CHAPITRE IX
mais qui sont aussi excellents à découvrir les embuscades, et un service de ce genre était réclamé de leur adresse dans le cas présent. Un de ces animaux était tenu en laisse par l'individu qui , formant l'avant-garde de la troupe , eut ordre de dépasser les autres d'une vingtaine de pas ; un second appartenait à Donnerhugel lui-même, qui s'en faisait obéir d'une manière étonnante. Trois de ses compagnons le suivaient de près , et les deux autres venaient ensuite, l'un d'eux portant le cornet- suisse fait d'une corne de taureau sauvage. Cette petite troupe traversa le fossé sur le pont temporaire , et se dirigea vers la lisière de la forêt qui s'étendait non loin du château, et dont le taillis était très propre à cacher les embuscades que l'on pouvait avoir à craindre. La lune était levée et presque pleine, de sorte qu'Arthur, de la hauteur sur laquelle le château était situé , put suivre des yeux leur marche lente et circonspecte par un beau clair de lune argenté , jusqu'à ce qu'ils se fussent perdus dans les profondeurs de'la forêt.
Lorsque cet objet eut cessé d'occuper ses yeux, il tourna ses pensées, tandis qu'il montait sa garde solitaire, vers Anne de Geierstein, et sur la singulière expression d'abattement et d'inquiétude qui avait obscurci ce soir-là ses beaux^traits ; puis la rougeur qui avait chassé pour un moment la pâleur -et la crainte de son charmant visage, à l'instant où leurs regards s'étaient rencontrés. Etait-ce colère... était-ce modestie... était-ce [quelque sentiment plus amical, plus doux que le premier, plus tendre que le second? Le jeune Philipson, qui, semblable^ à l'écuyer de Bamer, était ingénu comme une fille, tremblait presque de^ donner à ce regard l'interprétation favorable qu'un galant moins modeste y aurait appliquée sans scrupule. Jamais les couleurs du jour naissant , ou du soleil à son déclin, ne parurent si (belles aux yeux du jeune homme que cette rougeur dont il gardait le souvenir; jamais non plus visionnaire enthousiaste, jamais rêveur poétique ne trouva dans les nuages tant de formes fantastiques qu'Arthur y chercha d'interprétations diverses aux marques d'intérêt qui étaient venues animer la belle physionomie de la jeune Helvétienne.
Cependant une idée soudaine le tira de sa rêverie; c'était qu'il pouvait bien n'être pour rien dans la cause du trouble qu'elle avait manifesté. Il n'y avait pas long-temps qu'ils s'étaient rencontrés pour la première fois... ils devaient bientôt se quitter pour jamais! Elle ne pouvait être pour lui rien de plus que le souvenir d'une belle vision, et il ne pouvait lui-même avoir part à ses souvenirs
ANNB DE GEIERSTEIN. 8
m ANNE DE GEIERSTEIN.
que comme étranger d'un pays lointain , qui avait séjourné quelques jours dans la maison de son oncle, mais qu'elle ne pouvait pas s'attendre à revoir jamais. Lorsque cette idée vint rompre la suite de visions romanes(jues qui passaient devant lui , ce fut comme la piqûre aiguë du harpon qui réveille une baleine engourdie et lui imprime une action violente. Le portail sous lequel le jeune soldat était en faction lui sembla tout-à-coup trop étroit pour lui. Il se précipita vers le pont, le traversa et parcourut rapidement un court espace de terrain en face de la tète du pont , ouvrage de maçonnerie propre à la défense , sur lequel s'appuyait son extrémité extérieure.
Il se promena alors quelque temps sur l'espace étroit où le retenait son devoir de sentinelle, à pas longs et rapides , comme s'il se fût engagé par un vœu à prendre la plus grande quantité possible d'exercice sur ce terrain limi'ié. Ces efforts d'activité produisirent néanmoins l'effet de calmer à un certain point son esprit, de le rappeler à lui-même, et de le fiùre songer aux raisons nombreuses qui l'empêchaient de fixer son attention , et moins encore sa tendresse, sur cette jeune personne si séduisante qu'elle fût.
« Assurément, pensa-t-il en ralentissant son pas et en posant sa pesante pertuisane sur son épaule, il me reste assez de bon sens pour ne pas oublier ma condition et mes devoirs , pour songer à mon père, aux yeux de qui je remplace tout.... et pour penser aussi au déshonneur qui retomberait sur moi si j'étais capable de surprendre les affections d'une fille naïve et confiante, à laquelle je ne puis, cemme je le devrais alors, consacrer ma vie en retour. Non, » se dit-il à lui-même, « elle m'oubliera bientôt, et je tâcherai, moi, de ne me la rappeler que comme je me rappellerais un songe agréable qui a égayé un moment une nuit de périls et de dangers, car ma vie semble destinée à n'être jamais autre chose. »
Tout en parlant, il s'arrêta au milieu de sa promenade; et, taudis qu'il s'appuyait sur son arme, de ses yeux tomba bien malgré lui une larme qai coula le long de ses joues, sans qu'il pensât à l'essuyer. Mais il combattit cet accès d'émotion plus calme, comme il avait auparavant lutté contre un plus vif emportesient. Secouant la tristesse et l'abattement d'esjjrit près de s'emparer de lui, il reprit en même temps l'air et l'attitude d'une sentinelle vigilante , et ramena son attention vers les devoirs do son poste qu'il avait presque oubliés dans le tumulte de ses sentiments. Mais quelle fut ^'a surprise lorsqu'en regardant le paysage éclairé pai* la lune bril-