‹ Anne de GeiersteinChapitre 71 sur 246 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

tance, fut tout ce qui prouva qu'il s'apercevait de la présence du baron.

« Le seigneur Herman leva la torche , et découvrit qu'il y avait réellement une grande figure noire debout dans la stalle , et appuyant sa main sur l'épaule au cheval : « Qui es-tu? dit le baron , et que fais-tu ici? — Je demande un asile et l'hospitalité, répondit l'inconnu; et je te conjure de me les accorder , par l'épaule de ton cheval et par le tranchant de ton épée : puissent-ils , en retour , ne te manquer jamais à l'instant du plus terrible danger ! — Tu es donc un frère du feu sacré , répliqua le baron Herman d'Arnheim ; je ne puis te refuser l'asile que tu me demandes , suivant le cérémonial des mages perses. Contre qui et pour quel espace de temps réclames-tu ma protection? — Contre ceux , répliqua l'étranger, qui viendront me chercher ici avant le premier chant du coq, et pour un an et un jour pleins à partir de cet instant. — Je ne puis te refuser, dit le baron, sans manquer à mou serment et à mon honneur. Je réponds de ta sûreté pour un an et un jour , et tu partageras avec moi mon toit et ma chambre , mon vin et ma nourriture. M«is il te faudra , toi aussi , obéir à la loi de Zoroastre qui , outre qu'elle porte que le plus puissant protège le frère plus faible , porte encore que le plus savant instruise le frère qui a moins de science. Je suis le plus puissant , et tu seras à l'abri du danger sous ma protection ; mais tu es le plus savant , et tu dois m'initier aux plus secrets mystères. — Vous raillez votre serviteur , répliqua l'étrange personnage ; mais si Daanischemend ne sait rien qui puisse profiter à Herman , ses instructions seront pour lui comme celles d'un père pour son fild. — Sors donc du lieu où tu t'es réfugié, dit le baron d'Arnheim ; je te jure , par le feu sacré qui dure toujours sans aliment terrestre , par la fraternité qui existe entre nous , par l'épaule de mon cheval et par le tranchant de ma bonne épée , que je te soustrairai au péril pendant un an et un jour , aussi bien qu'il me sera possible. »

« L'étranger sortit donc de la stalle , et les domestiques qui virent la singularité de son extérieur ne s'étonnèrent plus des frayeurs de Caspord, l'écuyer-maître , lorsqu'il avait trouvé un pareil individu dans l'écurie , sans pouvoir imaginer par où il était entré. Lorsqu'il arriva dans le salon bien éclairé où le baron le conduisit , comme il eût fait pour un hôte bienvenu et honorable , l'étranger parut être fort , grand et plein de dignité. Il portait le costume asiatique , c'est-à-dire un long cafetan noir , semblable à la robe

des Arméniens , et un haut bonnet carré , couvert de la laine des moutons astracans. Chaque partie de son costume était noire, ce qui faisait ressortir la longue barbe blanche qui lui descendait sur la poitrine. Sa robe était attachée par une ceinture de soie noire en filet, à laquelle était suspendue, au lieu de poignard ou d'épée, une boîte d'argent qui renfermait tous les objets nécessaires pour écrire , et un rouleau de parchemin. Le seul ornement de sa personne consistait en un gros rubis d'un éclat extraordinaire qui , chaque fois que l'inconnu approchait de la lumière , brillait encore bien plus merveilleusement , comme si cette pierre précieuse eût lancé les rayons qu elle ne faisait que réfléchir. A l'ofîre de rafraîchissements , l'étranger répondit : < Je ne puis manger de pam , l'eau ne peut toucher mes lèvres, avant que le vengeur ait passé devant ton seuil. »

« Le baron fit arranger de nouveau les lampes et allumer d'autres torches , puis , envoyant tout son monde se coucher , il demeura seul dans le salon, assis près de l'étranger, son hôte. A l'heure sinistre de minuit, les portes du château s'ébranlèrent comme par un ouragan, et une voix semblable à celle d'un héraut réclama son légitime prisonnier Dannischemend , fils d'Hali. La sentinelle de garde entendit alors une fenêtre basse du salon s'ouvrir , et put distinguer la voix de son maître qui parlait à la personne dont les sommations venaient de retentir devant le château. Mais la nuit était si obscure qu'il lui fut impossible de voir les interlocuteurs ; et la langue dans laquelle ils parlaient étaient entièrement étrangère , ou mêlée de tant de mots inconnus , qu'elle ne put comprendre une syllabe de ce qu'ils disaient. Cinq minutes s'étaient à peine écoulées lorsque celui qui était en dehors éleva de nouveaula voix comme la première fois, et dit en allemand : t J'oublie donc mes droits pour un an et un jour ; mais les faisant valoir quand le temps sera écoulé, je viendrai réclamer une justice, et l'on ne me refusera point davantage. »

« A dater de ce moment , Dannischemend le Persan fut l'hôte constant du château d'Arnheim, et jamais en vérité, pour aucun motif, il ne traversa le pont-levis. Ses amusements ou ses études semblaient concentrés dans la bibliothèque du château et dans le laboratoire où le baron travaillait souvent avec lui plusieurs heures de suite. Les habitants du vieux manoir ne trouvaient rien à blâmer dans le Mage ou Persan , sinon qu'il paraissait se dispenser des pratiques de religion , puisqu'il n'allait ni à la messe ni à confcsse, et

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