CHAPITRE X
temps où j'ai vu cette femme.. . peut-être n'était-elie visible, comme il arrive souvent , dit-on , pour les apparitions fantastiques , que pour une seule personne à la fois. — Vous supposez donc que l'apparition était imaginaire ou fantastique? — Que vous dirai-je? l'Eglise ordonne de croire qiiii existe de pareilles choses ; et assurément il est plus naturel do penser que cette apparition est une illusion toute pure que de supposer Anne de Geierstein , cette fille modeste et bien élevée , capable d'aller courir les bois à une heure indue , quand la sûreté et les convenances lui commandaient expressément de rester à la maison. — Il y a beaucoup de bon dans ce que vous dites; et pourtant il court certaines histoires, quoiqu'on se soucie fort peu de les répéter , qui pourraient donner à entendre qu'Anne de Geierstein ne ressemble pas tout- à- fait aux autres filles, et qu'elle a été souvent rencontrée en corps et en esprit dans des lieux ou elle n'aurait guère pu arriver par ses propres efforts seulement, et sans secours étranger. — Ah! si jeune, si belle, et déjà liguée avec l'ennemi du genre humain ! C'est impossible. — Je ne dis pas qu'il en soit ainsi , et je n'ai pas maintenant le loisir de vous expliquer plus complètement ma pensée. Quand nous serons de retour au château de Graff's-Lust, je pourrai vous en dire davantage. Mais je vous ai mis de celte patrouille particulièrement pour vous présenter à quelques amis que vous sere: content de connaître , et qui désirent faire votre connaissance : or c'est ici que je m'attends à les rencontrer. »
En parlant ainsi, il tourna un angle de rocher faisant saillie , et une scène inattendue se présenta aux yeux du jeune Anglais.
Dans une espèce d'encoignure ou grotte abritée par un roc saillant, brûlait un grand feu de bols , et à l'entour étaient assis , couchés ou étendus , douze ou quinze jeune gens qui portaient le costume suisse, mais décoré d'ornements et de broderies qui réfléchissaient l'éclat des flammes. La lumière rouge était renvoyée par les coupes d'argent qui circulaient de main en main avec les flacons destinés à les remplir. Arthur put aussi remarquer les restes d'un festin auquel on semblait avoir récemment rendu les honneurs convenables.
Les convives se levèrent gaîment à la vue de Donnerhugel et de son camarade, et le saluèrent, tant il était facile à distinguer par sa taille, du titre de capitaine, prononcé avec chaleur et enthousiasme, tandis qu'en même temps toute tendance à de bruyantes acclamations était prudemment repoussée. Leur zèle indiquait que Rudol-
phe était on ne peut mieux venu... leur précaution, qu'il venait
secrètement et qu'on devait le recevoir avec mystère.
Au salut général, il répondit : <• Je vous remercie, mes braves camarades. Rudiger vous a-t-il rejoints? — Tu vois que non, répliqua un de la bande ; si nous l'avions aperru, nous l'aurions retenu ici jusqu'à ton ariivée, brave capitaine. — Il a fait trop lentement sa patrouille, dit le Bernois. Nous avons été aussi retardés, nous; pourtant nous sommes ici avant lui. J'amèneavec moi, camarades, le brave Anglais dont je vous ai parlé comme un digne associé de notre audacieuse entreprise. — Il est le bienvenu, le très bienvenu parmi nous, ■> dit un jeune homme à qui ses vêtements bleu d'azur et richement brodés donnaient un air d'autorité ; « il est très bienvenu s'il apporte avec lui un cœur et une main disposés à servir notre noble cause. — Je suis responsable de l'un et de l'autre , répliqua Rudolphe. Passez donc la coupe au succès de notre glorieuse entreprise et à la santé de notre nouvel associé! »
Tandis qu'ils remplissaient les coupes d'un vin de qualité beaucoup supérieure à tous ceux qu'Arthur avait encore bus dans ces régions , il jugea convenable , avant de s'engager par cette espèce de serment, de connaître le but secret de l'association qui semblait désirer le recevoir dans son sein.
« Avant de vous promettre mes humbles services , puisqu'il vous plaît de les désirer, permettez-moi, mes beaux messieurs, dit-il, de vous demander l'objet et le caractère de l'entreprise à laquelle ils doivent être consacrés. — L'aurais-tu amené ici , » demanda le cavalier vêtu de bleu à Rudolphe , « sans l'avoir pleinement satisfait toi-même sur ce point? — Ne t'en inquiète pas , Laurenz , répondit le Bernois; je connais mon homme... Apprenez donc, mon cher ami, » continua -t- il en s'adressant à l'Anglais, <■ que mes camarades et moi nous sommes déterminés à proclamer avant peu la liberté du commerce suisse, et à résister jusqu'à la mort, s'il est nécessaire , à toute demande illégale et vexaloire de la part de nos voisins. — Je n'ignore pas, dit le jeune Anglais, que votre députation se rend auprès du duc de Bourgogne pour lui présenter des remontrances à cet effet. — Ecoulez-moi, reprit Rudolphe. Il est fort probable qu'il nous faudra discuter la question par les armes bien long-temps avant de voir la très auguste et très gracieuse figure du duc de Bourgogne. C'est par suite de son influence que Bâle , ville neutre et aj»partenant à l'empire, nous a fermé ses portes : nous devons donc nous attendre à une réception pire lorsque