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CHAPITRE IV. m

« Laissez-les donc reposer en paix ! S'ils ont fait du mal , ils l'ont bien payé en perdant la vie ; et c'est là toute la rançon qu'on puisse exiger d'un homme mortel en expiation de ses fautes... Le ciel pardonne à leurs âmes ! — Amen ! répliqua le landamman , et à celles de tous les braves. Mon aïeul assista à cette bataille , et fut cité pour s'y être comporté en bon soldat. Cet arc a donc toujours été soigneusement conservé depuis dans notre famille. Il y a une prophétie à son sujet, mais je ne crois pas qu'elle vaille la peine d'être mentionnée. »

Philipson allait prier son hôte de s'expliquer, lorsqu'il fut interrompu par un grand cri de surprise et d'admiration qui partait du dehors.

« Il faut que je sorte , dit Biederman , pour voir quelle besogne me font ces écervelés. Il n'en est plus aujourd'hui comme autrefois dans ce pays, où les jeunes gens n'osaient pas émettre leur opinion avant que la voix des vieillards eût été entendue. »

Il sortit donc de la loge, suivi de son hôte. Toutes les personnes qui avaient été spectatrices des jeux parlaient, criaient, se disputaient toutes à la fois ; tandis qu'Arthur Philipson se tenait un peu à l'écart des autres, appuyé sur l'arc non bandé, avec une indiiïérence apparente. A la vue du landamman le silence se rétablit.

4 Que signifient ces clameurs'extraordinaires? » demanda- 1- il en élevant une voix que tous étaient accoutumés à entendre avec respect... « Rudiger, » continua-t-il en s'adressant au plus âgé de ses fils, « le jeune étranger a-t-il tendu l'arc? — Oui, mon père répondit Rudiger; et de plus il frappé le but. Trois coups pareils ne furent jamais tirés par Guillaume Tell. — C'est hasard... pur hasard, répliqua le jeune Suisse de Berne. Le plus habile tireur n'aurait pu en faire autant , moins encore un pauvre jouvenceau qui n'a réussi dans aucun des jeux auxquels il s'est essayé avec nous. — Mais que s'est-il passé? s'écria le landamman... Voyons, ne parlez pas tous en même temps ! Anne de Geierstein , tu as plus de bon sens et d'usage que ces jeunes gens... dis-moi ce qui est arrivé. »

La jeune fille parut un peu confuse à cette invitation ; mais elle répondit d'un ton calme et les yeux baissés :

« Le but était, comme de coutume, un pigeon attaché à une perche. Tous les jeunes gens , à l'exception de l'étranger, l'avaient visé en se servant d'arcs ordinaires, mais sans l'abattre. Quand j'apportai l'arc de Buttisholz , je le présentai d'abord à mes cousins, mais aucun d'eux ne voulut le prendre , disant , mon respectable

oncle, qu'une tâche trop Qi-ande pour vous devait être trop difficile pour eux. — Ils parlaient sa.ïcraent; et l'étranger, a-t-il tendu Tare? — Oui, mon oncle; mais il a d'abord écrit quelque chose sur un morceau de papier qu'il m'a mis dans la main. — Et ensuite a-t-il tiré, a-t-il touché le but? » continua le Suisse étonné.

« Il commença par placer la perche deux cents toises plus loin qu'elle n'était. — C'est singulier! c'est le double de la distance ordinaire. — Il banda alors l'arc, continua la jcflne fille, et décocha l'une après l'autre, avec une incroyable rapidité, les trois flèches qu'il avait passées dans sa ceinture. La première perça la perche, la seconde coupa la ficelle , la troisième tua le pauvre oiseau qui s'élevait déjà dans les airs. — Par sainte Marie d'Einsiedlen! » s'écria le vieillard immobile de surjjrise, « si vos yeux ont réellement vu ces choses, ils ont vu manier l'arc comme on ne le mania jamais dans les cantons de Forêts. — Je répliquerai à cela , mon vénérable parent, » dit Rudolphe Donnerhugel , qui était évidemment contrarié, « que c'est pur hasard, ou du moins illusion ou sortilège. — Et toi-même, qu'en dis-tu Arthur, » demanda son père en souriant; « ton succès est-il le résultat du hasard ou de l'adresse? — Mon père, répondit le jeune homme, je n'ai pas besoin de vous dire que je n'ai accompli qu'une prouesse bien ordinaire pour un archer anglais. Je ne parle pas pour satisfaire cet orgueilleux et ignorant jeune homme, mais c'est pour notre digne hôte et pour sa famille que je consens à répondre. Mon adversaire m'accuse d'avoir fasciné les yeux des spectateurs ou d'avoir touché le but par hasard. Quant à l'illusion , voici encore la perche traversée , le cordon coupé, le pig(*on mort : on peut les voir et les manier; en outre, si cette jolie demoiselle veut bien ouvrir le billet que je lui ai mis dans la main, elle pourra, après l'avoir lu, vous assurer que, même avant de tendre l'arc , j'avais fixé les Irois buts que je me proposais d'atteindre. — Montrez-nous le papier, bonne nièce, dit son oncle , et terminez la controverse.—Ah! avec votre permission, mon digne hôte, répliqua Ai-tliur , ce sont seulement quelques méchants vers qui ne peuvent être passables qu'aux yeux de mademoiselle. — Et si vous le permettez, monsieur, repartit le landamman, tout ce qui est digne des yeux de ma nièce mérilc bien de venir à mes oreilles. »

II prit alors le billet des mains de la jeune fille qui rougit en l'abandonnant. L'écrit un- en élait si belle que le landamman s'écria de surprise : « Aucun clerc de Saint-Gall ne pourrait écrire aussi joli-

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