L'AMANT
Je poursuivray autant que je pourray A bien servir et point ne cesseray Tant qua mon corps la vie durera Et beaucoup moins la mort me grèvera Considérant que leal je mourrai.
Je vous ay dit tout ce que j'en feray Et déclaire qu'aultre je ne feray Jusques à tant que la mort me prendra Je poursuivray.
A mon pouvoir leaulment serviray Et en servant point ne deffailliray Mais quant mourir votre durté fera Mon leal cœur moindre deuil en aura Quaultre failly : et le croyez de vray Je poursuivray.
J'ai choisi ces rondeaux parmi les moins mauvais du recueil. On les trouvera, ils sont en effet bien pénibles et rocailleux. Mais, au commencement du xvie siècle, alors que la langue, en pleine formation, n'avait pas encore précipité ses scories, l'on ne faisait guère mieux 1 .
1. Le rondeau le plus réussi d'Anne de Graville n'est, à mon sens, ni parmi ceux du ms. 2253, ni celui (fort insignifiant) qu'a cité Geoffroy Tory : c'est celui qu'on lit à la fin de Palamon et Arcita ; il respire la volupté :
En grant plaisir et en esbatements Faisans festins, courses et tournoiemens En joye, en paix, en délice, en liesse Feùst Palamon avecques sa maistresse Qui luy donnoyt mil esjouissemens.
Elle en honneurs, riches accoustremens Danses, chansons et exquis instrumens S'esjouyssoit et passoit sa jeunesse En grant plaisir.
Ils avoyent mis tous leurs entendemens En doulx baisers et longs embrassemens Dechassant hors tous ennuys et tristesses Le long jou[y]r ne leur [ojstoyt la presse Car ils estoyent comme nouveaux amans En grant plaisir.