CHAPITRE XXV
n'aurait pas employés pour se garantir du mauvais temps , mais qu'on eût jugés dignes d'être abrités eux-mêmes avec le plus grand soin. Les cavaliers et les fantassins qui montaient la garde portaient les plus riches et les plus brillantes armures. Un train d'artillerie fort beau et très nombreux était rangé à l'entrée du camp; et dans le chef qui le commandait, Philipson (pour donner au comte le nom de voyage auquel nos lecteurs sont accoutumés) reconnut Henri Colvin , Anglais d'une naissance inférieure , mais célèbre pour son habileté à conduire ces terribles bouches à feu qui étaient devenues depuis un certain temps d'un usage général en guerre. Les bannières et les drapeaux qui étaient déployés par chaque chevalier, baron, ou personnage distingué, flottaient au dessus de leurs tentes , et les propriétaires de ces demeures transitoires étaient assise la porte, demi armés, et prenant plaisir à regarder les soldats combattre à la lutte, au palet, et se livrer à d'autres exercices athlétiques.
On voyait de longues rangées des chevaux les plus beaux attachés à des piquets, cabriolant et secouant la tête, comme impatients de l'inactivité à laquelle ils étaient condamnés , ou bien on les entendait hennir à la vue de la provende qu'on distribuait abondamment devant eux. Les soldats formaient de joyeux groupes autour des ménestrels et des jongleurs ambulants, ou s'occupaient à boire sous les tentes des vivandiers ; d'autres se promenaient les bras croisés, jetant de temps à autre les yeux sur le soleil couchant, comme désireux de voir finir un jour d'inaction et par conséquent d'ennui.
Enfin , ils parvinrent , à travers les éblouissantes variétés de ce spectacle militaire , au pavillon du duc lui-même , devant lequel flottait pesamment , à la brise du soir , la large et riche bannière où resplendissaient les différentes armoiries d'un prince, duc de six provinces et comte de quatorze comtés, qui était par sa puissance, son caractère et le succès qui semblait s'attacher à toutes ses entreprises, la terreur générale de l'Europe. Le poursuivant d'armes se fit connaître à quelques gens de la maison , et les Anglais furent aussitôt reçus avec politesse , non pas cependant de manière à attirer l'attention sur eux , et conduits à une tente voisine , résidence d'un officier-général , mais qui était destinée pour leur logement , comme on le leur donna à entendre , et où leur bagage fut en conséquence déposé ; on vint même leur y offrir des rafraîchissements.
< Comme le camp , » dit le domestique qui les servait, « est plein de soldats de différentes nations et de dispositions encore incertaines, le duc de Boiutiotjnc , pour la sûreté de vos marchandises, a ordonné qu'une sentinelle régulière montât la garde à votre porte. En attendant, tenez- vous prêts à paraître devant Son Altesse, car elle peut vous envoyer chercher d'un moment à l'autre. »
En conséquence le vieux Philipson fut appelé peu de temps après en présence du duc, et introduit par une entrée de derrière dans la tente ducale, et dans cette partie qui, séparée par d'épaisses tapisseries et des cloisons en bois, formait les appartements particuliers de Charles. La simplicité de l'anieublement et la toilette plus que négligée du duc, formaient un singulier contraste avec la richesse du pavillon à l'extérieur; car Charles, qui, sous ce rapport comme sous bien d'autres, n'était pas conséquent avec lui-même, portait durant la guerre des vêtements grossiers, et avait pa^js aussi des manières qui ressemblaient plus à la rudesse d'unl..ji.quenet allemand qu'à la dignité d'un prince de haut rang; tandis qu'en même temps il encourage ùt et exigeait même une grande splendeur de dépense et de pompe parmi ses vassaux et ses courtisans : comme si être grossièrement mis et mépriser toute contrainte, même celles du cérémonial ordinaire, fût un privilège du souverain seul. Néanmoins , quand il plaisait à Charles de prendre un air imposant et de montrer de la dignité dans ses manières, nul ne savait mieux que lui se costumer et se conduire.
Sur sa toilette on voyait des brosses et des peignes qui auraient pu demander leur retraite comme ayant bien fait leur temps de service , des chapeaux et des pourpoints usés, des laisses à chiens, des ceinturons de cuir, et d'autres articles d'aussi peu de valeur, au milieu desquels gisaient à l'abandon , pour ainsi dire , l'énorme diamant appelé Sancy... les trois rubis nommés les Trois-Frères d'Anvers... un autre gros diamant appelé la Lampe de Flandre, et d'autres pierres précieuses d'une valeur et dune rareté à peu près égales. Celte confusion extraordinaire ressemblait assez au caractère du duc lui-même, qui mêlait la cruauté à la justice, la magnanimité à la petitesse d'esprit, l'économie à un luxe extravagant, et la libéralité à l'avarice; il ii'ctait conséquent en rien avec lui-même, sauf dans son inébranlable obstination à suivre le plan qu'd avait une fois arrêté, malgré la gravité des circonstances et la diversité des périls. C'est au milieu des objets de prix ou sans valeur qui encombraient sa garderobc et sa toilette, que le duc de Bourgogne ac-