‹ Anne de GravilleChapitre 6 sur 154 · L AMIRAL DE GRAVILLE · texte numérisé non relu

L AMIRAL DE GRAVILLE

l'ambassade envoyée en Angleterre pour négocier le mariage d'Elisabeth de France avec Richard II. Jean V, grand panetier de France en 1414, grand fauconnier en 1415 et grand maître des arbalétriers en 1424, fut le compagnon d'armes de Jeanne d'Arc. Il épousa en premières noces Jeanne de Bellengues, en secondes noces Jacqueline de Montaigu, fille de Jean de Montaigu et de Marcoussis, surintendant des finances et longtemps le favori de Charles VI, mais qui, sacrifié à la haine du duc de Bourgogne, fut décapité en 1409 ii Jacqueline, à la mort de sa sœur aînée, Bonne de Montaigu, hérita des terres de Marcoussis, du Bois-Malesherbes, de Montcontour et de Tournenfuye, qu'elle porta dans la maison de Gra ville. Jean VI, père de Louis de Gra ville, eut pour femme Marie de Montauban, fille de Guillaume de Rohan, seigneur de Montauban, prince de Léon, et de Bonne Visconti. Bonne Visconti était la sœur de Valentine de Milan, femme du duc d'Orléans, assassiné en 1407 2.

Louis de Graville naquit vers 1445. Chambellan de Louis XI dès avant 1470, il devint bientôt, à en

1. Sur Jean de Montaigu, voir Merlet, Biographie de Jean de Montaigu (Bibliothèque de l'École des Chartes, 1852) ; et Malte- Brun, op. cit.

2. De là vient que, dans les lettres royaux, Louis de Graville soit toujours qualifié de cousin. Il était d'ailleurs allié à la famille royale non seulement par sa mère, mais encore par son aïeule Alix d'Alençon.

juger par les grâces octroyées, l'un de ses favoris.

Le roi lui fait restituer, en 1474, les terres de Bernay et de Séez, confisquées jadis à Jean III Malet. En 1475, il le nomme capitaine des cent gentilshommes de son hôtel, et l'établit par là gardien de sa personne. Il lui confie, en 1476, une mission diplomatique importante auprès de Charles III, duc de Galabre et comte du Maine, et le met au nombre des commissaires chargés d'instruire le procès de Jacques d'Armagnac, duc de Nemours. En 1480, il lui confère, pour lui et ses « hoirs masles » (la faveur est exceptionnelle, accordée par ce passionné chasseur qu'était Louis XI) le droit de chasse dans toutes les forêts du domaine royal, « afin que en son viel aage, où il ne pourroit faire ce qu'il fait de présent, il puisse plus aisément chacer à son aise ainsi que bon lui semblera * ».

Louis XI mourut en J 483. Graville n'avait été jusqu'alors qu'un heureux courtisan. Son rôle politique va commencer.

Il offrit ses services à la régente Anne de Beaujeu et à son mari, et ne tarda pas à prendre dans le conseil royal une influence que justifiait son mérite.

En janvier 1487, succédant au bâtard de Bourbon, qui venait de mourir, il fut nommé amiral: « Pour ce que au temps de la dite vacation, dit

1. Arch. nat. X<a 8607, fol. 207 v°. Cf. Perret, op. cit., p. 59.

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Jaligny l, le seigneur de Graville avoit toute auctorité auprès du roy, soubs Monseigneur et Madame de Beaujeu, et qu'il estoit homme de grande entreprise, qui plus avoit entre les mains les affaires du roy qu'aucun aultre, il fut pourveu dudit office d'amiral2. »

C'était le moment où les ducs d'Orléans, de Bretagne et de Lorraine, le roi et la reine de Navarre, les comtes d'Angoulême, de Nevers et de Comminges, aidés du prince d'Orange et de Maximilien d'Autriche, venaient de former une ligue (la troisième depuis le début du règne) dont le but effectif était de renverser les Beaujeu. Charles VTII, accompagné de l'amiral, se mit en campagne contre les ligueurs du Midi. Il fît son entrée à Bordeaux le 6 mars 1487. L'amirauté de Guyenne fut réunie à celle de France et donnée à Graville, qui

1. Godefroy, op. cit., p. 14. — Un autre historien du temps, Saint-Gelais, qualifie Graville « le plus fort du conseil ». « C'est un homme d'une valeur et d'un génie réels, écrivait, le 4 avril 1493, Carlo Barbiano, l'envoyé du duc de Milan, et, dès qu'il y a quelque chose à faire, il faut bien que l'on ait recours à lui. » Cf. Perret, op. cit., p. 155.

