CHAPITRE VH
clameurs et les sons du cornet retentissant de montagne en montagne, avaient tenté plus d'une fois le vieillard de participer aussi à ces amusements périlleux mais animés, qui, après la guerre, étaient alors dans presque toute l'Europe la plus sérieuse occupation de la vie. Mais ce sentiment fut passager ; et il se remit à étudier avec plus d'intérêt les manières et les opi iions des personnes avec lesquelles il voyageait.
Tous semblaient avoir leur part de cette simplicité droite et franche qui caractérisait Arnold Biederman, quoiqu'elle ne fût dans personne relevée par la même noblesse de sentifficnts, ou par une sagacité aussi profonde. En parlant de l'état politique de leur pays, ils n'atfectaient aucun mystère ; et quoique, à l'exception de Rudolphe , leurs jeunes gens ne fussent pas admis dans leurs conseils, cette mesure d'exciusion semblait prise seulement pour le maintien de la subordination nécessaire à la jeunesse, et non dans l'intention de garder le secret. En présence du vieux Philipson, ils discutaient librement les prétentions du duc de Bourgogne , les moyens que possédait leur pays de conserver son indépendance , et la ferme résolution de la ligue Helvétique de défier les forces les plus redoutables que le monde pourrait déployer contre elle , plutôt que de se soumettre à la moindre insulte. Sous d'autres rapports, leurs vues paraissaient encore sages et modérées, quoique le banneret de Berne , ainsi que l'important bourgeois de Soleure , parussent considérer les conséquences de la guerre plus légèrement que ne le faisaient le prudent landammau d'Unterwalden, et son vénérable compagnon, Nicolas Bonstetten, qui souscrivait à toutes ses opinions.
Il arrivait souvent que la conversation, quittant ces sujets, venait à tomber sur d'autres qui étaient moins intéressants pour leur camarade de voyage. Les signes du temps, la fertilité comparative des dernières années , les modes les plus avantageux de disposer leurs vergers ou de serrer leurs moissons , toutes choses fort attrayantes pour les montagnards eux-mêmes , n'amusaient pas Philipson plus qu'il ne fallait ; et quoique l'excellent meinherr Zimmerman de Soleure fût disposé à lier avec lui conversation sur le commerce et les marchandises, néanmoins l'Anglais, qui ne vendait que des articles d'un petit volume et d'une valeur considérable , qui traversait mers et terres pour faire son négoce , ne pouvait guère trouver de sujets communs à discuter avec le marchand suisse , dont le commerce ne s'étendait que dans les districts voisins de la Bourgogne et de l'Allemagne , dont Içf marchandises consis-
taient en grossières étoffes de laine , en futaines, cuirs, pelleteries,
et autres articles ordinaires.
Mais , de temps à autre , pendant que les Suisses discutaient quelque chétif intérêt de commerce , décrivaient quelque procédé tendant à améliorer leur pauvre culture , ou parlaient de la rouille des grains et de la mortalité des bestiaux , avec toute cette naïve minutie de petits fermiers et de négociants pauvres, qui se rencontrent à une foire de campagne , un lieu bien connu , qui rappelait le nom et l'histoire d'une bataille à laquelle avaient assisté plusieurs d'entre eux (car il n'y avait personne dans la troupe qui n'eût fréquemment pris les armes) et les détails militaires qui , dans d'autres contrées , faisaient les seuls sujets d'entretiens des chevaliers et des écuyers qui y avaient joué un rôle , ou pour les savants clercs qui cherchaient à les consigner par écrit : ces détails étaient, dans ce pays singulier, des sujets de discussions ordinaires et familiers à des hommes que leurs paisibles occupations semblaient placer à une distance incommensurable du métier de soldat. Cette circonstance rappela à l'Anglais les anciens habitants de Rome , où l'on échangeait si aisément la charrue pour l'épée, et la culture d'une petite ferme pour la direction des affaires publiques. Il communiqua ce rapprochement au landammanqui fut naturellement charmé du compliment adressé à son pays, mais qui répliqua sur-le-champ: « Puisse le ciel continuer parmi nous ces vertus domestiques des Romains , et nous préserver de leur amour des conquêtes et de leur fureur pour le luxe étranger! »
La marche lente des voyageurs, encore retardée par différents motifs qu'il n'est pas nécessaire d'exposer ici, obligea la députa tion à passer deux nuits sur la route avant d'arriver à Bàle. Les petites villes ou villages, dans lesquels ils s'arrêtèrent, les reçurent avec toutes les marques d'hospitalité respectueuse que leurs faibles moyens leur permettaient , et l'arrivée des ambassadeurs était toujours le signal d'une petite fête dont les chefs de la commune les honoraient.
En ces occasions , tandis que les anciens du village traitaient les députés de la confédération, les jeunes gens de l'escorte étaient aussi reçus par ceux tic leur âge qui , pour la plupart, sachant d'ordinaire qu'ils approchaient , ne manquaient presque jamais de se joindre à eux pour la partie de chasse du jour , et de faire connaître aux étrangers les endroits où le gibier était le plus abondant.
Les festins ne se prolongeaient pas fort avant dans la nuit, et les