‹ Anne de GeiersteinChapitre 68 sur 246 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

leurs comptes avec l'Église chrétienne. Mais les seigneurs d'Arnheim , quoique ne recherchant jamais l'occasion de se battre , n'étaient nullement étrangers à la guerre, ni incapables de se défendre. Quelques uns, au contraire, appartenant à cette race odieuse, n'étaient pas moins remarquables comme braves chevaliers que comme vaillants hommes d'armes. D'ailleurs, ils étaient riches, défendus et protégés par de grandes alliances , sages et prudents enfin à un éminent degré. Les gens qui s'attaquaient à eux s'en convainquaient à leurs dépens.

« Les confédérations formées contre les seigneurs d'Arnheim se dissolvaient bientôt; les attaques que méditaient leurs ennemis étaient prévues et déconcertées ; ceux qui employaient la violence ouverte étaient toujours repoussés avec des pertes considérables : tellement qu'enfin on commença généralement à croire dans le voisinage que , pour être instruits à l'avance et avec tant d'exactitude des projets médités contre eux , pour réussir toujours avec tant de bonheur à les combattre et à les déjouer, il fallait que les odieux barons eussent à leur portée des moyens de défense qu'aucune force , simplement humaine , ne pouvait vaincre ; de sorte que, devenant aussi redoutés que haïs, ils furent laissés en repos par la dernière génération. Et la chose est d'autant moins étonnante , que les nombreux vassaux de cette grande maison étaient extrêmement contents de leurs seigneurs féodaux. Toujours prêts à se lever en masse pour leur défense , ils étaient disposés à croire leurs maîtres, fussent-ils sorciers ou non, s'imagfnant qu'ils ne gagneraient rien à leur refuser soumission et à se tourner contre eux en se joignant aux croisés de cette nouvelle guerre sainte ou aux prêtres qui cherchaient à la susciter. La race de ces barons finit dans Herman d'Arnheim, aïeul maternel d'Anne de Geierstein. Il fut enterré avec son casque , son épée et son bouclier, comme le veut la coutume allemande à l'égard du dernier héritier mâle d'une famille noble.

« Mais il laissa une fille unique , Sybilla d'Arnheim , qui hérita d'une partie considérable de ses domaines ; et je n'ai jamais entendu dire que la forte imputation de sorcellerie attachée à sa maison ait empêché les nombreuses demandes qui furent adressées par des personnes de la plus haute distinction dans l'empire , à son tuteur légal, l'empereur, pour obtenir la main de la riche héritière. Albert de Geierstein, quoique exilé, obtint pourtant la préférence. Il était brave et bien fait , qualités qui le recommandèrent beau-

coup auprès de Sybilla ; et l'empereur, qui avait alors conçu la vaine idée de reconquérir son autorité première sur les montagnes de la Suisse , désira se montrer généreux envers Albert , qu'il regarda comme un homme chassé d.; son pays pour avoir épousé la cause impériale. Vous pouvez voir ainsi, très noble roi Arthur, qu'Anne de Geierstein , unique fruit de leur mariage , ne sort pas d'une souche commune , et que les circonstances dans lesquelles elle peut être intéressée ne doivent être ni expliquées ni jugées à la légère , ou sur les mêmes fondements que s'il s'agissait de personnes ordinaires. — Sur ma parole , seigneur Rudolphe Donnerhugel , " dit Arthur, s'efforçant avec soin de maîtriser son émotion, « je ne puis Urtv de voire récit d'autre conclusion , sinon que l'Allemagne, comme tant d'autres pays, ayanteudes gens assez sots pour attacher l'idée de sortilège et de magie à la possession de la science et du savoir, vous êtes, par suite, disposé à diffamer une jeune fille qui fut toujours respectée et chérie de ceux qui l'entourent, en l'accusant d'être instruite dans les arts qui , suivant moi , sont aussi extraordinaires qu'illicites. •

Rudolphe réfléchit un instant avant de répondre. « J'aurais désiré, dit-il, que vous fussiez satisfait en apprenant que le caractère général de la famille maternelle d'Anne de Geierstein offre certaines circonstances qui peuvent expliquer ce que vous avez , dites-vous , vu cette nuit , et je ne suis , en vérité , nullement disposé à entrer dans de plus amples détails. La réputation d'Anne de Geierstein ne peut être à personne si chère qu'à moi. Je suis, après la famille de son oncle, son plus proche parent, et si elle était restée en Suisse , si elle devait , comme il est l'ort probable , y revenir, peut-être les liens qui nous unissent déjà se resserreraient-ils encore davantage. Notre union n'a trouvé d'obstacle que dans certains préjugés de son oncle relativement à l'autorité de son père, et à notre proche parenté, qui au reste peut s'évanouir devant une dispense qu'il est aisé d'obtenir. Mais Je ne vous parle ainsi que pour vous montrer combien je dois plus m'intéresser à la réputation d'Anne de Geierstein qu'il ne vous est possible de la prendre à cœur, vous, étranger, qui n'êtes connu d'elle que depuis peu de temps, et qui devez bientôt la quitter pour jamais, si Je comprends bien votre projet. •>

La tournure que prit cette espèce d'apologie irrita tellement Arthur qu'il fallut toutes les raisons que lui recommandait le sangfroid pour qu'il pût répondre avec un calme affecté.

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