A LADY GEORGIANA FULLERTON
Chère lady Georgînna.
Ces pages ont été commencées a Vépoqno où le cher et long travail de ma vie oliiil suspendu, lorsque j'avais besoin de m'en distraire et on quelque sorte de l'oublier, pour recouvicr la force de le poursuivre et de Tachever*
Ce fut alors que, par vos conseils, je commençai à composer celle histoire, et je veux, aujourd'hui qu'elle est terminée, lui porler bonheur en la mettant sous la protection de votre nom.
Ce nom rappelle un grand nombre d'œuvics
n A LâDT 6E0R6IANA FULLERTOli
charmantes dont le souvenir pourrait bien nuire, il est vrai y à celle qui se produit sous vos auspices. Une pensée^ toutefois^ leur est commune : celle de concilier le goût de la jeunesse pour les fictions, avec la répulsion pour les mauvais livres qui devrait être de tous les âges.
Dans votre patrie, qui est devenue la mienne, il se trouve plus d'un roman que Ton peut lire, non - seulement sans danger, mais avec fruit. J'en appelle ici aux souvenirs (rangés parmi les meilleurs de ma jeunesse) que réveillent les noms de miss Austen, de miss Edgev^orth, de Walter Scott, et de tant d'autres qui les ont suivis alors et depuis, parmi lesquels le vôtre brille aujourd'hui d'un doux et pur éclat.
Les œuvres des romanciers français n'ont point ce caractère : la plupart de leurs auteurs seraient fort étonnés eux-mêmes s^ils apprenaient qu'ils ont non-seulement amusé et captivé leurs lecteurs, mais qu'ils leur ont fait du bien! Celte prétention n'est point la leur : ceux qui les admirent le plus se bornent, à cet égard, à dire qu'ils ne leur ont pas fait de mal, comme
à LADt GËORGIÂNA FULLERTON m
les gens accoutumés aux liqueurs fortes disent qu'ils savent boire avec excès, sans s'enivrer.
Toutefois^ malgré l'attrait du talent et parfois même l'éclat du génie, à côté du public qui dévore leurs œuvres, il s'en trouve un autre qui accepterait volontiers une nourriture plus simple et plus saine, si Ton en juge par Tempresseraent avec lequel les romans anglais sont traduits et par le grand nombre de lecteurs qu'ils trouvent en France. Un livre du même genre, qui ne serait pas une traduction, pourrait-il espérer la même fortune? Je ne sais; en tout cas, il faudrait, pour cela, une égalité de talent qui manifestement n'existe pas ici, La seule prétention de cet essai est donc celle d'avoir l'utilité du brin de paille soulevé par le vent, ei, dans la direction qu'il indique, d'être bientôt suivi de manière à être promptement effacé et oublié.
Gava (prés de Salerne), 31 octobre 18G6.
Vers le commencement de ce siècle (trente ans eniriron avant l'époque où se passe l'action principale de ce récit) un grand nombre d'individus se trouvaient réunis un soir dans une vaste chambre éclairée par une lampe suspendue au plafond, et dont une table ronde chargée de papiers composait à peu près tout l'ameublement.
Cette réunion formait un assez bizarre assemblage dans lequel jeunes et vieux, riches et pauvres, paysans et grands seigneurs étaient confondus : de loin en loin on remarquait aussi peut-être quelquesunes de ces figures suspectes qui s'attachent à toutes
â ANNE SÉYERIN
les causes lorsque , bonnes ou mauvaises , elles sont obligées de chercher l'ombre. Un seul parmi eux gardait son chapeau et «emblait l'objet d'une sorte de déférenoei qui lie sq trahissait toutefois que chez quelques-uns par cette attitude indéfinissable qui, malgré la plus grande familiarité , n'abandonne jamais les véritables grands seigneurs vis-à-vis d'un prince. Les autres sont presque toujours ou trop obséquieux ou trop à leur aise.
Ce n'était pourtant pas vers ce personnage que les yeux étalent le plus souvent tournés, mais vers un homme de haute taillci caché à demi en ce moment par le rideau d'une fenêtre dans l'embrasure de laquelle il s'était retiré pour lire un papier qu'il tenait à la main.
Depuis quelques minutes, la porte n avait yim été rouverte; les derniers venu» jse cbauffaietit auprèn^ d'un feu de charbon de terre (car ceci isa passait i^ Londres^ et bien qu'on ne fût qu'à la fin d'ao<it^ h nuit était froide et pluvieuse), les autres causaient par groupes et leurs voix s'élevaient parfois^ tnais sô baissaient presque aussitôt, avertis pat* le sigtoe de l'un ou l'autre des assistants ; on .n'entendait plus alors qiie le bruit indistinct de paroles échangées tout bas, accSompagnées de regards fréquents dirigés vers la fenêtre.
Yer9 dix neures et demie, la porte, fermée depuis
LE HÀEOOfS BE VILLIERS ^
près d'un quart d^heure, se rouvrit encore une fois, sans bruit, et laissa passer un jeune homme qui se glissa presque inaperçu vers le foyer. Après avoir secoué la pluie qui inondait mn chapeau, il se pencha un instant vers le feu, dont la lueur éclaira alors des traits si fins, qu'on aurait presque pu les prendre pour ceux d'une femme, si une moustache blonde et l'expression hardie de grands yeux bleus n'eussent donné à cette charmante figure un air singulièrement martial. Après s'être chauffé un instant, le nouvel arrivant leva la tête» et rencontra le regard d'un personnage d'une quarantaine d'années debout près de lui. Ce regard était noble et fier, mais il devint sombre et un éclair de malveilknce, presque de haine^ le sillonna lorsque celui qui venait d'entrer lui tendit la main. Le jeune homme ne le remarqua point.
*««*il est tard, n'est-^ca pas? dit^l à voix basse; près de oniEe heures, )e crois?
^^ Oui, si tard que je ne vous attendais plus. Je n'en étais pas surpris, du rester. M. Guillaume des Aubrys a mieut à faire que de venir à une semblable distance du monde habité^ et Ce n est pas d'ordinaire à battre le pavé qu'il passe âon temps à pareille heure.
-^ Vous saviez potirtaitt^ tHonaieur le marquis» que j'avais été averti? dit le jeune homme d'un air grave. Pour qui me preniez* vous donc ?
4 INNE SËTERIN
— Ne vous fâchez pas! je n'ai point eu le dessein de vous offenser. Je puis même vous jurer que si j'avais voire âge et si j'étais à votre place, j'aurais eu, pour mon compte, grand'peine à me décider à venir
— A ma place 1 que voulez-vous dire? s'écria vivement le jeune homme. Qui plus que moi est obligé d'y être aujourd'hui? Vous avez donc oublié, ajouta-t-il au bout d'un instant, que Raoul des Aubrys était mon frère ?
En disant ces mots, son visage prit une expression qui contrastait avec la douceur de ses traits.
— Pardon, pardon, des Aubrys, dit l'autre d'une voix adoucie, sur l'honneur je pensais à autre chose. .. et ma pensée n'avait rien de blessant pour vous.
La conversation en était là, lorsqu'une voix sonore et accentuée se fit entendre. Il y eut à l'instant même un silence profond et tous les yeux se tournèrent vers celui qui allait parler, et qui s'était maintenant rapproché de la table. Le visage sur lequel la lumière tombait ainsi d'aplomb était celui d'un homme de trente-cinq ans environ , dont les cheveux roux et déjà grisonnants descendaient presque jusqu'à ses épaules, laissant à découvert des traits rudes, brunis par le soleil , et dont Tensemble n'eût été que vulgaire, sans l'extraordinaire expression de ses yeux, qui tantôt eût fait trembler les plus hardis , tantôt
rassuré les plus timides. Éloquent sans le savoir et sans le vouloir , ne cherchant qu'à expliquer clairement un dessein auquel il conviait les assistants à prendre part, il leur faisait partager cependant toutes ses émotions, les entraînait, les transportait, et bien« lot il fut si bien leur maître que déplus longues ex^ plications lui semblèrent superflues.
— En voilà assez, messieurs, dit-il brusquement... Au fait maintenant sans plus de paroles * que ceux qui veulent me suivre lèvent la main.
Toutes les mains se levèrent a la îoh et il y eut une sorte d'acclamation qu'un geste de l'orateur réprima sur-le-champ.
— L'appel que je viens de faire, dit-il, n'avait pour but que de m'assurer d'une chose : c'est que tous ici vous êtes prêts à me suivre et que je suis libre de choisir parmi vous. Maintenant voici les noms de ceux que j'appelle.
11 jeta les yeux sur une liste qu'il tenait à la main, prit une plume et regarda autour de lui pour voir s'il y avait là un siège. En ce moment Guillaume des Aubrys, dont les yeux ne l'avaient pas quitté un instant depuis qu'il avait commencé à parler, s'élança hors de la chambre et rentra presque sur-lechamp apportant un escabeau de bois. Le conspirateur s'arrêta un instant pour regarder celui qui venait de lui rendre ce service.
B âNNS 8ËVËRIN
«^ Qui étcd^vous, mon enfant, et que fâiteË^Vôtift ici?
'^ Jô ftuis Guillaume des Âtibrys) et je suis yeriu ici pouf tous suivrai
— Des Aubrys ! . * .
Uîîé expression triste et tendre transforma la pliygionomie du hardi partisan ; il emmena vivement lé jeune homme près de la fenêtre et lui dit :
'— Le plus brave et le plus cher de mes compagnons portait le même nom que vous, Raoul de0 Aubrys.
— C'était mon frère, et c'est à côté de vous, fi'estce pas, qu'il a été cruellement massacré?
Un signe de tête répondit Seul à cette question et un regard où brillait à travers l'émotion une impitoyable ardeur de vengeance. Puis il reprit :
— Dites-moi, ce brave enfant m'avait chargé pour sa mère d'un triste envoi, ses cheveuit et quelque chose encore.
Guillaume, sans répondre, tira de son sein un large médaillon d'argent, il l'ouvrit : d'un côté était enchâssée une boucle de cheveux épais et blonds comme les siens , de l'autre un morceau de toile blanche ayant la forme d'un cœtir et tachée de sâng.
— Voici ses cheveux, dit-il, et voici le cœur qui était sur sa poitrine lorsqu'il a été frappé ; c'est en recevant ces tristes souvenirs , après de longs jours
LE hâuquis de villiers 7
d*angoisâô, que ma mère a appris qu'il n'existait plus. De cette douleur-15, ma mère est morte, et moi, j'ai à les vetiger et à me battre à mon tour contre ceux qui leA ont tués tous deux. Vous comprenez donc bien que je pars; s'il y en a qui restent, je ne puis pas être de ceux-là.
— Mftis , de tous ceux qui sont ici , je ne veux en emmener que vingt.
— Je serai l'un d'eux.
-« Êcoutôï-moî , Guillaume, ne parlez pas avec moi, cette fois. Un antre jour, une autre heure, viendront pour Vous , pas celle-ci ; elle est trop sombre, trop désespérée, ce n'est pas d'enfants de vingt ans que j'ai besoin.
— Non, répondit Guillaume , c'est cette fois que je veux partir... plus tard, qui sait? je n*en aurais peut«4tre pas le courage et je serais capable de ne pas répondre à votre appel. Emmenez-moi, ce n'est qu'au retour que je pourrai être heureux, et je suis pressé de revenir.
— Mais, malheureux enfant, tu ne reviendras pas !
Ce mot , prononcé avec un redoutable accent de conviction, fit tressaillir le jeune homme. Une ombre voila ses yeux , il sembla un instant se troubler et lutter avec lui-même ; mais enfin, il dit, d'une voix ferme, bien qu^un peu émue :
8 ANNE SÉYERIN
— N'importe, il en sera ce que Dieu voudra, je pars.
La séance, un moment suspendue par ce colloque, fut promptement reprise , et après quelques instants de discussion , il se fît un nouveau silence. La liste des partants fut lue à haute voix ; elle contenait quelques noms obscurs mêlés aux noms les plus illustres. Celui de Guillaume des Aubrys était le dernier ; il y eut un cri et comme une réclamation générale ; la jeunesse et la figura de Guillaume inspiraient un intérêt universel, et tous (hormis un seul) se sentirent émus à la pensée de le voir partir pour affronter une si périlleuse entreprise.
Il fut un instant entouré et assailli de représentations, de conseils et de supplications, mais Guillaume ne répondait à personne. Ses pensées étaient ailleurs, il se pencha vers le chef qui était demeuré assis, occupé à déchirer avec soin la liste qu'il venait de lire.
— Quand faut-il être prêt? lui dit-il à voix basse,
— Nous partons sur l'heure.
— Sur l'heure l quoi ! d'ici ! sans avoir le temps dédire adieu à... à personne, sans prendre aucune disposition?
— Vous ne pouvez rien emporter. Nous trouverons ailleurs les seules choses dont nous ayons besoin : de l'argent et des armes. Il est déjà près de minuit :
avant deux heures nous devons être loin d'ici. Ilcsitez-vous? Il eu est temps encore!
Le moment de l'action était venu, il ne restait plus rien de Témotion précédente, et la voix de celui qui parlait était devenue impérieuse et presque rude.
Guillaume ne répondit qu'en secouant la tête; mais une vive douleur sembla contracter un instant ses traits» sans manifester aucune faiblesse toutefois. Il s'agenouilla près de la table et écrivit à la hâte quelques mots , puis ôtant de son cou le médaillon d'argent qu'il portait, il en fit un paquet auquel il joignit la courte lettre qu'il venait d'écrire. Après avoir réfléchi un instant, il jeta un regard autour de lui et aperçut bientôt celui qu'il cherchait : c'était le même qui lui avait parlé à son entrée dans la chambre. Il alla droit à lui.
— Monsieur le marquis, dit-il, voulez-vous bien me permettre d'avoir un entretien avec vous?
Un imperceptible mouvement de surprise et d'hésitation fit place presque sur-le-champ à un sentiment meilleur, et le marquis répondit d'une voix franche et cordiale :
— Je suis à vous, des Aubrys, disposez de moi... Mais pouvons-nous causer ailleurs qu'ici?
— Venez, dit Guillaume, et il ouvrit la porte de la chambre, qui donnait sur un étroit palier. Cette chambre occupait le dernier étage de la maison.
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Guillaum6 descendit rapidement les marches qui cariduisaient à Pelage de dessous et s'arrêta devant nne porie qu'il ouvrit sans frapper.
— C'est ici que demeure LaMotha, diUil tout bast, mais il est en haut fort occupé et ne nous dérangera paâ en ce moment.
Ils entrèrent. La chambre était petite, et dans un grand désordre que laissait apercevoir la lueur inceftaine du réverbère allumé dans la rue.
Cette clai^té suffisait pour empêcher les deux personnes qui venaient d'entrer de se heurter contre les meubles 9 mais ne léut* permettait pas de de toir distinctement,
— N^importe, dit Guillaume, flous n'avdtis pas le temps d'aller chercher de la lumière et d'ailleurs
cela n'est pas nécessaire.
Il s'arrêta un instant , comme s*il reprenait haleine, puis il dit 2
-^ Monsieur le marquis, il est étrange ^ ii'est*ce pas^ que je m'adresse à vous on ce moment ^ ayant depuis si peu de tempsrhonneur dévous connaître?. .« Mais d'abord, j'ai confiance en vous, et ensuite VOUS allez voir pourquoi c'est à vous que je romels en ce moment cô paquet qui coutiont mes volonté! dernières.
Le marquis fit un léger mouvement, mais no rë« pondit paëi
LE MARQUIS DE YILLIERS fi
-** Si je reviems , continua Guillaume , yous me le rendrez.
Il s'arrêta encore un moment^ puis il continua rapidement :
— Vous savez , et vous seul le savez ici , à qui, en ce moment solennel , il m'en coûte le plus de no pas dire adieu. 0 mon Dieu! tnonDicul
Et maigre tous ses efforts, un sanglot souleva sa poitrine. Mais cette douloureuse et involontaire exclamation ne l'interrompit qu'un instant ; il reprit bientôt d'une voix alTermie et parlant vite, car il son* tait que l'heure pressait :
•— ' C'est à elle, nionsieur le marquis^ que je vous prie de remettre ce paquet qui contient aussi une lettre, si vous apprenez que... si vous apprenez ma mort.
Le marquis lui serra la main.
— Vous prendrez garde, ajouta Guillaume, car elle m'aime et ce sera une terrible nouvelle.
Aucune lumière, nous l'avons dit, n'éclairait leuri visages; sans cette circonstance, malgré son agita** tien, Guillaume eût peut-être aperçu l'effet que pro* duisaient ces mots sur son interlocuteur. Mais il i$6ntit seulement trembler la main qui tenait encore la sienne, et il entendit une voix, dont l'accent était celui de l'honneuî, lui promettre l'exact accomplissement de sa volonté; avec l'élan d*un jeuni
iS ANNE SËVERIN
cœur, il se jeta dans les bras de celui qui en ce moment lui semblait presque un père.. Le marquis l'y reçut, l'y tint embrassé et jura en silence de n'être point indigne de la confiance dont il était l'objet.
Une demi-heure après, le jeune Vendéen était parti, et le marquis ému et pensif regagnait à pas lents sa demeure, située dans Tune des rues voisines de Portman-Square.
La porte d'une très-modeste maison s'ouvrit des qu'il frappa ; il était plus de deux heures du matin et il était attendu avec une inquiétude visible par le serviteur, devant lequel il passa sans rien dire, et qui le suivit en silence dans une petite chambre au rezde-chaussée, où un bon feu était allumé et un léger repas préparé. D'un geste, le marquis fit enlever le plateau qui contenait ces apprêts, et le même signe sufQt au discret serviteur pour disparaître luimême.
Resté seul, son maître jeta sur la table son chapeau et son manteau, s'approcha de la lumière et lut ces mots, tracés d'une main agitée sur le paquet dont il était dépositaire :
« A M. le marquis de Villiers, pour être remis par lui à mademoiselle de Nébriant^ dans le cas où il apprendrait ma mort. »
Il ouvrit un bureau placé dans l'angle àe la chambre et y enferma ce dépôt ; puis il revint s'asseoir
auprès de la cheminée et y demeura enseveli dans une si profonde rêverie, que le jour commençait à poindre lorsqu'il se leva enfin et quitta la chambre pour aller se jeter sur son lit.
Le marquis de Yillîers entrait à celte époque dans sa quarantième année, et quoiqu'il semblât moins âgé, on ne s'étonnera pas qu'aux yeux de Guillaume des Aubrys qui n'en avait que vingt, il parût être presque un vieillard. Il n'y avait, du reste, guère plus d'un mois qu'ils s'étaient rencontrés pour la première fois, et aucune intimité ne s'était formée entre eux. Guillaume cependant partageait toutes les opinions du marquis ; il reconnaissait et estimait son noble caractère, mais, en dépit de lui-même, il se sentait pour lui une sorte de répulsion, et, à en juger par certains indices, cette répulsion était réciproque. Le jeune homme, toutefois, s'en préoccupait peu. Il avait vu paraître le marquis de Yilliers un soir chez madame Perceval, où il passait lui-même la plus grande par-
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tiède son temps, et il n'en avait point ëlé surpris, car madame Perceval s'était appelée jadis la comtesse^ de Nébrîant, et elle était la cousine du marquis de Villiers. Toute relation entre eux avait cessé, il est vrai, depuis l'époque de ce second mariage, contracté pendant l'émigration et que le marquis avait regardé comme une impardonnable mésalliance. Mais madame Perceval, ou ne s'en était point aperçue, ou ne s'en était point préoccupée. Relirée depuis quatre ans aux environs de Londres, elle y élevait en paix sa fille, et avec elle une autre enfant du même âge, née d'un précédent mariage du docteur Perceval ; et sauf un nuage de tristesse qui assombrissait à cette époque la vie de tous, madame Perceval vivait heureuse, honorée et paisible. Les deux jeunes filles grandissaient ensemble comme des sœurs et s'ai* maieht comme si elles l'eussent été effectivement « La bonne Louise Perceval éprouvait même pour celle qu'elle nommait a sa sœur française » une admiration sans bornes, mêlée d'une sorte de respect qui, toutefois, tenait à la tendresse et non à la différence de rang qui existait entre elles^ différence dont la plus noble des deux se souvenait encore moins que l'autre.
