CHAPITRE X. J
guerre que nos pères sortirent de la terre de servitude ; ce fut par la guerre , par une guerre heureuse et glorieuse , qu'un peuple qui passait pour mériter à peine autant d'attention que les bœufs qu'il gardait, conquit la liberté et l'importance des autres nations, et devint honoré parce qu'il fut craint autant qu'il avait été d'abord méprisé alors qu'il était faible et résigné à l'oppression. — Tout ce que vous dites peut être vrai; mais , dans mon opinion, l'objet de votre mission a été déterminé par votre diète ou chambre des ccm« munes. Elle a résolu de vous envoyer, vous et d'autres , comme messagers de paix : mais vous allumez en secrettdes brandons de guerre; et, tandis que tous vos anciens, ou presque tous, songent à se mettre demain en route avec l'espoir d'un voyage paisible , vous êtes prêts à combattre , vous , et ne cherchez qu'un prétexte pour en venir aux mains. — Ai-je donc tort de me tenir ainsi préparé? Si notre réception sur les domaines de Bourgogne est pacifique, comme s'y attend, dites-vous, le reste de la députation, mes précautions seront inutiles , mais au moins elles ne peuvent nuire ; s'il en arrive autrement , je me trouverai à même de détourner un grand malheur prêt à fondre sur mes collègues , sur mou parent Arnold Biederman , sur ma belle cousine Anne , sur votre père, sur vous-même... sur nous tous enfin qui voyageons galment ensemble. »
Arthur secoua la tète. « Il y a , dit-il , là dedans quelque chose que je ne comprends pas, et que je ne chercherai pas à comprendre. Je vous prie seulement de ne point faire des intérêts de mon ptre un motif pour rompre la trêve. Il se peut , comme vous me l'avez donné à entendre , que le landamman se trouve impliqué dans une querelle qu'il aurait autrement pu éviter. Je suis sûr que mon père ne le lui pardonnerait jamais. — J'ai déjà donné ma parole dans cette affaire ; mais s'il arrive que le traitement qu'il recevra du duc de Bourgogne lui plaise moins que vous ne semblez le croire , il n'y a point de mal à ce que vous sachiez qu'en cas de besoin il peut être bien et vigoureusement secouru. — Je vous suis grandement obligé de cette assurance. — Et vous-même , mon ami, vous pouvez mettre à profit ce que vous venez d'entendre : les hommes no vont point en armes à une noce , ni à une querelle en pourpoint de soie. — Je me tiendrai prêt à tout événement , et je ^^ais en conséquence revêtir un léger haubert d'acier bien trempé , à l'épreuve de la flèche et de l'épée : je vous remercie de votre bon conseil. — Oh ! ne me remerciez pas ; je serais peu digne du titre de chef si jo
158 ANNE DE GEIERSTECf.
!i'avertissai8 pas les hommes qui doivent me suivre... et surtout un boldat si dévoué que vous , du moment où ils doivent endosser leur armure et se disposer à frapper de rudes coups. »
Ici la conversation tomba pour une minute ou deux, sans que l'un ou l'autre des deux interlocuteurs fût très content de son camarade , quoique ni l'un ni l'autre n'employassent d'arguments nouveaux.
Le Bernois , jugeant d'après les sentiments qu'il avait vus prédominer parmi les marchands de son propre pays , n'avait pas douté un seul instant que l'Anglais , en se voyant puissamment appuyé sous le rapport de la force , ne saisît cette occasion de refuser le paiement des impôts énormes qu'on devait lui demander aux portes delà ville voisine, impôts qui probablement, sans aucun efïort de la part de Rudolphe , auraient nécessité une rupture de la trêve aux yeux d'Arnold Biederman lui-même , et une déclaration de guerre immédiate. D'un autre côté, le jeune Philipsou ne pouvait ni comprendre ni approuver la conduite de Donnerhugel, qui, membre lui-même d'une députation pacifique , semblait être tout disposé à saisir la première occasion d'allumer le feu de la guerre.
Occupés de ces réflexions différentes, ils marchèrent quelque temps l'un à côté de l'autre sans échanger un seul mot. Rudolphe rompit enfin le silence.
«Votre curiosité est donc satisfaite, seigneur Anglais, dit-il, relativement à l'apparition d'Anne de Geierstein? — Loin de là, répondit Philipson ; mais il ne me semblerait pas convenable de vous fatiguer de questions lorsque vous êtes occupé des devoirs de votre patrouille. — Elle peut être considérée comme finie, car il n'y a plus autour de nous un seul buisson pour cacher un coquin de Bourguignon , et un regard jeté de temps à autre sur la campagne est tout ce qu'il faut pour prévenir une surprise. Ecoutez donc l'iiistoire que je vais vous raconter, histoire qui n'a jamais été ciiantée sur la harpe, ni dans un salon, ni dans un bosquet, mais qui, je commence à le croire, mérite autant de célébrité que toutes celles delà iable-Ronde, que les anciens troubadours ou trouvères nous donnent pour chroniques authentiques de votre illustre homonyme.
o J'ose (lire que vous avez déjà oui ])arlcr suffisamment des ancêtres paternels de la famille d'Anne, «t vous n'ignorez certainement pas qu'ils habitaient dans les \ieux murs de Geierstein, auprès de la cascade, opprimant leurs vassaux, dévorant la sub-