‹ Anne de GravilleChapitre 85 sur 154 · II. — Entraguet · texte numérisé non relu

II. — Entraguet

Le plus actif, le plus brillant, le plus dangereux des trois frères, ce Charles de Balsac, seigneur de Dunes, dit « Entraguet » ou le « bel Entraguet ». Deux portraits de lui, entre ceux qui nous ont été conservés, sont particulièrement révélateurs. L'un le représente très jeune, « frisé et fraisé », dans un costume d'une suprême élégance ; il est debout, la main sur la garde de son épée, sa taille de guêpe serrée dans un pourpoint blanc à rayures noires : de fait, on dirait d'une guêpe, svelte et méchante, et prête à piquer1. L'autre portrait —

1. Musée du Louvre, collection Sauvageot. Au bas de ce petit portrait à l'huile, qui fait pendant à un portrait de Saint-Mégrin, se lit l'inscription suivante : « Louis . (sic) de . Balsac . Dentragues . S . de . Dunes. »

un très beau crayon 1 — nous le montre plus âgé. Les traits sont réguliers, mais durs ; les yeux expriment l'audace et la volonté, une volonté tendue, inflexible. Au bretteur, au coureur de ruelles a succédé l'ambitieux, Y « arriviste ».

Il naquit en 1547, étudia au collège de Navarre2, et, dès qu'il eut l'âge d'homme, fit son entrée à la cour. Guillaume de Balsac avait servi naguère sous François de Guise, « M. de Guise-le-Grand ». Le duc Henry de Guise admit parmi ses familiers le fils de l'ancien ami de son père. Lui-même, en ce temps-là, vivait dans l'intimité du duc d'Anjou (le futur Henri III). C'est dire qu'En traguet fut du cercle le plus étroit de la cour ; et il faut certainement le compter au nombre des amants qu'eut Marguerite de Valois avant son mariage. A lire le Divorce salyrique, il en aurait même été l'un des premiers, sinon le premier : « Antragues et Charins3... ont creu avoir obtenu les premiers... les

1. Bibl. nat. Estampes : Portraits, N. 2 : « M. de Dunes d'Entragues. 1581. œt. 34. » — Ce crayon a été reproduit par Niel, Portraits des personnages français les plus illustres du XVIe siècle, 2e série. Paris, Lenoir, 1856.

2. Michel de la Huguerie, Mémoires, éd. de la Soc. de l'Hist. de France, t. I, p. 193.

3. On ne trouve pas de Charins parmi les personnages du temps. Peut-être faut-il lire Charry : telle est du moins la supposition de Dreux du Radier (Mémoires historiques, critiques, et anecdotes des reines et régentes de France. Amsterdam, 1776). Il s'agirait, en ce cas, de Jacques Prévost, seigneur de Charry, qui fut le premier mestre de camp des gardes françaises. Mais Charry fut assassiné à la fin de 1563. Marguerite, puisqu'elle naquit en 1552, l'aurait eu, d'après cela, pour amant dès l'âge de onze ans. C'est du reste ce qu'en propres termes affirme le pamphlétaire : « Tout est indifférent à ses voluptez, et ne lui chaut d'aage,

ENTRAGUET 183

prémices de sa chaleur, qui augmentant tous les jours, et eux n'estant point suffisans à Testeindre, encor que Antragues y fîst un effort, qui luy a depuis abrégé la vie, elle jetta l'œil sur Martigues 1, et... l'enroolla soubz son enseigne »... — Mais, comme on sait, le pamphlet enragé de d'Aubigné, — à moins qu'il ne soit de Palma Cayet — renferme, parmi quelques vérités, bien des calomnies. Le premier amant de Margot fut vraisemblablement Henry de Guise, le seul homme (avec Bussy) qu'elle ait véritablement aimé. Il l'aurait épousée, si le roi ne s'était opposé au mariage. Charles IX, excité sous main par son frère d'Anjou, et qui haïssait les Lorrains, voulut même faire assassiner Guise ; mais le duc, averti du danger, battit en retraite, et, bientôt après, épousa la princesse de Porcien (Catherine de Clèves). Entraguet eut, à ce moment, le champ libre ; mais le mariage de Marguerite avec Henri de Navarre (18 août 1572) mit fin à sa bonne fortune. Il « faillit à mourir de regret, ou d'un laschement de sang, lit-on dans le Divorce satyrique, que la violence de la douleur » de voir sa maîtresse mariée « lui provoquoit par divers endroits. Mais le temps, qui guérit toutes choses, le guérit aussi, et le pourveut pour plusieurs années d'une moins belle, mais plus constante maîtresse »... Cette maîtresse, c'était la maréchale de Retz, la plus spirituelle et la plus

de grandeur, ny d'extraction, pourveu qu'elle saoule et satisfasse à ses appetis, et n'en a jusques icy depuis Vaage d'onze ans desdit à personne, auquel aage Antragues etCharins... » etc.. 1. Sébastien de Luxembourg, vicomte de Martigues.