2, Sur les prérogatives et les attributions de l'Amiral de France, grand officier de la Couronne, voir Ch.de la Roncière, Histoire de la marine française, t. I, p. 168; II, p. 41-46, 439. — Du temps de Graville, il y avait quatre amirautés : celle de France, celles de Guyenne, de Provence et de Bretagne. (Graville fut un moment amiral de Guyenne (1487) et de Bretagne (1495-96).)

Outre une pension fixe, l'amiral avait des revenus considérables provenant de nombreux droits (droit sur le dixième des prises, droits de conduite, de baptisage, etc.). Il avait la police de tout le littoral relevant de la couronne, et sa juridiction s'étendait à tous délits, faits et contrats de nature maritime. Les navires de guerre étaient tenus d'arborer sa bannière.

suivit le roi dans son expédition contre les seigneurs de l'Ouest.

L'année d'après, il devint, à proprement parler, le <( ministre de la guerre » de Charles VIII, et présida, comme tel, aux opérations contre la Bretagne, que dirigeait, en qualité de général, Louis de La Trémoille. Il n'assista pas, quoi qu'en dise le P. Anselme, à la bataille de Saint-Aubin-du-Cormier, mais n'en eut pas moins sa grande part dans les événements militaires et politiques qui aboutirent, à la fin de 1491, au mariage de Charles VIII avec Anne de Bretagne.

Une coalition, l'année suivante, se forma contre lui, dont faisaient partie la reine, le duc d'Orléans, voire même les Beaujeu. Il avait été trop habile, et, à force de les ménager tous, s'était aliéné tous les partis. Il ne se laissa pas abattre, et, par un prodige d'équilibre, réussit à se maintenir en place. Il garda même, dans le Conseil, son franc parler et sa liberté d'action. Lors des négociations qui précédèrent le traité de Senlis (mai 1493), par lequel Charles VIII rendit sans compensation à Maximilien la dot de Marguerite d'Autriche (l'Artois et la Franche-Comté), il se montra très hostile à toute rétrocession de ce genre ; il eût même voulu que l'on gardât en otage l 'exfiancée du roi : « Si le roy mon maistre vouloit croire mon conseil, disait-il aux ambassadeurs du roi des Romains, il ne vous rendroit jamais fille ne fillette, ville ne villette l. » Mais, à ce moment,

4. Sept ans auparavant (en 1486), Graville avait eu déjà l'occasion de manifester l'antipathie que lui inspiraient les Allemands.

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Charles VIII, tout enivré des « fumées et gloires d'Italie » (Commynes) ne rêvait que de la conquête de Naples et même de celle de Constantinople, et, pour obtenir de Maximilien qu'il n'entravât pas ses desseins, était prêt à toutes les concessions.

Fidèle aux saines traditions de notre politique nationale, Graville blâmait ouvertement le projet d'aventure italienne. Il prolongea son opposition jusque dans le courant de 1494, et même un instant quitta la cour. Mais, soit ambition et goût du pouvoir, soit désir d'exercer sur la marche des affaires une influence utile, il consentit bientôt à rentrer en scène. Le 20 août, il était nommé gouverneur de Normandie, en remplacement du duc d'Orléans, qui prenait part à l'expédition, et de Picardie, succédant à Des Querdes, qui venait de mourir. Il fit à Lyon ses adieux au roi, et dès lors s'occupa de mettre en état de défense les provinces dont il avait la garde et d'envoyer des renforts au duc d'Orléans qui, resté dans le nord de l'Italie, ne se ^maintenait qu'à grand'peine en communication avec la France.

