‹ Anne de GravilleChapitre 50 sur 154 · II. — La Belle dame sans mercy d'Alain Chartier · texte numérisé non relu

II. — La Belle dame sans mercy d'Alain Chartier

Ce qui manqua le plus, en tant que poètes, aux rhétoriqueurs, ce fut la sincérité. Suivant la convention à laquelle ils obéissaient, le poète ne devait rien

1. Les œuvres de Maistre Alain Chartier, toutes nouvellement revuëes, corrigées, etc... par André du Chesne, Tourangeau. Paris, 1617. — D. Delaunay, Étude sur Alain Chartier. Rennes, 1876. — Cari Wahlund,Z.a belle dame sans mercy, en Fransk dikt fôrfattad af Alain Chartier ar 1426 och omdiktad a/ Anne de Graville omkring ar 1525. Upsala, 1897. — Lucien Charpennes, La belle dame sans merci, avec une notice. Paris, Barnéoud, 1901. — G. Paris, Un poème inédit de Martin Le Franc. Romania, t. XVI. — Arthur Piaget, La belle dame sans merci et ses imitations. Romania, t. XXX, XXXI, XXXIII, XXXIV.

114 l'œuvre poétique d'anne de graville

confier à ses vers de ses passions vécues, de ses sentiments intimes. Ils s'interdisaient par là les thèmes réellement poétiques, tous les vrais, tous les grands sujets.

L'exemple d'Alain Chartier vient à l'appui de cette assertion. Son premier ouvrage, le Livre des quatre dames, est d'une froideur et d'une puérilité qui déconcertent, quand on le sait écrit au lendemain d'Azincourt. Son poème de la Belle dame sans mercy, composé en 1424, nous étonne et nous choque bien plus encore.

L'année 1424 compte parmi les plus lugubres de notre histoire. Les Anglais étaient au cœur du royaume, que désolaient à la fois la guerre civile et la guerre étrangère ; le peuple mourait de misère et de faim...

Ce fut le moment que choisit Chartier — excellent Français par ailleurs, et qui, dans sa prose, déplore, en termes éloquents, les malheurs de la patrie — pour mettre au jour sa Belle dame sans mercy, ce petit poème de 658 vers, dont voici l'analyse succincte.

Un personnage de noir vêtu cause sous une treille avec une dame

Jeune, gente, fresche et entière.

Dissimulé derrière la treille, le poète les écoute. Le gentilhomme supplie la dame de prendre son mal en pitié. La dame répond avec ironie et

refuse d'ajouter foi aux serments du pauvre amoureux :

Car en tels sermens n'a rien ferme,

Et les chétives qui s'y fient

En pleurent après mainte lerme....

Ce qu'elle redoute surtout, ce sont les vanteries dont les hommes sont coutumiers :

Maie bouche tient bien grant court,

Chacun à mesdire étudie ;

Faulx amoureux, au temps qui court,

Servent tous de goliardie * ;

Le plus secret veult bien qu'on die

Qu'il (n')est d'aucune mescreuz 2,

Et pour riens qu'omme à dame die

Il ne doibt plus estre creuz.

L'amant a beau supplier, la dame reste insensible. Elle redoute les effets d'une passion violente, tient à sa réputation, à sa tranquillité, et se défend de la pitié comme d'une cruauté envers elle-même :

Pitié doibt estre raisonnable.

Si dame est à autruy piteuse Pour estre à soy-mesmè cruelle, Sa pitié devient despiteuse, Et son amour haine mortelle.

A bout d'arguments et de salive, l'amant se retire, et, donnant tort à la dame qui, de la maladie dont il se plaint, n'en a, dit-elle, « veu nul mourir », meurt de colère et de désespoir.

Page 1