CHAPITRE XXXV
arguments ; mais quand ses conseillers lui rappelèrent qu'il allait se placer , lui et son armée, dans la même position qu'à Granson et à Murten, il devint furieux à ces souvenirs, écuma véritablement, et se contenta de répondre, avec des jurements et des imprécations, qu'il serait maître de Nanci avant les Rois.
En conséquence, l'armée de Bourgogne s'établit devant Nanci , dans une position forte, protégée par le lit d'un cours d'eau, et couverte par trente pièces de canon , que Colvin avait mission de diriger.
Après avoir ainsi satisfait à son caractère entêté par l'arrangencent de l'expédition, le duc sembla faire un peu plus de cas des avis de ses conseillers relativement à sa sûreté personnelle, et permit au comte d'Oxford , ainsi qu'à son fils et à deux ou trois autres officiers de sa maison , tous gens d'une fidélité connue , de coucher dans sa tente , sans qu'on diminuât cependant la garde ordinaire.
On n'était plus qu'à trois jours de Noël ; le duc était toujours devant Nanci, lorsque, le soir même de ce jour-là, survint un tumulte qui parut justifier les craintes qu'on avait conçues pour sa vie. U était minuit, et tout dans le pavillon dûcal reposait, quand un cri de trahison s'éleva. Le comte d'Oxford, tirant son épée et Saisissant une lumière qui brûlait à côté de^lui , se précipita dans l'appartement du duc , et le trouva debout au milieu , tout nu , mais son épée en main , et frappant autour de lui et avec tant de fureur, que le comte lui-même eut peine à éviter ses coups. Tous les autres officiers arrivèrent bientôt, lames au poing, et leurs manteaux entortillés autour de leur bras gauche. Quand le duc se fut un peu apaisé et qu'il se vit entouré d'amis , il les informa , dans la plus vive agitation , que les officiers du tribunal secret , en dépit des vigilantes précautions prises, avaient trouvé moyen de pénétrer dans sa chambre , et l'avaient sommé , sous les peines les plus rigoureuses , de comparaître devant la sainte vèhme dans la nuit de Noël.
Les assistants écoutèrent cette histoire avec étonnement , et quelques uns d'entre eux ne savaient pas s'ils devaient la regarder comme une réoilité ou comme un songe de l'imagination irritable du duc ; mais on trouva la citation sur sa toilette , écrite, suivant la règle, sur parchemin, signée de trois croix, et clouée à la table avec un poignard ; une échardc de bois avait été môme enlevée de la table. Oxford lut attentivement la sommation : elle désignait,
comme d'ordinaire , lin endroit où le duc était cité i venir sans
armes ni escorte, et d'où il était dit qu'on le conduirait au lieu du
jugernent.
Charles , après avoir examiné la pièce quelque temps , exhala sa colère en paroles.
« Je sais de quel carquois vient cette flèche , dit-il ; elle est lancée par le noble dégénéré , ce prêtre apostat, ce complice de sorciers , cet Albert de Geierstein. Nous avons entendu dire qu'il fait partie de cette maudite troupe d'assassins et de proscrits que ce petit-fils du vieux musicien de Provence a rassemblés autour de lui. Mais, par saint George de Bourgogne ! ni capuchon de moine, ni casque de soldat, ni chapeau de conjuré, ne le préserveront après une insulte comme celle-ci. Je le dégraderai de la chevalerie , je le pendrai au plus haut clocher de Nanci , et sa fille choisira entre le deriiier rustre de mon armée et le couvent des Filles repenties!— Quels que soient vos projets , monseigneur, dit Contay, il vaudrait assùt-ément mieux garder le silence, attendu que, d'après cette apparition , nous pouvons conjecturer qu'il y a autour de nous plus d'oreilles que nous ne savons ouvertes pour nous entendre. »
Le duc parut frappé de cet avis et se tut , ou du moins murmura seulement des imprécations et des menaces entre ses dents, pen-? àant qu'on faisait la plus stricte recherche de l'imprudent qui était venu troubler son repos; mais ce fut vainement.
Le duc continua ses perquisitions, irrité d'une audace dépassant ainsi toutes les bornes, et telle que n'en avaient jamais montré les sociétés secrètes qui , quelque terreur qu'elles inspirassent , n'avaient pas encore tenté d'atteindre des souverains. Un fidèle détachement de Bourguignons fut envoyé, la nuit de Noël , surveiller l'endroit indiqué dans la sommation , qui était une place où quatre chemins se rencontraient , et faire prisonniers tous ceux sur lesquels il pourrai! mettre la main. Le duc n'en continuait pas moins à imputer l'offense qu'il avait reçue à Albert de Geierstein. Sa tète fut mise à prix, et Campo-Basso, toujours prêt à flatter les caprices de son maître, promit que quelques uns des Italiens, suffisamment expérimentés pour de tels exploits, lui amèneraient le coupable baron, mort ou vif. Colvin , Contay et autres sourirent en secret des promesses de Campo-Basso.
