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Discours sur les duels

196 LA POSTÉRITÉ d'aNNE DE GRAVILLE

Maugiron et Livarot secondoient et tierçoient Quielus, qui tous seconds et tiers s'offrirent à se battre, plus par envie de mener les mains que par grandes inimitiez qu'ils eussent ensemble. Ce combat fut très beau... Antraguet avoit à faire avecques Quiélus, Riberac avec Maugiron, et Livarot avec Ghomberg. Il combattirent vers les rempars et porte de sainct Anthoine, à trois heures du matin en esté, de sorte qu'il n'y eust aucun qui les vist battre, que quelques trois ou quatre pauvres gens... M. de Quielus ne mourut pas sur la place, mais il survesquit quatre ou cinq jours *... Enfin il mourut, car il estoit fort blessé ; il se plaignit fort d'Antraguet, de quoy il avoit la dague plus que luy, qui n'avoit que la seulle espée ; aussy, pour parer et destourner les coups que l'autre luy donnoit, il avoit la main toute découpée de playes ; et sinsy qu'ils se voulurent affronter, Quielus dict à Antraguet : « Tu as une dague, et moy je n'en ay poinct. » A quoy répliqua Antraguet : « Tu as donc faict une grande faute de l'avoir oubliée au logis ; icy sommes-nous pour nous battre, et non pour poinctilles des armes. » Il y en eust aucuns qui dirent que c'estoit quelque espèce de supercherie d'avoir eu l'advantage de la dague, s'il n'en avoist été convenu de n'en porter poinct, mais la seulle espée. Il y a à disputer là-dessus ; mais Antraguet disoit n'en avoir esté parlé. D'autres disoient que, par gentillesse chevaleresque, il debvoit quicter sa dague, c'est à sçavoir s'il le debvoit. Je m'en rapporte aux bons discoureurs, meilleurs que moy 2.

1. C'est là une erreur. Quélus, qui eut le poumon traversé d'un coup d'épée, survécut trente-trois jours. « C'étoit, dit de Thou, un triste spectacle de voir ce jeune homme, dont le teint étoit auparavant si fleuri, devenu si maigre et si desséché que les os lui perçoient la peau ».

2. Je donne (Appendice, n° IV), à raison des détails intéressants qu'il contient, notamment en ce qui touche le rôle de Maugiron, un troisième récit, celui de Vulson de la Colombière. Vulson, pas plus que L'Estoile et Brantôme, n'a, du reste, approfondi les causes de la rencontre, telles qu'elles ressortent des pages qui précèdent.

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Tel fut cet illustre combat — on le compara à celui des Horaces et des Curiaces — dans lequel le principal vainqueur ne se signala ni par sa générosité, ni même, dirions-nous aujourd'hui, par sa correction. Mais, en ce temps-là, les règles du duel n'étaient pas encore fixées. Blâmable ou non, Entraguet eut pour lui l'opinion publique, et c'est à lui que donnent raison les pasquils, les vaudevilles et les complaintes — innombrables et, pour la plupart, obscènes — improvisés au lendemain de l'événement :

L'Antraguet et ses compagnons Ont bien estrillé les mignons ; Chacun dit que c'est grand dommage Qu'il n'y en est mort davantage...

Mais tandis que la verve populaire s'exerçait aux dépens des vaincus et que les prédicateurs de Paris « crioient tout haut publiquement, en leurs chaires » qu'il fallait traîner à la voirie Ribérac, Schomberg et Maugiron, morts sur la place ', — au même moment on les enterrait en grande pompe à Saint-Paul, et toute la cour assistait à leurs obsèques. Célébrées un mois plus tard, celles de Quélus, qui n'avait succombé qu'après une longue agonie, furent particulièrement solennelles. Il n'y avait pas, au xvie siècle, de « bel enterrement » sans oraison funèbre. Arnaud Sorbin, prédicateur de la cour, et le panégyriste à la

1. Maugiron avait expiré en blasphémant. Maurice Poncet, curé de Saint-Pierre-des-Arcis, prêcha que lui et ses compagnons étaient damnés (Brantôme).

mode, fut, dans la circonstance, commis d'office par le commandement exprès du roi, et ne put se dérober à une tâche que la vie et la mort du mignon rendaient également malaisée. Cette tâche, il s'en acquitta, du reste, très habilement, voire même très chrétiennement. Il déplora, en termes généraux, les mœurs sanguinaires de la noblesse française ; venant à Quélus, il vanta son antique extraction, et le loua d'avoir, depuis le jour du duel jusqu'à son dernier soupir, pleuré ses péchés et fait pénitence. Enfin, il invoqua en faveur du défunt la miséricorde divine, et son discours s'acheva sur une prière touchante et d'un accent sincèrement ému 1.

Quélus eut mieux, pour le faire passer à la postérité, que l'oraison funèbre de Sorbin. Les poètes le chantèrent. Desportes, dans les vers qu'il lui a consacrés 2, insiste, et même beaucoup trop, sur sa beauté :

Quélus, que la nature avoit fait pour plaisir, Comme une œuvre accomplie, admirable et divine, Portoit Amour aux yeux et Mars dans la poitrine ;

Le voyant, on brûloit d'envie ou de désir...

1. Je donne (Appendice, n° v) quelques renseignements biographiques sur Arnaud Sorbin et une analyse détaillée de son oraison funèbre.

2. Œuvres (éd. André Michiels. Paris, 1858) : Épitaphes. Voir aussi Élégies (Aventure seconde. Cléophon), et, dans les Prières et autres œuvres chrétiennes, une pièce intitulée Plainte, qui se termine ainsi :

Donne que les esprits de ceux que je souspire N'esprouvent point, Seigneur, ta justice et ton ire; Rens-les purifiez par ton sang précieux, Gancelle leurs péchez et leurs folles jeunesses, Fay leur part de ta grâce, et, suivant tes promesses, Ressuscite leurs corps et les mets dans les cieux.