C'était, en vérité^ ûhe créature singulièrement attrayante que la jeune Charlotte deNébriant, à l'âgto où nous la présentonâ en ce moment au lecteur :
grande, gracieuse et digne, ses cheveux blondsi et brillants entoaraient compile une auréole soq noble front 5 ses lèvres, facilement entr'onvertes par le plus doux sourire, laissaient entrevoir des dent» blanches comme des perleg, et l'expression de ses grands yeux, parfois rieuse comn^e celle de m bouche, parfois Çrav^ et alors presque imposante, faisait direalter* nativement : « Quelle charmant enfant I » pu bien: a Quel mg9 1 » parole gui semble banale, maïs qui m l'est pas tant qu'on le croit, car, pour qu'elle vienne aux lèvres, il ne 3ufiit pa$ de la pureté des trmtsf, mais il faut, selon npus, que le visage qui l'ingpire reflète plus ou moins clairmnent celle beauté intérieure et céleste dont Taulro n'e^t que
Fimage.
Tel était bien, en effet, le caractère de la beauté de Charlotte, et c'est ainsi qu'elle était apparue pour la première fois aux yeux du marquis de Yilliers, à un con^rt public où le hasard l'i^vait conduit un jour pour entendre madame Catalani, alors aux premiers jours de sa célébrité, et où, par une rare excep^ tioo h leum habitudes, Charlotte et Louise se trou» vaient avec leurs parents. Elles étaient l'une et l'autre vêtues de blanc ; c'était alors la mode en Angleterre pour toutes les femmes en toilette du matin et^ pour \d dire en passable cette mode était jolie et atteignait toieux (|u'uoe antrQ le but que se propos toujours
18 AiNNE SÉVERIN
la mode, même la plus extravagante : celui de diminuer la laideur et rehausser la beauté. Charlotte, bien que mise comme les autres, était remarquable entre toutes, et, sans s'en apercevoir, elle attirait tous les regards. Quant à elle, si un peu d'embarras la faisait parfois rougir, ce n'était que lorsqu'un jeune homme placé près d'elle et dont la chevelure blonde ressemblait à la sienne, lui disait à voix basse quelques paroles auxquelles elle répondait par un sourire, mais sans trop se laisser distraire de la musique, qui semblait être pour elle un plaisir vif et nouveau, à en juger par Témolion qui se peignait sur ses traits, et par les exclamations qui lui échappaient malgré elle.
Le marquis de Villiers fut frappé comme il ne l'avait jamais été de sa vie ; et avant d'aller plus loin, peutêtre serait-il à propos de dire encore ici quelques mots sur son caractère et sur les circonstances de sa vie jusque-là. Moins par vertu que par orgueil et par dédain, ou même par esprit de contradiction, le marquis était demeuré étranger dans sa jeunesse à la plupart des excès des hommes de son temps. Cette société, qu'il défendit plus tard, ainsi que tout l'ordre de choses dont elle faisait partie, avec une sorte d'emportement, il en avait décrié plus qu'un autre la frivolité et la corruption, et se rendait original à vingl-cmq ans par une sorte de misanthropie qui n'était pour-
LE MÂftaUl^ 6Ê VILLIERS 17
tditt fMi9 étim lui à& l'affm^tion. La fdçoi! dont la plupart de» hotnffigâi d& ma &ge payaient leur fie iid iemblait iténiêUêmmi miêérMë^ et il aurait YMld oempef mirêment §on iêmp§ et âon eoËidr« Car il ataii du ^Bur ; m^ à eàié d'uti orgueil nm^mt
dépffif§atlf ) il atait Vàmê noble et ttève \ il eût été ca^ pftbie de défOiMfiidfit; d§ tirndreis^séy et pltis eneore de passion. Mais tout cela n'était pas de mise aui dor-^ !ti«ri jottru de la mtà^qui avait tti ses débutsf dans te mondé. C^Oê iodété^ poiii^édée du irertigéf qni préeèàe et prêsugë lês grande» calamités, s^&n allait f^Til'ablmoavée une légèreté insoneiante, se moquant dé iom att m\ à swt la téfre^ ot laissant d'ello nn sKmt#nir qui serait demeuré Mri, ^i^ relevée par Fé*^^ pfêdte, imnoblio parle courage^racibetéopar desflot^ de §mg généreusement tersé, elle n^eût prouvé en luttant^ «aeeombanteti^ereievant, qu'elle n'était pas réf^lêment morte^ « maii endormie >^ comme celle à laquelle le Sauteur tendit un jour sa mainsouveraine^ Seulemeni^ pour elle le sommeil avait été Tivresse, et le réfeîl fut Texpiation.
A son début dan^ le monde^ le marquii» avait été le point de mire de toutea les mèreâf ayant de» filles à marier j et il n'jf avait |*as dé riche ou dé noble alliance qui ne loi eût été offerte^ Mais il avait refusé do se marier «ana que personne pût deviner le motif do celle résolution. Elle tenait au fond à une connais
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sance assez juste, bien qu'imparfaite, de lui-même: Il n'admettait pas sans doute qu'il fût orgueilleux, impérieux et dédaigneux. Ces défauts-là, pour ceux qui les ont, se transforment habituellement en fierté, fermeté et dignité, qui sont leurs plus voisines vertus. Mais le marquis savait très-bien qu'il était irritable, violent, et sujet à des emportements dont il rougissait souvent lui-même,
a II faudrait, pensait-il, me corriger et je ne m'en sens guère l'enviejOubién il faudrait que cela me fut pardonné. Or, une femme ne pardonne l'emportement que chez un homme qu'elle aime, et le moyen d'être aimé d'une péronnelle qui sortira de son couvent le jour du contrat, ne connaissant de ma personne que ce qu'elle en aura entrevu à travers la grille et ne voyant en moi que le moyen de mettre un grand habit pour aller à Versailles d'abord, et puis où bon lui semblera. Non, non, restons garçon. Mon frère, s'il veut, empêchera le nom de s'éteindre. »
C'était à peu près le langage qu'il se tenait à Iui« même, tandis que ses amis disaient qu'il expierait un jour tous ces dédains par quelque insigne folie. Mais bientôt ces plaisanteries cessèrent, d'autres dîscoiirs prirent leur place, sérieux et graves comme la tempête qui allait venir et dont les signes précurseurs commençaient à se faire reconnaître. Le marquis de Yilliers fut un de ceux qui s'y trompa le moins. 11
n'eut pas un instant Pillusion d'un danger imaginaire ou passager. Il comprit sur-le-champ la portée de chaque indice, mais il le comprit uniquement pour haïr et détester ce qui allait surgir et pour y résister de toutes ses forces, quel que fût cet ordre nouveau et encore inconnu qui allait remplacer l'autre. Beaucoup de ses amis quittaient la France, et, dans la disposition où il était, il eût semblé naturel qu'il en fît autant. Mais non, se défendre jusqu'au bout et mourir sur place, telle fut son unique pensée et sa résolution première. Sur ces entrefaites, son frère^ qu'il avait toujours tendrement aimé, prit tout d'un coup un parti absolument contraire au sien, et se déclara pour la révolution. Alors pour échapper à la douleur de trouver en face de lui un tel adversaire, douleur qui à seâ yeux était une honte, le marquis partit. Une fois de l'autre côté de la frontière, il ne lui fut plus facile de la repasser, et sa vie devint, pendant vingt ans, celle de tant d'autres victimes de rhonneur, qui, malgré les illusions, les erreurs et les fautes qu'on ne cesse de leur reprocher, soutinrent pourtant en tous pays la dignité du nom français et surent rendre ce nom cher et vénérable parmi ceuxlà mêmes au milieu desquels il allait bientôt retentir, ' redoutable et glorieux .
On trouvera sans doute étrange qu'un homme tel que celui que nous venons de dépeindre, parvenu à
rage de qtwrante «n«, et maître de Itfî phê qn*tm autre, âît pti toat d'an cotfp «'émourcHif h la toe d'oa be«o tisage, fiti point de recetoîr une înipré«sÎDn prch fonde et àéciÈm, La chose est^ en effet, rare et serprenante, mai» elle arrive quelqnefoîs, et le marquis de Vîllierf fut tm malhetireax exemple d'nne de ces exceptioni m% règles ordinaire» de k m mion* fiable.
A peine eiit-îl aperça Charlotte qa^il lui fat îm* possible de détacher d^elle ses r^ards. Placé de façon à la toir sans être ta, il ne cessa pas an instant delà contempler pendant tonte la durée du concert, et sa première pensée en rerenant de cêtle eilase fot celle d*émpècber cette luminease apparition des^éfn* noair sans retour et de le laisser dans la nuit.
Tmt le monde se levait, et il allait s^élancer m hasard et peut-être se conduire de la façon la plus éfrange, lorsqu'un cri de surprise et de joie lai échappa. Il venait d^apefcevoir madamePerceval qaî^ placée à rextrémité do banc où se trouvait sa fille^ avait été cachée à ses regards Jusqu'alors. Il ne l'amt pas tue depuis quatre ans, mais il la reconnut sur^ kniiamp et devina en même temps qtte celle char* masta fille n^était autre que sa jeune parente, made*
moiselle de Nébriant.
ta Providence Éémblait véritablement le seconder! il franchit en un instant la distance qui les séparait
LE MiROOIS 08 TILLIERS M
(Bt quoiqu'il n'eût jamais mra madama Pereeval de* puis son second mariage, il ii'béiita paa à »' appr(H ém i'dh êih m foire reeonnattre^ en mettant à eet acte de eourtoiaie tonte la bonne grAee dont il était capable. Madame Perceval, heureuse de refoir un f iiage ami et aasodé anx aonvenirs les pins cbers de M vie, le reçut a?ec cordialité, lui présenta son mari, auquel le marquis tendit la main avec un empresnemmt qui se ressentait de son transport inlé» rieur, puis il offrit son bras i n^dame Percevait qui Paccepta, pendant que le docteur prenait celui de sa iille, laisiant au jeune homme blond celui de Charlotte»
An moment oA elle allait quitter le marquii, ma* dame Pereeval lui dit ;
— Voici ma fille, que je vous présente*
Et la belle Charlotte leva un instant sur lui dea yeux qui, m ce moment« prirent leur exprcaiion la plus grave»
— Et voici, dit^elle, ma bcUe'fillc»
Le marquis salua encore, mais cette fois »ans regarder. Le docteur, sa femme et les deux jounca filles , montèrent en voiture ; lo jeune homme l'élança sur le siège.
~* Me permettes'vous devenir vous voir? dit le marquis vivement au moment où la caltohe allait s'éloigner.
tt ANNE 8ÉYEKIN
-*- Oui, oui, assurément ; vous nous trouverez à la maison tous les soirs.
Et, au moment où la voiture partait, madame Perceval lui jeta sa carte, au bas de laquelle setrou* vait son adresse.
Le marquis la prit d'une main, tenant encore son chapeau dje Tautre, et demeura ainsi dans une attitude assez étrange, dont les regards des passants fini** Tent par l'avertir. Il remit alors brusquement son chapeau, l'enfonça sur ses yeux, et regagna sonlogis avec la sensation d'être un autre homme que lorsqu'il l'avait 4}uitté deux heures auparavant.
Le lendemain, à huit heures du soir, il était à Kensington et frappait à une petite porte sur laquelle se lisaient en lettres blanches les mots : Elm Cottage. Il fut promptement introduit dans un grand salon qui s'ouvrait sur une verte pelouse, où de loin, il aperçut plusieurs personnes assises sous une immense catalpa. Il s'avança avec un peu d'embarras, mais l'accueil de sa cousine le mit bientôt à son aise, et peu à peu son battement de cœur secalma. Il regarda Charlotte et la trouva plus belle encore que la veille. Il remarqua aussi, pour la première fois, la Ggure douce et intelligente de Louise. Enfin, il vit à quelques pas d'elle un jeune homme assis près de Char* lotte, mais ce n'était point le même qu'il avait vu au concert. Celui-ci était grand, pâle, et avait Tair fort
scrîeux. Après avoir salué le marquis à son arrivée, il demeura les bras croisés, écoutant Charlotte lorsqu'elle parlait, et ne parlant lui-même que lorsqu'elle lui adressait la parole.
On ne cause jamais très-bruyamment quand le jour baisse, et la conversation, assez vive d'abord, languissait maintenant , lorsqu'un nouveau coup frappé à la porte fit tressaillir Charlotte. Celui dont le marquis remarquait l'absence avec une secrète joie, le jeune homme blond de la veille, parut sur le perron et s'approcha ; Charlotte rougit. L'autre jeune homme quitta à l'instant la place qu'il occupait près d'elle, et le nouveau venu, après avoir salué madame Perceval, s'empara comme de droit delà place qui lui était abandonnée... Le marquis sut alors à quoi s'en tenir, et il ne lui resta plus à apprendre qu'un nom qui fut prononcé presque sur-le-champ; il était loin de lui être inconnu.
— Guillaume des Aubrys, lui dit madame Perceval, le frère du pauvre Raoul... Vous savez?
Le marquis savait, en effet ; car la mort tragique du jeune Raoul des Aubrys avait été une douleur commune à tous ceux du parti pour lequel il avait succombé.
— Guillaume et Charlotte sont fiancés, continua madame Perceval en baissant la voix, et leur mariage doit avoir lieu dans un mois.
Cetto mréQ Ut pépibla, hmlré c)m lui, k mar* qnifi sii d^jp^pdd »'iï ne ferait pas bien de na jamais p6tourn^r à Elm Cottage?
Dans sa vie, fort triste jusque^-là, il avait eu du jnoim tout lô calwm 4'iina fièro indépendance, mais maintanant il s^ seniait menooé dans sa dignité, qui lui était si abère, par un sentiment diffieila à dissimuler sans subir un^ ppnirainto odiauso à son caracièro, et impossible à témoigner sans s'exposer au ridiculo, plus redoutable que tout à ses yeu^j, Pendant quel^ ques beures il se erutdona déi^idé à quitter Londres, mais bientôt le désir de ravoir Cbarioti^ et eelui même de se retrouver dans un intérieur où Ton semblait lui avoir gardé sa plaee, remportèrent sur ce qui @ftt ét4 le parti le plus raisonnabla ; a Après tout, se diuiJ , souffrir pour souffrir , j'aime mieni que ce soit pn resfant qu'en partant, » Une fois, d'ailleurs
résolu à se taire, il ne craignait d§ lui^môwe aucune faiblesse.
Le lendemain, il se trouva done àF4m Cottage et tous les jours après celui4à, jusqu'à la veille delà
réunion dont nous avons fait le récit.
LE MABQjm«; PË VtlLIERS 3$
ûfl eopçoit maintenant pourquoi le marquis avait été si ému en 66 trouvait choisi par Guillaume pour eonfident de ses dernières Yolontës ; poqrquoi sa main avait tremblé en reeerant le dépât que lui avait eonlié le Jeûna Vendéen* On peut aussi deviner le eombat qui se livra ensuite dans son âme entre la pitié et riiônneur, qu~ il n'eût trahis pour rien au monde, et ee sentiment eomposé d'amour et de jalousie qui rendait sa vie dispuis un mois un supplice, supplice dont il pensait avec une involontaire ivresse quMl allait être soulagé au moins pour quelque temps, Guillaume était parti ! sa pensée n'allait pas au delà. Pour quelques jours, pour quelques semaines pi&at* être, il était délivré de l'intolérable vue de son bonheur. Quant aux chances de la terrible aventure dans laquelle il s'était engagé, il ne voulait penser qu'aux plus rassurantes et repoussait la pensée des autres, par une sorte de peur instinctive qu'elle ne fit naître en son cœur une horrible joie, dont il répugnait à sa noble nature de se trouver eapable.
Le marquis commença par se demander ce qu'il
Î6 ANNE SËVERIN
aurait à dire s'il était question devant lui de l'absence de Guillaume. Mais les premiers mots qu'il entendit en arrivant à son heure accoutumée à Ëlm Cottage le tirèrent d'embarras. Guillaume, sans prévoir la veille qu'il partirait si soudainement, en savait assez sur le but de la réunion à laquelle il allait se rendre pour se douter de l'expédition qui y serait proposée, et il avait pris soin dé préparer Charlotte à une absence de plusieurs jours, laissant exprès dans l'incertitude le moment précis de son départ ainsi que celui de son retour. Guillaume croyait qu'avant de partir, il aurait le temps de revenir, ne fût-ce que pour un instant, et il avait compté alors dire à Charlotte toute la vérité, se fiant au courage qui, dans des temps de lutte, ne manque pas plus aux femmes qu'aux hommes ; il ne regardait donc pas cette entrevue comme la dernière. Toutefois lorsqu'au moment de la quitter il lui avait dit tout bas en lui baisant la main : ce A moi bientôt pour toujours! » un affreux serrement de cœur l'avait saisi et il était parti brusquement de peur qu'elle n'aperçût son trouble. Mais Charlotte était à ce moment de la vie où l'on ne croit qu'au bonheur. Aussi, pas un nuage n'obscurcissait son front lorsque le marquis la revit le lendemain, et ce fut elle-même qui lui expliqua l'absence de Guillaume de la façon la plus simple. Elle n'était ni triste ni inquiète. Guil-
laume était absent pour une partie de plaisir, il devait revenir bientôt et, après ce retour, ils seraient bien près du jour qui les rendrait inséparables !
Pendant quelques jours rien ne vint troubler la sécurité de Charlotte, ni les jouissances que procuraient au marquis les changements amenés dans les habitudes de la soirée par le départ de Guillaume. Lorsque la nuit leur faisait quitter le jardin, Guillaume et Charlotte avaient eu l'habitude de s'établir au piano et souvent d'y passer une partie de la soirée ; ils chantaient ensemble , accompagnés par Louise, ce qui était une autre et plus douce nianière de se parler. Ces petits concerts de famille plaisaient beaucoup au docteur Perceval, et ils semblaient avoir aussi un fort discret appréciateur dans le grand jeune homme aperçu sous le catalpa le jour de la première visite du marquis, et qui lui avait été présenté depuis sous le nom d'Henri Devereux : sans s'approcher des chanteurs, sans même les regarder, il semblait souvent les écouter, non-seulement avec attention, mais avec une émotion singulière. Quant au marquis, ce piano derrière lequel se retranchaient la jeunesse et le bonheur des fiancés lui était tout simplement odieux» Aussi n'était-ce pas pour lui un changement indifférent que celui de trouver maintenant Charlotte assise près de la table où il venait lui-même se placer, d'oser la regarder^ tandis qu'elle travaillait près de
Im', de pouvoir parler devant elle^ pour oUe, ot quand ella li^vait la tôte de reuooutrer parfoîi uu Mûrira ; tout ^h c'était pro«quo du boubeur m oomparaiioii de c$ qu'il avait aouffert dapui3 un moii, Auwi, 9an$ pens^ au paaaé ui à Tavanir, oubliant àm Aubry a et d'oubliant lui^mêmei le pauvre marqusa laissait paa« 0er les jours, et plus d'une semaine était déjà ëeou' lée, qu'il se croyait encore au lendemain du départ de Guillaume et n'avait pas encore foit un pas pour s'informer du riésultat de l'expédition dans laquelle U s'était engagé.
Un soir (c'était le 12 septembre), le petit earele des babilants et desbabitués d'Ëlm Cottage était réuni comme de coutume autour de la table» lorsque Henri Devereux, qui lisait un journal, tressaillit^ et après un rapide regard jel4 autour de lui, plia la feuille qu'il tenait et la cacba vivement. Cbarlotte, la téte baiseée sur son ouvrage, n'avait rien vu, et ce mou» vement avait échappé à tous, bormis au marquis, Deverew s'aperçut que son regard l'avait suivi, mais loin de l'éviter, il lui fit un imperceptible signe que le marquis comprit. Il se leva aussitôt, puis se diri« géant sans affectation vers la fenêtre ;
^ Une belle nuiti diMi, Devereui; faisons quel» ques pas dans le jardin.
Il ouvrit la fenêtre et sortit. En un instant^ Henri Devereux fut près de lui : il passa son bras sous celui
LE MAKOUfS t)£ VILLIERS iO
éu iiiârqu» et l'emineiia daii§ une allée qui longeait la pelouse.
— MoMtmr dô VîlliiîfSj lui dît-H, je ne suis pas
dans vos secrets, mais votre cause m'est chère et voti» pootez me dire Ift yérité sans erainte ; je viens de lire daiui ce journal un article qui m'inquiète.. . pour elle^ 0joiita«t-il après dfoir hésité un instant et en jetant un regard ven le mlon^ Il iraut mieux qo^il ne lui tombe pas sous les yeux, ou du moins pas avant que tous m'ayess i«itiré que de§ Aubrys est réellement en Ecosse et noti point ailleurs. Dans ce eas^ cet article smiit oite fable et n^aurait pas d'importance.