Au cours d'une séance du Conseil où l'on discutait les termes de la réponse à faire à un manifeste par lequel Maximilien « requérait » le roi de se séparer des Beaujeu et de l'amiral, celui-ci, raconte Jaligny, « dit qu'il s'ébahissoit qui mouvoit le duc d'Autriche de vouloir corriger le Roy et mettre l'ordre en France... et allégua qu'il avoit aucunes fois leu dans les Groniques et anciens faicts de France, et qu'il n'y avoit point trouvé que les Allemand eussent jamais subjugué les François, ny mis ou donné ordre et police en leurs affaires ; mais qu'au contraire les François avoienl subjugué et réduit sous leur obéissance les Allemans, et mis et donné loix, ordre et police en leur pays, comme feit le Roy Charlemagne et plusieurs autres. » — Godefroy, op. cit., p. 5.

On sait comment, si vite conquis, le royaume de Naples fut aussi vite abandonné. Charles VIII se disposait à entreprendre une nouvelle campagne quand il mourut, le 7 avril 1498.

Graville qui, nous le verrons, avait marié sa fille Jeanne au neveu du cardinal d'Amboise, le toutpuissant ministre de Louis XII, se trouva, dès le début du nouveau règne, en bonne posture à la cour. Et, en 1504, lors de la disgrâce du maréchal de Gyé, c'est à lui que fut offerte la succession politiqiîe de ce dernier. Le roi, dit Jean d'Auton, l'envoya quérir, « comme celuy qui estoit ancien, sage et clairvoyant, et qui moult savoit i ».

En 1508, il l'autorisa — sans doute à raison de son âge et du mauvais état de sa santé — à transmettre à son gendre Charles d'Amboise sa charge d'amiral. L'heure de la retraite avait sonné pour Graville. Il se retira dans ses domaines. Cependant, il reparaissait de temps à autre à la cour. Quand, en 1514, Louis XII épousa Marie d'Angleterre, il fut du nombre des seigneurs qui allèrent, à son débarquement, recevoir la nouvelle reine. Il avait contresigné à Paris, le mois précédent, la paix conclue avec l'Angleterre.

Il mourut à Marcoussis, à la fin de 1516.

Telle fut, brièvement résumée, la carrière politique de l'amiral de Graville. Il joua, pendant deux règnes, un rôle considérable. Il avait un tempéra-

1. Jean d'Auton a consacré tout un chapitre à l'amiral et à son retour aux affaires.

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ment de diplomate et de Normand retors, évoluait, avec une souplesse peut-être excessive , parmi les pièges et les intrigues de cour. Mais son ferme bon sens, sa sagesse avisée, sa clairvoyance lui méritèrent sa fortune. Il eut une grande part dans l'œuvre de la réunion de la Bretagne à la France ; et, au moment où les « fumées d'Italie » obscurcissaient toutes les cervelles, garda seul ou à peu près seul la notion du véritable intérêt français. Par son patriotisme éclairé et qui, à l'occasion, s'exprimait avec une âprelé spirituelle, il fut en avance sur son temps *. Administrateur excellent, ferme protecteur des intérêts qui lui étaient confiés2, son intégrité, ses scrupules, le souci qu'il eut du sort des humbles lui font également, parmi ses contemporains, une place à part. De ce souci, de ces scrupules les preuves abondent. Il rendit, en 1483, aux enfants de Jacques d'Armagnac, les seigneuries dont la confiscation lui

4 . C'est à son instigation que fut rédigée, au début du règne de Louis XII, une histoire de Jeanne d'Arc à la suite de laquelle se lit un abrégé des deux procès traduits en français. — Voir Appendice, n° I.

2. En 1492, les délégués des États de Normandie le proclamèrent, dans leur rapport aux États, le « père du païs ». D'une pièce composée à ce moment en son honneur (Soc. des Bibliophiles normands : Miscellanées, 1887, article de M. de Beaurepaire) je détache les vers suivants :

Alors seurvint le sieur de Graville Qui ne souffre jamais que l'on avilie Les dignités et libertés normandes, Car il garde maint havre, bourg et ville D'oppression criminelle ou civille Et préserve d'exactions moult grandes.

