un triste manteau de lierre et d'autres plantes grimpantes, et ils en