CHAPITRE XXIV
N'engagez pas ce pauvre enfant dans ces fatales intrigues qui ont été si funestes à sa famille. Qu'il vienne avec moi : lui, du moins, je le soustrairai au péril tant que je vivrai , et je pourvoirai à son avenir pour le temps où je ne serai plus. — Pardonnez-moi, madame, * dit Oxford avec la fermeté qui le distinguait. « Mou fils, comme vous daignez vous en souvenir , est un des Vere, destiné peut-être à être le dernier de son nom. Il peut succomber, mais ce ne doit pas être sans honneur. A quelques dangers que l'appellent son devoir et son allégeance ; que ces dangers viennent d'une épée ou d'une lance, d'une hache ou d'un gibet, il doit les affronter avec hardiesse , quand il peut en les défiant prouver son dévouement. Ses ancêtres lui ont appris à braver tous les périls. — C'est vrai , c'est vrai! » répliqua la malheureuse reine en levant les bras d'un air égaré... « oui ; tout doit périr, tout ce qui a honoré Lancastre... tout ce qui a aimé Marguerite, ou ce qu'elle a aimé ! La destruction doit êtie universelle... le jeune doit tomber avec le vieux.., pas un agneau du troupeau dispersé n'échappera. — Pour l'amour de Dieu! gracieuse dame, dit Oxford, calmez-vous!... J'entends frapper à la porte de la chapelle. — C'est le signal qui nous ordonne de nous séparer, reprit la reine exilée en se remettant. « Ne craignez rien, noble Oxford, je ne suis pas souvent ainsi; mais combien je vois rarement de ces amis dont le visage et la voix peuvent troubler le calme de mon désespoir. Permets que j'attache cette relique autour de ton cou , bon jeune homme , et n'en redoute point la funeste influence , bien que tu la reçoives d'une main malheureuse. Elle fut portée par mon époux, bénie par trop de prières et sanctifiée par trop de pieuses larmes , pour que mes fatales mains aient pu la souiller. Je voulais l'attacher sur le sein de mon Edouard dans la terrible matinée de la bataille de Tevvkesbury ; mais il s'arma de bonne heure... alla au champ du combat sans me voir... et mon projet se trouva dès lors inutile. »
Tout en parlant ainsi , elle passait au cou d'Arthur une chaîne d'or qui soutenait un crucifix d'un travail riche, mais grossier. Il avait apparJenu, disait la tradition, à Édouard-le-Confesseur. Un second coup fut frappé à la porte de la chapelle.
« Nous ne devons plus tarder, dit Marguerite; séparons-nous ici pour aller, vous à Dijon, moi à Aix, ma retraite de douleur, ou même en Provence. Adieu... nous pouvons nous revoir dans un temps meilleur... Pourtant, comment puis-je l'espérer ? Ainsi di- «ais-je le matin qui précéda la bataille de Saint-Albans... Ainsi lors
de celle de Towton qui commençait avec le jour. , . Ainsi avant la bataille encore plus sanglante de Tewkesbury... et quel fut l'événement? Néanmoins, l'espérance est une plante qu'on ne peut déraciner d'un noble cœur, tant que la dernière fibre n'en est pas arrachée. »
A ces mots, elle sortit de la chapelle et se mêla aux groupes divers des personnes qui priaient, satisfaisaient leur curiosité ou tuaient le temps dans les ailes de la cathédrale.
Philipson et son fils, conservant tous deux une forte impression de la singulière entrevue qui venait d'avoir lieu , retournèrent à leur hôtellerie où ils trouvèrent un poursuivant d'armes portant la livrée du duc de Bourgogne , qui les informa que s'ils étaient les marchands anglais qui apportaient de précieuses marchandises à la cour du duc, il avait ordre de leur prêter l'appui de son escorte et de son caractère inviolable.. Sous sa protection ils partirent de Strasbourg; mais telle était l'incertitude'des mouvements du duc, et le nombre des obstacles qui venaient sans cesse interrompre leur voyage dans un pays troublé par le passage constant des troupes et des préparatifs de guerre, qu'ils n'arrivèrent que le soir du second jour dans la plaine voisine de Dijon , où toute l'armée du prince, une grande partie du moins, était campée.