Père aux Normans, noble et hault admirai, Leur protecteur, leur escu marcial...

avait été assurée, à la suite du procès de leur père. Il avait, en 1512 et 1513, prêté à Louis XII quatrevingt mille livres tournois ; et, en échange de cette somme, énorme pour le temps, le roi lui avait vendu, à titre de rachat et réméré perpétuel, un certain nombre de domaines royaux. Or, les lettres patentes consacrant cette vente étaient à peine expédiées que l'amiral rédigeait un codicille par lequel considérant, disait- il, que « en servant les rois nos souverains seigneurs, avons par longtemps eu gros estas, grands dons et profis de la chose publicque, en quoy a esté ladite chose publicque chargée et de qùoy faisons conscience », il décidait, «pour les urgen s affaires dudit seigneur » (Louis XII), et aussi pour contribuer « au soulâigement du povre peuple, pour lesdites affaires de présent fort grevé, comme chacun sçait », d'abandonner sa créance et son gage, suppliant le roi et ses successeurs « de diminuer es bailliages les plus grevés de son royaume ladite somme de quatre-vingt mil livres tournois », « afin, ajoutait-il, que le povre peuple prie Dieu pour luy et pour moy * » .

Ce dernier membre de phrase est à retenir. C'est en effet dans une piété sincère et profonde que les vertus de Graville, — son désintéressement (d'autant plus méritoire que naturellement il « aimait le bien »), l'exemplaire pureté de ses mœurs trouvaient leur source.

En ce qui touche ses mœurs, nous avons un

1. Arch. nat.y J. 406, n° 23. — Le codicille est du 21 mai 1513.

témoignage curieux, celui d'un célèbre prédicateur du temps, Jean Raulin r. Raulin a laissé un livre, Yltinerarium paradisi, comprenant trente-neuf sermons sur la pénitence, et suivi d'un traité en trois sermons sur le mariage et la viduité, De matrimonio et viduitate2. Le livre est dédié à l'amiral. Raulin se donne comme étant son directeur de conscience, et, dans l'épi tre dédicatoire, lui rend cet hommage qu'il a été le modèle des veufs : quia ex multis annis novimus te viduitatem post legitimum matrimonium observasse.

Quant à la piété de Graville, elle s'est abondamment exprimée dans le préambule de son testament 3, préambule qui fut célèbre autrefois.

Et il la manifesta, tout le long de sa vie, par

1. Hellot, op. cit. — Jean Raulin, né à Toul en 1443, docteur en théologie, grand maître du collège de Navarre (1481), moine de l'abbaye de Gluny (1497), mort en 1514. Il fut le disciple et l'ami du docteur brabançon Jean Standonck, qui restaura les études du collège de Montaigu. — Esprit indépendant et hardi, Raulin était le ferme partisan d'une réforme du clergé tant régulier que séculier, et l'on peut dire qu'il est de ceux qui, à leur insu, ont « préparé la voie à des audaces plus grandes ». Il a laissé, outre son Itinerarium, des Lettres, publiées par son neveu Robert Raulin, Paris, 1521.

Sous l'influence de Raulin, l'amiral poursuivit, dans ses domaines, la réforme de la vie monastique. Il était qualifié de « père et zélateur de refformation et observance régulière » dans l'inscription gravée sur la pierre qui recouvrait son cœur dans l'église du prieuré de Graville-Sainte-Honorine (Inscription recueillie, à la fin du xvne siècle, par le P. Dumonstier, Neustria pia, p. 864).

2. Bibl. de Rouen, fonds Leber n° 289, petit in-4° imprimé, en 1512 avant Pâques, par Berthold Rembolt pour Jean Petit, libraire juré de l'Université. Le volume est aux armes des Malet, appuyées sur l'ancre, symbole de la dignité d'amiral.

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