CHAPITRE V/II
l'heure qu'il est, les femmes suisses , en cas de danger , ont établi leur demeure dans le camp de leurs pères, de leurs frères, de leurs époux , et n'ont pas cherché d'autre sûreté que celle qu'elles pouvaient trouver'dans le courage de leurs parents. Nous avons assez d'hommes pour protéger nos feraipes. Ma nièce restera donc avec nous et partagera le sort que le ciel nous réserve. — Adieu donc ! mon digne ami, dit le magistrat de Bàle : je suis fâché de vous quitter ainsi , mais c'est uniquement le mauvais destin qui le veut. Cette avenue de gazon vous conduira ai l'ancien rendez-vous de chasse , et puisse le ciel vous permettre d'y 'passer une nuit tranquille ! car, sans parler d'autres périls , on dit que ces ruines n'ont pas un hon renom. Encore une fois voulez- vous permettre à votre nièce, puisque telle est cette jeune personne , de venir pour cette nuit à Bàle, dans ma maison? — Si nous sommes troublés par des êtres semblables à nous , répondit Arnold Biederman , nous avons des armes solides et de lourdes pertuisanes : si nous devons être visités , comme on pourrait l'induire de vos paroles , par des êtres d'une nature différente , nous avons ou nous devons avoir notre conscience et notre confiance en Dieu... Mes bons amis , mes chers collègues , ai-je exprimé vos sentiments aussi bien que les miens propres? »
Les autres députés donnèrent leur assentiment à ce qu'avait dit leur compagnon , et les citoyens de Bâle prirent poliment congé de leurs hôtes , s'efforçant de suppléer par un excès de courtoisie au manque d'une hospitalité réelle. Après leur départ , Rudolphe fut le premier à exprimer son opinion sur leur pusillanime conduite. « Les chiens de lâches ! s'écria-t-il ; puisse le boucher de Bourgogne leur arracher jusqu'à la peau avec ses exactions, pour leur apprendre à désavouer de vieilles amitiés , plutôt que d'encourir le moindre accès de la colère d'un tyran î — Et même encore d'un tyran qui n'est pas le leur ! » dit une autre personne du groupe , car plusieurs des jeunes gens s'étaient réunis autour de leurs anciens pour écouter l'invitation qu'ils s'attendaient à recevoir des magistrats de Bâle.
« Non, » répliqua Ernest, un des fils d'Arnold Biederman, « ils ne prétendent pas que l'empereur s'en soit mêlé ; mais un mot du duc de Bourgogne , qui ne devait pas être pour eux plus qu'une bouffée du vent de l'ouest, suffit pour les pousser à une inhospitalité si brutale. Il serait bien de marcher sur la ville et de les forcer, à la pointe de l'épée, à nous donner asile. »
)yç ANl^ DE GEIERSTEIN.
Un murmure approbateur s'éleva parmi les jeunes gens qui se trouvaient à l'entour, mais il excita le mécontentement d'Arnol4 Biederman.
« Ai-je , dit-il , entendu parler un de mes fils , ou bien un brutal lansquenet qui ne trouve de plaisir que dans les batailles et les violences? Où est la modestie des jeunes gens de la Suisse, qu| avaient coutume d'attendre le signal de l'action jusqu'à ce qu'il plût aux anciens du canton de le donner, et qui étaient aussi doux que des filles , jusqu'à ce que la voix de leurs patriarches leur permit de faire rage comme des lions? — Je n'avais pas mauvaise intention, mon père, » répliqua Ernest honteux de cette réprimande, c moins encore voulais-je vous manquer de respect ; mais j'ai besoin de dire.... — Ne dis pas un mot, mon fils, interrompit Arnold , mais quitte notre camp demain , à la pointe du jour ; et tandis que tu t'en retourneras à Geierstein où je te commande d'aller sur-le-champ, songe bien qu'il n'est pas propre à visiter des contrées étrangères celui-là qui ne peut retenir sa langue devant ses propres concitoyens , et en parlant à son père. »
Le banneret de Berne, le bourgeois de Soleure,mème la Longue- Barbe , député de Schwitz , tâchèrent d'intercéder pour le coupable, et d'obtenir la révocation de son bannissement; mais ce fut en vain.
« Non, mes bons amis et confrères, non, répliqua Arnold, ces jeunes gens ont besoin d'un exemple; et quoique je sois affligé, dans un sens, que la faute se soit trouvée être commise dans ma propre famille, néanmoins, je suis bien aise, sous un autre rapport , que le délinquant soit tel que je puisse exercer sur lui pleine autorité, sans soupçon de partialité.... Ernest, mon fils, tu as entendu mes ordres ; retourne à Geierstein demain dès l'aurore , et que je te retrouve plus modéré à mon retour. »
Le jeune Suisse, qui était évidemment très honteux et fort piqué de cet affront public , mit un genou en terre , et baisa la main droite d'Arnold , tandis que son père , sans le moindre signe de colère, lui donnait sa bénédiction; et Ernest, qui ne répliqua pas un mot, se retira à l'arrière-garde de la troupe. La députation suivit alors l'avenue qu'on lui avait indiquée , et au bout de laquelle s'élevaient les ruines massives de Gralfs-Lust; mais il ne restait pas assez de jour pour qu'on en distinguât exactement la forme. On put observer, en approchant davantage, et lorsque la nuit devint plus sombre , nue trois ou quatre fenôtrç» étaient