‹ Anne de GeiersteinChapitre 96 sur 246 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

l'eau à boire , un des farouches satellites qui le jetèrent dans son cachot lui répondit rudement qu'il pouvait endurer la soif pour le^ temps qui lui restait probablement à vivre.... réponse affreuse qu* annonçait que ses privations seraient prolongées aussi long-temp s que sa vie, mais que l'une ne durerait pourtant pas plus que Icg autres. A la faible lueur de sa lampe, il s'était traîné vers un banc , sorte de siège grossier taillé dans le roc ; et comme ses yeux s'accoutumèrent insensiblement à l'obscurité du caveau où il était comme muré, il distingua, au milieu du plancher de son donjon, une profonde crevasse ressemblant assez à une ouverture de puits, mais de forme irrégulière, que l'on pouvait prendre pour la bouche d'un gouffre creusé par la nature , qui n'avait été que peu aidée par le travail d'une main humaine.

« Voilà donc ici mon lit de mort! dit- il, et ce gouffre est peutêtre le tombeau destiné à engloutir mes restes!.... Non; j'ai entendu parler de captifs plongés comme moi dans d'affreux abîmes pendant qu'ils étaient encore vivants, et qu'on laissait mourir à loisir, criblés de blessures , sans que leurs gémissements fussent entendus ou qu'on prit leur sort en pitié. >

Il approcha la tête de l'effrayante cavité, et entendit, comme à une grande profondeur, le bruit d'un torrent impétueux et souterrain, à ce qu'il lui semblait. Les vagues que ne pouvait éclairer le jour paraissaient murmurer dans l'attente de leur victime. La mort est terrible à tous les âges ; mais au printemps de la vie , alors que le cœur s'ouvre au sentiment des plaisirs et se prépare à les savourer, être arraché de force du banquet auquel on vient de s'asseoir, c'est chose épouvantable , quand même ce malheur arrive dans le cours ordinaire de la nature : mais être placé, comme le jeune Philipson , au bord d'un abîme souterrain , et réfléchir dans une horrible incertitude au genre de mort qui vous sera infligé , c'était une situation capable d'ébranler l'esprit le plus intrépide , et le malheureux captif ne pouvait aucunement retenir les larmes bien naturelles qui coulaient par torrents de ses yeux , et que ses bras garrottés ne lui permettaient pas d'essuyer. Nous avons déjà remarqué que, brave toutes les fois qu'il s'agissait de faire face à un péril accidentel, et de le surmonter à force d'activité, le jeune homme se laissait facilement entraîner par son imagination vive, qui le précipitait dans toutes les exagérations dont le résultat , dans une position d'une incertitude irrémédiable , est de distraire l'âme de celui qui est obligé d'attendre passivement l'approche d'im malheur.

Ifl ANNE PE GEÏEHSTEIN.

Cependant Arthur Philipson n'était pas égoïste dans son infortune. Ses pensées le reportaient vers son père, dont le caractère juste et noble était aussi bien fait pour attirer la vénération , que ses soins assidus et son affection paternelle pour exciter l'amour et la reconnaissance. Lui aussi , il était entre les mains de ces scélérats sans remords , qui étaient résolus à cacher un vol par un meurtre secret.... lui aussi, intrépide devant de si nombreux dangers, courageux en tant d'occasions, se trouvait enchaîné, exposé sans défense au poignard du plus vil assassin. Arthur se rappelait également la cime aiguë du rocher de Geierstein, et l'affreux vautour qui le réclamait comme sa proie. Dans son cachot, point d'ange qui apparût au milieu du brouillard pour le remettre en chemin sur.... les ténèbres y étaient souterraines et éternelles; seulement le prisonnier verrait le couteau de son meurtrier reluire à la faveur de la lampe qui devait lui servir à ajuster le coup fatal. Cette agonie mentale du malheureux captif ne cessa que pour être remplacée par le délire. Il se leva et se débattit si violemment pour se délivrer de ses liens, qu'il aurait semblé qu'on allait les voir tomber de ses bras comme ceux du tout-puissant Nazaréen. Mais les cordes étaient d'une nature trop solide , et après de rudes et inutiles efforts, qui parurent faire entrer les liens dans la chair même, le prisonnier perdit l'équilibre ; et tandis que dans son égarement il croyait rouler dans l'abîme souterrain , il tomba avec force à terre.

Heureusement il échappa au danger qu'il avait tant craint dans son agonie, mais il s'en fallut de si peu, que sa tète frappa contre le rebord bas et rompu en partie dont la bouche de l'horrible précipice était entourée. Il gisait là, étourdi et immobile; et comme la lampe s'était éteinte dans sa chute, il se trouvait plongé dans une obscurité complète et absolue. Il fut rappelé au sentiment par un bruit discordant.

« Ils viennent... ils viennent... les meurtriers! Oh! Notre-Dame de Merci! oh! ciel miséricordieux, pardonnez-moi mes péchés! »

Il regarda autour de lui et aperçut, avec des yeux effrayés, qu'une forme noire s'approchait, un coutelas d'une main et une torche de l'autre. Ilauraiteutout l'air de l'homme qui venait expédier le malheureux captif, s'il était venu seul; mais il ne venait pas seul.... La torche se reflétait fur la robe blanche d'une femme, qui était éclairée de manière qu'Arthur put distinguer une forme et même reconnaître des traits qu'il ne pouvait oublier ^ bien qu'il les

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