‹ Anne de GeiersteinChapitre 213 sur 246 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

sa musique qu'en lui parlant de sa fille Marguerite. Arthur avait été parfois prêt à douter de l'influence que la reine se vantait d'exercer sur son vieux père ; mais, après plus ample connaissance de René, il se convainquit que l'intelligence puissante et les vives passions de Marguerite avaient inspiré à ce roi , faible d'esprit et facile à conduire , un mélange d'orgueil , d'affection et de crainte , qui se réunissaient pour donner à la fille la plus ample autorité sur son père.

Quoiqu'elle ne l'eût quitté que depuis un jour ou deux , et d'une manière si peu gracieuse, René fut aussi joyeux à la nouvelle de son retour probable et même prochain , que l'aurait été le plus tendre des pères à la perspective d'être réuni au plus respectueux enfant qu'il n'aurait pas vu depuis des années. Le vieux roi attendit avec l'impatience d'un enfant le Jour de son arrivée; et encore étrangement aveuglé sur la différence de son goût et du sien , ce fut avec peine qu'il se décida à abandonner le projet d'aller à sa rencontre sous le costume du vieux Palémon ,

Des anUques bergers et le prince et l'orgueil ,

à la tête d'une procession arcadienne de nymphes et de pasteurs , dont les danses savantes et les chants devaient être accompagnés par toutes les flûtes et tous les tambourins du pays qu'il avait déjà mis en réquisition. Au reste, le vieux sénéchal lui-même désapprouva hautement cette espèce d'entrée Joyeuse ; de sorte que René se laissa enfin persuader que la reine se trouvait encore trop sous l'influence des impressions religieuses qu'elle était allée chercher au couvent, pour que la vue ou les sons de la joie pussent lui causer aucune sensation agréable. Le roi céda à des raisons qu'il ne pouvait comprendre ; et ainsi Marguerite échappa à une réception bizarre qui l'aurait peut-être poussée dans son impatience à retourner sur la montagne de Sainte-Victoire et dans la sombre caverne de Garagoule.

Pendant son absence, tous les jours avaient été employés à la cour de Provence en amusements et en fêtes de toute espèce : charges avec lances émoussées, courses de bague, parties de chasse au lévrier et au faucon, auxquelles assistait toujours la jeunesse des deux sexes, société qui faisait les déUces du roi, tandis qu'on passait les soirées à danser ou à faire de la musique.

Arthur ne pouvait s'empêcher de reconnaître que naguère encore une pareille vie l'aurait rendu parfaitement heureux; mais les

derniers mois de son existence avaient développé son intelligence et ses passions. Il était maintenant initié aux affaires réelles de la vie humaine, et il en regardait les amusements avec une sorte de mépris, de façon que, parmi la jeune et gaie noblesse qui composait cette joyeuse cour, il acquit le titre de jeune philosophe, titre qu'on ne lui donnait pas, on peut le supposer, dans l'intention de lui faire un compliment.

Le quatrième jour, il fut annoncé par un exprès que la reine Marguerite ferait son entrée dans la ville d'Aix à l'heure de midi , pour reprendre sa résidence dans le palais de sonpèi'C. Le roi René parut, lorsque le moment approcha, craindre l'entrevue avec sa fille autant qu'il l'avait d'abord désirée , et communiqua à tous ceux qui l'entouraient sa profonde inquiétude. Il tourmentait son maître d'hôtel et ses cuisiniers pour qu'ils apprêtassent les plsls dont ils lui avaient vu manger avec plaisir... il pressait les musiciens de se rappeler îcs airs qu'elle aimait ; et quand un d'entre eux répliquait hardiment qu'il n'avait Jamais oui dire que Sa Majesté eût écouté aucun morceau avec patience, le vieux monarque menaçait de le mettre à la porte pour calomnier ainsi le goût de sa fille. Le banquet fut demandé pour onze heures et demie passées, comme si , en le pressant , il eût aussi hâté la venue des convives invités ; et le vieux roi , avec sa serviette sous le bras , traversait la salle de fenêtre en fenêtre , accablant chacun de questions qui toutes consistaient à demander si on apercevait la reine d'Angleterre. Précisément au moment où l'horloge sonna midi , la reine , accompagnée d'une suite fort peu nombreuse , formée surtout d'Anglais portant comme elle des habits de deuil, entra à cheval dans la ville. Le roi René , à la tête de sa cour, ne manqua point de descendre, depuis la façade de son magnifique palais Jusqu'au bout de la rue, à la rencontre de sa fille. Fière, hautaine et jalouse de ne pas encourir de ridicule , Marguerite ne fut pas contente de cette réception publique au milieu du marché; mais elle désirait alors expier sa dernière pétulance : c'est pourquoi el'e descendit de son palefroi ; et quoique un peu blessée de voir René muni d'une serviette, elle s'abaissa Jusqu'à mettre un genou en terre devant lui, le priant de la bénir et de lui pardonner.

« Tu l'as... tu l'as, ma bénédiction, ma tourterelle souffrante! » dit le simple roi à la plus fière et à la plus irascible princesse qui pleura Jamais une couronne perdue... ■ Kt quant à ton pardon, comment peux-tu le demander , toi qui ne m'as Jamais offensé de-

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