CHAPITRE VI
avoir assuré l'agrafe , il était déjà loin sur la route qui conduisait au lieu où il devait s'en servir.
C'était encore la coutume de cette époque militaire, de regarder une provocation en duel comme un engagement sacré , qu'on devait remplir de préférence à tous les autres qu'on avait pu prendre; et maîtrisant tout sentiment intérieur de répugnance que la nature pouvait opposer aux principes de la mode, un champion devait se rendre à l'endroit de la rencontre d'un pas aussi joyeux et aussi léger que s'il s'en allait à une noce. Je ne sais pas si cette ardeur était bien réelle de la part d'Arthur, mais s'il en éta-L autrement , ni son air ni son pas ne trahissaient le secret.
Après avoir rapidement traversé les plaines et les bois qui séparaient la résidence du landamman des restes de l'ancien château de Geierstein , il entra dans la cour par le côté où le château regardait la ferme; et presque au même instant son gigantesque antagoniste, qui paraissait encore plus grand et plus gros, vu au Jour pâle du matin, qu'il ne l'avait paru le soir précédent, fut aperçu montant le long escalier après avoir traversé le pont précaire du torrent, et se rendant à Geierstein par une route différente de celle qu'avait suivie l'Anglais.
Le jeune champion de Berne portait sur son dos une de ces lourdes épées dont la lame avait cinq pieds de long , et qu'on ne maniait qu'à deux mains. Presque tous les Suisses s'en servaient alors; car,outre l'impression de terreur que de pareilles épées devaient produire sur les bataillons des hommes d'armes allemands dont l'armure était impénétrable à des épées plus légères, elles étaient aussi extrêmement propres à défendre les défilés de montagnes , où la grande force de corps et l'agilité rare de ceux qui les portaient mettaient les combattants , en dépit du poids et de la longueur des lames, en état de s'en servir avec autant d'adresse que de succès. Une de ces épées gigantesques était donc suspendue au cou de Rudolphe Doniierhugel , la pointe lui traînant sur les talons , et la poignée dépassant son épaule , et même de beaucoup sa tête. Il en portait une autre à la main.
« Tu es exact, » cria-t-il à Arthur Philipson d'une voix qui se fit entendre distinctement malgré le bruit de la chute d'eau avec lequel cette voix semblait rivaliser de force; « mais je pensais bien que tu viendrais au rendez-vous sans épée à deux mains. Voici donc celle de mon cousin Ernest, » dit-il en jetant à terre l'arme qu'il portait, la garde tournée vers le jeune Anglais; tâche du moins.
t'trangrer, tâche de ne point la déshonorer, car mon cousin ne te le pardonnera jamais si lu la déshonores... La mienne est à ton service, si tu la préfères. »
L'Anglais examina avec une certaine surprise l'arme à l'usage de laquelle il n'était aucunement habitué.
f Le provocateur, dit-il, dans tous les pays où l'honneur est connu , accepte les armes du provoqué. — Celui qui se bat sur une montagne suisse s'y bat avec une épée suisse, répliqua Rudolphe. Penses-tu que nos mains soient faites pour ne manier que des canifs? — Les nôtres ne le sont pas non plus pour manier des faux , dit Arthur ; » et il murmura entre ses dents , en considérant l'épée que le Suisse continuait à lui offrir : « Usuni non habeo, je ne connais pas l'usage de cette arme. — Te repens-tu du marché que tu as fait? S'il en est ainsi, fais tes ejtcuses et retourne sans crainte ; mais parle clairement, au lieu de jaser en latin comme un clerc ou un moine tonsuré. — Non, homme orgueilleux , je ne te demande pas pardon ; je songeais seulement à un combat entre un berger et un géant, où Dieu donna la victoire à celui qui avait pour se défendre des armes plus mauvaises encore que ne le sont les miennes. Je combattrai tel que me voici ; ma bonne épée me servira bien aujourd'hui , comme elle l'a toujours fait jusqu'à présent. — Sois content ! . . . Mais ne me blâme point, moi qui t'ai offert l'égalité des armes. Maintenant, écoute. C'est un combat à mort que nous allons hvrer... Cette chute d'eau sonne pour nous la charge... Oui, vieux braillard , » continua-il en se retournant , « il y a long-temps que tu n'as entendu le cliquetis des armes... et regarde-le avant que nous commencions, étranger; car si tu succombes, je lancerai ton corps au milieu de ces eaux. — Et si tu succombes toi-même, Suisse superbe (car j'espère que ta présomption ne fait que rendre ta mort plus certaine), j'aurai soin que tu sois enterré dans l'église d'Einsiedlen, où les prêtres chanteront des messes pour le repos de ton fime... Ton épée à deux mains sera déposée sur ton tombeau, et une épitaphe dira au passant .- « Ici repose un ourson de Berne, tué par Arthur, l'Anglais. » — Elle n'existe pas en Suisse, si pleine quelle soit de rochers , » répliqua Rudolphe avec dédain, « la pierre qui portera cette inscription... mais prépare-toi au combat. »
L'Anglais jeta un coup d'œil calme et décidé sur le lieu de l'action... c'était une cour, en partie vide, encombrée de ruines par monceaux plus ou moins considérables.
« 11 me semble, » sr dit-il à lui-même, « qu'un homme passé