CHAPITRE VI
ment !... Il est étrange, continua-t-il, qu'une main capable de tendre un arc si rude , ait encore l'adresse de former des caractères si beaux. » Puis il s'écria encore une fois : « Ah ! des vers , par Notre- Dame! Quoi! seriez-vous des ménestrels déguisés en marchands? » Il ouvrit alors le papier et lut les vers suivants :
Si i'atleignais le màt , le lien et l'oiseau ,
L'archer anglais tiendrait donc sa parole.
Mais, jeune fille, ô toi dont on raffole, Un seul de tes regards ferait mon sort plus beau.
« Voilà de la belle poésie, mon digne hôte , » dit le landamman en branlant la tète , « de jolis mots pour rendre folles des jeunes filles. Mais ne prenez pas la peine de vous excuser; c'est la mode de votre pays , et nous savons par conséquent fermer les yeux làdessus. » Puis, sans plus faire allusion au fameux quatrain, dont la lecture avait jeté le poète, aussi bien que l'objet des vers , dans un certain embarras , il ajouta gravement : « Vous devez maintenant convenir, Rudolphe Donnerhugel , que l'étranger a joué franc jeu et atteint les trois buts qu'il se proposait. — Qu'il les ait atteints , c'est chose manifeste , répondit l'individu auquel on en appelait de la sorte ; mais qu'il ait joué franc jeu, on peut en douter, s'il existe dans ce monde des choses qu'on nomme magie et sortilège. — Honte, honte à vous, Rudolphe ! dit le landamman ; la rancune et l'envie peuvent-elles avoir tant de prise sur un si brave jeune homme que vous , en qui mes fils devraient trouver un modèle de modération , d'équité et de franchise , aussi bien que de courage viril et de dextérité? »
Le Bernois rougit vivement à ce reproche auquel il n'osa même pas essayer de répondre.
<r Amusez-vous jusqu'au coucher du soleil , mes enfants , continua Arnold, pendant que mon digne hôte et moi nous emploierons notre temps à faire une promenade pour laquelle la soirée est maintenant favorable. — Il me semble, dit le marchand anglais, que j'aimerais à visiter les ruines de ce château qui s'élève près de la cascade. Il y a une espèce de dignité mélancolique dans une pareille scène, qui nous réconcilie avec les malheurs de notre propre temps , en nous montrant que nos ancêtres , qui étaient peut-être plus habiles ou plus puissants, ont néanmoins rencontré dans la vie des peines et des infortunes semblables à celles dont nous gémissons axijourd'hui. — Comme il vous plaira , mon digne mon-
us ANiNE DE GEIERSTEIN.
sieur, répliqua l'hôte; nous aurons d'ailleurs le temps de causer en
route de choses qu'il vous importe de connaître. »
Le pas lent des deux vieillards les éloigna peu à peu des limites de la pelouse, où recommencèrent bientôt les cris, les rires, les acclamations. Le jeune Philipson, en faveur duquel son succès, comme archer, avait effacé tout souvenir de ses premiers échecs, essaya de nouveau à partager les amusements nobles du pays , et obtint une bonne part d'applaudissements. Les jeunes gens, qui d'abord avaient été si disposés à le tourner en ridicule , commencèrent alors à le considérer comme digne de leurs attentions et de leur respect , tandis que Rudolijhe Donnerhugel voyait avec colère qu'il n'était plus sans rival dans l'opinion de ses mâles cousins , et peut-être aussi de la jolie cousine. Le fier jeune Suisse réfléchit avec douleur qu'il avait encouru le déplaisir du landamman , perdu de sa réputation aux yeux de ses camarades dont il avait été jusqu'alors le chef, et que même il s'était exposé à une humiliation plus mortifiante encore , le tout, comme son cœur gonflé le lui disait bien, à cause d'un étranger, d'un vagabond, sans naissance ni renommée, qui ne pouvait pas sauter d'un roc à un autre sans y être encouragé par une jeune fille.
L'esprit irrité de la sorte , il s'approcha du jeune Anglais, et tandis qu'il faisait semblant de causer avec lui des chances probables de chaque joueur pour une partie qui était commencée, il attaqua soudain , à voix basse, un sujet d'une nature bien difl'érente. Frappant sur l'épaule d'Arthur avec la brusque franchise d'un montagnard : « Cette flèche d'Ernest , dit-il à haute voix , a sifflé dans l'air comme un 'aucon lorsqu'il glisse sous le vent! » Puis il continua sur un ton plus bas : « Vous autres marchands, vous vendez des gants, sans doute... mais débitez-vous vos gantelets un à un seulement, ou par paire? ■*- Je ne vends jamais un gant seul , » répliqua Arthur le comprenant aussitôt, et passablement disposé à tirer une vengeance complète des regards dédaigneux que lui avait lancés le champion bernois durant le lepas, et de son audace récente à imputer au hasard ou à la sorcellerie l'adresse qu'il avait déployée en tirant de l'arc... « Je ne vends pas de gant seul , mais je ne refuse jamais d'en échanger un. — Vous ave/ l'entendement vif, je vois, répondit Rudolphe ; mais regardez les joueurs pendant que je vous parle, sinon on soupçonnera notre dessein.... Vous avez l'intelligence, disais-je, plus prompte que je ne m'y attendais. .Si nous échangeons nos gants, comment chacun de nous rachettera-t-il le