‹ Anne de GeiersteinChapitre 37 sur 246 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

longuement qu'il n'était nécessaire , je dois vous prier de faire attention, en homme sage, à ce que je vais vous dire. Vous savez la disposition que jeunes gens et jeunes filles ont naturellement à causer, à plaisanter, à jouer les uns avec les autres, et il résulte souvent des passions plus sérieuses qu'on appelle aimer par amour. J'espère que si nous voyageons ensemble , nous parviendrons à faire comprendre à votre jeune homme qu'Anne de Geierstein ne peut, sans qu'il blesse les convenances, devenir l'objet de ses pensées et de ses attentions. »

Le marchand rougit de colère , ou peu s'en fallut : « Je ne vous ai point demandé à faire route de compagnie , seigneur landamman... C'est vous-même qui avez offert de m'accompagner, dit-il. Si mon fils et moi , nous sommes depuis devenus les objets de vos soupçons , nous continuerons 1res volontiers notre route séparément.— Voyons, ne vous fâchez pas, mon digne hôte. Nous aiitres Suisses , nous ne concevons jamais de soupçons téméraires, et afin de n'en pas concevoir, nous parlons des circonstances qui pourraient les exciter, avec plus de franchise que vous ne le faites ordinairement dans vos pays civilisés. A vous dire la vérité, bien qu'elle puisse blesser l'oreille d'un père , lorsque je vous proposai de voyager de compagnie avec moi , je regardais votre fils comme un jeune homme doux , tranquille , qui était , jusqu'alors du moins, trop timide et trop froid pour s'attirer les respects et l'affection des jeunes filles. Mais quelques heures ont suffi pour nous le montrer sous im jour qui ne manque jamais de les intéresser. Il est parvenu à bander l'arc, entreprise crue long-temps inexécutable, et à laquelle une tradition populaire attache une sotte prophétie. Il a eu l'esprit de composer des vers , et il sait sans aucun doute se recommander par d'autres perfections qui séduisent aisément les jeunes personnes , mais qui ne sont que faiblement estimées par des hommes dont la barbe , comme la vôtre et la mienne, seigneur marchand , commence à grisonner. Maintenant vous devez sentir que , si mon frère s'est brouillé avec moi uniquement parce que je préférais la liberté d'un citoyen suisse à la condition ignoble etservile d'un courtisan d'Allemagne, il n'approuvera point qu'on ose jeter les yeux sur sa fille, lorsqu'on n'a point l'avantage d'un sang noble , ou , comme il dirait , lorsqu'on s'est déshonoré en se livrant au commerce, en cultivant la terre.... bref, en s'adonnant aune profession utile. Si votre fils aimait Anne de Geierstein, il se préparerait des dangers et des désappointements, Eh bieaîj pr(^-

sent que vous savez tout.... je vous le demande, voyaoerons-nous ensemble ou séparément ? — Comme il vous plaira , mon digne hôte, '• répondit Philipson d'un ton indifférent; « quant à moi, je ne puis que vous dire qu'un attachement du genre de celui dont vous parlez serait aussi contraire à mes désirs qu'à ceux de votre frère, même qu'aux vôtres, si je suppose bien. Arthur Philipson a des devoirs à remplir, qui ne lui permettent pas de jouer le rôle d'amoureux près d'aucune fille de Suisse, voire même d'Allemagne , fût-elle de haut rang ou de basse extraction. Mon fils est obéissant surtout.... il n'a jamais sérieusement enfreint mes ordres, et j'aurai l'œil sur ses mouvements. — Assez, mon ami. Nous voyagerons donc ensemble. Je persiste volontiers dans mon premier dessein, car je trouve à la fois plaisir et instruction dans vos discours. »

Changeant alors de conversation, il se mit à demander à sa nouvelle connaissance s'il pensait que la ligue formée par le roi d'Angleterre et le duc de Bourgogne dût être durable. • Nous entendons beaucoup parler, continua l'Helvétien, de l'immense armée avec laquelle le roi Edouard se propose de reconquérir ses possessions anglaises en France. — Je suis persuadé que rien ne peut être aussi populaire dans mon pays qu'une invasion en France, et la tentative de recouvrer la Normandie , le Maine et la Gascogne, anciens apanages de la couronne d'Angleterre. Mais je doute fort que le voluptueux usurpateur qui porte maintenant le titre de roi obtienne de la Providence le succès d'une pareille entreprise; Cet Edouard IV est brave sans doute ; il a même gagné toutes les batailles dans lesquelles il a tiré l'épée, et le nombre en est grand. Mais depuis qu'il est arrivé par un chemin sanglant au but de son ambition, il s'est montré plutôt débauché sensuel que chevalier vaillant; et je suis intimement convaincu que rien, pas même la chance de reconquérir tous les beaux domaines qui furent perdus durant les guerres civiles excitées par son ambitieuse famille, ne le tentera de quitter (es doux lits de Londres , aux draps de soie et aux oreillers de plumes, et la musique des luths languissants chargée de l'endormir, pour la musique discordante de France et l'éveil d'une trompette d'alarme. — C'est tant mieux pour nous qu'il en soit ainsi , car si l'Angleterre et la Bourgogne devaient démembrer la France , comme la chose arriva i)resque du temps de nos pères, Charles aurait alors le loisii- d'épuiser sa vengeance long-temps comprimée contre notre confédération. »

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