‹ Anne de GeiersteinChapitre 4 sur 246 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

rapines des chevaliers voleurs de l'Allemagne, qui , comme tant de souverains, faisaient la guerre chacun suivant son bon plaisir, levant des taxes et des impôts avec l'insolence de petits tyrans sur tous les voyageurs qui passaient à un mille de leurs domaines.

Après avoir quitté Lucerne , les voyageurs continuèrent heureusement leur route pendant quelques heures. Le chemin, quoique escarpé et difficile, était rendu intéressant par les grands phénomènes qu'aucune contrée ne déploie d'une manière plus étonnante que les montagnes de la Suisse, où les sentiers ouverts dans le roc, les vallées verdoyantes, les larges lacs et les torrents rapides, attributs des autres montagnes aussi bien que de celles-ci, sont entremêlés des horreurs magnifiques et pourtant effrayantes de glaciers, très particuliers aux monts helvétiques.

Ce n'était pas un temps où les beautés et la grandeur d'un paysage produisaient beaucoup d'impression sur les esprits des gens qui parcouraient la campagne et qui l'habitaient. Pour eux , ces objets , quelle qu'en fût la dignité, leur étaient familiers et s'associaient à des habitudes journalières, à des travaux quotidiens, et les voyageurs trouvaient peut-être plus terrible que belle la région sauvage qu'ils traversaient , et s'inquiétaient plus d'ariivcr sains et saufs à l'endroit où ils devaient passer la nuit que d'admirer en détail la magnificence des scènes qui les séparaient du lieu de leur destination. Néanmoins nos marchands ne pouvaient , en continuant leur voyage , s'empêcher d'être fortement frappés du genre de spectacle qui les entourait. Leur troute passait au bord d'un lac , tantôt uni et se rapprochant tout-à-fait de la rive , tantôt s'élevant à une grande hauteur sur la pente de la montagne, et serpentant au faîte de précipices qui dominaient les eaux du lac perpendiculairement, comme les murailles d'un château sortent du fossé qui le défend. D'autres fois, elle traversait des lieux d'un caractère plus gai, de délicieuses pelouses vertes, et des vallées descendant en pente douce , présentant des pâturages et des terres labourables, parfois arrosés par de petits ruisseaux qui serpentaient dans des hameaux de huttes en bois, d'où s'élevaient une petite église et un clocher capricieusement bâti, s'arrêtaient autour des vergers et des coteaux de vignes , et qui , produisant un doux murmure lorsqu'ils coulaient, se frayaient un passage tranquille vers le lac.

« Ce ruisseau, Arthur, » dit le vieux voyageur, tandis que d'un commun accord ils s'étaient arrêtés tous deux pour considérer le

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paysage que je viens de décrire , « ressemble à la vie d'un homme bon et heureux. — Et le torrent qui se précipite du haut de cette montagne éloignée, marquant sa course par une raie d'écume blanche, répondit Arthur... à quoi ressemble-t-il? — A la vie d'un homme brave et malheureux, lui répliqua son père. — A moi le torrent ! . . . un cours fougueux qu'aucune force humaine ne peut arrêter; et alors qu'il soit court et glorieux, n'importe! — C'est une pensée déjeune homme; mais je suis convaincu qu'elle est si profondément enracinée dans ton cœur, qu'il ne faudrait rien moins que la main puissante du malheur pour l'en arracher. — Ses racines tiennent encore solidement aux fibres de mon cœur, et il me semble que pourtant la main du malheur a su déjà le déchirer. — Tu parles , mon fils , de ce que tu ne comprends guère. Sache que, tant qu'on n'est pas arrivé au milieu de la vie, on distingue à peine l'adversité véritable de la prospérité réelle , ou plutôt qu'on recherche comme faveur de la fortune des choses qui devraient plus justement passer pour des marques de sa colère. Regarde cette montagne qui porte sur son front sourcilleux un diadème de nuages , s'élevant tantôt et tantôt s'abaissant , selon que le soleil les frappe , mais sans pouvoir jamais les dissiper : un enfant pourrait croire que c'est une couronne de gloire... un homme sait que ce doit être un signe de tempête. »

Arthur suivit la direction des yeux de son père sur le sommet noir et sombre du Mont-rUate.

« Le brouillard qui recouvre le faîte de celle montagne sauvage est-il donc de si mauvais augure? demanda le jeune homme. — Interroge Antonio , lui répliqua son père , il te racontera la légende. »

Le jeune marchand s'adressa au Suisse qui les accompagnait, demandant à connaître le nom de cette sombre montagne, qui, de ce côté, semble être la reine superbe de toutes celles qui sont réunies autour de Lucerne.

Le jeune garçon se signa dévotement lorsqu'il lui fallut raconter la légende populaire d'après laquelle l'infâme proconsid de la Judée avait trouvé dans ces lieux le terme de sa vie impie, et après avoir passé bien des années dans les retraites de la montagne qui porte son nom, s'était enfin, par remords et désespoir plutôt que par pénilence, jeté dans le lac horrible qui en occupe le sommet. Si l'eau refusail d'accomplir sur ce misérable le devoir du bourreau, ou si, son corps étant noyé, son esprit, tourmenté sans

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