CHAPITRE I
qui était évidemment trop troublé pour répondre directement à la question.
« Et cette eau à demi couverte de brouillard qui reluit à travers la vapeur, au pied de ce grand précipice noir... est-ce encore une partie du lac de Lucerne, ou avons-nous encore découvert un autre lac depuis que nous avons gravi cette dernière montagne? »
Antonio put seulement répondre qu'ils devaient être encore près du lac de Lucerne, et qu'il espérait que l'eau qu'ils apercevaient au dessous d'eux n'était qu'une branche se détachant du même réservoir. Mais il ne pouvait rien assurer.
« Chien d'Italien ! s'écria le jeune voyageur, tu mériterais qu'on te brisât les os pour avoir entrepris une commission que tu es aussi incapable de remplir que tu l'es de nous conduire au ciel. — Paix, Arthur, dit son père; si tu effraies ce jeune homme, il va s'enfuir et nous perdrons le petit avantage que nous procure sa connaissance du chemin ; si tu fais usage du bâton , il te récompensera avec la pointe d'un poignard... car, telle est l'humeur d'un Lombard vindicatif, de toute façon tu rendras notre position pire au lieu de l'améliorer.... Écoutez ici, jeune homme, continua-t-il en italien toujours aussi mauvais, ne vous effrayez pas des menaces de ce jeune éeervelé à qui je ne permettrai pas de vous faire le moindre mal ; mais dites-moi, si vous pouvez, les noms des villages par lesquels nous devons passer aujourd'hui. »
Le ton modéré que prit le vieux voyageur rassura le guide qui avait été quelque peu alarmé de l'accent et des expressions menaçantes de son plus jeune compagnon, et il débita dans son patois une multitude de noms dans lesquels les sons gutturaux de l'allemand se mêlaient d'une manière étrange aux accents si doux de l'italien , mais qui ne donnèrent à l'auditeur aucun renseignement mtelligible sur le sujet de sa question, de sorte qu'enfin il fut obligé de conclure en disant : « Conduisez-nous toujours , au nom de Notre-Dame ou de saint Antonio , si vous l'aimez mieux ; nous ne ferons que perdre du temps, je le vois, à essayer de nous comprendre. »
Ils se remirent donc en marche comme auparavant, mais avec cette différence , que le guide , conduisant le mulet , marcha alors en avant et fut suivi par les deux autres , dont il avait d'abord dirigé la marche en la leur indiquant de derrière. Cependant les nuages devenaient de plus en plus épais , et le brouillard , qui n'avait été d'abord qu'une petite vapeur, commença alors à tomber
sous la forme d'une pluie très fine qui s'amassait comme la rosée
sur les capotes des voyageurs.
Un bruit lointain et des gémissements sourds se faisaient entendre parmi les montagnes éloignées , semblable à ceux par lesquels le mauvais esprit du Mont-Pilate avait paru annoncer la tempête. L'Italien pressa encore ses compagnons d'avancer ; mais en même temps il les empêchait de le faire par la lenteur et l'indécision qu'il montrait en les conduisant.
Après avoir parcouru de cette manière trois ou quatre milles que l'incertitude rendait doublement ennuyeux, les voyageurs s'engagèrent enfin dans un étroit sentier qui passait au bord d'un précipice. Ils apercevaient de l'eau au dessous d'eux , mais de quel genre était-elle? Ils ne pouvaient s'en assurer. Le vent, il est vrai, qui commençait à se faire sentir par bouffées, balayait parfois le brouillard assez complètement pour leur montrer des vagues qui brillaient; mais était-ce celles du même lac le long duquel ils avaient voyagé le matin, ou bien une autre surface d'eau différente, ou bien une rivière, un large ruisseau? Les moments où ils pouvaient voir étaient trop courts pour qu'ils pussent le distinguer : toutefois ils étaient certains de ne plus se trouver au bord du lac de Lucerne, dans un endroit où ses eaux ont la largeur ordinaire, car les mêmes bouffées de vent qui leur montraient de l'eau au fond de la vallée leur permettaient d'apercevoir, par instants, la rive opposée, sans qu'ils pussent discerner exactement à quelle distance, mais assez près pour leur montrer de hauts rochers à pic et de vieux pins, tantôt réunis en groupes, et tantôt plantés solitairement sur les pointes qui dominaient l'eau.
Jusque là, le sentier, quoique rapide et raboteux, était assez clairement indiqué, et des traces manifestes montraient qu'il était suivi ordinairement parles cavaliers et les piétons. Mais tout-à-coup, au moment où Antonio avec le mulet venait d'atteindre une éminence avancée autour de laquelle le chemin faisait un angle aigu, il s'arrêta court avec son exclamation habituelle adressée à son saint patron. Arthur pensa que le mulet partageait la frayeur du guide, car il recula, mit ses pieds de devant à distance l'un de l'autre, et sembla, par l'attitude qu'il prit, annoncer sa détermination de résister à toute invitation d'avancer , en même temps qu'il exprimait son hon eiir et sa crainte pour le sp "lacle qui s'olTrait à ses yeux.
Arthur se hàla d'aller en avait, non seulement par curiosité, mais encore «fm d'aff' onter lui-niOiïie le péril , s'il était possible