184 LA POSTÉRITÉ d'aNNE DE GRAV1LLE

savante femme de la cour1. Elle lui donna un cœur de diamant, qu'il céda plus tard à Marguerite2, — d'où querelle entre la maréchale et la reine — et que nous retrouverons un jour au doigt d'Henry de Guise.

Outre les faveurs de madame de Retz, Entraguet, pour se consoler de son chagrin d'amour, eut, à peu de temps de là, la puissante diversion d'un voyage. Le dernier des Jagellons était mort le 7 juillet 1572. Le duc d'Anjou fut élu roi par la diète polonaise, et, à la fin de septembre 1573, partit — sans enthousiasme — pour son royaume, accompagné d'un certain nombre de gentilshommes *, parmi lesquels du Gua, Villequier, Schomberg, Beauvais-Nangis, Larchant, les deux frères d'Entragues (Clermont d'Entragues et Entraguet), et la future victime de ce dernier, Jacques de Lévis-Caylus. Déjà très malade lors du

1. Claude-Catherine de Clermont, dame de Dampierre, de la maison de Clermont-Tonnerre, veuve depuis 1562 de Jean d'Annebaut, baron de Retz ; remariée en 1565 à Albert de Gondi, maréchal de France. Gondi fit ériger la baronnie de Retz, qu'il tenait de la femme, en duché-pairie.

2. Bibl. nat., Dossiers bleus, 54, fol. 73 r° : «Il b... soit la maréchalle de Retz, qui luy donna un cœur de diamants ; mais il la sacrifia à la royne Marguerite de Valois, femme d'Henry IV, qui vouloit avoir ce même cœur. » — Il s'agit ici d'Entraguet, et non, comme le dit le rédacteur de cette note, de Clermont d'Entragues.

3. D'Aubigné, Histoire universelle, éd. de la Soc. de l'Hist. de France, t. IV, p. 194, et Mémoires de Michel de la Huguerye, éd. de la Soc. de l'Hist. de France. — La Huguerye, ancien condisciple d'Entraguet au collège de Navarre, raconte (t. I, p. 197) comme quoi celui-ci, traversant l'Allemagne à la suite du duc d'Anjou, faillit s'y faire faire un mauvais parti.

ENTRAGUET 185

départ de son frère, Charles IX succombait quelques mois plus tard (30 mai 1574). A peine la nouvelle reçue, Henri, que les Polonais prétendaient retenir malgré lui, s'évada du château de Gracovie, galopa ventre à terre vers la frontière autrichienne et réussit, quoique suivi de près, à gagner Vienne ; de Vienne, pour éviter Y Allemagne protestante, il prit son chemin par Venise, où il se soûla de plaisirs. Il arriva à Turin le 12 août, et le 6 septembre à Lyon, où l'attendait toute la cour.

Les deux Balsac étaient revenus avec lui de Pologne. Pendant le séjour de la cour à Lyon, Entraguet ne le quitta guère ; et même il ressort d'une anecdote rapportée par d'Aubigné j qu'il lui servit, à l'occasion, d'entremetteur :

Le roi, estant à Lyon, s'embraza d'une des plus apparentes femmes de la ville, de laquelle le nom sera supprimé. Le comte de Maulevrier 2 et Antraguet, qui n'ont point esté chiches de tels discours, l'un pour sa futilité naturelle, l'autre pour les mescontentements qu'il receut 3, furent employez à mesnager cet amour. Ils practiquèrent aisément la volonté de la dame, mais non la commodité de l'entreveuë, pour l'extrême jalousie du mari, qui ne la perdoit non plus que son ombre. Ces marchands s'advisèrent de le mettre dans le parti du sel 4, et, le tenans pour avaricieux, espé-

1. Histoire universelle, t. V, p. 347. — Dans sa Confession catholique du sieur de Sancy, d'Aubigné reproduit, en l'abrégeant, le même récit.

2. Charles-Robert de la Marck, comte de Maulevrier, né en 1538, mort en 1622.

3. « Pour les mescontentements qu'il receut ». Le sens de ce membre de phrase m'échappe.

Page 1