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CHAPITRE III

posant qu'il existe un pareil espace de terrain plat dans ce^pays, il me semble que je parviendrais à calmer leur galté au lieu de l'entretenir. Il est aussi inconcevable de voir des rustres si grossiers sous le même toit avec une demoiselle si parfaite et si aimable, qu'un de leurs vilains ours dansant un rigodon avec une jeune personne telle que la fille de notre hôte. Mais je n'ai pas besoin de m'inquiéter beaucoup de sa beauté ou de leurs usages du monde, puisque demain me séparera d'eux à tout jamais. »

Tandis que ces réflexions occupaient l'esprit d'Arthur, le père de famille ordonna qu'on servit un flacon de vin , et , exigeant des deux étrangers qu'ils lui fissent raison avec une coupe d'érable d'une largeur extraordinaire , il envoya un semblable gobelet à Rodolphe Donnerhugel. « Vous pourtant , cousin, dit-il, vous êtes accoutumé à boire des vins plus savoureux que la piquette qu'on tire des grappes à demi mûres de Geierstein... Le croiriez-vous , monsieur le marchand?» continua-t-il en s'adressant à Philipson, i il y a des bourgeois à Berne qui envoient chercher du vin pour leur table en France et en Allemagne. — Mon parent désapprouve ce luxe , répliqua Rudolphe : pourtant toutes les contrées n'ont pas le bonheur de posséder des vignobles comme ceux de Geierstein qui produit tout ce que peuvent désirer le cœur et les yeux, » Il prononça cette phrase en jetant un coup d'œil à sa belle compagne qui ne parut pas goûter le compliment, tandis que l'envoyé de Berne continua : « Mais nos plus riches bourgeois, se trouvant avoir quelques couronnes de trop , ne voient aucune extravagance à les donner en échange d'un gobelet de vin meilleur que celui que peuvent produire nos montagnes. Mais nous serons plus sobres quand nous aurons à notre disposition des tonneaux de vin de Bourgogne , rien qu'en nous donnant la peine de les transporter. — Que voulez-vous donc dire , cousin Rudolphe ? dit Arnold Biederman. — Il me semble , mon respectable parent , répondit le Bernois , que vos lettres doivent vous avoir appris que notre diète va probablement déclarer la guerre à la Bourgogne. -^^ Ah!... ah... vous connaissiez donc le contenu de mes lettres? répliqua Arnold; nouvelle preuve que les temps sont bien changés à Berne et dans la diète de la Suisse. Quand nos hommes d'état à cheveux gris sont-ils donc morts, pour que nos alliés aient admis des jeunes gens sans barbe dans leurs conseils ? — Le sénat de Berne et la diète de la confédération , » dit le jeune homme , partie par honte, partie par le désir de justifier ce qu'il avait dit auparavant , « per-

es ANNE DE GEIERSTEIN.

mettent à la jeunesse de conuaître leurs résolutions, puisque c'est elle qui doit les exécuter. La tête qui pense peut bien se fier à la main qui frappe. — Non , pas avant qu'il soit temps de porter le coup, jeune homme , » dit Arnold Biedermann d'un ton sévère. « Quelle espèce de conseiller est-ce que celui-là qui débite à tort et à travers les secrets des affaires d'état devant des femmes et des étrangers? Allez, Rudolphe, et vous tous aussi, allez essayer à de mâles exercices lequel de vous est le plus capable de servir son pays plutôt que d'émettre votre opinion sur les mesures qu'on a jugées convenables..,. Restez, vous , jeune homme , » continua-t-il en s'adressant à Arthur qui s'était levé, « ceci ne vous regarde pas, vous qui n'êtes pas habitué à voyager dans les montagnes , et qui devez avoir besoin de repos. — Mais non, monsieur, non pas, s'il vous plaît, répliqua le plus ùgé des voyageurs; nous pensons en Angleterre que le meilleur délassement après nous être fatigués par une espèce d'exercice , est de nous livrer à un autre : monter à cheval , par exemple, délasse mieux une personne fatiguée de marcher, que ne le ferait le meilleur lit du monde. Si donc vos jeunes gens veulent bien le permettre , mon fils prendra part à leurs exercices. — Il trouvera de rudes camarades, répondit le Suisse ; mais comme il vous plaira. »

Les jeunes gens se rendirent en conséquence dans la vaste pelouse qui s'étendait devant la maison. Anne de Geierstein et quelques autres femmes de la maison s'assirent sur un banc pour juger qui serait le plus habile; et des cris, de longs éclats de rire, enfin tout ce qui annonce l'ardeur que mettent les jeunes hommes à de mâles amusements , retentirent bientôt aux oreilles des deux vieillards qui étaient restés ensemble dans la salle. Le maître de la maison reprit le flacon de vin, et, après avoir rempli la coupe de son hôte, versa ce qui restait dans la sienne.

« A un âge , digne étranger, dit-il, où le sang devient plus froid, où les sentiments deviennent moins vifs, un petit coup de vin ramène les pensées légères et rend les membres plus souples. Pourtant , je souhaiterais presque que Noé n'eût jamais planté la vigne, quand je vois de mes propres yeux, depuis plusieurs années, mes compatriotes avaler du vin comme de véritables Allemands, au point de ressembler à des porcs gorgés , et d'être incapables de penser, de sentir et de se mouvoir. — C'est un vice, répliqua l'Anglais, qui, je le remarque, gagne aussi du terrain dans notre pays où il était totalement inconnu il y a un siècle , à ce que j'ai ouï dire.

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