‹ Anne de GravilleChapitre 20 sur 154 · Brantôme · texte numérisé non relu

Brantôme

42 LA FAMILLE d'àNNE DE GRAVILLE

Il fut envoyé en otage à Londres lors de la paix jurée (en 1550) entre Henri II et Edouard VI. Il y fît d'énormes dépenses, offrit un somptueux banquet au roi et aux dames de la cour. Le plafond de la salle représentait le ciel ; les mets en descendaient, et, raconte Brantôme, « quand ce vint au fruict des confitures, ce ciel, ainsi si artificieusement faict et façonné, se mit à esclairer et tonner, gresler de telle façon et tempeste, que dans la salle on n'oyoit que tonnerre et esclairs, et au lieu de pluye du ciel et gresle, on ne vist que dragée de toutes sortes plouvoir et gresler et tumber dans la salle l'espace d'une demye heure, et plouvoir amprès toutes sortes d'eaux de senteurs, si bonnes, si odorifférantes et si souefves, que la compagnie en demeura en toute admiration d'une telle représentation et artiffice si splendide » .

Le vidame de Chartres fut aimé de Catherine de Médicis. A la fin, et pour des raisons restées obscures, elle le prit en haine et résolut sa perte. Il s'était retiré de la cour à la mort de Henri II, et avait vendu au prince de Condé sa charge de colonel général de l'infanterie. Soupçonné à tort ou à raison d'avoir trempé dans la conjuration d'Amboise, il fut arrêté et conduit à la Bastille {. Il y demeura plus de six mois, et y tomba si malade qu'on lui permit d'en sortir et de se retirer à l'hô-

1. « Une très grande dame, dit Brantôme, fut fort blasmée de ceste prison, qui pourtant autresfoys ne luy eust usé de ce tour. Mais qu'y sçauroit-on faire ? Quand une dame qui a aymé vient à hayr, elle en trouve toutes les invantions du monde pour bien hayr. »

MARIE DE BALSAC ET SES FILLES 4d

tel de Graville '. où il mourut quelques jours plus tard (décembre 1560), âgé de trente-huit ans 2.

Jeanne — la seconde fille de l'amiral 3 — fut (on ne sait pour quelle raison) émancipée par son père le 28 juin 1485 4 : c'est le seul renseignement que nous ayons sur elle jusqu'à l'époque de son mariage avec Charles d'Amboise II, seigneur de Ghaumont-sur-Loire, Meillant, etc., neveu du cardinal Georges d'Amboise.

Georges d'Amboise, de tout temps l'ami et le confident le plus intime du duc d'Orléans, avait été jeté en prison, en 1486, pour avoir conspiré contre les Beaujeu. Il retrouva la liberté au commencement de 1488, mais fut exilé dans son diocèse, et ne put reparaître à la cour qu'au bout de quinze mois. A peine revenu, il s'employa par tous les moyens à obtenir l'élargissement du futur Louis XII, détenu dans la tour de Bourges depuis la bataille de

1. Sur l'hôtel de Graville, on trouvera, dans le chapitre suivant, des renseignements détaillés.

2. Mémoires de Michel de Castelnau, Additions de J. Le Laboureur; voir aussi de Thou, Histoire universelle, livres XXV, XXVI.

3. Il semblerait que Jeanne, mariée bien avant Louise, dût être son aînée. Mais le testament de l'amiral et les généalogies désignent formellement Louise.

4. Le P. Anselme, t. VIII, p. 870. — En France, la plupart des coutumes permettaient de donner au pubère l'administration de ses biens ; or, la puberté était fixée en général à quatorze ans pour les garçons et à douze ans pour les filles (Dalloz, Répertoire, v° Minorité).

Saint- Aubin-du-Cormier. Il fit d'abord agir le comte d'Angoulême, puis, le comte ayant échoué dans sa démarche, « commença, dit Jaligny *, d'entretenir l'amiral de Graville, qui pour l'heure y pouvoit beaucoup, en proposant un traité de mariage de son neveu monseigneur de Ghaumont avec la fille dudit amiral; ce qu'il ne faisoit que pour l'occasion dessus dite ».

Graville « sepiquoit de noblesse et aimoit le bien ; de sorte que, n'ayant que des filles, il cherchoit à les marier dans les familles les plus nobles et les plus riches du royaume. La maison d'Amboise étant une des plus illustres et des plus opulentes, l'amiral fut charmé lorsque l'évêque de Montauban lui proposa pour gendre Chaumont d'Amboise, son neveu, héritier présomptif des principales terres de cette puissante maison. Les paroles furent bientôt données, mais le mariage fut différé jusqu'à ce que Graville eût pris son temps pour le faire agréer à la duchesse de Bourbon; néanmoins, regardant déjà le prélat comme son allié, il ne laissa pas d'avoir dès lors des liaisons étroites avec lui 2 ».

Ce brillant mariage politique fut célébré en 1491.

Quand Louis XII monta sur le trône, Charles d'Amboise, qui avait obtenu, dès 1493, le gouvernement de Paris, se trouva, grâce à son oncle, à la source même des faveurs 3. Le Cardinal, en quittant

i. Godefroy, op. cit., p. 93.

Page 1