CHAPITRE IX
façon satisfaisante- La fatigue pouvait avoir banni les roses du beau teint de la jeune fille, et la maladie ou la souffrance pouvait avoir obscurci ses yeux et rembruni son front ; mais l'air d'abattement complet avec lequel parfois elle fixait les yeux à terre , et le regard inquiet et terrifié qu'elle jetait autour d'elle en d'autres moments, devaient provenir d'une cause différente. La lassitude et la maladie ne pouvaient pas non plus expliquer la manière dont ses lèvres se contractaient et se comprimaient , comme celles d'une personne qui s'efforce de faire ou de regarder une chose horrible , ni rendre compte du tremblement qui venait peu à peu agiter parfois ses membres , quoique parfois elle fût capable de le surmonter par un violent effort. A ce changement extérieur si complet, il devait y avoir dans le cœur de la jeune fille une cause des plus mélancoliques et des plus affligeantes. Quelle pouvait être cette cause?
Il est dangereux pour un jeune homme de contempler la beauté dans la pompe de tous ses charmes , avec chacun de ses regards préparés à la conquête... plus dangereux de la voir dans les instants d'une aisance naïve et d'une simplicité san^ affectation , s'abandonnant au gracieux caprice du moment , aussi désireuse de trouver les autres aimables que de le paraître elle-même. Il y a des esprits qui peuvent être plus vivement encore affectés en voyant la beauté dans la peine et en éprouvant cette pitié , ce désir de consoler la belle affligée, que le poète a décrit comme si proche voisin de l'amour. Mais pour une de ces âmes romanesques et aventureuses que le moyen âge produisit si souvent, la vue d'une personne jeune et aimabie , évidemment plongée dans un état de terreur et de souffrance qui n'avait pas de cause visible , était encore plus séduisante que la beauté dans son éclat, dans sa simplicité, dans son chagrin. De tels sentiments, il faut se le rappeler, n'étaient pas réservés aux plus hautes classes seulement, mais pouvaient se trouver aussi dans tous les rangs de la société qui s'élevaient au dessus du simple artisan ou de l'homme de la campagne. Le jeune Philipson regarda Anne de Geierstein avec une curiosité si vive , mêlée de tant de compassion et de tendresse, que la scène bruyante qui l'entourait sembla s'évanouir pour ses yeux , et ne laisser dans la salle si bien remplie que lui-même et l'objet de son intérêt.
Quel pouvait donc être le chagrin qui l'oppressait si évidemment, qui troublait presque un esprit si solide, un courage si ferme, lorsque, défendue par les épées des hommes les plus braves qui fussent
lU ANNE DE?GEIERSTEIN.
peut-être en Europe, et retirée dans une place forte, la persOEne même la plus timide de son sexe aurait éprouvé de la confiance? Assurément si une attaque devait être tentée contre eux , le bruit d'un combat en pareille ci: constance devait à peine être plus effrayant que le mugissement de ces cataractes qu'il l'avait vue mépriser, « Au moins, pensait-il, elle doit savoir qu'il existe un homme que l'amitié et la reconnaissance obligent à combattre jusqu'à la mort pour sa défense. Plût au ciel, » continua-t-il toujours rêvant, « qu'il me fût possible de lui faire comprendre, sans recourir au geste ni à la voix , ma résolution inébranlable de la protéger au péril de mes jours !... » Taudis que ces pensées se succédaient dans son esprit , Anne leva les yeux dans un de ces accès d'émotion profonde qui semblaient l'accabler , et pendant qu'elle les promenait autour de la salle , avec un air de crainte , comme si elle se fût attendue à voir parmi les compagnons bien connus de son voyage quelque apparition étrange et terrible, ils .rencontrèrent le regard fixe et inquiet du jeune Philipson. Elle les abaissa aussitôt à terre, tandis qu'une vive rougeur montrait combien elle était fâcbée d'avoir ainsi attiré l'attention par son air singulier.
