‹ Anne de GeiersteinChapitre 3 sur 246 · CHAPITRE I. It · texte numérisé non relu

CHAPITRE I. It

dément des troupes de la république dans le combat, avaient coutume de venir reprendre la houlette de berger quand ils déposaient l'épée , et , comme les dictateurs romains , en quittant le poste éminent où les avaient élevés leur mérite et l'appel de leur pays, de redescendre à une égalité complète avec leurs concitoyens.

C'est donc dans les cantons des forêts de la Suisse , et dans l'automne de 1472 que commence notre récit.

Deux voyageurs, l'un déjà loin du printemps de la vie, l'autre probablement âgé de vingt-deux ou vingt- trois ans, avaient passé la nuit dans la petite ville de Lucerne, capitale de l'état du même nom, et magnifiquement située sur le lac des quatre cantons. Leur costume et leur extérieur paraissaient indiquer des marchands de première classe, et tandis qu'eux-mêmes voyageaient à pied, la nature du pays rendant cette manière de voyager plus commode , un jeune paysan, né du côté italien des Alpes, les suivait sur un mulet de somme , qu'il montait parfois , mais qu'il conduisait plus fréquemment par la bride.

Les voyageurs étaient des gens de fort bonne mine, et semblaient unis parles liens d'une très proche parenté : probablement celle de père et de fils ; car , à la petite auberge où ils avaient logé le soir précédent, les marques de déférence et de respect données par le plus jeune au plus vieux n'avaient pas échappé à l'attention des naturels du pays , qui , comme tous les êtres vivant loin de la société , étaient curieux en proportion du peu de moyens qu'ils avaient de connaître les choses extérieures. Ils observèrent aussi que les marchands , sous prétexte qu'ils étaient pressés , avaient refusé d'ouvrir leurs balles ou d'offrir des marchandises aux habitants de Lucerne, alléguant pour excuse qu'ils n'avaient rien de convenable à leur vendre. Les femmes de la ville furent d'autant plus mécontentes de la réserve des marchands voyageurs, qu'on leur donna à entendre que le motif en était que les marchandises dont ils faisaient commerce étaient trop chères pour trouver d«s acheteurs dans les montagnes de l'Helvétie: car on avait appris, grâce au jeune garçon qui les accompagnait , que les étrangers avaient visité Venise, et y avaient acheté des objets d'une grande richesse, apportés de l'Inde et de l'Egypte à ce célèbre marché comme à une foire perpétuelle du monde occidental, et dispersés ensuite dam toutes

les parties de l'Europe. Or les jeunes filles suisses avaient depuis long-temps découvert que des colifichets et des pierreries étaient choses belles à voir, et, quoique sans espérance de pouvoir jamais posséder elles-mêmes de tels ornements , elles éprouvaient un désir naturel d'examiner et de manier les riches parures des marchands, et quelque déplaisir de ce qu'on les empêchât de le faire. On avait aussi remarqué que, si les étrangers étaient suffisamment courtois dans leurs manières, ils ne déployaient pas ce zèle ardent de plaire que montraient les colporteurs et les marchands de Lombardie ou de Savoie, par qui les habitants des montagnes étaient quelquefois visités, et qui avaient depuis peu d'années fait des rondes plus fréquentes , attendu que le butin de leurs victoires avait répandu parmi les Suisses une certaine richesse, et leur avait créé une fbule de nouveaux besoins. Ces négociants ambulants étaient polis et pleins d'attentions comme leur état l'exigeait; mais les derniers marchands semblaient être des hommes que leur commerce n'intéressait guère, ou qui du moins se souciaient peu du profit qu'ils auraient pu faire dans la Suisse.

La curiosité était encore excitée par une autre circonstance : ils parlaient entre eux une langue qui certainement n'était ni l'allemand, ni l'italien, ni le français, mais d'après laquelle un vieux garçon de cabaret, qui jadis était allé jusqu'à Paris, supposait qu'ils pouvaient bien être Anglais : peuple dont on ne savait autre chose sinon qu'il était une race insulaire et superbe, en guerre avec la France depuis plusieurs années, et dont un corps considérable qui avait envahi les cantons de Forêts avait essuyé une telle défaite dans la vallée de Ruswil , qu'elle n'était pas encore oubliée par les vieillards à cheveux gris de Lucerne , à qui leurs pères avaient conté cette histoire.

Le jeune homme qui accompagnait les étrangers fut bientôt reconnu pour un naturel du pays des Grisons, qui leur servait de guide autant que sa connaissance des montagnes le lui permettait. Il disait qu'ils voulaient aller à Bâie, mais qu'ils semblaient désirer prendre des routes de traverse et peu fréquentées. Ces dernières circonstances augmentèrent le désir général d'en savoir davantage sur les voyageurs et sur leurs marchandises. Aucune bal'e ne fut ouverte pourtant , et les marchands, quittant Lucerne le lendemain matin de leur arrivée, reprirent leur pénible route, aimant mieux faire un circuit et suivre de mauvais chemins à travers les cantons pacifiques de la Suisse, que s'exposer aux exactions et aux

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