‹ Anne de GeiersteinChapitre 19 sur 246 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Sortirent par la grande porte du château , pour entrer dans un de ces lieux où la nature entasse souvent ses plus riches trésors au milieu des contrées qui portent un cachet de stérilité et de désolation.

Le château s'élevait aussi de ce côté à une hauteur considérable au dessus des terrains environnants; mais l'élévation du site qui, vers le torrent, était un roc à pic , formait, dans cette direction, une pente rapide à laquelle on avait donné la forme d'un glacis moderne pour rendre le bâtiment plus sûr. Elle était alors couverte de jeunes arbres et de broussailles , au milieu desquelles la tour elle-même paraissait s'élever dans une majesté sauvage. Au delà de ce taillis escarpé, la vue était d'un caractère tout différent : une pièce de terre , large de pîus de cent acres , semblait creusée dans les rocs et les montagnes qui, conservant l'air agreste du sentier où s'étaient égarés nos voyageurs le malin même, renfermaient, et, pour ainsi dire, défendaient un espace limité d'un caractère doux et fertile. La surface de ce petit domaine était extrêmement variée , mais son aspect général était une pente douce se dirigeant vers le sud-est.

Le principal objet qui se présentait à la vue était une vast» maison construite en grosses pièces de bois , sans aucune prétention à la régularité ni à la symétrie, mais indiquant par la fumée qui s'en élevait , aussi bien que par l'étendue des bâtiments voisins , et par la cuKure plus soignée des champs d'alentour, que c'était la demeure , non sans doute de la richesse , mais de l'aisance et de la commodité. Un enclos planté de beaux arbres à fruits s'étendait vers le sud de la maison : des bouquets de noyers et de châtaigniers s'élançaient majestueusement vers le ciel, et même trois ou quatre acres de terre plantés en vignes montraient que la culture du raisin était connue et pratiquée. Elle est maintenant universelle en Suisse; mais, dans ces temps reculés, elle était presque exclusivement réservée à quelques propriétaires plus riches que les autres, qui possédaient le rare avantage d'unir l'intelligence à la fortune , ou du moins à une plus grande aisance.

On apercevait aussi de longs et beaux pâturages dans lesquels les superbes troupeaux qui font l'orgueil et la richesse des montagnards suisses avaient été déjà ramenés des prairies situées plus avant dans les Alpc^, où ils paissaient durant l'été , pour qu'ils trouvassent plus aisément abri et protection dès qu'on aurait à craindre les orages de l'automne. Dans certains clos réservés , les

agneaux de la dernière saison broutaient en sécurité une herbe abondante , et dans d'autres, on laissait subsister des arbres énormes, production naturelle du sol, par des motifs de commodité, probablement afin qu'ils fussent sous la main, lorsque, pour les usages domestiques , on aurait besoin de bois de charpente ; et ces arbres donnaient en même temps un air boisé à un tableau qui , autrement , n'aurait eu qu'un aspect d'agriculture. A travers ce paradis obtenu au milieu des m.ontagnes, on pouvait suivre le cours d'un petit ruisseau se montrant tantôt au soleil , qui cependant avait dissipé le brouillard, tantôt indiquant sa course par la pente douce de ses rives, ou se cachant sous les buissons de noisetiers et d'aubépine. Ce ruisseau, faisant un long et joli détour, qui semblait annoncer sa répugnance à quitter cette paisible région , sortait enfin du domaine particulier, et, comme un jeune homme, laissant les jeux gais et tranquilles de l'enfance pour s'élancer dans la carrière difficile de la vie active, finissait par se réunir à l'impétueux torrent qui, descendant avec fracas du haut des montagnes, se brisait d'abord contre la vieille tour de Geierstein en coulant à travers les rocs adjacents , puis se précipitait avec bruit dans le canal sur lequel notre jeune voyageur avait manqué perdre la vie.

Si empressé que fût le jeune Philipson de rejoindre son père , il ne put s'empêcher néanmoins de s'arrêter un moment pour admirer tant de beautés qui se trouvaient réunies au milieu de scènes si horribles, et pour jeter encore un coup d'œil sur la tour de Geierstein, ainsi que sur l'énorme rocher dont elle tirait son nom, comme pour vérifier, par la vue de ces objets bien reconnaissables, s'il était réellement dans le voisinage des lieux déserts et sauvages où il avait rencontré tant de périls et d'horreurs. Pourtant , si étroites étaient les limites de celte ferme bien cultivée, qu'il fallait à peine regarder en ariière pour se convaincre que l'endroit , susceptible d'industrie humaine, et qui semblait avoir coûté beaucoup de travail , n'était qu'un espace très resserré , en comparaison de l'immense désert où il était situé. Il était entouré de toutes parts par d'immenses montagnes formant, en certaines parties, des murailles de rochers, et, dans d'autres, revêtues de forêts noires et sauvages de pins et de mélèses aussi vieux que le monde. Au des^usde réminence où la tour était placée, on pouvait voir la couleur presque rose que donnait un immense glacier aux rayons du soleil en les réfléchissant, et plus haut encore, par delà la surface dure de cette mer de glace, s'élevaient dans une silencieuse dignité les pâ-

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