‹ Anne de GeiersteinChapitre 64 sur 246 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

nous serons entrés sur ses domaines. Nous avons même des raisons de penser que nous aurions déjà ressenti les effets de sa haine sans la vigilance que nous avons déployée cette nuit. Des cavaliers, venus dans la direction de La Ferette, ont ce soir même reconnu nos postes, et s'ils ne nous eussent pas trouvés sur nos gardes , nous aurions été indubitablement attaqués dans nos quartiers. Mais , puisque nous avons échappé aujourd'hui, il faut prendre nos précautions pour demain. C'est pourquoi un grand nombre des plus braves jeunes gens de la ville de Bâie, irrités delà pusillanimité de leurs magistrats, sont décidés à se joindre à nous pour laver la tache de déshonneur que la lâche inhospitalité de leur magistrature a imprimée à leur ville natale. — Et notre besogne sera faite avant que le soleil, qui va se lever dans deux heures, soit rentré dans les ténèbres de l'occident, » dit le cavalier bleu j et les personnes du groupe exprimèrent leur assentiment.

« Mes chers messieurs , » répliqua Arthur quand le silence se fut rétabli , « permettez-moi de vous rappeler que l'ambassade à laquelle vous servez d'escorte est essentiellement pacifique, et que les gens qui l'accompagnent doivent éviter toute chose qui pourrait augmenter les différends qu'elle a mission de conciUer. Nous ne pouvons donc nous attendre à recevoir d'insulte dans les domaines du duc , car les privilèges des envoyés sont respectés dans tous les pays civilisés, et je suis sur que vous ne voudrez vous en attirer aucune. — Nous pouvons néanmoins être exposés à des affronts , répliqua le Bernois, et encore par rapport à vous, Arthur Philipson, à vous et à votre père. — Je ne vous comprends pas. — Votre père est marchand et porte avec lui des marchandises de petit volume, mais de haute valeur. — C'est la vérité , et qu'en résulte-t-il? — Parbleu ! c'est que si on n'y fait pas attention , le mâtin de Bourgogne deviendra vraisemblablement héritier d'une bonne partie de vos soies , de vos satins et de vos bijouteries. — Des soieries, des satins, des bijoux ! s'écria un autre des assistants : de telles marchandises ne passeront pas libres de taxe à la porte d'une ville oii règne l'autorité d'Archibald d'Hagenbach. — Mes bons messieurs, » reprit Arthur après un moment de réflexion , « ces marchandises appartiennent à mon pèie, non à moi ; c'est donc son affaire, non la mienne, de décider quelle portion il consentira à abandonner pour paiement des droits, plutôt que de donner occasion à une querelle qui pourrait être aussi préjudiciable aux compagnons de voyage qui l'ont admis dans leur société qu'à lui-même. Je puis

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seulement dire qu'il est conduit à la cour de Bourgogne par d'importantes affaires qui doivent lui faire désirer d'y arriver en paix avec tout le monde; et je suis intimement convaincu que plutôt que de courir le danger d'une contestation avec la garnison de La Ferette, et de s'exposer à perdre ses marchandises, il aimerait mieux sacrifier volontairement tout ce qu'il a maintenant avec lui. Je dois donc vous prier, messieurs , de m'accorder le teriips de le consulter sur ce point, et je vous assure que s'il juge convenable de résister au paiement de ces droits à la Bourgogne, vous trouverez en moi un homme déterminé à se battre jusqu'à la dernière goutte de son sang. — A merveille, roi Arthur, dit Rudolphe, vous êtes un scrupuleux observateur du quatrième commandement, et vos jours seront longs sur la terre. Ne supposez pas que nous négligions le même devoir , tout en nous regardant comme tenus d'assurer en premier lieu le bien-être de notre patrie, mère commune de nos pères et de nous-mêmes. Mais, com.me vous connaissez notre profond respect pour le landamman , vous ne devez pas craindre que nous allions volontairement l'offenser en engageant des hostilités témérairement ou sans de puissantes raisons ; et si l'on tentait de dépouiller son hôte, il y opposerait pour sa part une vigoureuse résistance. J'avais etpéré vous trouver , vous et votre père , plus prorapts à ressentir une si grave injustice. Néanmoins, si votre père incline pour présenter sa toison à tondre à Archibald d'Ha-» genbach, dont les ciseaux, il le reconnaîtra, font fort joliment place nette, il serait inutile et impoli à nous d'y apporter obstacle. En attendant, vous avez l'avantage de savoir qu'en cas où le gouverneur de La Ferette se montrerait disposé à vous ôter la peau, aussi bien que la toison , vous aurez sous la main plus d'hommes que vous ne croyez, et vous les trouverez également capables et jaloux de vous prêter un prompt secours. — A ces conditions, répondit l'Anglais , je fais mes remercîmcnts à ces messieurs de Bâle, ou de quelque autre pays qu'ils puissent venir, et je bois fraternellement cette coupe à notre plus ample et plus intime connaissance. — Santé et prospérité aux cantons unis et à leurs amis ! répliqua le cavalier bleu. Mort et confusion à tous les autres! »

Les coupes furent remplies, et, au lieu de salves d'applaudissements, les jeunes gens réimis témoignèrent leur dévouement inébranlable à la cause (jui était ainsi annoncée, en se serrant la main et en brandissant leurs armes avec des gestes fiers, mais sans aucun bruit.

« C'est ainsi, dit Hudolphe Donnerhugel, que nos illustres an-

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