CHAPITRE VI
maître dans l'art de manier son arme , avec les instructions do Bottaferma de Florence présentes à son souvenir, avec un cœur léger, une bonne lame, une main ferme et une juste cause, peut bien ne pas envier à son antagoniste l'avantage de deux pieds d'acier. »
Faisant ces réflexions , gravant dans son esprit , aussi bien que le temps le lui permettait, toutes les circonstances de localité qui pouvaient être avantageuses dans le combat , et prenant ensuite position au milieu de la cour où le terrain était entièrement libre , il jeta son manteau et dégaina.
Rudolphe avait d'abord cru que son antagoniste étranger était un jeune homme efféminé , auquel il aurait ôté tout courage en faisant seulement tourner sa formidable épée; mais l'attitude ferme et attentive que prit l'Anglais rappela au Suisse l'mcommodité de son arme pesante , et il résolut prudemment d'éviter toute précipitation qui pourrait donner de l'avantage à un ennemi qui ne paraissait pas moins audacieux que vigilant. Il dégaina son énorme épée en la tirant par dessus son épaule gauche, opération qui demande un certain temps , et il aurait ainsi présenté un avantage formidable à son adversaire , si le sentiment de l'honneur avait permis à Arthui de commencer l'attaque avant que l'opération fût terminée. Cependant l'Anglais resta ferme jusqu'à ce qiie le Suisse , déployant sa brillante lame au soleil levant, eût fait quatre à cinq tours de moulinet , comme pour montrer son poids et l'agilité avec laquelle il la maniait... puis il se plaqa fièrement à la portée de l'arme de son adversaire , tenant la sienne à deux mains , et l'avançant à quelque distance de son corps, la pointe tournée en l'air. L'Anglais, au contraire , prit son épée d'une main , et la plaça à hauteur de sa figure dans une position horizontale , de manière à être tout aussi prêt à frapper, à riposter et à parer.
« Frappe , Anglais ! » dit le Suisse après qu'ils se furent ainsi toisés l'un et l'autre une minute environ.
« L'épée la plus longue doit frapper la première , » répondit Arthur ; et ces paroles n'étaient pas plutôt sorties de sa bouche , que l'épée suisse s'éleva et redescendit avec une rapidité qui , vu la pesanteur et la dimension de l'arme, paraissait de mauvais augure. Aucune passe , si habilement qu'elle eût pu être faite, n'eût paré ni ralenti la chute fatale de cette arme terrible , par laquelle le champion de Berne avait espéré tout à la fois commencer et finir le combat. Mais le jeune Philipson n'avait estimé qu'à leur véritable valeur la justesse de son regard et l'agilité de ses membres. Avant
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m ANNE DE GEIERSTEIN.
que la lame ennemie fiit descendue , un écart soudain le mit hors de la ligne qu'elle suivait en tombant; et, avant que le Suisse pût relever son arme si lourde, il reçut une blessure , légère il est vrai, au bras gauche. Irrité de cet échec et de cette blessure, le Suisse leva de nouveau son épée; et, profitant d'une force proportionnée à sa taille , il déchargea vers son antagoniste une suite de coups en face, de côté , en travers , de droite et de gauche , avec une force et une vélocité si surprenantes , qu'il fallut toute l'adresse du jeune Anglais à parer, à riposter, à esquiver, à reculer même, pour résister à une grêle de coups dont chacun en particulier semblait suffisant pour fendre le roc le plus dur. L'Anglais fut forcé de céder du terrain , tantôt marchant à reculons, tantôt se jetant d'un côté , puis de l'autre, tantôt profitant des monceaux de ruines, mais toujours épiant avec le plus grand calme le moment où la force de son ennemi furieux commencerait à s'épuiser, et où , par quelque coup imprudent et trop furieux, il se découvrirait et permettrait à son adversaire de l'attaquer de près. Ce dernier avantage s'était déjà presque présenté ; car, au milieu de sa charge impétueuse, le Suisse trébucha sur une grosse pierre cachée parmi les hautes herbes, et avant qu'il put reprendre son équilibre, il reçut de son ennemi un coup rudement asséné sur la tète. Mais le coup glissa sur un bonnet dont la doublure renfermait un mince tissu d'acier, de sorte qu'il échappa sain et sauf, et que même, se remettant toutà-fait, il recommença la bataille avec une furie infatigable; mais sa respiration, à ce qu'il sembla au jeune Anglais, était devenue courte et difficile, quoiqu'il frappât avec plus de précaution.
Ils luttaient encore avec des chances égales lorsqu'une voix sévère , dominant le cliquetis des armes aussi bien que le mugissement de l'eau, cria d'un ton impétueux : « Si vous tenez à la vie, arrêtez ! »
Les deux combattants baissèrent la pointe de leurs épées , se réjouissant peut-être de l'interruption d'un combat qui, autrement , se serait terminé d'une manière fatale. Us regardèrent autour d'eux, et aperçurent bientôt le landamman , qui portait empreint sur son front large et expressif le plus violent courroux.
» Comment donc , jeunes gens ! dit-il , n'êtes-vous pas hôtes d'Arnold Uiederman ? Et pourtant vous déshonorez sa maison par des actes de violence plus convenables à des loups de montagne qu'à des êtres à qui le suprême Créateur a donné une forme d'après sa propre ressemblance , et une âme immortelle qu'on ne peut sauver