‹ Anne de GeiersteinChapitre 36 sur 246 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

causer aivec le père quand tes mains sont encore rougies du sang du fils. Le misérable se retira en m'entendant parler ainsi, mais ce fut encore avec son même air résolu d'impertinence qu'il prit congé de moi. « Adieu, dit-il, comte delà charrue et de la herse... Adieu , noble compagnon d'ignobles paysans ! >> Il disparut et me délivra de la violente tentation que je combattais en moi, et qui me poussait à teindre de son sang le lieu qui avait été témoin de sa cruauté et de ses crimes. J'emmenai ma nièce dans ma maison, et je la convainquis bientôt que j'étais son sincère ami. Je l'habituai, comme si c'eût été ma fille, à tous nos exercices des montagnes , et outre qu'elle y surpasse toutes ses compagnes, je remarque en elle des preuves de bon sens, de courage, de délicatesse même qui n'appartiennent pas, je dois dire toute la vérité , aux simples filles de nos sauvages pays , mais dénotent une plus noble origine, une meilleure éducation. Néanmoins, ces qualités se mêlent si heureusement chez elle à la simplicité et à la courtoisie, qu'Anne Geierstein est, à juste titre, considérée comme l'orgueil du canton , et je doute peu que si elle fait choix d'un digne époux, l'État ne lui assigne un douaire considérable sur les propriétés de son père , puisque notre maxime est de ne pas punir l'enfant des fautes paternelles. — Le plus ardent de vos vœux doit être naturellement, mon cher hôte, d'assurer à votre nièce, dont pour ma part la reconnaissance m'ordonne de faire aussi l'éloge, un mariage convenable, tel que le demandent sa naissance et sa grande fortune, mais surtout son mérite. — C'est un sujet, seigneur marchand , qui a souvent occupé mon esprit. La trop proche parenté s'oppose à ce qui aurait été mon plus cher désir , à l'espérance de la voir mariée à un de mes fils. Ce jeune homme, Rudolphe Donnerhugel est brave et fort considéré parmi ses concitoyens ; mais plus ambitieux , plus jaloux de distinctions que je ne le désirerais dans le compagnon que ma nièce doit prendre pour la vie. Son caractère est violent, quoique son cœur, je l'espère, soit bon. Mais je vais sans doute être délivré malheureusement de tout souci à ce sujet , puisque mon frère , qui semblait avoir oublié Anne depuis sept ans et plus, demande , par une lettre récente que j'ai reçue de lui, que je lui rende sa fille... Vous savez lire, mon digne hôte, car votre profession l'exige. Tenez, voici le papier. Ce billet est froidement écrit, mais beaucoup moins malhonnête que n'était le message, indigne d'un frère , que m'avait apporté Ital Schreckenwald... Lisez tout haut, je vous prie. »

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Le marchand lut donc la lettre suivante :

« Mon frère , je vous remercie des soins que vous avez pris de <• ma fille, car elle s'est trouvée, grâce à vous, en sûreté lors- « qu'elle n'aurait été qu'en péril, et traitée avec bienveillance « lorsqu'elle aurait pu ne l'être ici que désagréablement. Je vous " prie maintenant de me la restituer, et j'espère qu'elle me revien- « dra avec les vertus qui conviennent à une femme dans toute « situation, et que je la trouverai surtout disposée à quitter les « habitudes d'une villageoise suisse, pour les nobles manières « d'une fille bien née... Adieu. Je vous remercie encore une fois de " vos bons soins, et je m'en montrerais reconnaissant si c'était " eu mon pouvoir ; mais vous n'avez besoin de rien que je puisse « vous donner, vous qui avez renoncé au rang que vous destinait « votre naissance, et fait votre nid sur la terre, de sorte que la « tempête passe inoffensive au dessus de vous... Je suis toujours « votre frère. ■> « Geierstein'. »

« L'adresse porte : « Au comte Arnold de Geierstein, appelé Arnold Biederman. » Un postscriptum vous prie d'envoyer la jeune fille à la cour du duc de Bourgogne.... Ce langage, mon cher monsieur, me paraît être celui d'un homme superbe, partagé entre le souvenir d'une offense ancienne et l'obligation d'un service récent. Les paroles de son envoyé étaient celles d'un méchant vassal , désirant donner cours à son propi'e ressentiment sous prétexte de remplir une commission de son seigneur. — C'est aussi ce qu'il m'a semblé. — Et votre intention est-elle d'abandonner cette belle et intéressante créature à l'autorité de son père , tout capricieux qu'il paraisse , sans savoir quelle est sa position actuelle , ni quel pouvoir il a de la protéger? »

Le landamman se hâta de répliquer : « Le lien qui unit le père à l'enfant est le premier et le plus saint de tous ceux qui unissent la race humaine. La difficulté que je trouve à ce qu'elle fasse le voyage en sûreté m'a empêché jusqu'à ce jour de mettre les instructions de mon frère à exécution. Mais comme je vais probablement m(î rendre en personne et sous peu à la cour de Charles, j'ai décidé qu'Anne m'accompagnera ; et comme je veux causer avec mon frère , que je n'ai pas vu depuis plusieurs années, je connaîtrai quels sont ses projets à l'égard de sa fille, et peut-être obtiendraije d'Albert qu'il la laisse confiée à mes soins.... Maintenant, monsieur, que je vous ai coulé mes affaires de famille un pou plus

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