Le marquis considéra un instant s'il était pmdent de répandre à cette question directe,
— Que dit cet article? demdnda«t-il enfin.
— Qu'une fingtaiiie de Français partis de Londres, vers le 2& août^ sont débarqué» le 2*8 ou le 29, sur les côtes de Normandie^ se rendant à Paris dans le but d'y sotilef er «fi nombre de mécontents suffisant pour attaquer le Premier consul au milieu de ses troupes. . , qu'ils ont été dénoncés et traqués, et qu'à Theure qu'il est, enfin, ils sont tous en prison, d'oà on ne doutait pas qolls ne fussent envoyés h réchafaùcf. Parmi leurs noms se truute celui de des Âubrys, désigné même spécialemeM comme ^ le frère de celui qui fut massacre en Vendée, tf
La marquis avait réflcclil e[ue t-ien ho rcmpôcliait
30 INNE SËYEIIIN
de se conGcr à la loyauté d^Henri Devereux, et il dit alors sans hésiter davantage :
— L'expédition a eu lieu, et des Aubrys en faisait partie.
Il y eut un long silence. Préoccupés de la même pensée, ils marchèrent jusqu^au bout de Tallée et commencèrent à revenir sur leurs pas, chacun se taisant, sans s'apercevoir que Tautre se taisait aussi.
Le marquis dit enfin :
-r- Ce qu'il y a de mieux à faire pour le moment, c'est d'empêcher que ce journal ne tombe sous se$ yeux. Peut-être cette nouvelle est-elle fausse ; en tous cas, demain je saurai à quoi m'en tenir.
Us se serrèrent la main et revinrent à pas lents vers la maison. En approchant, ils aperçurent près de la fenêtre du salon Louise et Charlotte, sorties elles aussi pour regarder la lune et les étoiles, qui resplendissaient dans un ciel sans nuages. L'air était doux et caressant comme il l'est rarement dans les clima(s du Nord. Les arbres immobiles projetaient sur la pelouse leur grande ombre au delà de laquelle la lune répandait une lumière, si vive qu'on aurait pu compter les petites marguerites dont était couvert le gazon. C'était une de ces nuits qui, plus que toutes les splendeurs du soleil, font pénétrer dans l'âme une promesse douce et assurée de bonheur ; et l'âme qui la comprend et s'y confie, croit et attend une chose
plus vraie que tout ce qui se nomme vrai ici-bas ; seulement elle se trompe parfois sur l'étendue de cette promesse et sur le jour de son accomplissement^ et elle applique aux choses passagères ce qui regarde les choses infinies. Mais, en somme, elle ne se trompe alors que parce qu'elle espère trop tôt, et parce qu'elle espère trop peu.
C'est ainsi qu'en ce moment se trompait, hélas !
la pauvre Charlotte. La tête levée, les cheveux flot-
tants, les yeux au ciel, elle se sentait émue et transportée. La beauté de la nuit, l'air embaumé, les étoiles, les fleurs, le monde entier, lui semblait reflé* ter la joie sereine dont elle avait le cœur rempli. Sa mère l'avait suivie pour jeter sur sa tête un léger châle blanc qui tombait en larges plis jusqu'à terre. Ainsi posée, drapée et éclairée, elle ressemblait tellement à une apparition angélique, que le même sentiment arrêta à quelques pas d'elle les deux hommes qui sortaient de l'ombre du jardin. Ce sentiment, c'était une admiration passionnée mêlée en ce moment d'une déchirante pitié. Les yeux du plus jeune se remplirent de larmes. L'autre était moins attendri, mais plus ému peut-être, plus agité et plus profondément troublé ; ils demeurèrent ainsi quelques instants immobiles, regardant Charlotte et n'osant lui parler. Pauvre enfant!... qu'ils la laissent en effet contempler, admirer, vivre et jouir de celte heure qui
Su AN«Ï SÊVÊMI»
lui festé, car uiie fois celle heure passée, rien iei*bai îi'eri ramènera fjouf elle une autre semblable^ et eH imiâtit demeurera grave à tout jmtâk âùm sm souvenir, cdttime celui oô sa jeune tie recértait de Taînour et du bonheur leur dernier sourire rt Ie«f dernier adieu f
Le marquis de Villiers^ après atoîr pris congé de sa cousine une heure plus tôt que de coutume, se dkU geaît a grands pas vers sa demeure^ lorsqu^eii àrrf-» vant devant la grille du parc qu'il allâîl tratersôr, il ô^aperçut qu'il n était que dit heures. L'idée lui tînt alors qu^'I aurait peut-être le temps d'aller s^former sur-le-champ de l'exactitude de ce qu'il tenaït d^entendre ; pour cela il fallah se rendre dans nm rue située â rexfrémité de Pâli Malt. Là se troutait la maison que nous connaissons déjà, et quî^ entière* ment habitée par des Prançaîs, était, sinon un lien avoué de réunion^ celui du mOffîs oft l'on pouvait apprendre Sans relard les nouvelles qui intéressaient laparli aiiqutil tous appartenaient. Le détour -était
LE MARQUIS I>£ YILLIERS 5S
long et h marquis hésitait un instant avant de changer de route, lorsqu'un homme venant du parc passa très-vite près de lui. Le marquis s'aperçut que celuici le regardait et semblait chercher à le reconnaître ; . il le regarda à son tour, mais l'ombre les enveloppait tous les deux, et le passant continua son chemin. II le suivit des yeux un instant, puis se décidant à exécuter son projet, il traversa la rue et prit la direction de Pall Hall, marchant très-vite, et la lune éclairant de ce côté-là son chemin comme s'il eût fait grand jour. Tout à coup il crut remarquer qu'il était suivi; il entendit du moins derrière lui, sur le trottoir, des pas qui semblaient se mesurer exactement sur les siens. Sans s'arrêter, il redoubla d'attention pour voir si ses soupçons étaient fondés : il ralentit sa marche, les pas se ralentirent ; il se mit presque au pas de course, les pas prirent la même allure ; alors il s'arrêta tout court et fit brusquement volte-face» Londres était à cette époque rempli d'agents de la police française chargés de surveiller les démarches des émigrés, et il ne lui convenait nullement d'arriver
ainsi escorté au lieu où il se rendait* Il retourna donc
sur ses pas, comme nous venons de le dire, reconnut sur-le-champ l'homme qui avait passé près de lui à l'entrée du parc, marcha droit à lui et se trouva alors face à face avec celui qui le suivait. Quoique peu disposé à rire en ce moment, il eut cependant
peine k s'^n èmpâchor en vecùnnsiifmnt le visage (effaré, essoufflé et joufflu qu'il rencontra ainsi :
5— Quoi I c'^t vous, I4 Molhe? s'écria-tril, Dieu soil loue ! c'est le ciol qui vous amène ; vous allez me dire tout ce que je veux savoir, et m'éviter la peiao d'aller plus loin.
La Mothe était, on s'en souvient peiitrétre, la nom de rindividu dans la chambre duquel Guillaume avait eu avec le marquis son dernier entretien . Le principal emploi de sa vie était de découvrir et de colporter parmi les émigrés (putes les nouvelles qui pouvaient les intéresser.
— Qui diable croyiez vous avoir à vos trousses? répondit-il d'abord, dàs qu'il eut i^prls baleine.
— Mais, quelqu'un à qui je ne voulais pas montrer le chemin de votre demeure, mon bon ami ; c'est dans votre intérêt que j'allais si vjte d'abord et que je revenais maintenant sur mes pas, fort à propos, du reste, car j*ai à vous parler.
^^Ët moi aussi, dit La Mothe. Je ne vous avais pas reconnu dans l'ombre tout à l'heure. .. il me tardait de vous voir, de vous dire tout ce que je sais. sur tout cela... de savoir si vous aviei appris quelque chose de plus... Ah 1 grand Dieu 1 quelle impitoyable mauvaise fortune (
'-^ r La Mothe, dit le marquis, je ne sais rien en détail et je veux tout savoir. Metlous-noua là.
LE MARQUIS DB yilLIERS 85
Ils s'assirent sur Tun dei bancs de pierre qui, de loin en loin, longeaient la grille du parc. Us regardèrent autour d'eux : le trottoir était désert de ce côté. le marqui» reprit ;
— Et maintenant les nouvelles lont^ellei aussi mauvaises qu'on me l'a fait craindre ? Dites^moi tout ce que vous avea appris,
~ Mauvaises? dit La Molbe, mais les pires qu'on puisse avoir» il me semble, puisqu'ils sont tous pris et, à l'heure qu'il est, peut-être jugés, oe qui vent
dire condamnés.
— Tous ! dit le marquis.
'^ Oui» tous, bormis deux»
-^Dcux?
— Oui, deux,
^ Saves-vQus lesquels ?
— Sans doute ; des Aubrys et Saulny } j'ai VU
Saulny ; il est revenu, je lui ai parlé,
Lo marquis entendit confusément les derniers mois ; une singulière sensation lui avait fait ballrc se cœur et monter le sang au vi^a^c,
La Molbe continua ;
•— C'est lo premier malheur qui a sauvé Saulny ;
il y serait comme les autres sans cela, et le pauvre Guillaume ausii, du reste, de sorte qu'après tout il vaut presque encore mieu¥ pour lui qu'il pn pit été ainsi.
S6 ANNE SÉYERIN
Lô marquis se remeltait.
*— ' Que voulez-vous dire ?
— «Je dis qtie, pour ce malheureux Guillaume, cela vaut peut-être encore mieux que Téchafaud... même en bonne compagnie.
— Je ne vous comprends pas. Ne venez-vous pas de me dire à F instant que Saulny et des Âubrys étaient sauvés, qu'il étaient revenus?...
— Revenus! Saulny^ oui; mais des Aubrys.,. Vous ne savez donc aucun détail ?
— Je vous ai déjà dit que non.
— Non !
— Eh! non, La Mothe; parle ciel, parlez clairement : vous lasseriez la patience d'un saint.
— Eh bien ! donc... Mais savez-vous au moins où et comment nos hommes comptaient mettre le pied en France ?
— Oui, sur la côte de Normandie, par là falaise.
— Juste. Par la falaise de Biville, haute de trois cents pieds... Cela fait horreur à penser! Et savezvous comment on y grimpe, à cette crête ?
— Je le sais, dit le marquis. Cela s'est déjà fait plus d'une fois : un câble avec de gros nœuds, je crois fc
— ^ Oui, c'est cela : un câble attaché au haut de ce rocher à pic... Il est inouï, n'est-ce pas, dépenser que tant de gens aient pu se hisser par là ! Et dire que
ce soit l'un des plus adroits, certes et des plus hardis qui...
— De grâce, pas d'interruption, La Moilie, dit le marquis avec impatience. . , Que s'est-il passé? Le fait, le fait, je vous en conjure !
— Voyons, Villiers, ne vous fâchez pas en ce moment : j'ai trop de chagrin, et laissez-moi vous raconter cette triste histoire tranquillement, puisque TOUS ne la savez pas, La voici d'un bout à l'autre, telle que je la tiens deSauIny» Eh bien donc, il parait qu'il faisait cette nuit-^là un temps effroyable, tellement effroyable qu'en approchant de la falaise, tou3 et le chef lui-même furent d'avis que tenter l'escalade était impossible, et qu'il fallait attendre au lendemain. Alors Guillaume s'écria que c'était perdre wn temps précieux, que si tous ne pouvaient se hasarder par le temps qu'il faisait, un seul le pourrait peut-être pour donner avis de leur arrivée à ceux qui les attendaient en haut et leur faire prendre patience ; que lui, comme le plus jeune, le moins lourd (et il pouvait bien ajouf ter le plus téméraire de tous), il demandait à risquer l'ascension. On se débattit longtemps, mais enfin ilînsista tellement qu'on se décida à le laisser faire. On lui donna les principaux mots d'ordre ; on lui attacha autour du corps une ceinture qui contenait les papiers les plus importants et les plus pressés, et on le laissa saisir des pieds et des mains le malheureux câble à
S8 àNNË SËVËtltN
Taide duquel, en moins d'un clin d'œil^ il fut hors de vue...
Ici le pauvre La Molhe sô couvrit le visage.
— Oh 1 c'est affreux, dîi*iL
— Après, après? dit le marquis vivement ému.
— Eh bien, ilparaît que, dans ce moment4à, un effroyable coup de vent s'engouffrant daiis ces rochers força la barque à s^éloîgner sous peine d'être brisëe. Le vent soufflait de la terre, heureusement pour eux, mais non pour le malheureux Guillaume, qui se trouva deux fois soulevé dételle façon que ceux d'en haut le virent couche presque horizontalement, se tenant ce« pendant encore vigoureusement, mais dans Timpossibité de gravir. Ils firent alors, de leur côté, des efforts désespérés pour attirer le cfible à eux avec celui qui y était cramponné ; mais ils luttaient contre la tempête, et la tempête était plus forte qu'eux. Ils le virent une troisième fois soulevé delà même horrible façon, et ce fut la dernière éé ils entendirent un cri, un seul, et tout fut fini.
*— 0 Dieu 1 6 mon Dieu ! s'écria le marquis sd tête dans ses mains.
Et le même homme, qui tout â rheura avait eu peine à maîtriser une impression pénible, lorsqu^il avait cru comprendre que Guillaume était revenu, pleurait, oui, pleurait maintenant de douleur, en apprenant qu'il ne reviendrait jamais '
. LE MAAQOIS t)K TILLIERS 5û
La Molhe sanglotait aussi de son côte. II acheva cependant bientôt le peu qui lui restait à dire.
Le lendemain, la tempête apaisée, les restes du malheureux Guillaume avaient été recueillis par ses compagnons et confiés à M. de Saulny, son ami, et, après lui, le plus jeune de la troupe, pour les rapporter en Angleterre ; il les avait, en effet, pieusement etiietelis dann le lieu le plU6 voisin de la côte, où s'était trouvé titi prétrô catholique pour lui rendre les dcraiers dâvoirâ» Lbè papiers dont Guillaume était porteur avait été détâchés de son corps sans vie, mais on lui avait laissé un petit crucifix qu'il portait au cou et que Éiâ main droite tenait étroitement serré, dernier âcté et suprême prièri au moment oû^ la forcé lui fflanquant^ il ôvâit abandonné le câble auquel était (Suspendue sa vie (
Après que ee récit Ait achevé^ lo marquis demeura longl6itip§ sans mouvement, i^ans parole, et dans un état de i^tupeur qui ressemblait tellement au déscs-^ poir, quô Là Mothe en fut effrayé et dit ensuite que sll avait pu se douter que le marquis de Yilliers aimait tant des Aubrys^ il se serait gardé de lui ap« rrendre si brusquement sa mort.
40 ANNE SËYERIil
Le marquis passa la nuît tout entière debout, en proie à la plus inexprimable agitation. Revenu de la première stupeur que lui avait causée le récit de La Mothe, il s'était souvenu avec épouvante de la mission dont il était chargé. Les moindres circonstances de sa dernière entrevue avec l'infortuné Guillaume lui revinrent à la mémoire ; tout autre sentiment était absorbé par une pitié profonde, pitié aiguisée (s'il m'est permis d'employer ce mot) par le remords des pensées et des désirs qu'il avait sans doute plutôt combattus quelaissés vivre dansson cœur, mais cependant par lesquels il lui semblait avoir appelé de ses vœux l'épouvantable catastrophe qu'il était chargé maintenant d'apprendre * à Charlotte.' Il maudissait le sort étrange qui, après l'avoir rendu le confident de Guillaume, le rendait ensuite auprèsd'ellelemessager du malheur, et cepen* dant n'avait-il pas accepté cette cruelle tâche, n'avait* il pac juré de l'accomplir et n'entendait-il pas encore distinctement dans les oreilles ces paroles de Guillaume, qui tant de fois y avaient retenti : a Vous pren-
drcz garde, car elle m'aime cl ce sera une terrible nouvelle ! »
Ce fut le souvenir de ces paroles qui le ramena à lui-même et lui fit comprendre la nécessité de songer au moyen de remplir son triste mandat, en ménageant le plus possible celle dont il eût acheté le bonheur au prix de sa vie.
Tout ce qu'il venait d'entendre serait, dans peu d'heures, su de tout le monde. Hier les journaux en parlaient déjà. Aujourd'hui, selon la coutume de Londres, ce seraient lescrieurs publics? Celle pensée le fit frémir, il chercha à se remettre, à réfléchir, à prendre un parti, et après quelques hésitations, il se décida enfin.
La nuit tout entière était passée. Le marquis vit paraître le soleil et attendit encore deux heures, Vers huit heures et demie, il descendit, ouvrit son bureau, y prit un paquet cacheté qu'il mit dans sa poche, et sortit.
Le jour s'était levé brillant et radieux, Charlotte élait à sa fenêtre et regardait plus souvent le ciel et les arbres du jardin, que le livre qu'elle tenait à la main. Louise écrivait non loin d'elle à une table placée devant une autre fenêtre d'où l'on apercevait la porte d'entrée. La chambre où elles se trouvaient était simple, spacieuse, riante, et portait au plus haut point le cachet qui donna aux lieux la physionomie de ceux qui les habitent; des livres en bon ordre rangés
li AfVNË SÉVËRtlV
surplusieurs petites! étagères suspenduesaux murs, un beau crucifix en ivoire se détachant sur le papier bleu clair delà chambre et placé entre les deux petits lits; sdus ce crucifix titi prie^Dieu êiur leqtlel deux pcr» sonnes pouvaient s^agenouillef edsefiuble^ des fleurs sur là cheminée et sur les tabler, mêlant leur parfum à celui qui arrivait du jardin; tout dans eettecbflm« bre reposait et réjouissait Tâme ei Id toe^ M e'était vcritablemetit Un lieu préparé pour l'étudd et la piété^ pour là jeunesse et le bonheur*
En Ce moment ôu frâppà et ou êotmà à h porte* La Jeûne fille Idtà là tête et tit entrer U marquis i il donUà un meâ^àge au domestique qui était venu lui ouvrir, puis il s'adossa à la porte les bra0 croisés et attendit*
Louise âVàit beaucoup d'Intelligence et de sang< froid accompagnés de l'oubli d*elle«même le plus complet; Cette disposition faisait qu'elle voyait juste et agissait vite toutes leS fols qu'elle devinait pour les autres un besoin ou un danger*
Elle n'eut pas plutôt en ce moment jeté les yeu% sur le marquis de Villiers^ qu'elle se sentit saisie d'effroi. Le voyant de sa place trèS'^distinciement^ sans en être vue^ elle remarqua son effrayante pâleur, l'altération de ses traits, l'eïpression morne de son visage, et ces circonstances, jointes à l'heure inaccou« tumée de sa visite, prirent à ses yeux une sdgniflca^
LE kÂ&QUlS bfi VtLLIËRâ 4S
lion siniMrô. Elle llit cependant réprimer Texclama* tion qui était déjà sur les lèvres»»!
DeuA pensées s'offrirent à lâ fois à son ëspHt i Charlotte dans la sérénité de ëon bonheur^ et sa mère toujours souffrante et atteinte d'un mal que le moindre saisissement redoublait. Il fallait les épar^^ gher rtine et l'Autre) si cela était possible.
Elle m leva»
En ce moment) un domestique parut» kiAht qu'il eût le temps de parler 2
— ^ Faites entret" M» de VillieiH dans la bibliothèque^ dit Louise rapidementi Moh père est sorti, mais je descends à l'instant; surtout qu'on n'entre point chez madame Perceval et qu'on ne là prévienne point de cette tisite»
•^ Qu'esta que cela Veut dire ? demanda alors Charlotte étonnée. Il 7 a donc quelque ^hose que tu sais et que tu ne mè dis pas ? .
