‹ Anne de GeiersteinChapitre 198 sur 246 · CHAPITRE XXVIII. S · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII. S

difficultés et les erreurs , depuis que les troubadours ne sont plus s estimés que de coutume , depuis que le haut et noble tribunal d'Amour a cessé de tenir ses séances.

« Mais, dans ces derniers temps, continua le Prov«nçal, les rois, les ducs et les souverains, au lieu d'être les premiers et les plus fidèles vassaux de Cupidon, sont eux-mêmes esclaves de l'égoïsme et de l'amour du gain. Au lieu de conquérir les cœurs en brisant des lances dans les tournois , ils brisent les cœurs de leurs vassaux appauvris par les plus cruelles exactions... Au lieu de chercher à mériter les sourires et les faveurs de leurs maîtresses , ils ne songent qu'à enlever des châteaux , des citadelles , des villes à leurs voisins. Mais longue vie au bon et vénérable roi René ! tant qu'on lui laissera uq acre de terre , sa résidence sera le rendezvous des vaillants chevaliers qui ne visent qu'à la gloire des armes , des vrais amants qui sont persécutés parla fortune, et des illustres troubadours qui savent célébrer et la fidélité et la bravoure. »

Arthur, curieux d'apprendre au sujet de ce prince quelque chose de plus précis que les simples rumeurs de la renommée, décida aisément le communicatif Provençal à s'étendre sur les vertus de son vieux souverain , qu'il représenta comme juste , généreux et débonnaire, ami des très nobles exercices de la chasse et du tournoi, et encore davantage de la joyeuse science de poésie et de musique; dépensant bien au delà de ses revenus en largesses aux chevaliers errants et aux musiciens voyageurs qui encombraient sa petite cour , une de celles , bien peu nombreuses , où l'on conservait encore l'antique hospitalité.

Tel fut le portrait que traça Thibaut du dernier monarque ménestrel , et , quoique l'éloge fût exagéré , peut-être les faits n'élaient-ils que très véritables.

Né d'une famille royale et avec de hautes prétentions , René n'avait, à aucune époque de sa vie, pu mettre sa fortune de niveau avec ses droils. Des royaumes à la possession desquels il aurait pu prétendre , il ne lui restait que le comté de Provence môme , principauté belle et agréable , mais diminuée par Us portions que la France en avait acquises , une à une , pour avances destinées à subvenir aux dépenses personnelles du propriétaire, et par d'autres parties que le duc de Bourgogne , dont René avait été prisonnier, avait reçues en nantissement du prix de sa rançon. Dans sa jeunesse, il avait tenté plus d'une entreprise militaire pour reconquérir quelques uns des pays dont il était souverain en titre.

On ne conteste pas son courage, mais la fortune ne sourit jamais à ses aventures guerrières, et il semble qu'il sentit enfin qu'admirer et célébrer les vertus militaires diffère beaucoup de les posséder. De fait René était un prince d'une très médiocre capacité, doué pour les beaux-arts d'un amour qu'il portait à l'excès, et d'un degré de bonne humeur qui ne lui permettait pas d'en vouloir à la fortune , mais le rendait le plus heureux des hommes , alors qu'un prince qui eût senti plus vivement fût mort de désespoir. Ce caractère insouciant, léger, gai et irréfléchi conduisit René, libre de toutes les passions qui font l'amertume de la vie et souvent l'abrègent, jusqu'à une vieillesse toujours verte et joyeuse. Même les pertes domestiques, qui souvent affectent les personnes qui sont à l'épreuve contre les revers de fortune , ne produisirent aucune impression sur les sentiments du vi^ux monarque enjoué. La plupart de ses enfants étaient morts jeunes : René prit aisément son parti. Le mariage de sa fille Marguerite avec le puissant Henri d'Angleterre fut regardé comme une alliance beaucoup au dessus de l'espoir permis au roi des troubadours; mais, par la suite , loin de tirer aucun avantage de ce mariage , René fut enveloppé dans les malheurs de sa fille, et sans cesse obligé de s'appauvrir pour lui payer sa rançon. Peut-être au fond de l'âme le vieux roi trouva-t-il ces pertes pécuniaires moins pénibles que la nécessité de recevoir Marguerite dans sa famille et à sa cour. D'autre part, quand elle réfléchissait aux pertes qu'elle avait éprouvées, quand elle pleurait tant d'amis morts, et un royaume perdu, la plus fière et la plus passionnée des princesses n'était pas faite pour demeurer avec le plus gai et le plus jovial des souverains dont elle méprisait les goûts, à qui elle ne pouvait pardonner sa légèreté de caractère lorsqu'elle le voyait se consoler avec de semblables bagatelles. La gêne attachée à sa présence et des souvenirs vindicatifs embarrassaient le vieux monarque toujours de bonne humeur, mais ne pouvaient cependant troubler son égalité d'âme.

Un autre chagrin le tourmentait plus vivement : Yolande , fille de sa [)remière femme Isabelle, avait succédé à ses droits sur le duché de Lorraine, et les avait transmis à son fils, Ferrand, comte de Vaudcmont, jeune homme de courage et de talent , alors engagé dans une entreprise qui semblait détcspérée , celle de soutenir son I lire contre le duc de Rourgogne qui, avec moins de droits, mais beaucoup de puissance, envahissait et occupait ce riche duché, quil réclamait comme fief mâle, fit pour achever,

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