Arthur de son côté, revenant à lui, ne rougit pas moins vivement que la jeune fille elle-même , et se plaça de manière à n'être pas vu d'elle. Mais quand Anne se leva et fut conduite par son oncle à sa chambre à coucher, comme nous l'avons déjà raconté, il sembla à Philipson qu'elle emportait avec die toutes les lumières de l'appartement , et qu'elle le laissait dans l'obscurité mélancolique d'une chambre funéraire. Ses réflexions profondes poursuivaient leur cours sur le sujet qui l'occupait d'une manière si inquiétante , lorsque la voix mâle de Donnerhugel vint lui dire à l'oreille :
« Eh bien, camarade, le voyage d'aujourd'hui vous a-t-il tellement fatigué que vous dormiez debout?— Le ciel me préserve, hauptman , » répondit l'Anglais sortant de sa rêverie , et appelant Rudolphe du nom que les jeunes gens de l'expédition lui avaient
décerné d'un consentement unanime, ce qui signifie capitaine
« Le ciel me préserve de dormir , s'il est présumable qu'il y aura des coups à donner. — A quel poste vous proposez-vous d'être au chant du coq?— A celui où mon devoir m'appellera , à celui que me désignera votre expérience, noble hauptman. Mais avec votre permist>ion, je nie proposais de relever Sigismond qui monte la garde sur le pont juscpi'à minuit ou jusqu'au chant du coq. Il se ressent encore de l'entorse qu'il s'est donnée en poursuivant ce mau-
CHAPlTREilX. iU
dit chamois, et je lui ai persuadé de prendre quelque repos non interrompu, comme le meilleur moyen de rétablir ses forces. — Il fera bien alors de n'en pas parler , » reprit Donnerhugel tout bas , « car le vieux landamman n'est pas homme à recevoir pour excuses des accidents pareils quand il s'agit du devoir. Ceux qui sont sous ses ordres doivent avoir aussi peu de cervelle qu'un buffle, des membres aussi robustes qu'un ours , et être aussi impassibles que le fer ou le plomb à tous les petits malheurs de la vie, à toutes les faiblesses de l'humanité. »
Arthur répliqua sur le même ton... « J'ai été l'hôte du landamman pendant quelque temps , et je n'ai jamais vu d'exemple d'une discipline si sévère. — Vous êtes étranger, reprit le Suisse, et le vieillard connaît trop bien les lois de l'hospitalité pour vous imposer la moindre contrainte. Vous êtes volontaire aussi dans la part qu'il peut vous plaire de prendre à nos amusements ou à nos devoirs militaires : c'est pourquoi, quand je vous demande de m'accompagner dans la patrouille que je conduirai en dehors , au premier chant du coq, c'est seulement dans le cas où un pareil exercice serait d'accord avec votre bon plaisir. — Je me regarde comme soumis à vos ordres pour le moment ; mais pour ne pas lutter de politesse, je veux bien être relevé de ma garde sur le pont-levis au chant du coq, et alors je serais charmé de changer de poste pour une promenade plus longue. — Ne redoutez- vous pas que ce service fatigant et sans doute inutile ne dépassse vos forces? — Il ne dépassera point les miennes plus que les vôtres , puisque votre intention est de ne prendre aucun repos jusqu'à demain, — C'est vrai, mais je suis un Suisse. — Et moi, » répliqua Philipson vivement, a je suis un Anglais. — Je n'attachais pas à mes paroles le sens que vous leur donnez , » dit Rudolphe en riant ; « je voulais seulement vous dire que je suis plus intéressé à tout ceci que vous ne pouvez l'être , vous qui êtes étranger à la cause dans laquelle nous sommes personnellement engagés. — Je suis un étranger... sans doute , mais un étranger qui a profité de votre hospitalité , et qui en conséquence réclame le droit , tant qu'il demeure avec vous , de partager vos fatigues et vos périls. — Soit. J'aurai fini ma première ronde à l'heure où il faudra relever les sentinelles du château, et je serai prêt à en recommencer une nouvelle de compagnie avec vous. — Comme il vous plaira. Maintenant je vais me rendre à mon poste, car je soupçonne que Sigismond m'accuse déjà d'oublier ma promesse. »
416 AJSNE DE f.EIERSTEIN.
Ils se rendirent ensemble en toute hâte à la porte où Sigismond abandonna très volontiers son arme et son poste au jeune Philipson, confirmant ainsi l'idée qu'on avait parfois conçue à son sujet , qu'il était le plus indolent et le moins actif de la famille de Geierstein. Rudolphe ne put cacher son mécontentement.
« Que dirait le landamman, lui demanda-t-il, s'il te voyait céder si tranquillement ton poste et ta pertuisane à un étranger? — Il dirait que je fais bien,» répondit le Jeune homme sans se troubler j « car il ne cesse de nous rappeler qu'il faut laisser un étranger agir en toute chose suivant sa fantaisie ; et Arthur l'Anglais est en faction sur ce pont-levis de sa propre volonté, sans que je l'aie prié de monter à ma place... C'est pourquoi , mon cher Arthur, puisque vous préférez un air froid et un beau clair de lune à une paille bien sèche et à un profond sommeil, je vous souhaite le bonsoir de tout mon cœur. Ecoutez la consigne. Vous devez arrêter tous ceux qui entrent ou qui essaient d'entrer, jusqu'à ce qu'ils donnent le mot d'ordre. S'ils sont étrangers , il faut donner l'alarme. Mais vous laisserez sortir ceux de nos amis qui vous sont connus, sans leur chercher chicane , parce que la députation peut avoir occasion d'envoyer des messages au dehors. — Que la peste t'enlève , vilain paresseux! dit Rudolphe, tu es le seul fainéant de ta famille. — Alors, je suis le seul sage qu'on y compte, répliqua le jeune homme... Écoutez, brave capitaine, vous avez soupe ce soir, n'estce pas ? — C'est une preuve de sagesse , hibou , répondit le Bernois , de ne pas aller dans la forêt à jeun. — S'il y a sagesse à manger quand nous avons faim, répliqua Sigismond, il ne peut y avoir folie à dormir quand nous sommes fatigués. » En parlant ainsi , et après un ou deux bâillements effroyables , la sentinelle relevée se mit à boiter , autant pour le moins que l'exigeait l'entorse dont il se plaignait.
« Pourtant il y a vigueur dans ces membres mous , et valeur dans cette âme indolente et engourdie, d ajouta Rudolphe en parlant à l'Anglais. « Mais il est temps que moi, qui censure les autres, je songe aussi à remplir mon devoir... llolà ! ici, camarades de patrouille , ici ! »
Le liernois accompagna ces mots d'un coup de sifflet qui fit sortir de l'intérieur six jeunes gens qu'il avait préalablement choisis, et qui, après un souper lestement fait , n'attendaient plus que ses ordres. Deux ou trois d'entre eux avaient de ces grands limiers qu'on emploie le plus ordinairement à poursuivre les bêtes fauves ,