•— Noui dit Louise^ je ne sais absolument rien^ je te l.j«r«. Et elle .'achemina w» la porle,
Arrivée là^ elle s^ari*êta^ et poussée par un instinct qui était celui do la tendresse^ elle revint près de sa Sflëur s
— Charlotte, lui dit-elle, ma chère Charlotte, je ne saii) mais le cœur me dit que nous allons apprendre un malheur*.» Prions Dieu de nous donner du courage pour tout ce qu'il voudra*
4t ANNE SËYERIN
Elle embrassa Charlotte et sortit de la chambre. Mais cas mois ne furent pas inutiles. Gomme on est quelquefois préservé de la mort par une branche d'arbre qui tout en blessant amortit une chute et fait arriver à terre meurtri, mais vivant, ces mots firent tomber Charlotte des hauteurs de sa sécurité dans un élat d'appréhension vive, dont Guillaume devint sur-le-champ Tobjet : la pensée se précipite toujours ainsi d^abord vers ce qu'elle a de plus cher, puis elle recule et passe par tous les degrés de la crainte et de Tespérance, redoutant tout, acceptant tout, hormis un seul malheur devant lequel tous les autres en ce moment ne sont rien.
La malheureuse Charlotte reculait ainsi devant la pensée de ce seul malheur, mais celte minute de préparation avait sufû peut-être pour empêcher le coup qui allait la frapper d'être mortel.
Louise resta hors de la chambre plus d'une demiheure... Au bout de ce temps, la porte s'ouvrit doucement, elle reparut les yeux rouges, le visage d'une pâleur mortelle. Charlotte était à genoux devant le crucifix. En l'entendant, elle se leva vivement, et les deux jeunes filles se trouvèrent en face Tune de Tautre.
Charlotte regarda sa sœur et jeta un effroyable crî.
Louise la prit dans ses bras, la ramena vers le prie- Dieu, y tomba prosternée avec elle et ce fut là que
L£ UÂRQUIS DE VlLLIERS- 45
, CliarloUe reçut de ses mains le paquet cacheté qu'elle lui apportait; ce fut là qu'elle écouta le récit qu'elle venait lui faire^ ce fut là enfin que les grandes eaux de la douleur passèrent sur sa jeune tête et la laissèrent pendant de longues heures étendue sans vie. • . Quand elle rouvrit les yeux, la nuit était presque venue « Au-dessus d'elle la blanche image du Christ se distinguait seule encore, et semblait jeter un regard de compassion divine sur l'enfant qui souffrait et pleurait à ses pieds ! .
c< Il n'y a pas dans le cœur de plus effrayante rencontre que celle de la jeunesse et du désespoir, » a dit un écrivain de nos jours*. Effrayante en eflet lorsqu'elle a lieu ; mais tant que la lumière de la foi n'est point éteinte dans iin jeune cœur, cette rencontre est impossible. La foi bénit et consacre cette difficile et douloureuse union de la jeunesse et du malheur, et parfois elle la rend indissoluble, car elle veut la durée, elle repousse l'oubli ; elle est la gardienne des longs souvenirs comme des espérances immortelles, mais toujours elle écarte le sombre désespoir, hôte des âmes énervées et lâches. Le désespoir, escorté souvent de la folie et du suicide, mais plus souvent encore de la distraction effrénée, du moi oubli, et de la profanation de toutes les joies comme de toutes les douleurs du passé i
« Alfred de vîgny.
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Ce désespoir n'approcha pas de Tâme de Charlotte, Du haut de cette croix, il tomba au contraire sur elle une de ces mystérieuses paroles qui pénètrent jus« qu'au fond de Tabîme et y portent une consolation et presque une joie étrange, inconnue à la terre, et pour laquelle la terre n'a pas de nom. Mais ce langage terrible et divin ne se fait entendre qu'à l'heure de l'extrême désolation et lorsqu'il n'arrive plus au cœur brisé le plus lointain écho d*une consolation hu*maine.
Nous avons peu de choses à dire sur Tannée presque toute entière qui suivit ce jour. Rien en apparence ne changea dans la vie des habitants d'Ëlm Cottage après la mort de Guillaume. Aux yeux des indifférents, ce paisible intérieur demeura absolument le môme, mais comme un paysage demeure le môme lorsque s'en est retiré le soleil. Le sourire rayonnant de Charlotte, qui avait été pour eux la vraie lumière du foyer, était éteint sans retour. Après une longue maladie, ses forces étaient peu à peu revenues, àitisi
que sa beauté un moment altérée. Mais c'était une beauté transformée comme sa vie . Elle avait demandé à porter le deuil de Guillaume comme si elle eût été sa femme, et c'est ainsi qu'elle reparut pour la première fois aux yeux du marquis. La Irouva-t-il moins charmante qu'auparavant? Gela est peu probable : le mal* heur de Charlotte devait plutôt augmenter la tendresse, le respect, la muette adoration dont elle était l'objet. Rien toutefois ne changea dans son attitude vis«à*vis d'elle. Rien non plus dans l'habitude de la voir tous les jours. Cette joie — la seule de sa vie — une seule parole peut-être eût suffi pour la lui faire perdre sans retour ; aussi cette parole fut-elle soigneusement réprimée.
Henri Devereux, de son côté, continuait à venir tous les soirs : son amitié pour le marquis s'était beaucoup accrue encore depuis leur commune anxiété, et ils étaient aussi liés que le permettait la différence de leur âge et de leur position.
Charlotte ne chantait plus, mais elle aimait encore et plus que jamais la musique. Lorsque Louise se mettait au piano, elle Técoutait de loin, assise dans l'ombre, afin qu'on ne vit pas couler ses larmes, Henri s'approchait alors parfois de Louise et demou* rait quelques instants près d'elle. Lorsque cette conversation se prolongeait quelque peu, un éclair de joie traversait les yeux bleus de Charlotte, Un jour qu'il
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en était ainsi» elle crut que le marquis Tavait remarqué, et elle Pinterrogea du regard. — Elle aurait voulu qu'il encourageât sa pensée, mais le marquis lisait mieux qu'elle dans le cœur de Devereux ; il secoua la tête et fixa un instant sur Charlotte ellemême un regard qu'elle ne comprit pas, mais ce regard l'affligea en ne répondant pas comme elle l'aurait voulu à sa silencieuse demande, et sa tête soulevée un instant retomba tristement sur sa main.
Depuis que le marquis de Yilliers était en Angleterre, il avait toujours mené une vie fort solitaire. On ne l'avait vu en aucun temps fréquenter le monde, pas même ce monde d'exilés volontaires qui reconstruisaient loin de la France le grand monde détruit, et en conservaient l'image avec un soin à la fois puéril et touchant, ne reculant devant aucun sacrifice, acceptant sans honte vulgaire la pauvreté et toutes ses conséquences (hormis l'aumône demandée ou reçue), mais conservant intacts les habitudes, les traditions, les manières, ainsi que le langage du passé. On ai"
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gnait parmi eut d'apprendre la langue du pays dans lequel le hasard de rémigralion avait conduit, de peur de perdre son accent français, ou même Paccent delà Société dans laquelle ôti avait vécu, et Ton revint ainsi aprèâ vingts-cinq ans d'exil^ parlant en effet uil langage qui commençait déjà à s*oublier en Franco et qu*oti n'y entend â peu près plus aujourd'hui : langage parfois incorrect, mais jamais vulgaire, rareûient éloquent mais toujours noble, et qui, ce nous semble, caressé eilcore agréablement Toreilfô lorsque par hasard on le retrouve che^ les rares survivants de Cette époque, domme ceâ vieux chants jacobiteS qu'ailnent encore à entendre^ aujourd'hui, les gens les plus indifférents, ou les plus étrangers au sentiment qui les inspira I
Personne ne' Remarqua les nouvelles habitudes du marquis, on ne le voyait guère moins que par le passé ; il continua h mener cette vie de délices et de tourments qui lui était devenue si chère, sans éveiller l'attention de personne. Ce n'était pas uniquement, du reste, le dangereuit plaisir de contempler Charlotte qui l'attirait à Elm Cottage t la société de sa cousine lui étûit devenue aussi infiniment douce, et le docteur ï^erdeVal lui-même contribuait à lui faire aimer l'intérieur dont il était le chef. Depuis longtemps l'orgueilleux cotisin de madame Perceval avait fait amende honorable de son éloignement pour l'é-
poux qu'elle avait accepté. Plus qu'un autre, il appréciait la valeur du mot gentleman^ tel que les ! Anglais l'emploient, car, on le sait, ce mot, qui suppose toujours en France la noblesse du sang, a une acception beaucoup plus large en Angleterre, et s'applique à tous ceux que la nature ou l'éducation ont doués de cette noblesse de l'âme et du caractère qu'on leur reconnaît le droit et la puissance de créer. En ce sens, le docteur Perceval était un gentleman dans toute la force du terme. Sincère et fervent catholique, il portait de plus dans ses sentiments religieux, le degré de vivacité qu'y ajoute toujours et partout la persécution telle qu'elle existait alors en Angleterre, sans adoucissement ni dans les lois ni dans les mœurs. Il s'était voué au soin des émigrés français, et surtout des pauvres prêtres échappés à la prison et au massacre, et il leur prodiguait des secours avec le respect dû à la foi confessée jusqu'au sang.
Mais tout catholique qu'il était, le docteur avait pour son pays natal un ardent et patriotique amour, et dans la générosité exercée à cette époque par tous ses compatriotes envers les émigrés, sans en excepter ceux qui étaient les ministres de la religion proscrite, il aimait à saluer l'aube d'une justice future sur laquelle il comptait et qu'il désirait avec ardeur pour l'honneur de sa patrie plus encore que pour celle de sa foi. Cette justice naissait en effet alors. Elle mit
peut-être à grandir plus de temps que ne Tîmaginait le bon docteur, mais enfin lorsqu'elle eut vingt ans accomplis, elle parvint à faire entendre sa voix au sein du peuple britannique, et la liberté plaidant ss cause, elle la gagna. L'antique croyance reprit un( place qui lui sera encore parfois disputée peut-être, mais qui ne lui sera plus jamais ravie.
Le docteur Perceval avait été un jour conduit par ses habitudes bienfaisantes dans le misérable réduit où la noble comtesse de Nébriant consumait en secret ses forces auprès de son enfant malade, travaillant la nuit et, du prix de son travail, cherchant à payer des remèdes qu^elle ne parvenait pas toujours à obtenir. Lutte fière et douloureuse, subie dans ce temps d'épreuves par un grand nombre de femmes nées au sommet des grandeurs et qui, en l'acceptant sans fléchir, se montrèrent presque toutes dignes des biens qu'elles^avaient perdus.
Nous savons comment madame de Nébriant avait trouvé un protecteur et Charlotte un père, et ce qu'était devenue sous la bienveillante influence du docteur Tensemble de cette existence au milieu de laquelle la pauvre enfant venait si jeune encore d'être visitée par ia plus grande joie et par la plus grande douleur de ce monde.
ANNE &ÉYËAI1I
Un jour le marquis en revenant chez lui après une courte absence reçut des mains de Thibaut un paquet de lettres et de cartes. Il regarda d'abord les cartes ; Tune d'elles était de Henri Devereux, et il lut au bas ces mots écrits au crayon : a Attendez-moi chez vous^ fai à voui parler. »
— M. Devereux a dit qu'il reviendrait dans une heure, dit Thibaut.
— C'est bien, j'y serai pour lui, dit le marquisi pour lui seul, ajouta-t-il, car il comprit bien que son jeune ami avait quelque chose d'important à lui dire^ et il n'était pas exempt d'une certaine inquiétude sur ce que ce pouvait être.
Il jeta donc un œil distrait sur toutes ces lettres, n'ouvrant qu'un seul billet, sur l'adrosse duquel il reconnut l'écriture de sa cousine ; il vit qu'elle Tin** vitait à diner pour ce même jour, ce qui lui fit plaisir ; mais il ne put ouvrir ses autres lettres, car près» que à l'instant, on frappa vivement à la porte et sans que Thibaut eût le temps de l'annoncer, Henri Devereux parut.
••— Ah 1 vou» voici revenu I s'ëGria4-il en entrant. Dieu soit louél votre absence m'avait inquiété, et j'ai eu peur, oui peur, mon cher VilHerg, de partir sans vous avoir revu.
*^ Partir I s*écria le marquis, partir I quand? pour où? pourquoi?
— Tenez, lisez, dit Henri.
Il donna une lettre au marquis, qui la lut d'un bout à Taulre, Cette lettre contenait l'offre d'un poste dans l'administration civile des Indes, poste qui ouvrait à Devereux une belle carrière, mais qui l'expatriait pour quinze ou vingt ans.
— Eh bien? dit le marquis.
— Eh bien ! j'ai accepté, je pars demain.
— Accepté ! dit le marquis avec surprise. Comment ! vous voilà parti, et parti pour quinze, pour vingt, pour vingt-cinq ans peut-être! c'est-à-dire, môme à votre âge, pour ce qu'on peut appeler la vie ! Henri, est-ce sérieux? ou badinez-vous?
— Non, dit Henri, je ne badine nullement, j'y suis décidé ; je n'ai plus rien à faire, ni en Angleterre, ni en Europe. J'ajoute que dans ce moment où je vous parle , il me semble ne plus rien avoir h faire sur la terre. Mais je comprends que ceci est une exagération et pourrait devenir pire que cela si je m'y laissais aller. Un homme a toujours quelque chose à faire de sa vie. Seulement, plus je partirai
ik ANIÏE SEYEKIN
vile et plus j'irai loin, plus je redeviendrai promptement capable de ce quelque chose.
— Partir demain I partir pour vingt ans 1 répéta encore le marquis.
— Eh qu'importe? répliqua Henri, je suis libre, très-libre, puisque j'ai pour unique parent en Angleterre un vieil oncle qui se soucie d'autant moins de moi que je suis son héritier... Voyez, Villiers, c'est précisément pour des gens comme moi que sont faites les belles carrières des Indes. 11 faut, dit-on, pour cela, être actif, énergique, persévérant ; je crois avoir toutes ces qualités autant qu'un autre. Mais j'ai de plus, une condition essentielle et qui manque à presque tous nos compatriotes.
— Laquelle ?
— C'est de n'avoir point de homej mon cher ami ! rien qui vous retienne, rien qui vous rappelle. Le home I vous comprenez ce mot, n'est-ce pas, Villiers, et vous savez tout ce qu'il renferme pour nous ? de combien de grandes et de petites choses se forme le lien par lequel nous y sommes attachés? Le home! c'est la patrie, c'est le foyer, c'est la femme qui vous y attend ou qu'on espère y conduire, c'est le jardin, c'est la prairie, c'est la bruyère, à travers laquelle on a galopé tant de fois, dans la fraîcheur du matin^ ou bien le soir, à l'heure où un bon feu et de bons amis vous attendent au retour. Le home d'un Anglais,
LE MARQUIS DE ?tJï.IERS 55
c'est tout cela et beaucoup plus que cela, mon bon ami... Vous voyez donc combien un homme comme moi doit se trouver heureux de n'en point avoir ! C'est grâce à cette bonne fortune que vous apprendrez peut-être un jour que je suis mort, qui sait? juge ou même avocat général à Madras ou à Calcutta.
— Voyons, Devereux, dit le marquis, qu'est-ce que tout cela signifle ? Dites-moi la vérité tout entière ; TOUS n'êtes pas venu ici apparemment pour me la cacher. Qu'y a-t-il de nouveau? et pourquoi ce changement subit ?
Henri resta un instant pensif, ouvrant et fermant «n livre qu'il venait de prendre sur la table. Tout à coup il jeta le livre et regardant le marquis :
— Eh bien, mon cher ami, dit-il enfin, je vais vous le dire, car au fait je suis venu ici pour cela : écoutez-moi. J'ai eu, oui, sachez-le donc, j'ai eu l'insigne folie d'offrir ma main à une femme qui ne veut pas de moi.
Le marquis fit un mouvement.
— Vous?
— Oui , moi , cela vous étonne j n'est-ce pas ? Qu'un homme qui n'est pas un enfant, qui prétend n'être pas un imbécile, puisse aller demander en mariage une femme à laquelle il n'a pas la plus lointaine espérance de plaire, une femme qui en a aime un autre, qui l'aime encore, qui l'aimera
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toujours, mort ou vivaot, c'est du vertige, n'esl^ca pas? Le marquis m répondit pas, \
Henri continua sans remarquer son silenoa — Je me dis tout cela ; je le vois clair comme la jour, je Tai même toujours vu, mais qiie voul^**yous? il y a des moments où le sens vous éçbuppe. Elle semblait moins triste, nous étion? dans la jardin, seuls par hasard, elle me parlait avec douceur et, malgré moi , sans isavoir ce qua je disais, ce qui remplissait mon cœur s'est trouvé sur mes lèvr^. Voyez-rvous, on finit à la longue par sa lasser de feindre, de dissimuler, de se contraindra. Vous n'avez pas Fidée de ce que c'est. Aussi tene;, Yilliers, voulez- vous que je vous le dise et la comprendrezyous? ce serait à refaire que je le referais, Tout est fini, je le sais, je pars et je ne la reyerrai jamais, Ëli bien, je ne puis vous dire quel soulagçmemt œla a été pour moi, quel bonheur je ressens enoore maintenant, en songeant qu'elle sait tout, qqa je ne cache plus rien, et que j'ai pu, ne fût-ce qu'uue fois, une seule dans ma vie, lui dire que JQ l'aima, que je l'ai aimée du premier jour, que ja Taimarai tott« jours !
Pendant qu'Henri s'exaltait en parlant ainsi, le marquis demeurait impassible; il avait la tête appuyée sur sa main, et racontait sans la regardary
LE MARQUIS DE YILIIERS t»
— Et leur ayeî-You§ anoonçc votre détermination? dit*U enfin.
-^Oui) hier au soir. J'avais reçu cette lettre depuis plusieurs jours et j'ai été à £lm Collage après avoir envoyé ma réponse ; ils ont tous eu Tair chagriné, Charlotte» qui se sentait la cause de cette résolution^ était plus triste, plus abattue que nous neTavona vue depuis longtemps. Miss Perceval elle-même avait l'air plus grave, et il m'a semblé qu'en me disant adieu elle avait les yeux humides. C'est une si chère créature aussi que cette Louise I
Le marquis regarda en ce moment Henri. Il vit qu'il n'y avait pas dans son esprit le moindre soupçon d'un secret qu'il croyait avoir deviné, et il se tut, car il aurait cru en parlant manquer de respect à Louise et presque la trahir. Remis du premier trouble causé par la révélation qu'il venait d'entendre, il cher»; Qba d'abord àébranler la résolution de son jeune ami, ce fut en vain« Henri s'était examiné, interrogé et con* damné comme un juge ou plutôt comme un médecin qui voit d'un coup d'oeil le degré du mal et l'opéra» tiou nécessaire*
~ D ne s'agît, dit-il, que de souffrir et de savoir s'eié€uter sans merci. ^-^ Souffrir borriblenient, eontinua*t^il après un silence, et puis guérir, c'est là ce que je veux, et pour cela il faut une séparation qui ne soit pas m voyage, qui ne soit pas une absence,
58 ANNE SËYERIN
mais qui soit l'abimc infranchissable, c'est-à-dire la distance et la durée. Il n'y a pas d'amour qui tienne à ce remède, soyez-en sûr ; je sais bien que d'abord la distance au point de ne plus entendre prononcer son nom, la durée au point de se dire qu'on ne la reverra jamais, ce sera le fer et le feu sur la blessure; mais le fer et le feu guérissent enfin, et la cicatrice finit par se faire. C'est là-dessus que je compte.
— A cela je n'ai rien à répondre, dit le marquis, et si vous cherchez le repos par la voie de l'oubli, le chemin que vous prenez est, je le crois bien, celui où vous êtes le plus sûr do le retrouver.
— Il ne s'agit pas seulement du repos, dit Henri, il ne s'agit pas de guérir pour ne plus souffrir, mais de guérir pour pouvoir agir. L'action, c'est le devoir, c'est la vie ; à tout prix il faut en demeurer ou en redevenir capable. Dussé-je mourir à la peine, je n'aurais fait qu'une chose raisonnable en m'arrachant de force àrinaction mélancolique dans laquelle je vais tomber si je reste ici, et à laquelle je me regarderais comme un lâche de céder.
