‹ Anne de GeiersteinChapitre 237 sur 246 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

de sa personne étaient d'avis qu'il ne déployait plus cette fermeté d'àme ni cette énergie de jugement qu'on avait admirées enlui avant ses malheurs. Il était encore sujet à des accès de mélancolie fantasque , semblables à ceux qui s'em paraient de Saiil , et il entrait dans une rage épouvantable lorsqu'on essayait de l'en tirer. Le comte d'Oxford lui-même semblait avoir perdu l'influence qu'il avait d'abord exercée sur lui. Bien plus , quoique en général Charles lui témoignât toujours de la reconnaissance et de l'affection , il se sentait évidemment humilié par le souvenir du spectacle qu'il avait donné à l'Anglais de son état d'impuissance et d'accablement ; et il craignait si fort que le comte ne fût supposé diriger ses desseins , qu'il repoussait son avis simplement, à ce qu'il semblait, pour montrer sa propre indépendance d'esprit.

Campo-Basso encourageait encore le duc dans ces humeurs chagrines. Ce traître rusé voyait alors la puissance de son maître incliner vers sa ruine, et il résolut de mettre la main à l'œuvre pour se créer un titre à partager les dépouilles. Il regardait Oxford comme un des meilleurs amis et des conseillers les plus capables qui entouraient le duc ; il croyait lire dans ses regards que le comte avait deviné son projet de trahison , et en conséquence il le haïssait et le redoutait. En outre, pour colorer peut-être à ses propres yeux l'abominable perfidie qu'il méditait , il affecta d'être excessivement courroucé contre le duc à cause des châtiments qu'il avait naguère infligés aux maraudeurs appartenant à ses bandes italiennes ; il pensait qu'on n'avait eu recours à cette sévérité que d'après les conseils d'Oxford ; et il soupçonnait que la mesure avait été par lui appuyée dans l'espérance qu'on découvrirait que les Italiens n'avaient pas pillé pour leur propre compte seulement , mais encore pour celui de leur chef. Persuadé qu'Oxford lui était ainsi hostile , Campo- Basso aurait promptement trouvé moyen de s'en débarrasser , si le comte n'eût pas jugé prudent de prendre quelques précautions ; et les seigneurs de Flandre et de Bourgogne , qui le chérissaient par les mêmes raisons qui le faisaient haïr de l'Italien , veillaient à sa sûreté avec un soin qu'il ignorait lui-même, mais qui certainement parvint seul à lui conserver la vie.

On ne devait pas supposer que Ferrand de Lorraine ne chercherait pas à profiter enfin de sa victoii'e ; mais les Suisses confédérés , qui composaient en grande partie sa force , insistaient pour que les premières opérations eussent lieu en Savoie et dans le pays de Vaud , Où les Bourguignons avaient de nombreuses garnisons qui, bien

qu'elles n'eussent pas reçu de renforts, devaient être néanmoins difficiles et longues à réduire. Eu outre, les Suisses n'étaient, comme la plupart des soldats nationaux de l'époque , qu'une espèce de milice. Presque tous retournèrent dans leurs foyers pour faire la moisson ou déposer leur butin en lieu de sûreté. Ferrand, quoique porté à poursuivre ses succès avec toute l'ardeur d'uu jeune chevalier , ne put donc faire aucun nouveau mouvement avant le mois de décembre l/i76. Pendant ce temps-là , les forces du duc de Bourgogne , pour être moins à charge au pays , étaient cantonnées dans les villes les plus éloignées de ses provinces, où tout était mis en œuvre pour perfectionner la discipline des nouvelles levées. Le duc, abandonné à lui-même , aurait précipité l'instant de la lutte en rassemblant de nouveau ses forces et en pénétrant sur le territoire helvétique. Mais , quoiqu'il écumât intérieurement de rage au sou- Ycnir de Granson et de Morat, la mémoire de ces désastres était trop récente pour permettre un pareil plan de campagne. Cependant les semaines se succédaient , et le mois de décembre était déjà fort avancé, lorsqu'un matin que le duc tenait conseil, Campo- Basso entra tout-à-coup , la physionomie animée d'un air de ravissement extraordinaire , qui différait singulièrement du sourire froid , régulier el fin , dénotant d'ordinaire ses plus grandes dispositions à la joie. " ùuantes' , dit- il , Guantes, pour ma bonne nouvelle, s'il plaît à Votre Altesse. — Quel est donc le bonheur qui nous arrive ? demanda le dnc. Il me semble que la fortune a oublié le chemin de notre porte .. — Elle y est pourtant revenue... avec la permission de Votre Altesse... portant sa corne d'abondance pleine des dons les plus précieux , et prête à verser ses fruits, ses fleurs , ses trésors sur la tète du souverain de l'Europe le plus digne de les recevoir. — Le sens de tout ceci? s'écria Je duc Charles ; les énigmes sont bonnes pour des enfants. — Le jeune fou, ce jeune écer-: vêlé de Ferrand , qui ajoute de Lorraine à son nom , s'est précipité du haut des montagnes à la tête d'une armée dérisoire de vagabonds comme lui; et qu'en dites-vous?... ah! ah! ah! ils envahissent la Lorraine, et ont pris Nanci... ah! ah! ah! — Sur ma bonne foi! sire comte , » dit Contay , surpris de l'humeur gaie avec laquelle l'Italien traitait un événement si sérieux, • j'ai rarement entendu

1. Guanle$ , mot employé parles Espagnols , comme les Françai» disent /(r«hnM, el les Anglais handseU ou luckpe.nny, termes dont se servent les inférieurs enrers leurs patrons pour leur annoncer de bonnes nouvelles. Uandteil , Teut dire élronnt , •t luekptnny, iou d»\bonheur. a. m.

