CHAPITRE XXXVI
Il parut supporter la mort de son fils Rudiger avec une sombre résignation.
« Il aimait mieux , disait-il , que son fils fût tombé sur un champ de bataille, que le voir vivre pour mépriser la vieille simplicité de son pays, et croire que l'objet d'un combat était de remporter du butin. L'or du duc de Bourgogne mort, ajouta-t-il, nuira aux mœurs de la Suisse plus irréparablement que son épée , durant sa vie, n'avait nui à leurs corps. »
Le landamman déclara en outre que son frère l'avait averti qu'il était engagé dans une entreprise si périlleuse qu'il était presque certain d'y périr, et qu'il avait légué sa fille aux soins de son oncle, avec des instructions relatives à un établissement.
Ils se quittèrent alorsj mais bientôt- après le landamman demanda avec anxiété au comte d'Oxford quelles étaient ses vues pour l'avenir et s'il pouvait les seconder.
« Je pense à choisir la Bretagne pour mon lieu de refuge, répondit le comte, car ma femme y demeure depuis que la bataille Tevvkesbury nous a chassés d'Angleterre. — N'en faites rien, répliqua le bon landamman; mais venez à Geierstein, avec la comtesse, et si elle peut, comme vous s'accoutumer à nos manières de montagnards, et à l'aspect de nos montagnes, vous serez aussi bien venus dans ma maison que chez un frère, en un séjour à jamaia étranger aux conspirations et aux trahisons. Songez-y bien, le duc de Bretagne est un prince faible , entièrement gouverné par un misérable favori, Pierre Landais. Il est aussi capable je veux dire le ministre de vendre le sang des braves, qu'un boucher de vendre
de la viande de bœuf; et vous savez qu'il ne manque pas de gens, en France et en Bourgogne, qui ont soif du vôtre. »
Le comte d'Oxford lui témoigna ses remercîments d'une telle proposition, déclara qu'il en profiterait, si elle était approuvée par Henri de Lanças tre, comte de Richmond, qu'il regardait alors comme son souverain.
Pour finir cette histoire, trois mois environ après la bataille de Nanci, l'illuslre exilé, comte d'Oxford, reprit son nom de Philipson, amenant avec son épouse quelques restes de leur fortune première, qui les mirent à même d'acquérir une habitation commode près de Geierstein; et le crédit du landamman dans le canton leur fit obtenir le droit de citoyen. La haute naissance et la médiocre fortune d'Anne de Geierstein et d'Arthur de Vere , jointes à leur inclination mutuelle, firent paraître leur union parfdtement assortie, et
48Î ANNE DE GEIERSTEW.
Annette et son prétendant s'établirent près du jeune couple, non comme domestiques, mais comme aides dans les travaux de laferme : assistance fort nécessaire pour la partie qui exigeait une grande surveillance ; car Arthur continua à préférer la chasse à l'agriculture, goût qui n'était nullement préjudiciable , puisque son revenu propre allait presque Jusqu'à l'opulence dans ce pauvre pays. Le temps passa, et il y avait déjà cinq ans que la famille bannie était venue vivre en Suisse. En 1^82 , le landamman mourut de la mort du juste, universellement pleuré , comme le modèle des chefs sages et courageux, simples d'esprit et prudents, qui gouvernèrent la Suisse pendant la paix , et la conduisirent au combat en temps de guerre. La même année, le comte d'Oxford perdit la noble comtesse.
Mais l'étoile de Lancastre recommença à briller à cette époque , et fit sortir de leur retraite l'illustre banni et son fils , qui participèrent encore à des intrigues politiques. Le précieux collier de Marguerite reçut alors l'emploi auquel il était destiné , et le produit en fut appliqué à lever les régiments qui, peu après, gagnèrent la célèbre bataille de Bosmorth, où les armes d'Oxford et de son fils contribuèrent tant au succès de Henri VIL Cette circonstance changea les destinées de de Vere et de son épouse. Leur ferme suisse fuKlaissée à Annette et à son mari ; et les grâces et la beauté d'Anne de-Geierstein excitèrent autant d'admiration à la cour anglaise que jadis au chalet suisse , où elle avait demeuré.
FIN DE ANNE DE GEIERSTKlN.
IMPHIUBRIB 1)1 B.-i. BAILLT, PI.ACB SOABOMNB , 2.
4fP
mf