Pendant tout cet entretien, Henri avait eu à son insu vis-à-vis de son interlocuteur l'attitude de ce jeune duc de Rothsay, que Walter Scott nous dépeint une badine à la main, près de son favori blessé. Chaque mouvement de la badine semble à celui-ci dirigé contre sa blessure vive et saignante ! et cette maiQ
imprudente et légère lui inflige sans le savoir une espèce de torture. Le marquis se sentait de même atteint à chaque mot, et souffrait un inexprimable malaise. — Pour vous, dit-il enfln, qui voulez guérir, qui roulez Tivre, pour vous qui êtes jeune et qui avez one patrie, le remède violent que vous allez employer est sans doute le meilleur, et décidément, je vous comprends et je vous approuve. Mais supposez un homme qui n'ait point celte volonté de guérir et de vivre, qui n'ait plus la jeunesse qui donne le besoin d'action, ni la patrie qui lui donne un but, il aurait bien, je pense, le droit de dire comme dans cette romance nouvelle que Louise nous chantait l'autre jour:
Ah ! gardez-vous de me guérir :
J'aime mon mal; j'en veux mourir!
et ne serait point un lâche pour cela.
Il se leva en disant ces mois, mais bien qu'il eût cherché à les accompagner d'un sourire, il y avait sur ses trails une telle expression de souffrance et ces paroles mêmes étaient si singulières, qu'Henri eu fut un instant surpris. Mais il pensa que, sans le vouloir, il avait réveillé chez le marquis la douleur chaque jour croissante de l'exil. Celte pensée l'empêcha de donner un autre sens aux paroles qu'il venait d'entendre, et ce ne fut que beaucoup plus tard au'il
^P ANNB SËYEAIH
les, comprit^ mais alors le temps et la distance les avaient depuis longtemps séparés.
L'heure était assez avancée lorsque Henri quitta le marquis, et celui-ci n*eut que le temps de faire à la hâte sa toilette et de se jeter dans un de ces lourds « hackney-^coacheB » qui, à cette époque, servaient plutôt à préserver les piétons de la poussière ou de la boue du chemin qu'à le leur faire parcourir plus vite. Chemin faisant, le marquis se plongea dans les ré* flexions que devait faire naître l'entretien qu'il venait d'avoir. Il lui semblait assurément singulier de se trouver ainsi pour la seconde fois le confident des sentiments dont Charlotte était l'objet, et quoique le départ d'Henri n'eût aucune ressemblance avec celui de Guillaume, il y avait néanmoins en ce qui le con« cernait une singulière coïncidence. Au fond de son cœur, ce qui résultait de la conversation qu'il venait d'avoir, c'était un grand soulagement : plus d*un an s^était écoulé maintenant deipuis la mort de Guillaume, et, bien que le marquis fût persuadé que Charlotte
n'aurait jamais pour aucun autre un sentiment égal à celui qu'elle avait ressenti pour son jeune fiancé, il s'était demandé parfois si le jour où elle s'apercevrait du dévouement silencieux d'Henri, cette découverte, jointe à toutes les qualités qu'elle lui reconnaissait, ne suffirait pas pour la décider à lui accorder sa main. Or, c'était là pour le marquis une question redouta* ble; il se sentait doncle cœur allégé en pensant au refus qui motivait le départ d'Henri, et Charlotte, lorsqu'il la revit, lui en sembla encore plus belle et plus charmante.
A son arrivée, Louise n'était pas dans lachambre. Le seul convive, hormis le marquis, était ce jour-là un jeune prêtre français qui^ soigné jadis et sauvé comme tant d'autres par le docteur, demeurait son obligé ef son omî et était de temps à autre son commensal. Il le nommait l'abbé Gabriel deMérian, mais on le nom^ mait habituellement l'abbé Gabriel.
On se mit à table^ la place de Louise restant vide en face du marquis : la pauvre fille, se dit-il, n'aura pad eu envie de nous montrer ses yeux rouges, mais bientôt la porte s'ouvrit, et Louise^ après s'être excusée d'être en retard, vint tranquillement prendre sa place à table. Le marquis évita d'abord discrètement de la regarder, cène fut que lorsqu'il fut sûr de n'être pas remarqué, qu'il leva les yeux sur elle, et vit alors un visage un peu plus pâle que de coutume, mais
es ANNE SËYERIN
parfaitement calme et ne portant aucune trace do douleur immodérée ou d'agitation récente. Sauf quelques accès de silence plus longs que d'habitude, sauf le vif mouvement avec lequel en rentrant dans le salon elle avait fermé le piano et soufflé les lumières qu'elle y trouva préparées comme à rordinairc, rien^ absolument rien ) n'indiquait chez Louise les émotiotii supposées par le marquis et qui lui avaient inspiré pour elle tant d'intérêt et de sympathie.
— Je me serai trompé, apparemment, se dit-il, j'en suis bien aise.
Si quelques heures plus tard, il e&t entendu Louise dire tout haut la prière pour les voyag^urs^ il eût peut-être remarqué que sa voix tremblait et que l'accent de cette prière avait quelque chose d'inusité. Mais elle ne fut entendue que de l'amie qui priait près d'elle et de Celui auquel elle s'adressait et qui, l'œil ouvert sur toutes les deux, les vit pleurer cette nuit-» là, chacune de leur côté, sans se parler l'une à l'autre de ce qui faisait couler leurs larmes.
En attendant, le marquis se sentait d'assez bonne humeur et faisait de son mieux pour animer la conversation, qui languissait un peu entre le docteur et l'abbé. Celui-ci semblait complètement absorbé par la lecture d'un journal qui se trouvait sur la table.
— Monsieur l'abbé est bien attentif, dit enfin le marquis, qui remarqua cette attitude ; il n'a pas l'air
disposé à discuter avec nous aujourd'hui et à nous prouver, comme l'autre jour, que tout en ce monde est absolument pour 1q mieux et que je dois des grâces infinies à ceux qui ne m'ont pas guillotiné, par défaut de consentement de ma part. Quanta lui, il a été bel et bien massacré, mais comme il n'est pas mort, il ne trouve pas que cela vaille la peine d*en parler...
Le jour du massacre des Carmes, Tabbé Gabriel était en effet tombé blessé et évanoui sous un mon* ceau de morts. Sauvé ensuite par un miracle et amené à Londres, il aurait pu rentrer plus tard dans le monde, car il était libre encore, mais il était demeuré fidèle à sa haute vocation, et le sacerdoce lui avait été conféré dès que, remis de ses blessures, il s'était senti capable d'en exercer les fonctions.
Il leva la tète et sourit : ce sourire et l'expression angélique du regard rendaient remarquable un visage dont tous les traits, du reste, étaient ordinaires.
— Vous avez raison, monsieur le marquis, je le reconnais, je n'en veux à personne, c'est un défaut que j'ai, j'en conviens, et je veux tâcher de me corriger. . . Mais que voulez-vous ! il y a toujours quelques paroles qui frappent plus que d'autres un homme qui lit l'Évangile ; pour moi, voici celles qui me reviennent le plus souvent à l'esprit : Pardonnez-leur^ mon Dieu! ih ne savent ce quHU font. Lorsque je songe
H àNNE SËVERIN
au Jouir où Cette parole fut dite et à celui qui la pro« fera, alors tout reêsentitxient contre ceux qui ont attenté à ma chétive existence s*évanôuit, et je ne leur en veux plus même assez pour avoir & leur par« donner.
Le marquis se tut un instant, peut-être involontai* rement attendri, mais il reprit bien têt.
-*- Avec cette belle manière de raisonner, mon très-cher abbé, il n'y aurait plus de bien ni de mal, on ne pourrait plus détester personne, on ne pourrait plus même penser qu'un coquin est un coquin, un misérable un misérable, et qu'un Bonaparte e^tun..^
— Doucement, doucement! dit le docteur; M. Tabb^ ne vous laissera pas dire beaucoup de mal, même de Bonaparte.
La figure du marquis se rembrunit.
— Ne pas dire de mal de Bonaparte, s'écrîà-t-îl ! j'espère que vous badiflez, mon cher docteur, èl que M. l'abbé n'étend pas jusque-là les conséquences de sa thèse miséricordieuse. Il sait ce qu'il fait, celui-là, je pense, conlinua-t-il entre ses dents ; il serait dilïlcile d'imaginer qu'il pèche par ignorance.
L'abbé Gabriel aurait voulu battre en retraite sur- .e-champ ; il lui dit cependant avec une douce gra* vile :
— Je bénis la main quelle qu'elle soit qui a rouvert à mon Dieu ses temples profanés et déserts.
— ^ Et la main qui ensanglante aujourd'hui l'Europe, la bénissez-vous aussi ?• . . répondit le marquis avec amertume.
L'abbé baissa les yeux et repoussa le journal qui était encore sous sa main.
— Non, dit-il, non. Dieu m'en est témoin, et lorsque, malgré moi, comme tout à l'heure, je me sens ému et entraîné par le récit d'une bataille, je me le reproche et il me semble avoir manqué à un des devoirs imposés par l'onction sainte.
— Il y a donc encore eu une bataille? interrompit le marquis. '
— Oui, une grande et formidable bataille.
— Ah! et où cela?...
— Mais, pas loin d'Austerlitz, à ce qu'il paraît.
— Austerlitz! dans quel coin cela se trouve-t-il?... Est-ce une ville? un village ?
— G'estun château en Moravie, je crois, dit l'abbé. . . L'emp... Bonaparte s'y trouvait la veille ouïe lendemain de la bataille.
— Quia jamais entendu parler de ce lieu-là? dit le marquis avec une humeur croissante.
— Je crois, répondit doucement l'abbé, qu'on n'en oubliera plus le nom après ce qui vient de s'y passer.
— Et c'est sans doute encore une défaite? dit le marquis d'un air sombre.
L'abbé Gabriel eut d'abord Tair surpris :
— Une défaite l s'écria-t-il ; puis il se reprit et dit: Âh! oui, une défaite si vous voulez... c'est-à-dire une nouvelle victoire des Français.
Le marquis s'approcha de la table, s'empara du journal et le lut en silence ; puis il le jeta au docteur et demeura plongé dans un abattement qui dura toute la soirée.
C'était un triste sentiment que le sien, et aujourd'hui que le temps a marché, il nous semble presque . révoltant parce qu'il est devenu impossible ; mais, aux yeux du marquis de Villiers, la gloire de la France à cette époque était radicalement entachée comme le serait l'héroïsme d'une femme adultère. La France infidèle à son roi n'était plus pour lui en position d'être grande ou glorieuse ; et chaque pas de sa marche triomphante était regretté sans scrupule, comnoe retardant son retour vers le chemin hors duquel toute victoire lui semblait illégitime et toute gloire suspecte*
Le marquis rentra d'une humeur massacrante, et,, dès qu'il aperçut Thibaut tenant à la main les mê^
! LE MARQUIS DE VlLLIEHS 6?
mes lettres qu'il lui avait déjà remises le matin, il lui demanda avec impatience pourquoi il l'importa* I nait ainsi, et lui ordonna de le laisser en paix. Thibaut ne souffla mot; il déposa tranquillement les lettres sur la table de la chambre à coucher, où son son maître était monté sur-le-champ, et l'aida en silence à se déshabiller. Mais, au moment de quitter la chambre, il dit :
— Je portais en bas à monsieur le marquis les lettres qu'il avait oubliées ce matin, parce que dans le nombre il y en a une de France, et je pensais que peu têtre monsieur le marquis Fouvrîrait avant de monter 4
Le marquis se repentit sur-le-champ de son injustice.
— Êtes-vous fatigué, Thibaut? dit-il d'un tout autre son de voix.
-*^ Non, monsieur le marquis.
— Eh bien ! ôUez-vous coucher* Bonsoir^ Thibaut*
■^ Monisieur le marquis est bien bon. Bonsoir, tnolisieur le marquis.
Cette réparation tacite faite à son excellent serviteur et la porte fermée, le marquis saisit vivement le paquet de lettres demeuré sur la table.
Une lettre de France ! il y avait trois ans qu'il n'en avait reçu. II la chercha avec empressement, et dès qu'il l'aperçut, en brisa le cachet atec tant de ti-
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vacité qu'il ne remarqua pas que ce cachet était noir. Il lut :
c< Monsieur le marquis^ a C'est avec une profoude douleur que j'ai à vous transmettre la nouvelle de la mort de M. le vicomte de Thénin... »
La lettre lui tomba des mains. Ce nom et ce titre étaient ceux de son frère, mais depuis quinze ans il ne les avait ni vus ni entendus... Sur sa demande expresse, jamais dans les lettresqui detempsen temps lui parvenaient, ce frère jadis si cher n'était nommé. Le marquis cherchait à l'oublier et croyait presque y être parvenu, mais il se faisait illusion et faisait en même temps injure à son propre cœur.
Il relut les mots qu'il venait de lire et s'arrêta une seconde fois... Toute sa tendresse refoulée depuis tant d'années sembla tout d'un coup refluer vers son cœur et le suffoquer. Après avoir si longtemps oublié le passé et méconnu son frère dans le soldat de la France révoltée, il ne se souvenait plus que de leur enfance, de leur jeunesse, de leur intimité si rare alors entre deux frères, et qui avait été telle qu'elle avait contribué à lui rei\dre tout autre ami importun...
Il se renversa dans son fauteuil , et sans chercher à s'en défendre, sans rappeler aucun des souvenirs qui tant de fois lui avaient semblé justifier sa
sévérité envers son frère, il s'abandonna sans contrainte à la douleur qui réveillait dans son cœur la tendresse du passé et il s'y abandonna avec une sorte de douceur. Le nom de « Roger, » qu'il n'avait pasprononcé depuis qu'ils s'étaient séparés, il le répétait maintenant avec l'accent des anciens jours... e{ sous rinfluence de cette vive et douloureuse émotion, peut-être entendit-il au fond de son âme le murmure d'une de ces voix divines auxquelles toutes les passions imposentsilence(non-seulementlespassionsviles,mais celles auxquelles les nobles cœurs eux-mêmes donnent accès), lui reprochant doucement d'avoir permis aux opinions violentes et passagères de ce monde de l'emporter en lui sur l'affection sainte, et d'en briser le lien volontairement et avant l'heure.
Il se passa quelque temps avant qu'il pût achever la lecture de sa lettre ; il la reprit et la lut tout entière :
a Monsieur le marquis, c< C'est avec une profonde douleur que j'ai à vous « transmettre la nouvelle de la mort de M. le vicomte a de Thénin. Il a péri glorieusement dans la grande « bataille qui vient de se livrer. J'ose espérer que « cette circonstance ne sera pas à vos yeux un grief « de plus contre sa mémoire, et je me refuse à croire a que vous me reprochiez aujourd'hui d'enfreindre
If k!f^E sErEBin
« la diSaae qne tous m'aresi faite de Tons nommer
« celui qui n'est phu.
« Voos n'ignoFa pas, moosiear le marquis, que, « bieD qae devena il y a dotue ans héritier de tos « Inens (qae la loi eât sans cela confisqués comme a appartenaDt 1 un émigré}, jamais H. de Thénïa n'a « Touln tOQcLf la moindre partie des reTenus de ces a mêmes biens , et , depuis son entrée dans l'armée, « il a même refosé d'accepter la part qui lui revenait « de votre fortune. H a réca et il est mort en soldat : a Ma solde me suf6t, » me disait-il; « mon frère « retrouvera intact le patrimoine de nos pères , et a n'aura pas le déplaisir de penser que la révolution « en a Umthé une obole ; en cela du moins, il ne lui « aura pas été inutile d'avoir eu un frère républicain, a Ces mots, il me les disait en riant, mais sa déter- « mination était sérieuse, et il n'en a jamais changé. « Lorsque la loi permit, il y a trois ans, aux émia grés de rentrer en France et de reprendre posses- (i >ioii <k' l'c.ux de. leurs biens qui n'auraient pas olc t( \r: ... .■■■ ii.n- ..j-ii\ 1- |.iiiii' vuii^dire quc dès lors j[ lui. ■' . fuisais par ordre
r d* ^^^^^^■MT' âoiffier, puisque
"■isieurtû "ieux de- '« Je TOUS «I France,
a ne fût-ce que pour faire acte de présence et pour ce me donner les autorisations nécessaires afin -que je « puisse continuer, si tel est votre désir, à adminisc< trer vos biens comme je Tai fait jusqu'à ce jour, « d'après le vœu de M. de Thém'n, et par amitié pour ce lui, mais dans votre intérêt plus que dans le sien^ a Agréez, monsieur le marquis, l'assurance de ce mon profond respect, ainsi que celle de mon sin** a cère et inaltérable dévouement.
c( Pierre Séverin. »
Le marquis fut pendant quelques jours dans un tel accablement, qu'il ne put sortir de chez lui. Il écrivit à madame Perceval, lui annonça la perte qu'il venait de faire et lui parla de son frère comme si aucun dissentiment n'eût existé entre eux.
Lorsqu'il retourna à Elm Cottage , il apporta les lettres qu'il avait reçues, les donna à lire à madame Perceval ; il parla de leur contenu devant Louise et Charlotte. Le nom de son frère, qu'il évitait naguère de prononcer, était maintenant sans cesse sûr ses lèvres, et autant que cela était en son pouvoir, il alla même jusqu'à parler en termes modérés de la funeste résolution qui les avait séparés sans retour.
^^ Et qui est ce Pierre Séverin qui aimait tant votre frère? dit madame Perceval.
•^ Pierre Séverin ? répcmdit sans hésiter le rnap-
73 AHNE SÉVERIR
quis, c'est le plus intelligent, le plus honnête, le plus noble de tous les hommes.
Grande surprise de la part des trois femmes présentes, car elles n'étaient point accoutumées à entendre le marquis prodiguer les louanges à qui que ce fût, et ici il s'agissait d'un homme qui évidemment avait d'autres opinions que les siennes; cette circonstance rendait l'éloge beaucoup plus singulier. Aussi madame Perceval ne put-elle s'empêcher de
s'écrier :
— Mais n'était-il pas du bord de ce pauvre Roger?
Le marquis se tut un instant, comme si on lui rappelait ce qu'il aurait voulu oublier lui-même, mais enfin il dit :
. — Oui , cela est malheureusement vrai , Pierre Séverin a toujours été un rêveur, chose étrange pour un homme d'ailleurs dans l'occasion si énergique et si actif. Il était l'ami intime de Roger, et, quoique le plus jeune de beaucoup, il exerçait sur lui une grande influence. Il se peut que ses'dangereuses illusions au début de la révolution aient contribué à la fatale résolution de Roger. Mais enfin , vous le savez; je n'étends pas à tous les mêmes obligations ; ce qui me semblait être pour le vicomte de Thénin un acte déshon... (il se reprit) un acte condamnable, j'étais dès lors disposé à l'excuser chez Séverin. Un homme, même , comme lui , d'une ancienne famille de robe,
n'est pas attaché au trône par les mille liens que ne peuvent briser ceux qui ont dans les veines le sang de ses défenseurs jurés. D'ailleurs, dès que l'utopie commença à prendre corps sous la forme que nous savons, il quitta Paris, abandonna le barreau, où il avait déjà brillamment débuté, et se retira aux environs de Yilliers, dans la petite villç de M..., où il se fît le hardi défenseur de tous ceux que poursuivaient l'iniquité et la barbarie des lois alors en vigueur. A ce métier-là, il devint promptement suspect, fut mis^ en prison et eût été indubitablement expédié comme tant d'autres , si Roger n'eût réussi à le sauver , et pour le préserver des dangers que sa générosité et son courage lui auraient sans cesse fait courir, il l'envoya à Yilliers, dont la loi Tavait fait propriétaire, prétendant que Séverin était l'administrateur de ses biens. Séverin prit le prétexte au sérieux , et il les a si bel et bien administrés depuis, que si jamais je rentre dans mes foyers je m'y retrouverai plus riche que je ne l'ai jamais été... Bref, c'est la perle des honnêtes garçons, avec cela intelligent, studieux, savant même , je crois , et plus que brave , courageux de toutes les manières dont on peut Têtre.
Ce panégyrique devait naturellement faire bien accueillir celui qui en était l'objet. Aussi Pierre Séverin le fut-il lorsque peu après il arriva en Angleterre : le marquis s'était refusé avec roideur à profiter
U A55S SCTERII
d» loisqiii fenuMûeai aux cmigrés de rentrer en France, et Séierin, hs d'innûles instances, se décida enfin à tenter loi-même nn Toyage dont le reloar n'é* tait pas sans pml. 11 parrint tontefob i l'eflectiier, et après deox mois de séjour en Angletane, il repartit pour la France, emportant de ses Tisifes à Elm Cottage nn long souTenir et nne secrète espérance dont il attendit dn temps et de sa constance la réalisation.
