CHAPITRE XXV. SS
cueillit le voyageur anglais en s'écriant : « Soyez le bienvenu, herr Philipsou .. soyez le bienvenu, vous habitants d'un pays où les négociants sont princes , et les marchands, grands de la terre. Quelles nouvelles marchandises apportez-vous pour nous tenter? Vous autres marchands , par saint George ! vous êtes une race fièrement rusée. — Ma foi! aucune nouveauté, monseigneur, répondit le vieil Anglais; je rapporte seulement les objets que j'ai montrés à Votre Altesse la dernière fois que j'eus l'honneur de paraître devant elle, dans l'espoir, pauvre marchand que je suis, que Votre Grâce les trouvera plus de son goût à une seconde vue qu'elle ne les a trouvés à la première. —C'est bien, sir... Philipville, je crois qu'on vous nomme?... Vous êtes un marchand bien simple, cuvons me prenez pour un sot acheteur, si vous croyez pouvoir me tenter avec les marchandises qui ne m'ont pas plu une première fois. Changez de mode, ami... Nouveauté!... c'est la devise du commerce; vos denrées de Lancastre ont eu leur jour, et j'en ai acheté comme d'autres, et vraisemblablement Je les ai payées trop cher. York obtient .'•eul la vogue aujourd'hui. — Il peut en être ainsi dans le vulgaire, répliqua le comte d'Oxford, mais pour des âmes comme celle de Votre Altesse , fidélité , honneur et loyauté sont des joyaux que les caprices du goût et les changements de fantaisie ne peuvent faire passer de mode. — Ma foi ! il est possible , noble Oxford, dit le duc , que je conserve encore au fond de mon cœur quelque vénération pour ces qualités aujourd'hui surannées; autrement pourquoi aurais-je tant d'estime pour votre personne en qui elles ont toujours brillé? Mais ma position est cruellement critique, et si je faisais un faux pas dans cette situation, je manquerais îe but de toute ma vie. Écoutez-moi, seignaur marchand : voici venir votre vieux compétiteur , Blackburn , que quelques uns appellent Edouard d'York et de Londres, avec une pacotille d'arcs et de haches, telle qu'il n'en est Jamais entré de pareille en France depuis le temps du roi Arthur ; et il me propose de courir avec lui les chances de l'aventure, ou , pour parler clairement, de faire cause commune avec la Bourgogne, jusqu'à ce que nous enfumions dans son terrier le vieux renard de Louis , et que nous clouions sa peau à la porte de l'étable. En un mot l'Angleterre m invite à se Joindre à elle contre le plus adroit et le plus acharné de mes ennemis, contre le roi de France, à me débarras.eer de la chaîne de vasselage, et à m'élever au rang de prince indépendant... Pensezvous , noble comte , que je puisse résister à cette séduisante tenta-
tion? — Vous pouvez adresser cette question à quelqu'un de vos conseillers de Bourgogne , répondit Oxford ; elle touche de trop près à la ruine complète de ma cause pour que j'y réponde avec franchise. — N'importe , reprit le duc , je vous demande, comme à un homme d'honneur, quelles objections peuvent me faire repousser le parti qu'on me propose. Dites votre avis, et dites-le librement. — Monseigneur, je sais qu'il est dans le caractère de Votre Altesse de ne concevoir jamais aucun doute sur la facilité d'accomplir une chose que vous avez une fois résolue. Cependant, quoique cette disposition vraiment digne d'un prince puisse en certains cas servir beaucoup au succès, et qu'elle y ait souvent servi, il en est d'autres où persister dans notre résolution, simplement parce que nous avons voulu une fois , conduit non au succès , mais à la ruine. Considérez donc cette armée anglaise... l'hiver approche, où se logera-t-elle? comment l'avitaillera-t-on? qui la payera? Votre Altesse se chargera-t-elle de toutes les dépenses , de toutes les peines, pour la tenir en état d'entrer en campagne l'été prochain? Car comptez-y bien, une armée anglaise n'a jamais été et nesera jamais propre au service, après êtresortiedeses foyers, avant d'avoirpu s'accoutumer au service militaire. Les Anglais sont les hommes, je l'avoue, les plus propres à faire les meilleurs soldats du monde ; mais ils ne sont pas encore soldats, et il faut qu'ils soient instruits convenable ment aux dépens de Votre Altesse. — Soit, répliqua Charles; je crois que les Pays-Bas peuvent fournir des vivres pendant plusieurs semaines à ces fameux mangeurs de bœuf, des villages pour qu'ils s'y logent, des olficiers pour façonner leurs membres robustes à la manœuvre , et assez de prévôts pour réduire leurs esprits réfractaires à la discipline. — Qu'arrivera-l-il ensuite? ajouta Oxford. Vous marcherez sur Paris; vous ajouterez un second royaume à la puissance usurpée d'Edouard; vous lui rendrez toutes les possessions que l'Angleterre a jamais eues en Trance, la Normandie, le Maine, l'Anjou, la Gascogne, et le reste... pourrez-vous ne pas redouter vous-même cet Edouard , lorsque vous aurez ainsi accru sa force , quand vous l'aurez rendu plus fort que ce Louis dont la ruine aura été le but de votre alliance .' — Par saint George I je ne feindrai pas avec vous. C'est précisément sur ce point que les doutes m'assiègent. Edouard est à vrai dire mon beau-frère; mais je suis un homme peu disposé à mettre ma tète sous la jupe de ma femme. — Et les circonstances , dit Philipson, ont trop souvent montré l'inefficacité des alliances de famille pour empêcher les plus manifestes violations de serment.