I. — La poésie française
DANS LES PREMIÈRES ANNÉES DU XVIe SIÈCLE !.
Au cours de la longue et triste période qui
i. Histoire de la langue et de la littérature française, publiée sous la direction de Petit de Julleville, t. III. — G. Lanson, His-
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sépare le moyen âge de la Renaissance, en ce temps d'irrémédiable décadence et de décomposition lente où toute source d'inspiration semblait tarie, un art savant et puéril s'était formé... Cet art-là, ne concevant la poésie que comme un divertissement frivole, une sorte de tour de force insignifiant et compliqué, multiplia les combinaisons rythmiques et prosodiques, négligea la pensée pour ne s'attacher qu'à l'expression, se réduisit, en un mot, à n'être qu'une rhétorique l.
De cet art, le Champenois Guillaume de Machault avait été, au xive siècle, le principal vulgarisateur. Mais c'est un écrivain du siècle suivant, Alain Ghartier, « hault et scientifique poète », « le conducteur et le charretier par excellence », qui en reste le représentant le plus authentique : les rhétoriqueurs l'ont vénéré comme leur maître et leur père. Or, s'il a écrit quelques pages d'une prose éloquente et ferme, ses vers, en revanche, méritent amplement l'oubli auquel ils sont voués. Le xve siècle a eu un véritable grand poète, François Villon, tout moderne par la sincérité de l'accent, par l'intensité de l'émotion exprimée. Mais Villon est un accident, et, dans l'histoire littéraire de son époque, une sorte de monstre.
toire de la littérature française. — H. Guy, Histoire de la poésie française au XVIe siècle, t. I : L'Ecole des Rhétoriqueurs. Paris, Champion, 1910.
1. L'art de dictier et de faire ballades et chants royaux d'Eustache Deschamps (1392), résume la poétique du temps. « Le mal n'est pas qu'il aime les formes curieuses et parfaites, dit M. Lanson, mais il les estime seulement selon l'effort et contorsion d'esprit qu'elles nécessitent. »
LES RHÉTORIQUEURS ill
Sous l'influence des Machault et des Chartier se formèrent des cénacles de rhétoriqueurs dans toutes les grandes cours féodales, dans celles des ducs de Bourgogne, de Marguerite d'Autriche, des ducs de Bretagne et de Bourbon. Georges Chastellain, « le grand Georges », historiographe des ducs de Bourgogne, fut, après Chartier, le « suprême rhétoricien » du xve siècle. Son disciple Jean Molinet, « qui mouloit doulx mots en molinet », connut, lui aussi, tous les enivrements de la gloire. Le duc de Bourbon pensionnait Jean Robertet, le duc de Bretagne Jean Meschinot, l'auteur de ce livre saugrenu, les Lunettes des princes, et d'une fameuse Oraison à la Vierge, pouvant se lire « en trente-deux manières différentes ». Très goûtés de la pédante Anne de Bretagne, les rhétoriqueurs, à sa suite, envahirent la cour de France ; ils y pullulèrent sous les règnes de Charles VIII et de Louis XII, rivalisant avec leurs confrères bretons et bourguignons d'insanité délirante. Ils y étaient encore en pleine vogue lorsqu'Anne de Graville se mêla d'écrire *. Le Grand et vray art de pleine rhétorique de Pierre Fabri (Pierre Lefèvre), où sont codifiées les recettes de l'école, est de 1521 ; et, en 1539, Gratien du Pont publiera un Art et science de rhétorique encore rédigé suivant les principes de la même poétique absurde 2.
4. Qu'on se rappelle l'énumération, par Geoffroy Tory, des « auteurs à la mode » en 1529.
2. C'est dans Y Art poétique de Thomas Sibilet qu'il faut chercher le code poétique nouveau. Mais le livre de Sibilet [Art poé-
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Pourtant, dès les premières années du siècle, on distingue, en littérature, les symptômes avantcoureurs d'une prochaine transformation, d'une renaissance ; mille germes, enfouis jusqu'alors, commencent de pointer, hâtés dans leur évolution par des souffles tièdes venus d'Italie. L'Italie avait, la première, compris, goûté les chefs-d'œuvre de la Grèce et de Rome. La France ne se les assimila pas du premier coup ; du moins les épela-t-elle dévotement. En même temps s'inaugurait, avec François Ier, la vie de cour à l'italienne, bien différente de celle dont les cours étriquées et pédantes du moyen âge avaient donné le spectacle. A cette vie nouvelle, toute d'élégance et de splendeur polie, allaient s'adapter de nouvelles formes littéraires.
Ce n'est pas qu'entre le moyen âge et la Renaissance la coupure ait été nette et la transition brusque. Non seulement dans le public, toujours routinier, mais même chez les écrivains les plus « avancés » du temps, l'on démêle une sorte d'intime conflit entre la vieille tradition gauloise et l'esprit d'innovation. La reine de Navarre, si moderne en un sens, garde « de certaines formes d'idées et de composition... je ne sais quelle raideur encore gothique » * qui rappellent le passé. Clément Marot, s'il échappe par ailleurs à leur influence, reste néanmoins le disciple direct des rhétoriqueurs,
tique françoys vour l'instruction des jeunes studieux et encore peu avancez en la poésie françoyse) ne parut qu'en 1555. 1. G. Lanson.
de Jean Marot, son père, rhétoriqueur insigne, de Le Maire de Belges, de Molinet, de Guillaume Crétin qu'il qualifie — en 1520 — de « souverain poëte françoys ».
Gomme Marot, comme Marguerite, Anne de Graville appartient, elle aussi, à plus d'un égard, au moyen âge. Et, faute d'un talent égal au leur et d'une assez robuste originalité, elle s'en est moins qu'eux dégagée : nous le constaterons en étudiant son œuvre poétique.
Cette œuvre se compose du « rommant » de Palamon et Arcita et d'une suite de soixante et onze rondeaux d'après la Belle dame sans mercy d'Alain Chartier.