ÏI
Près de quatre années s'étaient écoulées depuis te qui précède, et raiîaiblissement graduel de la santé de sa mère marquait seul pour Charlotte le cours du temps, lorsqu'un malheur imprévu et soudain vint frapper ce triste et paisible intérieur. Le docteur Per-* ceval consacrait son temps et ses soins , cette année-* là, aux soldats que l'armée anglaise renvoyait malades ou mourants des champs pestiférés de Walcheren. Dans l'exercice de ce pieux devoir, il fut atteint luimême de la contagion, et il expira en quelques heures»
Cet événement était survenu depuis environ six
semaines, lorsqu'en arrivant un jour comme de coutume à Elm Cottage, le marquis fut prévenu que sa cousine désirait lui parler et lui demandait de monter dans sa chambre, où elleétait retenue depuis plusieurs jours,
À sa vue, il fut si effrayé de son changement, qu'il ne put le dissimuler.
Madame Perceval sourit tristement en lui donnant la main.
— Mon pauvre Gaston, lui dit-elle, vous voilà bien chagriné de me trouver si bas.
Le marquis prit sa main brûlante et amaigrie, et la baisa avec respect.
— Vous avez désiré me parler, dit-il, et me voici tout entier à vos ordres*. . Mais pourquoi ne pas attendre que vous soyez un peu moins faible ?
— Non, non, dit avec agitation madame Perce** val, je n'ai pas de temps et je n'ai pas de forces à perdre... j'en ai cependant un peu plus que vous ne croyez.
Elle se souleva et s'assit sur le canapé où elle avait été couchée jusque-là, et continua :
— Ce que j'ai à vous dire est si grave, si extraordinaire peut-être , que je ne puis le remettre d'une heure, il y va de la paix de ce qui me reste de vie, il y va de celle de ma mort. Je ne serai tranquille qu'après que vous m'aurei entendue.
Le marquis la regardait en silence, effrayé de sa faiblesse, plus effrayé de son agitation.
— Parlez, parlez, lui dit-il enGh doucement , en s'cisseyant près d'elle, je vous écoute et je vous prie d'avance de me regarder comme l'homme du monde qui vous est le plus entièrement dévoué. .. à vous e* aux vôtres.
— Je le crois, répondit-elle, je le crois et je vais vous le prouver. Écoulez-moi donc, Gaston, c'est de Charlotte que je veux vous parler..
Le marquis tressaillit.
— Jusqu'au jour où mon dernier malheur m'a frappée, je vous l'avoue, tout en gémissant sur la vie brisée de ma pauvre enfant, je n'avais à son sujet aucune anxiété, je me sentais mourir (car il y a bien longtemps que je sais ce qui en est), mais j'étais tranquille ; je laissais Charlotte ainsi que Louise sous la protection d'un père, et il me semblait n'avoir même rien à dire, rien à recommander, j'étais «ûre de sa tendresse et de sa sagesse et je trouvais inutile de les attrister en leur parlant de ma mort ! Pourquoi l'aurais-je fait? qu'avais-je à dire à celui qui mieux que moi savait penser , savait agir pour elles et pour moi ?
Elle s'arrêta un instant pour essuyer ses yeux remplis de larmes. Le marquis Fécoutait avec une attention profonde et attendrie. Elle reprit :
— Mais depuis un mois ! ah I grand Dieu I que j'ai souffert, car tout d'un coup j'ai senti renaître le désir, je dirai presque la nécessité de vivre... ô Gaston , cette épreuve a été cruelle jet je dois bénir Dieu d'avoir alore. permis que l'abbé Gabriel fût près de moi, il a su me calmer... il a obtenu de moi d'abandonner mon enfant à Dieu, et enfin il m'a convaincue, oui, convaincne jusqu'à me rendre presque entièrement la paix^ que Torpheline gardée par lui sera bien gardée !
Elle s'arrêta encore.
— Je ne sais si Dieu a voulu me récompenser de cet abandon que je lui faisais de l'angoisse de mon cœur , mais à peine m'étais-je résignée à la pensée de laisser ma pauvre enfant seule et sans aucun appui dans le monde, qu'une idée s'est offerte à mon esprit, qui depuis cet instant ne l'a plus quitté, et quoi qu'il en arrive, quoi qu'il m'en coûte même, je veux vous la dire simplement, et vous me répondrez de même.
Elle leva sur lui ses grands yeux creusés par la souffrance, et, le regardant en face, elle lui dit après avoir encore hésité un instant :
— Gaston, voulez- vous épouser Charlotte?
Si le marquis de Villiers avait reçu un coup de feu dans la poitrine, il n'aurait pas ressenti une plus violente secousse. L'inaccessible objet de ses rêves lui semblait tellement hors de la région des choses
7S 4K5E SÉTERIH
possibles, qae rien de ce que madame Perceval avait dit josqae-là ne l'avait prqiaié aux paroles qu'il ve» nait d'entendre. Il devint raortell^nent pâle et, pour cette fois, son cœur battit si violemment, qu'il lui fat impossible de proférer une parole. La contrainte si longue et si entière qu*il s'était imposée était devenue pour lui une seconde nature. La transition était trop brusque , ce qu'il ressaitait était un sentiment plus voisin de la douleur que de la joie. Il regarda sa cousine sans lui répondre, et ce silence dura si longtemps, qu'elle se méprit sur sa cause... Une faible rougeur passa sur son visage.
— Pardonnez à une pauvre mère, Gaston, dit-elle ; je me sens tant de con6ance en vous que j'en ai peutêtre abusé... mais que voulez-vous? je vous avoue que ma Charlotte m'avait paru si charmante, qu'il m'avait semblé impossible de la voir souvent sans l'aimer.
Sans l'aimer 1 pauvre madame Perceval, elle aurait éprouvé une inquiétude d'une autre sorte si elle avait deviné quel écho répondait à ses paroles dans le cœur de celui qui Técouiait, et elle aurait peut-être pressenti alors qu'elle préparait à sa fille un avenir moins calme qu'elle ne le supposait.
Le marquis^ peu à peu et avec un très grand effort^ redevenait maître de lui ; Cependant ce fut encore d'une voix très-altérée qu'il dit t
LE HâHQUIS de VILLIEHS 79
— Mais.. . mais Charlotte elle-même consentiraitelle à ce que vous proposez?
— Je ne yous dirai certainement pas, répondit sa cousine, que Charlotte ait de Tamour pour vous; mais ce qu'elle a, c'est comme vous-même pour elle, j'en suis certaine, une sincère et cordiale amitié ; et aujourd'hui c'est bien plutôt ce sentimentale qu'elle désirerait inspirer qu'une passion à laquelle elle ne pourrait plus répondre.
Ces paroles passèrent comme une froide lame d'acier à travers toutes les émotions qui bouillonnaient dans l'âme du marquis,
U répondit toutefois d'une voix que l'émotion rcndait presque méconnaissable :
-^ Ma cousine, je n'ai pas besoin de vous dire que TOUS me faites entrevoir une pensée que je n'eusse jamais osé concevoir... Quant à mes propres sentiments, il n'est pas nécessaire d'en parler, ceux de Charlotte seuls doivent être consultéis... mais si vous croyes vraiment qu'elle consente à accepter ma main, si voua le croyez, je n'ai à vous répondre qu'une seule chose, c'est que ma main, c'est que ma vie sont à elle,.. Mais il faut que la décision vienne d'elle, d'elle teulel
U se leva et sortit comme s'il eût marché en réve« Madame Perceval le suivit des yeux avec un doux et bienveillant sourire* Elle se souvenait en ce moment
80 ANNE SËYERIN
de Tantipathie pour le mariage attribuée jadis au marquis, et elle crut que son hésitation et son trouble n'avaient pas d'autre motif. Mais comme cependant ses dernières paroles ne lui laissaient aucun doute sur son plein acquiescement, elle se sentait heureuse et soulagée d'une grande crainte, car elle avait interrogé sa fille avant de parler au marquis et elle ne craignait de sa part aucun obstacle sérieux au projet qu'elle avait formé.
Rien n'avait jamais pu cicatriser la blessure de ce jeune cœur, et Charlotte eût refusé toute union qui lui eût été ofTerte au nom d'un sentiment qu'elle se sentait désormais incapable de ressentir. Mais donner sa main à un homme assez âgé pour être son père, et qui n'aurait sans doute pour elle que cette sorte d'affection à laquelle elle était toute disposée à répondre, c'était une destinée que Charlotte acceptait sans trop de répugnance. Elle sentait que non-seulement pour elle-même, mais pour sa Louise, elle ne pouvait pas avoir de protecteur plus noble et plus sûr que le marquis de Yilliers ; puis l'inquiétude sur son* sort aggravait évidemment la maladie de sa mère: elle eût fait à son repos bien d'autres sacrifices.
— Quant à moi, disait-elle à Louise, ce ne sera pas du bonheur, mais ce sera du repos et des devoirs qui rempliront ma vie et même qui la rempliront de bien assez de joies, car après tout, Louise, ce bon-
heur de la terre tant désiré, tant poursuivi, vaut-il la peine de l'être ! Le mien s'est brisé quand à peine je l'avais entrevu... Mais ces grandes joies complètes et effrayantes ne sont-elles pas toujours menacées? Et quelles proportions y a-t-il, grand Dieu! entre ^Iles et la douleur qui les suit lorsqu'elles nous sont ravies !
Elle frissonna et cacha un instant sa tête entre ses mains, l'affreux souvenir se dressant devant elle. Mais bientôt relevant vers le ciel un regard ferme et serein, elle reprit, après s'être essuyé les yeux :
— Je fassure qu'il y a des moments où je me trouve heureuse, oui, heureuse de voir tout cela si clairement à vingt ans !
Le rude chemin du malheur l'avait fait parvenir vite à ce point où la vie apparaît dans sa vérité, c'est* à-dire ce pas toujours heureuse, mais toujours belle, » et par là même sévère, car « la sévérité n'est-cUe pas un des caractères de la beauté sous sa forme la plui haute*? »
Charlotte cbmpretiait cela avant l'âge, et elle eût été aussi heureuse qu^cIlc était sage, si celui auquel elle allait unir *oft sort eût été aussi calme et aussi sensé qu'elle-même.
^ Madahic Swctchine*
n AI4NE SËVËRin
Le jour où elle parut en blanc costume de mariée, Charlotte était cependant d'une pâleur mortelle : un
déchirant et tendre souvenir, réveillé avec ardeur
dans ce cœur de vingt ans, l'avait, à l'aube de ce même jour, presque fait hésiter encore. Mais la douce et compatissante autorité de l'abbé Gabriel avait raffermi son courage, et lorsque, deux heures après, elle reçut de sa main la bénédiction nuptiale, la prière lui avait rendu la fermeté et la paix.
Au retour de l'église, sa mère (qui n'avait pas pu l'accompagner à l'autel) n'aperçut sur son beau visage aucune trace de larmes. Le regard ému de son époux ne rencontra dans ses yeux aucun indice du regret qu'il y cherchait avec une inquiète jalousie, et rien ne vint troubler pour lui la félicité inespérée de ce jour.
La mort de madame Perceval suivît de près leur union. Les nouveaux époux s'établirent alors au bord de la mer, dans une habitation solitaire, où ils passé-
rent les premières annôçs de leur mariage, qui furent aussi les dernières de leur séjour en Angleterre. Les événements commençaient à donner raison au mar* quis de Villiers, et le jour, attendu par lui avec une espérance si obstinée se leva enfin. Après vingt-deux ans d'exil, il put reprendre le chemin de sa patrie, et, plus heureux que beaucoup d'autres, il rentra dans le château de ses pères, où, grâce à la générosité de son frère et au dévouement de son ami, il trouva à peine quelque trace de la secousse violente dont le sol tremblait encore. Tandis que la France était partout jonchée de ruines mêlées à des recon* structions qui (tant qu'elles sont incomplètes) ressemblent à d'autres ruines plus tristes que les premières, les vieux murs du château de Villiers avaient gardé leur aspect féodal, les belles tapisseries du salon étaient intactes, les grands portraits des ancêtres étaient demeurés à leurs places, en dépit des noms illustres inscrits sur leurs cadres et du blason qui les ornaient. En un mot, Pierre Séverin y avait défendu partout le passé comme l'avenir avec un soin qui semblait tenir à la fois du respect d'un fils et de la prévoyance d'un pèrel
Il fallait donc reconnaître que si la Providence avait été sévère au début de la vie du marquis de Villiers^ elle compensait aujourd'hui ses rigueurs par une abondance de biens : il revenait dans sa patrie, qu'il
84 ANNE SËYËRIN
avait pu craindre de ne jamais revoir ; il y revenait avec son roi, dans l'ivresse de cette joie patriotique qui est l'une des plus ardentes émotions qu'il soit donné au cœiir humain de ressentir.
Il ramenait, comme maîtresse et reine de son an* tique manoir, celle qu'il avait aimée en silence dann la pauvreté de l'exil, sans avoir jamais osé prévoir la réalisation du rêve qui s'accomplissait aujourd'hui.
Il y ramenait avec elle l'enfant héritier de ses biens, dont la naissance avait comblé, trois ans auparavant, toutes les joies de son cœur, comme elle complétait aujourd'hui toutes celles de son orgueil I
De son côté, lorsque la marquise de Villiers passa pour la première fois le seuil de cette belle demeure, appuyée sur son mari, tenant son fils par la main, accompagnée de Louise et précédée de l'ami qui leur avait préparé un tel retour, son sort semblait être non moins digne d'envie.
Pourquoi donc de temps à autre, une ombre pas» sait-elle sur ce front pur? Pourquoi une inexplicable inquiétude troublait-elle parfois ce regard limpidcf
Avant de nous l^expliquer, nous les suivrons dans la vaste salle à manger, où les lustres suspendus au plafond et le feu pétillant au foyer répandent ^semble une joyeuisc lumière : la table est brillamment servie, et, assis en face l'un de l'autre, le marquis et la marquise de Villiers en font les honneurs pour la
première fois. Leurs amis les plus chers les entourent, toutes les physionomies sont rayonnantes ; celle de Pierre Séverin exprime une joie qu'il a peine à con* t^iir, car Louise est placée près de lui ! La voilà donc telle que depuis trois ans elle est demeurée dans son souTenir!... Charmante sans être jolie, animant tout sans être brillante, et simple de cette simplicité adorable et rare exprimée dans ces grands yeux qui ne songent point à se baisser, qui regardent en face sans penser qu'on les regarde. Beau regard 1 pur et sincère, que le grand poète de nos jeunes années a bien su décrire ^ :
Ses paupières, jamais sur ses beaux yeux baissées, Ne voilaient son regard d'innocence rempli.
Tel était celui de Louise. Pierre, tout en la regardant avec transport, ne lui faisait aucun compliment, mais il causait comme on le fait quand on veut plaire; et Louise en lui répondant, ou même sans lui répondre, lui laissait naïvement entrevoir qu'il n'était pas éloigné d'y réussir.
De l'autre côté de la table, on était sinon plus heureux, au moins plus animé. Quelques voisins, invités pour fêter le retour du marquis, étonnaient Charlotte par leurs joyeux éclats de voix et la vivacité de leurs
* Lamartine y Harm(mies.
paroles; ce mouvement et ce bruit lui communia quaient une sensation de gaieté que sa jeunesse attristée avait trop peu connue. A côté de ces bruyants convives se trouvait, pour compléter la réunion de ce jour, Tabhé Gabriel, rapproché de ses amis pour ne plus les quitter, car bien que d'une famille qui lui eût permis d'aspirer aux plus hautes dignités de l'É^ glise, il n'avait sollicité qu'une seule faveur, celle d'être nommé curé de Villiers, et il venait, en l'obtenant, d'atteindre le terme de sa modeste ei sainte ambition.
Tout s'était très-bien passé jusque-là, et l'on était à la fin du dîner lorsque la porte s'ouvrit, et l'on vit paraître un enfant dont le charmant visage était encadré de longs cheveux bruns et bouclés : il sembla d'abord effrayé à la vue des convives, et il demeura immobile à l'entrée de la salle.
— Guy, dit le marquis, approchez.
Guy ne bougea pas. Charlotte leva involontairement sur son mari un regard qui sembla le contrarier; elle rougit, mais cependant elle éleva la voix :
— Guy, mon enfant, dit-elle, écoute-moi, viens ici!
Ces mots n'étaient pas achevés que l'enfant était dans les bras de sa mère ; lorsqu'elle le tint sur ses genoux, elle le serra contre son cœur avec un vif mouvement de tendresse, mais lorsque Guy avait la
tête levée pour donner encore un baiser à sa mère, le marquis dit d'une voix sèche :
— Guy n'a pas mérité de dessert, envoyez-le coucher, cela lui rappellera qu'il doit m'obéir.
Charlotte devint écarlate; sans hésiter pourtant elle ôta de la main de l'enfant le biscuit qu'il tenait déjà et elle le remit par terre, rouge et surpris.
En ce moment une voix s'écria :
— Un instant, un instant I ne congédiez pas ce jeune convive, j'ai besoin de sa présence.
Cette voix était celle de Pierre Séverin. Louise, de* puis l'apparition de Guy, était devenue distraite et ne l'écoutaitplus. Pierre, attentif à tous les mouvements de sa physionomie, avait suivi avec elle les incidents de la petite scène qui venait d'avoir lieu. Il se leva en parlant, alla prendre l'enfant dans ses bras et se trouva ainsi en face du marquis.
Le mouvement d'humeur que celui-ci venait d'à* voir était déjà passé, il n'en serait pas revenu si vite cependant sans cette heureuse intervention; mais en ce jour, comment refuser quelque chose à Pierre Séverin, et quelque chose surtout qu'il était au fond charmé de lui accorder? Le front du marquis se dérida, il sourit. Pierre rendit l'enfant à sa mère, puis, remplissant son verre, il dit d'une voix joyeuse : -
— Messieurs, avant de quitter la table aujourd'hui, le premier beau jour de ma vie, buvons tous,
88 ANNE SÉYERIN
je VOUS prie, à la sant^, à la bienvenue, au bonheur du marquis de Villiers, mon ami et mon maître l
Les verres furent vidés avec acclamation, et lorsque le silence fut rétabli, le marquis ému se leva à son tour et dit avec une expression qui prêtait parfois à ses traits un charme véritable :
— Messieurs, Pierre Séverin m'appelle son maître, il me permettra donc de vous dire quelle espèce de ierviteur j'ai trouvé en lui.
Et alors, avec un accent calme d'abord, mais qui s'anima de plus en plus, il fit rapidement le récit de tout ce qui s'était passé en son absence, il raconta le dévouement de Pierre, ses périls, parla de ce qu'il nommait ses bienfaits, et se fût donné le généreux plaisir de glorifier beaucoup plus longtemps son ami, si Pierre, qui contre toute intention avait ainsi provoqué son propre éloge public et direct, n'y tenant plus, ne l'eût interrompu avec une impatience et même une brusquerie qui constrastait d'une façon comique avec le profond respect qu'il prétendait maintenir vis-à-vis de celui qu'il nommait son maître. Le marquis éclata de rire et tout le monde en fit au« tant. La gaieté devint alors générale jusqu'à la fin du repas et régna pendant tout le reste de la soirée.
Lorsque Séverin prit fort tard congé de Louise, elle aurait voulu le remercier; mais comme il sem-
blait avoir agi par hasard et que d'ailleurs ces remereiments eussent été difficiles à formuler, elle no les exprima que par quelques mots dont l'involontaire accent révéla à Pierre ce qu'il tenait le plus à savoir, et il se retira décidé à profiter sans retard de cet encouragement.
Pierre Séverin et Louise Perceval étaient fiancés depuis un mois et leur mariage devait avoir lieu dans peu de jours, lorsque le marquis entra un matin gaiement dans le salon où ils se trouvaient avec Charlotte :
— Voici des nouvelles, mesdames, dit*il, des nouvelles d'un ancien ami qui vous surprendront, mais qui, je le crois du moins, vous feront plaisir aujourd'hui à toutes les deux... Henri Devereux m'écrit pour la première fois depuis son départ, et il m'apprend entre autres choses qu'il est marié !
Il fut interrompu par une joyeuse exclamation de Charlotte, Louise rougit et sourit ; mais ce fut Pierre qui répondit le premier :
90 ANNE SÉVERJN
— Bravo! excellente nouvelle! qui me fait le plus grand plaisir!