« Tout adroit qu'il est , dit Col vin , il attirera le sauvage vautour du ciel avant de faire tomber Albert Geierstein entre ses mains. » Arthur, à qui les paroles du duc n'avaient pas causé une mé-
diocrë inquiélude relativement à Anne de Gèiersteiii et 5 sôii père pour l'amour d'elle , respira plus librement quand il entendit traiter si légèrement ces menaces. ,. , j ;•-
Deux jours après cette alarme , Oxford se sentit le desîr d'aller reconnaître le camp de Ferrand de Lorraine, attendu qu'il doutait fort qu'on leur dît l'exacte vérité touchant sa position et sa force. Il obtint le consentement du duc pour ce projet, et Charles, à cette occasion , leur fit présent , à lui et à son fils , de deux nobles coursiers remarquables par leur vigueur et leur vitesse , qu'il estimait beaucoup lui-même.
Aussitôt que le bon plaisir du duc fut communiqué au éointè italien, il témoigna la plus vive joie d'avoir le secours de l'âge et de l'expérience d'Oxford pour aller en reconnaissance, et choisit une centaine de stradiotes d'élite qu'il avait , disait-il , envoyés quelquefois faire l'escarmouche à la barbe même des Suisses. Le comte se montra fort satisfait de la manière active et intelligente avec laquelle ces hommes remplissaient leur devoir, chassaient devant eux et même dispersaient quelques escadrons dé la cavalerie de Ferrand. A l'entrée d'un petit vallon assez raide, Campo-Bàssd communiqua jau noble Anglais que , s'ils pouvaient avancer jusqu'à l'extrémité, ils auraient pleine connaissanc*^ de la position des ennemis. Deux ou trois stradiotes coururent alors examiner ce défilé, et , revenant bientôt , rendirent compte dans leur propre langue à leur commandant , qui déclara le passage sur, et invita le comte d'Oxford à le suivre. Ils traversèrent le vallon sans apercevoir un ennemi; mais, en débouchant dans une plaine, au point marqué par Campo-Basso, Arthur, qui était dans l'avant-garde des stradiotes et séparé de son père , vit en effet le camp du duc Ferrand à une distance d'un demi-mille. Un corps de cavalerie venait d'en sortir, et se dirigeait au galop vers la gorge du vallon qu'il avait lui-même traversée. Il allait tourner bride et s'en retourner au plus vite; mais, comptant sur la grande agilité de son cheval, il crut pouvoir se hasarder à rester encore un moment pour examiner les lieux avec plus de soin. Les stradiotes qui l'accompagnaient n'attendirent pas ses ordres pour se retirer, mais prirent la fuite , comme c'était réellemenl leur devoir quand ils étaient attaqués par des forces supérieures. ^ .
Cependant Arthur avait observé que le chevalier qui paraissait commander l'escadron ennemi montait uu vigoureux cheval qui laisâit trembler la terre sous ses pas , portait sur son bouclier l'ours
4M AIVNE DE GEIERSTEIN.
de Berne, et avait d'ailleurs l'apparence et la taille énorme de Rudolphe Donnerhugel. Il en fut persuadé lorsqu'il vit le cavalier ordonner halte à sa troupe et s'avancer seul vers lui, la lance en arrêt et à pas lents, comme pour lui donner le temps de se préparer. Accepter un tel défi dans un pareil moment , c'était dangereux; mais le refuser eût été déshonorant. Et tandis que le sang d'Arthur bouillait à Tidée de châtier un insolent rival , il ne fut pas fâché au fond du cœur que leur rencontre à cheval lui donnât un avantage sur le Suisse, grâce à sa parfaite connaissance de la pratique des tournois, dans laquelle Rudolphe devait être supposé plus ignorant.
Ils se rencontrèrent , suivant l'expression de l'époque , en hommes sous le bouclier. La lance du Suisse effleura le casque de l'Anglais contre qui elle était dirigée , tandis que la pique d'Arthur , poussée au milieu du corps de son adversaire , fut si bien ajustée et si heureusement secondée par la force avec laquelle il se précipitait, qu'elle perça non seulement le bouclier suspendu au cou du malheureux guerrier, mais encore une cuirasse et une cotte de mailles qu'il portait dessous. Traversant tout le corps sans obstacle, la pointe d'acier de l'arme ne fui arrêtée que par l'armure qui recouvrait le dos de l'infortuné Rudolphe, lequel tomba la tète la première de son cheval, comme frappé par la foudre, roula deux ou trois fois sur la poussière , déchira la terre avec ses mains , et rendit le dernier soupir.
Un cri de rage et de douleur s'éleva parmi les hommes d'armes dont Rudolphe venait de quitter les rangs , et plusieurs Inclinèrent leurs lances pour courir le venger; mais Ferrand de Lorraine, qui était présent en personne, leur ordonna de faire prisonnier, mais de ne blesser aucunement le champion vainqueur. Cet ordre fut exécuté, car Arthur n'eut pas le temps de tourner bride pour fuir, et la résistance aurait été folle.
Lorsqu'il fut amené devant le duc de Lorraine, il leva sa visière et dit : < Est-il bien, monseigneur, de reenir captif un brave chevalier pour avoir fait son devoir en acceptant le défi d'un ennemi personnel? — Ne vous plaignez pas, sir Arthur d'Oxford, répondit Ferrand , avant d'avoir souffert une injustice... vous êtes libre, sire chevalier. Vous ffites, votre père et vous, fidèles à ma royale tante Marguerite, et quoiqu'elle fiit mon ennemie, je rends justice à votre fidélité envers elle; et par respect pour sa mémoire, elle qui fut déshéritée comme je le suis , non moins que pour plaire à mon