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un fou rire plus gaîment d'une plus mauvaise plaisanterie , qye vou? ne riez, vous homme sage, de la perte de la principale ville d'une province pour laquelle nous combaltens. — Je ris , répliqua Campo- Basso, au milieu des lances, comme mon cheval de bataille gambade... ah ! ah !... au milieu des trompettes. Je ris encoi-e du plaisir que nous aurons à détruire l'ennemi , et à partager le butin , comme des aigles crient de joie en faisant le partage de leur proie ; je ris... — Vous riez , •> dit le sir de Contay s'impatientant , « quand il n'y a que vous qui trouviez à rire, comme vous faisiez après nos pertes de Granson et de Murten. — Paix, monsieur! dit le duc. Le comte de Campo-Basso envisage la chose absolument comme moi. Ce jeune chevalier errant s'aventure à quitter la protection de ses montagnes ; et que le Ciel ne me pardonne pas de manquer à mon serment , lorsque je jure que le premier champ de bataille oiji nous nous rencontrerons verra l'un de nous deux mort ! Nous sommes dans la dernière semaine de la vieille année , et avant les Rois nous verrons qui de nous deux trouvera la fève dans le gâteau... Aux armes , messeigneurs î que notre camp soit aussitôt levé , ei que nos troupes se dirigent vers la Lorraine. Envoyez en avant la cavalerie légère italienne et albanaise , ainsi que les stradiotes , pour balayer d'avance le pays... Oxford , tu porteras les armes dans cette campagne , n'est-ce pas ? — Sûrement , répondit le comte. Je mange le pain de Votre Altesse ; et quand des ennemis vous attaquent , l'honneur m'ordonne de combattre pour votre cause comme si j'étais né votre sujet. Avec la permission de Votre Altesse, j'enverrai un poursuivant d'armes porter une lettre à mon ancien et cher hôte , le landamman d'Unterwalden pour l'informer de ma résolution. »

Le duc donna sans peine son assentiment , et le poursuivant , qui partit aussitôt , revint au bout de peu d'heures , tant les ennemis s'étaient rapprochés les uns des autres. Il rapportait une lettre du landamman, lettre conçue en termes polis et même affectueux, oii il exprimait combien il était affligé qu'une cause sacrée le forçât de porter les armes contre son nouvel ami , pour lequel il disait avoir conçu beaucoup d'estime. Le même poursuivant eut aussi à offrir les comphments de la famille des Biederman à leur ami Arthur, et une lettre séparée à lui remettre , laquelle contenait ce qu'on va lire :

« Rudolphe Donnerhugel désire donner au jeune marchand Arthur Phîlipson une occasion de finirHe marché qui est resté jadis en

train dans la cour du château de Geierstein. II le désire d'autant plus vivement qu'il a su que ledit Arthur lui avait porté préjudice en s'emparant du cœur d'une certaine demoiselle de rang, à qui lui , Philipson , n'est et ne peut être autre chose qu'une connaissance ordinaire. Rudolphe Donnerhugel préviendra Arthur, par un mot , du lieu où ils pourront se rencontrer pour combattre à armes égales sur un terrain neutre. En attendant il sera , aussi souvent que possible, au premier ran^ dans les escarmouches. >

Le cœur du jeune Arthur battit violemment lorsqu'il lut ce défi , dont le ton piqué montrait l'état des sentiments de celui qui l'écrivait, et dénotait assez le désappointement de Rudolphe au sujet d'Anne de Geieistein , et ses soupçons qu elle avait répondu à la tendresse du jeune étranger. Arthur trouva moyen d'envoyer une réponse au cartel du Suisse , l'assurant du plaisir avec lequel il attendrait ses ordres , soit au front de la ligne , soit ailleurs , suivant que Rudolphe le désirerait.

Cependant les deux armées s'approchaient toujours davantage l'une de l'autre, et les troupes légères se rencontraient parfois. Les stradiotes du territoire vénitien , espèce de cavalerie qui ressemblait à celïe des Turcs, faisaient alors, du côté de l'armée bourguignonne, ce genre de service auquel ils eussent été admirablement propres , si on avait pu compter sur leur fidélité. Le comte d'Oxford observa que ces hommes , qui étaient sous le commandement de Campo-Basso , rapportaient toujours pour nouvelle que l'ennemi était en assez mauvais ordre et en pleine retraite. Dtf plus , ils ne cessaient d'annoncer que divers individus, contre qui le duc de Bourgogne nourrissait une haine personnelle et particulière, et qu'il désirait vivement avoir en sa puissance, s'étaient réfugiés à Nanci, Ce fait augmentait beaucoup l'ardeur du duc à reprendre cette place, et celte ardeur devint impossible à maîtriser lorsqu'il apprit que Ferrand et ses alliés avaient emporté une position voisine appelée Saint-Nicolas. A la nouvelle de son arrivée, la plus grande partie des conseillers bourguignons , de même que le comte d'Oxford, protestèrent contre le projet d'assiéger une place aussi forte , quand une armée redoutable était assez proche pour la secourir. Us représentèrent au duc le petit nombre de ses soldats , la rigueur de lu saison, et la difficulté de se procurer des provisions ; ils soutinrent à Charles qu'a[)rès avoir fait un mouvement qui avait forcé l'ennemi à reculer, il devait remettre toute opération décisive au printemps. Charles essaya d'abord de répondre et de réfuter ces

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