— Vous connaissiez Henri Devereux? dît le marquis surpris.
i— Non, je ne l'ai jamais vu, mais.., j'en ai entendu parler, et je lui veux du bien; c'est même rhomme du monde à qui j'en souhaite le plus en ce moment, ajouta-t-il en souriant et en s'emparant de la main de Louise, car je lui dois le bonheur de ma vie.
La petite main qu'il tenait serra la sienne, et Louise répondit tout simplement :
— Et moi aussi, Pierre, je vous assure que je lui sais bien bon gré d'être parti sans s'apercevoir qu'il y avait là une petite •fille toute prête à le suivre s'il le lui avait proposé... Oh! Dieu a été bien bon pour moi!... s'écria-t-elle ; et elle jeta sur Pierre un de ces regards qui valent mieux que les paroles.
— Et depuis quand est-il marié? demanda-t-elle. Ne recevant pas de réponse, elle leva la tête et
demeura interdite de l'étrange changement survenu dans la physionomie du marquis. Il était entré calme et souriant, et maintenant le nuage le plus sombre obscurcissait son front, et une pensée quelconque le troublait tellement, qu'évidemment il n'avait point entendu la question de Louise. .. Charlotte, non moins surprise, mais plus effrayée, le regardait sans parler.
Louise répéta d'une voix timide :
— Henri Devereuxyous dit -il depuis quand il est marié?
Le marquis eut l'air de revenir à lui.
— Quoi?.., Ah! oui! depuis quand il est marié? Hais voilà plus d'un an^ à ce qu'il parait : il a un enfant, une fille, je crois. Il a fait une belle carrière ; sa femme est une des filles du gouverneur général des Indes...
Le marquis répondait, mais sans avoir Tair de penser à ce qu'il disait, et, tout d'un coup, comme s'il lui eût été impossible de maîtriser la bizarre préoccupation qui s'était emparée de lui, il passa au milieu d'eux, gagna à grands pas l'un des escaliers de pierre qui, à droite et à gauche de la terrasse, conduisaient au jardin, et disparut bientôt sous les arbres,
Charlotte se leva, alla s'appuyer sur la balustrade de la terrasse et le suivit pendant longtemps des yeux; puis elle revint lentement au salon, mais plus pâle et plu3 grave qu'auparavant. Elle mit la main sur son cœur avec une expression de souffrance. Bientôt eUe appela Guy, le prit dans ses bras ^t quitta la chambre sans rien dire.
— Qu'est-ce que cela signifie? dit Pierre à Louise dès qu'ils furent seuls.
— D m'est impossible de vous répoudre, Pierre ,
n ANNE SÊVERIN
car je ne sais pas plus que vous comment expliquer ces bizarreries qui fort souvent m'affligent et m'inquièlent pour ma Charlotte. Elle ne se plaint jamais, mais elle souffre, cela est évident; je n'ose Tinterroger.
Pierre demeura un instant pensif, puis il dit :
— Je me souviens que Roger, qui pourtant adorait son frère, me disait souvent que ic' était son caractère inégal et violent qui l'avait empêché de se marier à vingt-cinq ans... Mais plus tard, lorsque je le revis en Angleterre, je vous avoue qu'il m'avait semblé être devenu un tout autre homme; jamais à cette époque je ne l'ai vu ni bizarre ni emporté.
— Ni moi, dit Louise. Pendant ces trois ou quatre ans où nous le voyions tous les jours, nous le trouvions sérieux, silencieux quelquefois, m^is rien de plus.
— C'est singulier, dit Pierre, et c'est depuis son mariage qu'il est sujet à des accès comme celui qu'il vient d'avoir!
Louise réfléchît :
— Non, pas tout de suite... du moins je ne l'ai pas remarqué pendant les premiers temps. Charlotte semblait même être véritablement heureuse..., bien plus que je n'avais osé espérer qu'elle le serait jamais, après le coup affreux qui l'avait frappée!... Pauvre Charlotte!...
— Ce malheureux Guillaume! il l'adorait, n'est-ce pas? dit Pierre.
— Ohl dit Louise en joignant les mains, comment cela aurait-il pu être autrement ! Vous la voyez aujourd'hui? Eh bien, Pierre, je tous assure qu'elle était encore dix fois plus jolie alors, et la beauté de son visage n'est rien en comparaison de celle de son âme. Il n'y avait pas moyen de ne pas adorer Charlotte. Ce pauvre Henri Devereux, tenez, il en serait mort s'il n'avait pas pris un moyen violent pour l'oublier. Oh! j'ai bien vu tout cela, moi, sans en rien dire, et vraiment je crois que sa passion pour elle était ce qui me le faisait aimer... Je le comprenais si bien! et je le plaignais tant, ce pauvre Henri ! . . .
Si jamais la pure lumière du regard de Louise avait brillé d'un vif et doux éclat, c'était bien en ce moment, et Pierre, en la regardant, eut l'envie de se prosterner devant elle. Mais le tendre respect même qu'il ressentait arrêtait sur ses lèvres toute expression trop vive. H semblait craindre de troubler par une louange ce candide et adorable oubli d'elle* même qui n'existait que parce qu'il s'ignorait»
U murmura i
-^^ Bctii Soit encore mille fois l^avctiglement qui a fem poché Henri Devereux de profiter de cette pitié! .. .
Puis il dk :
— Encore un mot sur madame de Villiers ; car je
9i ÂI9NE SÊYERIN
vois bien, Louise, que ie moyen de se faire aimer de vous, c'est de s'occuper d'elle... Le marquis a-t-il sa toute cette triste histoire de Guillaume des Aubrys?
— Oui, assurément, dit Louise, et même je n*aî jamais su comment cela S'était fait, mais c'est le marquis de Villiers qui nous a apporté le dernier envoi de Guillaume et l'affreuse nouvelle de sa mort. Oh! je ne l'oublierai jamais!...
£t Louise, avec l'émotion que renouvelait toujours ce souvenir, raconta dans tous ses détails la scène dont se souvient le lecteur. Après avoir parlé de la dernière lettre et du médaillon de Guillaume, elle poursuivit :
— Ce qui m'a toujours fait trouver étrange que le marquis de Villiers eût été chargé de ce triste dépôt, c'est que ce pauvre Guillaume ne pouvait pas le souffrir.
Elle s'arrêta tout d'un coup, comme frappée d'un souvenir, et s'écria :
— Mais, à propos de ce médaillon... voici une circonstance qui me revient à la mémoire et qui eut lieu, ç6 me semble, précisément vers l'époque où Charlotte retomba dans sa tristesse d'abord dissipée. Un jour, c'était environ deux ans après son mariage (oui, Guy n'avait encore que quelques mois), je la trouvai en larmes, tenant entre les mains ce même médaillon brisé I..*
— Brisé!...
— Oui, brisé; non-seulement le verre qui couvrait les cheveux était en pièces, mais la boîte elle-même semblait aplatie comme par un coup très-rude. Elle me dit qu'elle Tavait laissé tomber et me chargea de le faire réparer, puis lorsque je le lui rapportai, elle ne voulut pas le reprendre, et depuis j'ai toujours garde et je conserve encore ce triste souvenir.
Pierre demeura assez longtemps en silence, après que Louise eut achevé son récit. Enfin il reprit :
— Et son enfant? le marquis a-t-il de ces inégalités avec lui?
— Mais oui, malheureusement... Il l'aime avec passion, et pourtant il est parfois d'une sévérité absurde pour un enfant de cet âge. Vous en avez vu un exemple l'autre jour, et, sans vous, le pauvre petit n'en eût pas été quitte à si bon marché. Dans d'autres moments il lui passe tout, ce qui est tout aussi mauvais pour Guy; car tout jeune qu'il est, il a des accès de colère qu'il faudrait réprimer. . . Mais déjà ce qui est pour moi inexplicable, c'est qu'il est toujours plus sévère et plus irritable lorsque Charlotte est présente que lorsque l'enfant est seul avec lui.
— Cela est fort bizarre, répéta Pierre; mais, d Câpres tout cela, il me paraît évident que cette charmante marquise n'a pas tout le bonheur qu'elle mérite, et quant à mon excellent maître, il lui reste
M iNNE SÉYERtN
beaucoup à faire, ce me semble, pour être digne du sort qui lui est tombé en partage.
Ce n'était pas là un reproche que Pierre Séverin lui-môme semblât se mettre en devoir d'encourir jamais.
On a dil mille fois qu*il était plus facile de ne pas jouer du tout que de jouer avec modération, et la vérité absolue de cet adage nous semble être tous les jours démentie par les faits. Mais ce qui est exacte* ment vrai, c'est qu'il serait impossible déjouer longtemps en «'interdisant l'espérance de gagner jamais.
C'était pourtant quelque chose d'analogue qu'avait tenté le marquis de Yilliers, lorsqu'il s'était impose l'effort de ne jamais parler à Charlotte du sentiment qu'elle avait fait naître. Le révéler, selon lui, c'eût été implorer un rétour impossible, le taire, c'était au contraire rettlplit la condition tacite qu'elle avait mis(^ au don de sa tnain; Ces deux motifs dictés^ l'un par son orgueil^ l'autre^ par sa délicatesse^ lui conseillaient ensetiibie le silence.
Charlolte, il le savait, n'avait jamais aimé que Guillaume des Aubrys, mais du moins il ne craignait plus qu'aucun homme vivant vînt aujourd'hui lui disputer son cœur, et pendant quelque temps ce bonheur sembla lui suffire.
Mais ce rôle de mari, si humble et si modeste, était très-peu conforme au caractère du marquis de Villiers, et il lui devint bientôt moins facile qu'il ne l'avait cru; sans aucune vanité (et, malgré son orgueil, le marquis en était tout à fait exempt), il sentait qu'il pouvait facilement plaire encore. Peu de femmes en effet eussent été insensibles à ce premier et profond amour d'un cœur si fier, si noble, si longtemps indifférent, et maintenant si complètement subjugué... Pourquoi donc cet amour si digne d'être avoué, fallait-il le cacher? pourquoi fallait-il le taire à celle qui l'inspirait, à sa propre femme! Pourquoi? Parce qu'un enfant de vingt ans lui avait dérobé d'avance ce cœur qui aurait pu lui appartenir : un enfant, dont l'amour était celui qu'on ressent à cet âge pour la première femme que Ton rencontre ; un insensé, qui, maître de ce trésor, l'avait abandonné pour aller se jeter dans une aventure désespérée, sacrifiant à une aveugle soif de vengeance le bonheuv, l'avenir et la vie de Charlotte!
Ces réflexions réveillaient dans l'esprit du marquis tous les sentiments du passé devenus plus amers
08 ANNB SËVEUIN
encore par ^inutile contrainte qu'il s'imposait. Dire à Charlotte toutefois et sans ménagements qu'il l'aimait avec passion, avec jalousie, avec tyrannie, et qu'il haïssait au même degré celui qui dormait depuis cinq ans dans sa tombe isolée, c'eût été sans doute l'épouvanter et peut-être lui faire horreur, mais s'il se fût adressé avec calme au cœur simple et sincère de sa femme, la plupart des fantômes qui le troublaient se fussent évanouis dès lors, et il n'en fût rien demeuré s'il l'eût interrogé, surtout après la nais« sance de son fils et lorsque cette joie maternelle, qui fait pâlir toutes les autres, eut transformé la vie de Charlotte. Malheureusement il n'en fit rien, et ce bonheur tant désiré devint bientôt au contraire, pour lui, une source nouvelle de tourments.
Un jour, c'était celui où le petit Guy paraissait pour la première fois revêtu du costume enfantin qui succède aux langes, jour où finit la beauté problématique du maillot et où commence la beauté ravissante de l'enfant, Charlotte, qui était assise près de son feu, se leva en l'apercevant et, dans un transport connu de toutes les mères, elle saisit son enfant dans ses bras et le couvrit de baisers en l'appelant des noms les plus tendres, les plus passionnés, les plus extravagants.
— 0 mon Guy I ô mon enfant bien-aîmé, que je t'aime! que tu es beau! oue c'est bon de t'avoir!
LE MARQUIS DE VILLIERS Où
que e^est bon d'aimer exi&n ! .« d'aimer autant... autant qu'on peut aimer!
Ce furent là les mots, entrecoupés de baisers, que dit Charlotte, sans les mesurer, sans savoir même ce qu'elle disait, en serrant son enfant dans ses bras, et en embrassant l'une après l'autre ses petites mains, ses joues rosées, ses sourcils déjà noirs, ses beaux efacTeux bruns«
— Tenes, tenez, Gaston, vojez s'il n'est pas beau, notre enfant I
Mais Gaston, qui était dans la chambre un instant anparafant, venait de sortir, et il se livrait en ce mo« ment i un accès de désespoir insensé. «.
Pauvres mères!«*. si le divin juge devait prendre i la lettre leurs paroles , de combien d'idolâtries se trouveraient coupables les plus chrétiennes parmi dies!
C'était précisément ce que venait de faire celui que ces paroles auraient dû faire tressaillir de bonheur et d'espoiri si sa folie ne l'avait pas empêché de comprendre comme il l'aurait dû cet hymne de tendresse et de joie qui s'élevait en ce moment du cœur de sa femme.
A dater de ce jour, cet enfant si charmant et si cher lui apparut comme un second rival dans le cœur de sa mère, et sa secrète souffrance s'en accrut au point de parvenir avec peine à la cacher. Charlotte
iOO ANNE SËVERIN
remarquait avec anxiété cette tristesse croissante, et elle en cherchait en vain la cause, lorsqu'une scène imprévue et violente vint tout d'un coup la lui faire entrevoir.
Elle était seule dans sa chambre, et s'occupait à relire les lettres de sa mère, avant de les placer dans une cassette ouverte devant elle. Cette cassette contenait, parmi d'autres objets, le médaillon de Guillaume. Elle le regardait rarement, maïs en ce moment elle le prit entre ses mains, et considéra pendant quelques instants le cœur taché de sang, et les cheveux blonds de Raoul des Aubrys, auxquels avaient tant ressemblé ceux de son frère. .. Elle ne pouvait jamais jeter les yeux sur cette triste relique sans une vive émotion, ,. aussi les larmes obscurcirent bientôt sa. vue et elle allait refermer le médaillon, lorsque son mari entra. Il aperçut les yeux en pleurs de Charlotte, et au même instant son regard tomba sur le médaillon, qu'il voyait pour la première fois... sur la boucle de cheveux qu'il crut reconnaître... sur les lettres qu'il s'imagina aussi être celles de Guillaume; et alors, comme une tempête longtemps contenue qui se dégage tout d'un coup des nuages et éclate, la longue angoisse du marquis de Yilliers, les mille manières dont son cœur avait été torturé depuis dix ans, son amour, sa jalousie, la nouvelle amertume qu'à son insu Charlotte y avait récemment versée, tout
se réunit en un instant et en un seul accès de fureur; il saisit le médaillon, le jeta avec violence à terre, et le brisa sous ses pieds, puis pendant quelques instants, debout devant elle, pâle, hors de lui, il lui adressa dans un langage incohérent d'extravagants reproches.
Charlotte se sentait défaillir.., non pas d'indigna* tion, mais d'effroi, car elle le crut en proie à une accès de délire, et elle le regarda en silence, sans essayer de lui répondre ; peu à peu le marquis se calma et un douloureux sentiment de confusion s'em^ para de lui ; c'était la première fois qu'il se laissait aller devant sa femme à un tel accès de violence, et il comprit l'effet qu'il avait dû produire sur elle. Mais le mal était sans remède, et il allait sortir de la chambre..., lorsque Charlotte, regardant le médaillon brisé à ses pieds, crut saisir au moins l'apparence d'une cause à cette étrange scène ; alors d'une voix douce, mais que l'émotion rendait encore tremblante, elle dit :
— Un seul instant, Gaston, écoutez-moi avant de me quitter. Vous vous êtes trompé, ces lettres sont celles de ma mère, et les cheveux contenus dans ce médaillon ne sont point ceux de Guillaume, mais ceux de son frère. Je n'aurais point gardé les siens.
Si le marquis était tombé en ce moment aux pieds de sa femme, il aurait pu, par une parole, réparer
m ANNE SÉVERIN
son emportement et en effacer la trace, maïs de tels retours n'étaient point dans son caractère, et il n'y eut entre eux aucune explication. Le repentir du marquis ne se manifesta que par un redoublement de soins et de tendresse, destiné à effacer le souvenir de ce qui s'était passé entre eux, et Charlotte était trop généreuse pour ne pas accepter, telle qu'elle lui était offerte, cette muette réparation. Elle n'en demeura pas moins inquiète, alarmée, et une invincible tristesse s'empara d'elle. Le marquis, d'ailleurs, n'était pas guéri. Aucune scène nouvelle ne vint de longtemps, il est vrai, trahir son irritation secrète, mais elle se manifestait par de grandes inégalités d'humeur ou de bizarres accès, amenés, souvent d'une manière inexplicable, par la circonstance la plus légère, ou la plus indifférente parole.
C'était ainsi qu'un mot de Pierre et un regard de Louise avaient suffi pour soulever en lui une tempête... Louise aussi, à seize ans, en avait aimé un autre, mais quelle différence! Quel inexprimable bonheur était celui de Pierre, qui savait, à n'en pouvoir douter, que son amour avait dissipé comme un rêve cette illusion du passé ! quelle douce confiance régnait entre eux! Qu'ils étaient heureux I et qu'il était à plaindre ! .. . Voilà ce que disait le marquis de Yilliers, assis la tête dans ses mains, sur un banc, au fond d'une des allées les plus sombres du parc; tan*
dis que sa femme pleurait toute seule dans sa chambre, et pensait, sans en murmurer, qu'il se trouvait dans la vie, même indépendamment des grands malheurs, des jours bien sombres et bien difiiciles à traverser*
Le chalet était un pavillon situé aux confins du parc de Yilliers, auquel, dans le temps où le faux champêtre était à la mode, on avait donné une physionomio suisse empruntée à l'Opéra. Ce pavillon, transformé aujourd'hui par les soins de la marquise de Yilliers, ne conservait du passé que son nom et allait devenir la demeure du nouveau ménage. C'était le présent de noce de la marquise à sa sœur adoptive, et c'était le seul qu'elle eût réussi à lui faire accepter. Le marquis aurait voulu faire plus et mieux pour Pierre. Mais Pierre était aussi décidé à n'y point consentir que Louise à partager son modeste sort tel qu'il était. La marquise se contenta donc d'arranger et d'orner le chalet avec toute l'intelligence de sa tendresse. £n ce moment, la maisonnette était remplie de fleurs et
m ANNE SÉYERIN
brillante de soleil. Les nouveaux mariés venaient d'en prendre possession; mais cejoyeux jour de noce avait aussi été un jour d'adieu, car en sortant de l'église, le i marquis et la marquise étaient montés dans la voiture [ qui les attendait à la porte et étaient partis pour Paris.
Leur absence dura près de deux ans, et il fut mâine plus d'une fois question pour les deux amies d'une séparation plus longue encore. A diverses reprises, en effet, on avait d'abord offert au marquis de hautes dignités de cour : Charlotte en aurait facilement eu sa part, le nom qu'elle portait la mettant au premier rang parmi celles qui pouvaient être appelées à ce genre d'honneur, et sa beauté, sa grâce, l'attrait inexprimable qu'elle inspirait la faisant toujours désigner la première. Mais rien n'eût été plus contraire aux goûls de Charlotte que ce brillant esclavage, et elle eut du reste fort peu de peine à s'y soustraire, car le marquis était le royaliste le plus ardent, le plus dévoué, mais le courtisan le moins empressé et le moins habile du monde. Avec la bonne fortune, d'ailleurs, s'était réveillé son ancien esprit d'opposition ; après avoir été l'ami le plus fidèle des mauvais jours, il pouvait devenir l'ami le plus incom* mode des jours heureux, et dans un temps où les partis plutôt défaits que vaincus voulaient être ménagés et non bravés ou irrites, il eût été difficile au
marquis de Yilliers d'être un utile ou un habile partisan de sa propre cause. Tout le monde s'en aperçut bientôt et les instances qui lui avaient été faites d'abord ne furent plus renouvelées. Alors, après avoir refusé toutes les faveurs offertes, il se sentit blessé de n'en avoir plus à rejeter et commença à parler avec humeur de l'ingratitude des princes. Charlotte trouva moyeu d'empêcher ce grief de dégénérer en nouvelle cause d'irritation, mais elle en protita pour chercher à lui persuader d'abandonner Paris.
