CHAPITRE XIV
grises. Il s'occupait activement à fourbir et à nettoyer une large épée à deux mains , d'une forme particulière et plus courte que les armes de ce genre que nous avons décrites comme en usage chez les Suisses. Il était tellement appliquée son ouvrage, qu'il tressaillit lorsque la porte pesante s'ouvrit avec fracas , et que l'épée lui échappant des mains roula sur le pavé avec un affreux retentissement.
• Ah ! exécuteur des hautes œuvres *, » dit le chevalier en entrant dans la chambre des tortures , « tu te prépares à remplir tes fonctions? — Il siérait mal au serviteur de Votre Excellence, » répondit l'homme d'une voix rauque et sourde, « d'être trouvé à ne rien faire. Mais le prisonnier n'est pas loin, comme j'en puis juger par la chute de mon glaive, qui annonce infailliblement la présence de celui qui doit en sentir le tranchant. — Les prisonniers sont ici près, Francis, répliqua le gouverneur; mais ton présage t'a trompé cette fois. Ce sont des drôles pour qui une bonne corde suffira, et ton épée ne boit que du sang noble. — Tant pis pour Francis Steinernherz , » répondit le fonctionnaire en manteau d'écarlate; « j'espérais que Votre Excellence, qui a toujours été un bon maître, me ferait noble aujourd'hui. — Noble! tu es fou... toi noble! — Et pourquoi non, seigneur Archibald d'Hagenbach ? Je pense que le nom de Francis Steinernherz von Blut-Acker •, avec un von loyalement et légalement gagné, sonnerait la noblesse aussi bien qu'un autre. Voyons , ne me faites pas ainsi les grands yeux. Si un homme de ma profession remplit son office sur dix personnes de naissance noble, avec le même glaive et avec un seul coup pour chaque patient, n'a-t-il pas droit à l'exemption des taxes et à l'anoblissement par lettres-patentes ? — Ainsi le porte la loi, mais plutôt par dérision que sérieusement, j'imagine, puisqu'il n'est jamais arrivé que personne ait réclamé ce privilège. — Gloire d'autant plus grande pour celui qui sera le premier à demander les honneurs dus à un glaive affilé et à un coup certain. Moi , Francis Steinernherz , je serai le premier noble de ma profession lorsque j'aurai expédié encore un chevalier de l'empire. —
1. Ici l'auteur fabrique un nom dont le sens exprime la profession de Pexécuteur des hautes œuvres. Il l'appelle ScharfrichUr, mot qui en allemand Tcut dire bourreau, et qui se compose de scharf , tranchant , et de richler, juge; c'est-à-dire ^u^* tranchant, a. m.
2. Expressions allemandes : Francis pour François; Steinernherz , cœur d« pierre ; von , de ; blut , sang ; acker, champ : ce qui revient à cette phrase : Françoii Cœur-de-Pierre de Champ-de-Sang, A> M.
&NHB DB 6EISR9TBIN. 12
m AJNNR DE GEIËRbTElK.
Tu as toujours été à mon service , n'est-ce pas? — Sous quel autre patron aurais-je pu jouir d'une si constante pratique ? J'ai exécuté vos décrets sur les criminels condamnés depuis que j'ai pu agiter un fouet , lever une barre de fcr, ou manier cette arme fidèle ; et qui peut dire que j'aie jamais manqué mon premier coup, que j'aie jamais eu besoin d'en frapper un second? Tristan de l'Hospital et ses fameux aides, Petit-André et Trois-Échelles ', sont des novices, comparés à moi , pour le maniement de la noble et chevaleresque épée. Corbieu I je serais honteux d'entrer en lice avec eux pour ne me servir que de la corde et du poignard. Ce ne sont pas de$ exploits dignes d'un chrétien qui veut acquérir honneur et noblesse. — Tu es un drôle d'une adresse supérieure, et je ne le nie pas; mais il est impossible... je crois qu'il est impossible... que, quand le sang noble devient si rare dans le pays, et que de fiers manants lèvent la tête plus haut que des chevaliers et des barons, je sois parvenu moi-même à en répandre autant. — Je vais énumérer les patients à Votre Excellence, par leurs noms et titres, • répliqua Francis tirant un rouleau de parchemin , et lisant avec commentaire chacun des noms. « Il y a d'abord eu le comte William d'Elvershce... Ce fut mon coup d'essai... un beau jeune homme qui mourut comme un chrétien. — Je me rappelle... il courtisait ma maltresse, dit Archibald. — Il mourut le jour de Saint-Jude, l'an de grâce 1A55, ajouta l'exécuteur. — Continue... mais ne dis pas les dates. — Ensuite le seigneur Miles de Stockenbourg. X- Il volait mes bestiaux... — Le seigneur Louis de Ri^senfeld *. — Il faisait l'amour à ma femme. — Les trois Jung-Hernn * de Lammerboui'g. Grâce à vous, leur père, le comte, se trouva sans enfants en un seul jour. — Et grâce à lui, je me suis trouvé sans bien; nous sommes donc quittes... Tu n'as pas besoin d'en lire davantage , continua le gouverneur ; ta liste est exacte quoiqu'elle soit écrite en lettres un peu rouges. Mais cependant je n'avais compté ces trois jeunes gentilshommes que pour une exécution. — Vous me faisiez le plus grand tort -, ils m'ont coûté trois bons coups de cette bonne épée. — Ainsi soit-il, et Dieu soit avec leurs âmes ! Mais il faut que Ion ambition sommeille pour quelque temps, exécuteur de mes hautes œuvres, car les sujets qui nous arrivent aujourd'hui iont pour le cachot ou la corde j peut-être goûteront-