CHAPITRE X
« Je n'ai aucune raison , seigneur capitaine , dit-il , de contredire les opinions quelconques que vous pouvez avoir conçues d'une jeune personne avec laquelle vous paraissez être si étroitement lié. Je m'étonne seulement que, malgré l'intérêt que vous devez lui porter à titre de parent , vous soyez prêt à admettre , sur des traditions populaires et lidicules, une croyance qui ne peut être qu'injurieuse pour votre cousine, à plus forte raison pour une femme avec laquelle vous dites avoir le désir de former une union encore plus intime. Songez donc, monsieur, que dans tous les pays chrétiens, l'imputation de sorcellerie est la plus fâcheuse qu'on puisse faire à un homme ou à une femme professant la religion chrétienne. — Et je suis tellement éloigné de vouloir qu'on la fasse ici, que, par la bonne épée que je porte, le premier qui oserait émettre une pareille idée contre Anne de Geierstein serait aussitôt défié par moi et devrait prendre ma vie ou perdre la sienne. Mais il ne s'agit pas de savoir si la jeune fille pratique elle-même la sorcellerie : l'impudent qui le soutiendrait ferait bien mieux de préparer sa tombe et de pourvoir au salut de son âme ; mais le doute est admissible sur ce point. Comme elle descend d'une famille dont les relations avec le monde invisible passent pour avoir été des plus intimes , ne se peut-il pas que des fées et des êtres fantastiques aient la puissance d'imiter sa forme , et de la faire , pour ainsi dire , apparaître dans des lieux où elle ne se trouve pas personnellement... Jouissent enfin de la permission déjouer à ses dépens certains tours qui leur sont défendus à l'égard des autres mortels dont les aïeux ont toujours réglé leur vie d'après les préceptes de l'Église, et qui sont régulièrement morts dans sa communion? Et comme je désire sincèrement conserver votre estime, je ne puis me refuser à vous communiquer des circonstances plus particulières sur sa généalogie, circonstances qui confirmeront encore l'idée que j'ai tout à l'heure émise; mais vous comprendrez qu'elles sont d'une nature très singulière, et que je dois compter sur une discrétion entière de votre part , sous peine de la plus légitime vengeance. — Je garderai le silence, seigneur, » répliqua le jeune Anglais, qui luttait encore contre la colère qu'il avait réprimée , <- sur toute chose qui pourra se rattacher à la réputation d'une jeune fille que je suis tenu de respecter religieusement. Mais la crainte du mécontentement d'aucun homme ne peut ajouter le poids d'une plume à la garantie de mon honneur. — Soit. Mon intention n'est pas de réveiller une vieille, haine; mais je désire,
iU ANNE DE GEIERSTEIN.
autant pour mériter votre bonne opinion, que je prise beaucoup, que pour expliquer plus clairement des choses que je vous ai seulement laissé entrevoir, vous communiquer des détails qu'autrement j'aurais mieux aimé ne jamais dire à personne. — Votre bon sens doit vous apprendre ce qu'il est nécessaire et convenable de dévoiler dans ce cas; mais rappelez-vous que je ne sollicite pas votre confiance de s'ouvrir à moi sur des choses qui devraient demeurer secrètes, encore moins sur des détails qui intéresseraient cette jeune personne. »
Rudolphe répondit après une minute de réflexion : « Vous en avez déjà trop vu et trop entendu , Arthur, pour ne pas savoir le reste, ou du moins tout ce que je sais moi-même, tout ce que je suppose sur ce mystérieux sujet. Il est impossible que les circonstances en question ne se présentent pas dans la suite parfois à votre souvenir, et je voudrais que vous possédassiez tous les détails nécessaires pour les comprendre aussi clairement que le permet la nature des faits. Nous avons encore, en prenant à gauche, le long du marais, un circuit d'environ un raille à faire avant d'avoir terminé notre ronde autour du château. J'aurai donc bien le temps de vous conter mon histoire. — Parlez... j'écoute ! > répondit l'Anglais partagé entre son désir de connaître tout ce qu'il était possible de savoir relativement à Anne de Geierstein, sa répugnance à entendre prononcer son nom avec des prétentions comme celles de Donnerhugel, et ses premières préventions qui commençaient à renaître contre le Suisse gigantesque dont les manières toujoui*s brusques et souvent presque grossières , semblaient alors offrir un air de supériorité et de présomption. Il écouta néanmoins cette singulière histoire, et l'intérêt qu'il y prit domina bientôt toute autre .sensation.