CHAPITRE III. Sgi
— C'est la vérité , reprit le Suisse ; car on faisait peu de vin dans le pays, et jamais on n'en importait du dehors, attendu que personne n'avait les moyens d'en acheter, non plus qu'aucun des objets que nos vallées ne produisaient pas. Mais nos guerres et nos victoires nous ont acquis autant de richesses que de renommée; et dans la pauvre opinion d'un Suisse au moins , nous n'en aurions été que mieux sans fortune et sans gloire, si nous n'avions aussi du même coup conquis la liberté. C'est quelque chose pourtant que le commerce puisse de temps à autre envoyer dans nos montagnes ignorées un voyageur sensé comme vous , mon digne hôte , dont les discours font reconnaître un homme sagace et intelligent; car, quoique je n'aime pas cette fureur toujours croissante pour ces colifichets et ces babioles que vous , marchands , vous introduisez chez nous , pourtant j'avouerai que nous autres, simples montagnards, nous apprenons mieux à connaître , grâce aux hommes de votre espèce , le monde qui nous environne , que nous n'y parviendrions jamais par nous-mêmes. Vous allez , diteè-vous, à Bâle, et de là au camp du duc de Bourgogne? — Oui , mon digne hôte; pourvu du moins que je puisse achever mon voyage sans péril. — Vous n'en courrez aucun, mon cher ami, soyez-en bien sûr, si vous consentez à attendre deux ou trois jours , car alors je ferai moi-même le voyage, et avec une escorte qui éloignera toute chance de danger. Vous trouverez en moi un guide sûr et fidèle , et moi j'apprendrai par vous à mieux connaître les autres pays , car il m'importe d'en savoir sur ce chapitre-là plus long que je n'en sais. Est-ce un marché conclu ? — Cette proposition est trop à mon avantage pour être refusée; mais puis-je vous demander quel est le but de votre voyage? — Je viens de réprimander ce jeune homme pour avoir parlé des affaires publiques sans réflexion et devant toute la famille; mais nos desseins et ma mission ne doivent point être nécessairement cachés à un personnage réfléchi comme vous , qui d'ailleurs les apprendriez bientôt par la rumeur publique. Vous connaissez sans doute la haine mutuelle qui existe entre Louis XI de France et Charles de Bourgogne , qu'on a surnommé le Téméraire ; et puisque vous avez visité ces pays , comme je puis le penser d'après vos discours , vous n'ignorez probablement pas les différentes contestations d'intérêt qui, outre la haine personnelle des souverains, les rend ennemis irréconciliables. Or, Louis qui n'a point son pareil au monde pour la ruse et l'adresse , emploie toute son influence , soit en distribuant de fortes sommes entre certains conseillers de nos voisins de Bertie,
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soit en versant d'immenses trésors dans la caisse môme de cet état, soit en présentant l'appât d'une pent^ion aux vieillards, et en encourageant la violence des jeunes gens... pour entraîner les Bernois dans une guérie contre le duc. Charles d'un autre côté agit comme il fait ordinairement, tout-à-fait comme Louis aurait pu le souhailer. Nos voisins et nos allié.s de Berne ne se contentent pas, ainsi que nous autres des cantons de Forêts, d'élever des bestiaux et de culliver la terre, mais ils font un commerce considérable que le duc de Bourgogne a plus d'une fois empêché par les exactions et les violences que ses officiers commeltent en son nom dans les villes frontières, comme la chose vous e»t indubitablement connue. — Oui, sans doute, il n'y a qu'une voix générale contre ces vexations. — Vous ne serez donc pas surpris que, sollicitées par un souverain et opprimées par l'autre, fières de leurs victoires passées et ambitieuses d'une augmentation de puissance, Berne et les autres villes de notre confédération, dont les représentants, à cause de la supériorité de leui's richesses ou de leur savoir, exercent une plus grande influence sur la diète que nous autres des Forêts, soient disposées à la guerre dont Jusqu'à présent la république a toujours tiré victoires, richesses et agrandissement de territoire. — Oui, mon digne hôte , et gloire aussi , » s'écria Philipson en l'interrompant avec un certain enthousiasme; « je ne m'étonne pas que la brave jeunesse de vos cantons soit si portée à courir de nouveau les chances de la guerre, lorsque vos victoires passées ont ét<' si nombreuses et si brillantes. — Vous n'êtes pas un marchand sage , mou cher hôte, si vous regardez la réussite d'entreprises certainement trop hardies comme un encouragement à de nouvelles témérités. Laissez-nous faire un meilleur usage de nos premières victoires. Quand nous combattîmes pour nos libertés. Dieu bénit nos armes ; mais les bénira-t-il si nous combattons pour notre agrandissement ou pour l'or de la France ? — Votre doute est juste, « dit le marchand d'un ton plus calme ; « mais supposez que vous tirez l'épée pour mettre fin aux exaclions vexatoires de la Bourgogne... — Écoutez-moi , mon digne ami : il se peut que nous autres des cantons de Forêts nous donnions trop peu d'attention à ces intérêts commerciaux qui occupent tous les soins des bourgeois de Berne ; pourtant nous nabandoimerons pas nos voisins et nos alliés dans une juste querelle ; et il est à peu près convenu qu'une députation sera envoyée au duc de lîourgogne pour demander réparation. La (Jiète générale, actuellement rassemblée à Berne, a demandé que je