CHAPITRE XXllt. m
son qu'en se tenant sur le pied de la familiarité avec cet homme , dont les connaissances semblaient vraiment remarquables , il pourrait se faire meilleur juge de ses opinions et de ses dispositions à son égard. En retour de sa condescendance, il obtint bon nombre de renseignements sur la province dont il approchait.
A mesure que les confins de la Provence devenaient moins éloignés , les communications de Thibaut étaient moins réservées et plus intéressantes. Il pouvait non seulement dire le nom et l'histoire des châteaux romantiques devant lesquels ils passaient dans leur route détournée et incertaine, mais encore il savait par cœur l'histoire chevaleresque des nobles seigneurs et barons qui en étaient actuellement propriétaires ou qui les avaient jadis possédés , et il était à même de raconter leurs exploits contre les Sarrasins pour repousser leurs atlaques contre la chrétienté , ou leurs efforts pour arracher le Saint Sépulcre aux mains des infidèles. Dans le courant de ces récits , Thibaut fut conduit à parler des troubadours , poètes par instinct et d'origine provençale , différant beaucoup des ménestrels de Normandie et des provinces voisines de France , dont * les contes de chevalerie et les nombreuses traductions de leurs œuvres , faites en langues gallo-normande et anglaise, étaient parfaitement connues et possédées à fond par Arthur , comme par presque tous les jeunes nobles de son pays. Thibaut se vantait de ce que son grand-père, d'humble naissance , il est vrai, mais d'un talent distingué , était un de ces hommes favorisés du ciel , dont les compositions avaient produit tant d'effet sur le caractère et les mœurs de leur siècle et de leur pays. Il était pourtant à regretter qu'en inculquant comme premier devoir de la vie un esprit singulier de galanterie , qui dépassait parfois les formes platoniques qu'elles prescrivaient , les poésies des troubadours servissent trop souvent à amollir et à séduire les cœurs, à corrompre les principes.
L'attention d'Arthur fut attirée sur ce point par l'histoire d'un troubadour , que Thibaut lui chanta avec assez de talent. Ce troubadour , nommé Guillaume Cabestaing , aimait d'amour une noble et belle dame, Marguerite , femme d'un baron appelé Raymond de Roussillon. Le jaloux mari obtint la preuve de son déshonneur , et , après avoir assassiné Cabestaing , il lui arracha le cœur , et le faisant apprêter comme celui d'un animal , il ordonna qu'on le servît à son épouse ; et quand elle eut mangé de ce mets horrible .. il lui avoua ce dont était composé son repas. La dame répondit que puisqu'on lui avait fait prendre une nourriture si précieuse , jamais un
aliment plus grossier ne passerait par ses lèvres. Elle persista dans sa résolution , et ainsi mourut bientôt de faim. Le troubadour qui chanta cette tragique histoire, avait déployé dans sa composition beaucoup d'art poétique , attribuant l'erreur des amants à la destinée , mais s'arrètant sur leur mort tragique avec une exquise sensibilité ; et enfin exécrant l'aveugle furie de l'époux avec toute la chaleur de l'indignation poétique, il rappelait avec un vindicatif plaisir comment tous les braves chevaliers, tous les véritables amants du Midi de la France s'étaient réunis pour assiéger le château du baron , l'avaient pris de force, n'y avaient pas laissé pierre sur pierre , et avaient condamné le tyran lui-même à une mort ignominieuse. Arthur fut vivement intéressé par ce mélancoliciue récit, qui même lui arracha quelques larmes; mais ensuite réfléchissant davantage au sujet , il essuya ses pleurs , et dit avec un peu de sévérité ; <• Thibaut , ne chantez plus de pareils lais. J'ai entendu mon père dire que le moyen le plus court de corrompre un chrétien est de donner au vice la pitié et la louange que mérite la seule • vertu. Votre baron de Koussillon est un monstre de cruauté ; mais vos malheureux amants n'en étaient pas moins coupables. C'est en donnant de beaux noms à des actions mauvaises que ceux qui tressailleraient à l'idée du vice réel sont conduits à en pratiquer les leçons , quand il se déguise sous les apparences de la vertu. — Je voudrais que vous sussiez , signor, répondit Thibaut, que ce lai de Cabestaing et de la dame Marguerite de Koussillon est regardé comme un chef-d'œuvre dans la joyeuse science. Fi donc , monsieur! vous êtes trop jeune pour être un censeur de morale si sévère. Que ferez- vous quand votre tète sera grise , si vous êtes si rigide quand vos cheveux ont à peine achevé de brunir? — Une tête qui écoute la folie pendant la jeunesse sera difficilement honorable dans le vieil âge , » répondit Arthur.
Thibaut n'avait pas envie de continuer la discussion.
< Ce n'est pas à moi , dit-il , à disputer avec Votre Seigneurie ; seulement je pense, comme tout véritable fils de la clievalerie et du chant, qu'un chevalier sans maîtresse est comme un ciel sans étoiles. — Ne le sais-je pas? répondit Arthur; mais mieux vaut rester dans les ténèbres que se laisser conduire par de fausses lumières qui nous mènent à notre ruine — Oh ! il se peut que Votre Seigneurie ait raison , répliqua le guide. Il est certain que nous avons, même iri en Provence, l)eaucou[) perdu de ce jugement exact en matière d'amour, avec lequel nous en décidions les embarras, les