‹ Anne de GeiersteinChapitre 212 sur 246 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

tellcrie au bas de la montagne où il trouva un guide et ses chevaux. C'était la première fois qu'il voyait du feu depuis qu'il avait reçu la missive de son père, et il se souvint alors assez naturellement de la précaution que lui avait recommandée le comte. Grande fut sa surprise de voir qu'après avoir exposé le papier au feu comme pour le sécher, deux mots étaient devenus visibles dans un passage important de la lettre, et que la dernière phrase se trouvait être alors : « Le porteur ne mérite aucune confiance. » Accable de honte et de dépit , Arthur ne put imaginer d'autre remède que de retourner tout de suite au couvent, et d'apprendre à la reir^e cette découverte dont il espérait encore l'informer assez à temps pour qu'elle ne courût pas risque d'être trahie par le carme. Irrité contre lui-même et avide de réparer sa faute , il rassembla toutes ses foîces pour gravir de nouveau la montagne, qui probablement n'avait jamais été gravie en aussi peu de temps que par le jeiiMe héritier de Vere; car, après avoir marché quarante minutes, il se trouva essoufflé et palpitant en présence de la reine Marguerite, qui fut également surprise de son retour et de son état d'épuisement.

<■ Ne vous fiez pas au carme! s'écria-t-il.... Vous êtes trahie, noble reine, et c'est par ma négligence. Voici mon poignard... ordonnez-moi de me l'enfoncer dans le cœur! »

Marguerite demanda et obtint une explication plus précise; quand il la lui eut donnée, elle dit : « C'est un malheureux hasard; mais !es instructions de votre père auraient dû être plus claires. J'ai communique à ce carme le but des contrats , et je l'ai engagé à les rédiç^r. Il vient de me quitter à l'instant pour se rendre au chœur; impossible de retirer la confiance que j'ai si malheureusement placée ; mais je puis obtenir du père gardien qu'il empêche ce moine de s(^rtir du monastère jusqu'à ce que nous n'ayons plus à craindre son indiscrétion ; c'est là le meilleur moyen de nous en assurer, et nous veillerons à ce qu'il soit dédommagé par une récompense des désagréments que lui pourra causer sa détention ; en attendant, repose-toi, bon Arthur, et détache le collet de ton manteau. Pauvre jeune homme! tu es presque épuisé d'avoir tant couru. »

Arthur obéit, et s'assit sur un siège dans le parloir; car la vitesse qu'il avait déployée le mettait presque hors d'état de rester debout.

•• Si je pouvais seulement, dit-il, voir ce coquin de moine, je trouverais bien moyen de lui coudre les lèvres ! — Mieux vaut

iU ANNE DE GEiERSTEIN.

m'en laisser le soin, rt^pondit la reine; pour couper court, je vous défends de vous occuper de lui ; la coiffe peut traiter avec \ç capuchon mieux que le casque ne le ferait. N'en parlons plus. Je vois avec satisfaction que vous portez au cou la sainte relique que je vous ai donnée; mais quel amulette moresque portez-vous donc à côté? Hélas! besoin n'est pas de le demander; vos joues qui deviennent rouges, presque aussi rouges que quand vous êtes arrivé il y a un quart d'heure, attestent que c'est un gage d'amour. Hélas! pauvre enfant , as-tu non seulement une part des malheurs de ton pays à porter, mais encore ton propre fardeau d'affliction , qui n'est pas moins poignante à présent pour loi, bien que l'avenir te doive montrer combien elle est vaine 1 Marguerite d'Anjou aurait pu jadis aider tes affections, quel qu'en fût l'objet, mais elle ne peut aujourd'hui contribuer qu'à la misère de ses amis , non à leur bonheur. Mais cette dame du gage, Arthur, est-elle belle.... est-elle sage et vertueuse... est-elle de noble naissance... et t'aime-t-elle? » Elle parcourut la figure du jeune homme avec le regard d'un aijjle, et continua. « A toutes ces questions tu répondrais oui , si la modestie te le permettait. Aime-la donc eu retour, mon brave garçon, car l'amour est le mobile des nobles exploits. Va, mon jeune ami... bien né et loyal , vaillant et vertueux , amoureux et jeune, à quoi ne peux-lu pas parvenir! La chevalerie de l'ancienne Europe ne vit plus que dans un cœur comme le lien. Va, et que l'éloge d'une reine enflamme ton sein d'ardeur pour l'honneur et les exploits. Dans trois jours nous nous reverrons à Aix. »

Arthur, profondément touché de la condescendance de la reine , prit de nouveau congé d'elle.

Redescendant la montagne avec une rapidité bien différente de celle qu'il avait mise à la monter, il retrouva son écuyer provençal. Ils gagnèrent Aix après une course d'une heure environ, et Arthur, sans perdre de temps, alla trouver le bon roi René, qui le reçut très amicalement , tant à cause de la lettre du duc de Bourgogne que de sa qualité d'Anglais, sujet avoué de la malheureuse Marguerite. Le débonnaire monarque pardonna bientôt à son jeune hôte le manque de complaisance avec lequel il avait refusé d'entendre ses compositions musicales; et Arthur reconnut bientôt qu'en cherchant à se justifier de I impolitesse (juil avait commise sous ce rapport , il s'exposerait à s'en faire dire bien plus qu'il n'aurait la patience d'en écouter. 11 ne put se soustraire à l'extrême désir qu'avait le bon roi de réciter ses poèmes et d'exécuter

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