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Ronsard fit pour lui deux épitaphes. Voioi la première :

De tout ce que Nature en ce monde peult faire De vaillant, de parfait, de courtois et de beau, L'ombre en repose icy : le reste est un flambeau Qui rayonnant d'honneur dans le ciel nous esclaire. Le divin ne sçauroit par la mort se desfaire : Les mortels seulement ont besoin du tombeau. La tombe de Quélus est le ciel, l'air et l'eau : La terre en sa rondeur n'y pourroit satisfaire. Si quelqu'un présumoit un tombeau luy dresser, Il ne faudroit, Passant, les marbres dépesser, Mais amasser l'honneur et la vertu qui dure, Puis l'enterrer dedans pour prendre son sommeil. Il ne faut au vaillant un pompeux appareil : Ou bien, s'il luy en faut, c'est telle sépulture '.

L'éloge paraîtra bien un peu forcé, s'appliquant

4. La seconde épitaphe est « en dialogue » : LE PASSANT ET LE GÉNIE

Lb P. Qui donc repose icy dedans ? Lb G. La beauté d'un jeune printemps Et la vertu qui l'homme honore...

Le P. Quelle Parque au cizeau cruel

Lui trancha sa trame ? — Le G. Un duel. Mars, comblé de peur et d'envie, Davant ses ans coupa sa vie, Craignant de ne se veoir vaincu, Si ce corps eust long temps vescu.

Le P. En quel âge veit-il Pluton ?

Le G. A peine son jeune menton

Se couvroit d'une tendre soye Quand de la Parque il fut la proye.

Le P. Quel pays de luy s'est vanté ?

Le G. Languedoc l'avoit enfanté, Issu de ceste vieille race De Levi, que le temps n'efface.

Le P. Au reste, dy son nom. — Le G. Quelus. Va, Passant, n'en demande plus.

à un jeune favori de mœurs équivoques1. Mais la muse de Ronsard ne savait chanter qu'à pleine voix ; et il a déploré la mort de « Beaumont » , le lévrier de Charles IX, et celle de « la Barbiche », la levrette de Mme de Villeroy, du même ton que celles de Maugiron et de Quélus. De tels vers, composés sur commande et dans l'espoir d'obtenir quelque largesse, ne tiraient pas d'ailleurs à conséquence. Aussi nous garderons-nous de prendre au grand sérieux les vingt-quatre sonnets qu'Amadis Jamyn, « poëte transcendant », comme le qualifie L'Estoile, écrivit à la mémoire de Quélus, de Maugiron et de Saint-Mégrin2. « Regardez-moi du ciel », fait-il dire au roi dans l'un de ces sonnets :

Regardez-moi du ciel, voies vostre Henri

Triste, pensif, songeant, solitaire et marri,

Qui son âme et sa vie en larmoiant distille,

Et ne cesse d'Argus tous les yeux désirer,

Car les siens ne sont plus bastantsà vous pleurer:

Pour vous pleurer tous trois, il enfaudroit cent mille î

Ce qu'on doit retenir de ces vers de circonstance, c'est qu'ils expriment et qu'ils célèbrent la douleur scandaleuse de Henri III. On a vu qu'il emporta et serra « les blonds cheveux » de ses mignons et qu'il ôta, de ses propres mains, à Qué-

1. Cf. d'Aubigné, La confession catholique du sieur de Sancy, 1. I, ch. vu : « Si je contois les espousailles de Caylus » etc.. — L'allégation de d'Aubigné ne doit, cela va sans dire, être acceptée que sous réserve.

2. Paul d'Estuer de Caussade de Saint-Mégrin, assassiné le 21 juillet 1578, au sortir du Louvre, par des spadassins à la solde des Guises. Il passait pour être l'amant de la duchesse de Guise.

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lus, pour les garder comme une relique, les pendants d'oreille qu'il lui avait donnés . Il fit élever, dans Saint-Paul, à Quélus, à Maugiron et à Saint- Mégrin, de magnifiques tombeaux K

Si son chagrin était vif, son ressentiment ne l'était pas moins, et, pendant quelques jours, il ne rêva que vengeance 2. Mais le duc de Guise, prenant très haut la défense d'Entraguet, déclara qu'il « n'avoit fait acte que de gentilhomme et d'homme de bien ; que si pour cela on le vouloit fascher, qu'il avoit une bonne espée et qui coupoit bien, qui luy en feroit la raison. Manda aussi audit Entraguet qu'il estoit de ses amis, et qu'il s'en asseurast au be-

1. Ces tombeaux, où étaient leurs « figures de marbre », furent détruits par le peuple le 2 janvier 1589, « disant qu'il n'appartenoit pas à ces meschans athées, morts en regniant Dieu, sangsues du peuple et mignons du tiran, d'avoir si braves monumens et si superbes en l'église de Dieu » (L'Estoile).

Les mausolées des mignons sont décrits et reproduits en gravure dans Les antiquitez, croniques et singularitez de Paris, etc., par Gilles Corrozet, Parisien ; Plus les antiquitez et singularitez de Paris, livre second, recueillies par Jean Rabel, peintre. — Le livre, entre lu32 et 1608, a eu de nombreuses éditions.

2. J. de La Taille, Discours notable des duels, de leur origine en France, etc., Paris, Cl. Rigaud, 1607; et Vital d'Audiguier, Le vray et ancien usage des duels. Paris, Billaine, 1617 : « Entraguet se sauva blessé à la faveur de M. de Guise ; et bien lui en prit, car le roy l'eust fait mourir, pour la grande affection qu'il portoit à Caylus. »

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