Retourner à Yilliers, revoir Louise et Pierre, em-» brasser leur petite Anne, qui avait déjà un an et qu'elle n'avait pas encore vue , tel était le seul vœu de Charlotte. Il lui semblait aussi qu'elle avait besoin de Louise pour élever son fils... que Pierre lui donnerait de sages conseils et les ferait accepter au marquis sur un sujet qui lui causait une anxiété dont son bonheur maternel était fort souvent troublé. Quantauxplaisirs du grand monde, où elle se trouvait pour la première fois, loin de lui inspirer de l'attrait, ce côté de sa vie nouvelle avait au contraire renouvelé d*ujie façon tout à fait étrange les impressions douloureuses et presque effacées de sa jeunesse.
Elle n'avait jadis assisté à aucune fête avec Guillaume des Aubrys. Le concert qui, à son insu, avait eu sur sa destinée une si grande influence, était le seul lieu public où ils eussent jamais paru ensemble ;
m ANNE SÉVERIN
il était donc difficile d'assigner une cause à la bizar* rerie dont nous voulons parler ; mais elle ne pouvait maintenant entendre un air de danse, elle ne pouvait se trouver envirohnée de lumières, de parures, de bruit ou d'éclat, elle ne pouvait même entendre le murmure d'admiration qui s'élevait autour d'elle, sans qu'un affreux serrement de cœur la saisît , et que la triste image de son jeune fiancé se dressât devant elle avec une vivacité que cette vision du passé n'avait jamais, lorsqu'elle venait la trouver au coin de son foyer ou auprès du berceau de son fils. Si elle eût osé avouer à son mari cette impression bizarre, elle en eût éprouvé un véritable soulagement, mais cette confiance lui était interdite par le souvenir du seul jour où le nom du malheureux Guillaume eût été prononcé entre eux, et par le soin manifeste que le marquis avait mis depuis lors pour l'éviter. Elle craignait de lui causer un nouvel accès de fureur, et supportait en silence cette sorte d'obsession étrange et pénible qui parfois avait presque le caractère d'une hallucination.
Elle arrivait, ainsi, un soir avec son mari, à l'une des ambassade^ où se donnait un grand bal. Charlotte était vêtue ce jour-là d'une robe de satin blanc et n'avait pour ornements que de magnifiques diamants qui étincelaient sur son front et au corsage de sa robe. Dans cette riche et simple parure^ elle était si
belle, que lorsqu'elle traversa la chambre tous les yeux la suivirent:
— Quelle ravissante femme 1 s'écria un jeune homme assis près d'un personnage d'un énorme embonpoint qui venait de saluer Charlotte au passage, — et vous la connaissez, La Mothe î
— Comment! reprit l'autre, vous ne la connaissez pas, vous? En étes-vous bien sûr?
— Sûr ! ... dit le premier en souriant et suivant du regard Charlotte qui disparaissait dans la salle de bal... Il ne serait pas, je crois, très-facile d'oublier une pareille figure si on l'avait jamais vue. Non, je ne la connais pas. Qui est*elle?...
Si on n'a pas tout à fait oublié le personnage auquel s'adressait cette question, on ne sera pas surpris de l'empressement avec lequel il répondit du ton d'un homme charmé de l'effet qu'il va produire.
— Mais, mon très-cher ami, ce n'est ni plus ni moins que la marquise de Yilliers, la belle et charmante Charlotte de Nébriant.
•^- Grand Dieu ! dit le jeune homme en se levant *vec une vive émotion. Que me dites-vous là I Quoi ! c'est elle ! c'est elle I . . . C'est là Charlotte de Nébriant ! Ah I pauvre Guillaume ! . . .
— Oui, mon cher, continua La Mothe, c'est bien elle^ c'est elle-même; consolée, mariée, mère de
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famille, ce qui gâte un peu le roman peut-êlre, maïs il ne faut pas vous en chagriner. Cela vaut mieux, après tout, que si elle se fût jetée à Peau !
Il s'interrompit pour appeler un valet de chambre qui portait un plateau et y prendre une seconde glace.
— Mais , voyez-vous , ce qui m*a le plus désenchanté, moi, c'est que ce soit précisément Villiers qu'elle ait épousé.
— Elle aurait dû n'épouser personne, dit le jeune homme, les yeux toujours fixés sur la porte, au delà de laquelle il apercevait encore Charlotte. Elle aurait assurément dû n'épouser personne, répéta-t-il ; mais pourquoi pas le marquis de Villiers aussi bien qu'un autre et même mieux qu'un autre, car enfin, j'imagine, que cela aura été un mariage de raison?
— Voici pourquoi, mon cher (personne ne sait cette histoire-là mieux que moi), vous vous en souvenez bien parbleu, puisque c'est moi qui vous ai vu le premier à votre retour de ce funeste voyage...
• — Oui, oui, je m'en souviens. Ensuite?
— C'est seulement pour vous dire que je voyais Villiers sans cesse et que je suis au fait de tout cela mieux qu'un autre. Eh bien donc, selon moi, le. marquis de Villiers est le dernier qui aurait dû supplanter Guillaume, puisqu'il était son ami, son ami à ce point que, moi qui vous parle, je l'ai vu presque
LE MARQUIS DE YILLIERS iQ9,
^, tomber en syncope en apprenant sa mort que je lui ^ ai. annoncée, moi, ex abruptOj ignorant alors celte
grande amitié.
ijjj. — Moi aussi, je l'ignorais, dit le jeune homme, et cependant Guillaume me disait tout. Je me rappelle que, pendant les premières heures de notre fatal voyage, nous étions à cheval près Tun de l'autre, je lui demandais s'il avait pu faire ses adieux à mademoiselle de Nébriant (dont il me parlait toujours, mais que je n'avais jamais vue) . Il me répondit qu'il en avait chargé un ami présent à notre dernière réunion et qui la connaissait. Yoilà tout, nous avions en ce moment peu de loisirs pour causer, et la catastrophe qui suivit de si près me fit tout oublier... Guillaume était pour moi un frère, continua le jeune homme d'une voix émue, et quoiqu'il y ait douze ans de tout cela, l'impression reste pour moi toujours la même.. .
— Allons, allons, dit La Mothe, parlons d autre chose. Ce n'est ni le lieu, ni l'heure de réveiller de si tragiques souvenirs... Mais écoutez, parbleu, le bon moyen de rentrer dans la réalité des choses de ce bas monde, c'est de vous faire présenter à cette jolie femme. Cela vous consolera de ne pas la trouver aussi éplorée que vous l'auriez voulu.
— Me faire présenter à elle l ... Oui, je le voudrais bien, mais la connaissez-vous assez pour cela ?
La Molhe eut Tair offensé du doute :
UO ANNE SËYERIH
-*- Il n'y a pas ici beaucoup de gens qui la connaissent autant que moi ; la chose d'ailleurs ne me parait pas exiger de grandes formalités; laissez^moi seulement achever cette glace et je suis à vous.
En effet, la glace achevée, et la difficile opération de se remettre sur pied accomplie, M. de La Motbe s'achemina vers la salle de bal, suivi du jeune homme, et se mit en devoir d'y chercher Charlotte ; mais elle l'avait quittée et s'était réfugiée au delà dans un petit salon, où se trouvaient quelques personnes qm fuvaient comme elle le tumulte et la chaleur du bal,
Charlotte était plus que jamais ce soir-là en proie & l'angoisse dont nous avons parlé. Cette fête était la plus somptueuse à laquelle elle eût encore assisté I elle y avait produit elle-même plus d'effet que âe coutume... L'orchestre, au moment où elle entrait dans la salle de bal, jouait, sur un mouvement do valse, un air dont le motif pathétique lui sembla d'une mélancolie déchirante ; peu après elle se vit dans une glace, et se vit resplendissante ! Cette vue mit le comble à son trouble, elle gagna le coin le plus obscur de la petite pièce voisine, s'assit, ferma les yeux et demeura ainsi un instant la tête appuyée, cherchant avec peine à calmer son agitation et à réprimer ses larmes ; caf là, dans cette glace, à côté de sa brillante image, elle avait cru revoir le pâle visage de celui qui* ne lui apparaissait ainsi que dans les
LE MÀItQDIS DE YILLIERS ill
fêtes où il semblait venir lui reprocher son oubli I
En ce moment, elle entendit son nom, elle ouvrit les yeux et vit debout devant elle un jeune honmia qu'elle ne connaissait pas, et à côté de lui M. de La Ifothe qui lui dit :
— Me permettez*vous, madame^ de vous présenter le vicomte de Saulny ?...
Le vicomte de Saulny I... $on ami! ••.celui dont elle n'avait jamais entendu prononcer le nom depuis le jour où elle avait appris que c'était lui qui avait rapporté son corps sans vie... Elle le regarda avec une sorte d'égarement... Cette apparition prit en ce moment à ses yeux un aspect presque surnaturel ; un spasme au cœur, auquel elle était sujette, la saisit; sa vue se troubla, ses idées devinrent confuses, et, sans pouvoir proférer une parole, sa tête se renversa et elle tomba évanouie sur le canapé.
Elle fut à l'instant même entourée de toutes les femmes qui occupaient avec elle le petit salon. L'une offrait son flacon, l'autre son éventail, toutes étaient d'accord pour dire que la chaleur était la cause de cet accident, et ce fut là ce qui parvint aux oreilles du marquis qui accourut, lorsque Charlotte rouvrait tes yeux et regardait autour d'elle, effrayée et confuse... Dès qu'elle aperçut son mari, elle fit un violent effort, se leva et saisit son bras, en le priant tout bas de l'emmener sur-le-champ. En effet, elle quitta le bal,
m ANNE SËVERIN
suivie jusqu'à la porte par un grand nombre de per^ sonnes, consternées de cet accident. Parmi elles se trouvaient M. de LaMotheet M. deSaulny. Arrivée sur le perron, au moment où elle allait monter en voiture, elle se retourna pour saluer le premier, et un mouvement irrésistible lui fit tendre la main au second. M. de Saulny la prit, s'inclina et la baisa avec un attendrissement respectueux ; puis il la vit monter en voiture et disparaître. Ce moment fut rapide et il ne la revit jamais... Mais, à la fin d'une longue vie, il se souvenait de cette vision et en parlait encore.
Deux heures après, lorsque Charlotte fut débarrassée de ses diamants et de sa parure, et lorsqu'elle se retrouva seule avec son mari, elle lui fit tout d'un coup le récit complet, non-seulement de tout ce qu'elle avait éprouvé avant son évanouissement et de ce qui l'avait causé, mais encore de tous les sentiments de sa vie ! Elle lui parla de Guillaume comme elle ne l'avait jamais fait, elle raconta l'histoire toute entière de leur jeune amour, elle lui dit comment elle en conservait le souvenir, comment aussi elle le combattait, enfin elle était encore dans une agitation fébrile, il ne lui était plus possible ni de cacher sa pensée, ni de craindre les effets de sa franchise. Ce qu'elle désirait ardemment c'était de quitter Paris, c'était de fuir le monde, c'était de retrouver Louise et la solitude... Elle parlait dans ce but, mais elle par**
LE MA&QUIS DE YILLIERS il5
lâît aussi pour soulager son cœur nerveusement op« pressé, et pour se délivrer de la fatigue de se taire t L'effet de cetle brusque expansion fut étrange. Malgré Témotion de Charlotte, malgré l'impression si vive et si récente qu'elle venait d'éprouver, malgré tous les souvenirs du passé réveillés par elle sans ménagements, la vérité sembla mille fois moins for* midable au marquis que ce fantôme d'une inguérissable passion, qui obsédait sa vie depuis tant d'années, n ne pouvait douter de la parfaite sincérité de Charlotte, il avait en l'écoutant l'intime conviction qu'elle ne lui cachait rien, il savait donc tout maintenant, et, sachant tout, il crut pouvoir oser à son tour tout lui dire... Pour la première fois de sa vie, il lui parla aussi sans détour, et lui raconta en entier le roman dont elle était l'héroïne. Charlotte, surprise et presque confuse, comme si ce n'était pas de la bouche d'un époux qu'elle entendait ce récit et cet aveu, apprit alors enfin à quel point elle avait été aimée, à quel point elle l'était toujours!... et une lumière rassurante et nouvelle se fit sur ces heures de sombre bizarrerie qui l'avaient tant de fois affligée et avaient troublé son esprit d'une vague inquiétude plus pénible encore que la tristesse du moment présent.
Huit jours après, ils revenaient à Yilliers , plus unift qu'au départ, et cette fois pour ne plus jamais
iU ANNE SËVERIN
le quitter. Les années qui suivirent furent pourCharlotte les plus heureuses de sa vie. Non que pour la femme (même adorée) du marquis de Yilliers, celte vie pût jamais être calme, mais les beaux jours j étaient plus nombreux, depuis que le trisle malaise des premières années avait disparu, et Charlotte eût à peine remarqué l'ombre que jetait parfois sur son chemin Thumeur inégale et violente du marquis, si cette ombre ne fût jamais tombée que sur elle, et si Tenfant cher et charmant qui grandissait entre eux n'en eût jamais été atteint.
— Je te remercie bien, Guy, disait un matin la petite Anne Séverin en frappant dans ses mains. Oh! je le remercie ; c'est vraiment, vraiment un cerfvolant, comme on n'en a jamais vu. Tiens, un, deux, trois, quatre, cinq, six... ; il faut que je marche six fois pour arriver au bout... Oh! celte queue!... Oh ! . . . merci ! . . . merci ! . . . merci ! . . . jamais je n'au< rais pu en venir à bout..., pas même avec l'aide de Jcannelon, qui a pourtant un frère qui va à Pccole.
Guy recevait tous ces compliments sans surprise; agenouillé à terre, il donnait la dernière main au chef-d'œuvre qui lui semblait mëriler pour le moins tout ce qu'en disait sa jeune compagne, mais ici il s'interrompit :
— Jeanneton! dit-il d'un air dédaigneux... Il vau* drait mieux que Jeanneton sût faire un cerf-volant comme moi... Jeanneton qui a un frère, c'est vrai, mais qui, au bout du compte^ n'est qu'une petite fille comme toi.
En ce moment, la grande horloge du château sonna neuf heures ; la petite Anne, qui faisait le tour du cerf- volant en comptant ses pas, « pour le mesurer par là, » disait-elle, s'arrêta tout à coup et d'une voix effrayée, elle s'écria :
— Neuf heures! Guy... Ah ! mon Dieu, il est neuf heures, entends-tu?
Guy s'arrêta et eut l'air un instant interdit, puis il dit :
— Ah bah ! j'ai le temps.
11 quitta pourtant sur-le-champ le cerf-volant et courut ramasser sur le gazon deux ou trois livres qu'il y avait déposés une heure auparavant, lorsque, pour son malheur, il avait aperçu de loin, sur la pelouse, Anne travaillant à son cerf-volant, et qu'il avait cédé à la tentation de venir « l'aider un moment. »
no ANKE SÉVERIB
Maintenant il s'agissait de rattraper le temps que cet épisode lui avait fait perdre; il se mit en devoir d'y parvenir, mais en vain; lorsque l'horloge sonna le quart, il leva la tête et regarda le cadran d'un air d'inquiétude et de reproche qui semblait dire : a Vous^ êtes bien pressée. »
Anne comprit son regard, et dit :
Ah! mon Dieu! tu vois bien qu'il est trop tard!
et c'est pour moi que tu as perdu ton temps 1 mon pauvre Guy. . . Oh ! que je suis fâchée !
Elle était à genoux près de lui, et son visage exprimait son chagrin et son repentir.
Guy ne répondait pas, il s'efforçait d'apprendre vite, chose impossible lorsque l'attention a été distraite.
— Puis-je t'aider?... dit encore Anne.
— Tais-toi, dit d'abord Guy avec impatience. Mais il se reprit bientôt| et dit :
— Oui, au fait, tiens, attends, fais-moi répéter. Anne prit le livre.
Guy commença couramment. Anne respira. Mais, hélas ! le commencement de la leçon avait été appris avant l'incident du cerf-volant, et il devint bientôt évident que Guy ne savait pas un mot du reste.
Le visage d'Anne se couvrit de larmes.
— Ah ! mon Dieu I c'est fini, c'est inutile, tu vas être puni, tu vas peut-être encore être...
Elle s'arrêta, Guy comprit :
— Je vais être puni, c'est sûr, dit-il; car c'est la troisième fois cette semaine que je ne sais pas ma leçon, mais n'aie pas peur, ce ne sera pas cela.
Ces mots avaient trait à une punition que (fidèle aux traditions de la jeunesse) le marquis avait une fois fait subir à son fils; mais, sur les instances de la marquise, il avait promis de ne plus la renouveler.
L'horloge sonna neuf heures et demie.
Les deux enfants se levèrent et se dirigèrent vers le château. Guy marchant avec une résolution désespérée, comme un condamné au supplice; Anne le suivant à pas pressés et s'essuyant les yeux du coin de son petit tablier blanc.
A la porte du château, ils rencontrèrent Jeanneton, grande et robuste fille de treize ou quatorze ans, fille du jardinier de Villiers.
— Je suis là pour vous emmener déjeuner, mam'selle Anne, dit-elle.
— • 0 Jeanneton, attends, attends un instant..., je ne peux pas venir à présent...
— Vous serez grondée, mam'sellc, dit Jeanneton ; vous serez peut-être punie, ajouta-t-elle pour faire plus d'effet.
— Eh bien, tant mieux 1 Guy, tu entends, je vais être grondée, je vais être punie aussi, moi.
Guy s'arrêta :
— Non, pourquoi? Va-t'en, Anne, je l'en prie, îe ne veux pas que tu sois punie.
— Ça m'est égal : ça me fera plaisir.
— Je ne le veux pas, moi ; je te dis, va- t'en avec Jeanneton tout de suite.
En ce moment Thibaut parut dans le vestibule :
— M. le marquis attend monsieur Guy, dit-il,
— Va, laisse-moi, dit Guy, et il ajouta vite et à voix basse : Va et reviens le plus tôt que tu pourras.
Sur cette double injonction, la petite Anne se décida à mettre sa main dans celle de Jeanneton et à se laisser emmener, tout en tournant des yeux pleins de larmes vers le grand escalier, au haut duquel elle vit disparaître Guy avec un sentiment de terreur et de pitié que l'incertitude sur le châtiment qu'il allait subir augmentait encore. Elle se souvenait avec épouvante du jour terrible de sa fustigation, l'année précédente, et elle n'était que médiocrement tranquillisée par l'assurance qu'il venait de lui donner que « ce ne serait plu$ cela. »
Elle s'en allait donc à pas fort lents, et, malgré les instances de Jeanneton pour la faire marcher plus vite, elle n'avait pas fait vingt pas dans l'avenue, lorsqu'elle entendit tout à coup un cri perçant! un seul cri, et qui ne fut pas répété; mais elle avait parfaitement reconnu la voix de Guy, et elle demeura
LE MARQUIS DE VILLIERS lid
glacée de douleur et d'effroi. Elle ne voulait plus avancer, elle voulait retourner au château, et il fallut que Jeanneton usât presque de force pour Tonpimener enfin pâle et éplorée au chalet.
Lorsque Guy s'était séparé d'Anne, dans le vestibule, il était parfaitement résigné à subir une punition assez sévère, car il avait été trois fois en défaut dans la même semaine : un sentiment de justice, singulièrement développé dans sa jeune conscience, l'avertissait qu'un châtiment lui était dû; il était donc tout disposé à l'accepter de bonne grâce ; mais dès les premiers mots que lui adressa le marquis, le son de sa voix révéla à son fils qu'il avait de l'humeur, et toutes les bonnes dispositions de celui-ci s'évanouirent. Guy savait par expérience que ces jours-là Bon père était à peu près impossible à satisfaire, encore bien plus à désarmer. Les enfants ont tous cet instinct, mais Guy l'avait plus qu'un autre ; il se tut, et sa physionomie prit une expression qui n'était ni celle du repentir, ni celle de la soumission.
La legon commença, mais dès les premiers mots sa mémoire se troubla, et il demeura court, comme s'il n'eût pas même jeté un regard sur son livre, tandis que son visage endurci, impassible, presque impertinent, portait au comble l'irritation de son père; mais les paroles qu'il adressa à Guy eurent l'effet contraire de celui qu'il voulait produire. L'attitude de l'enfant devint de plus en plus insoumise, et, sans la promesse faite à sa mère l'année précédente, il eût indubitablement subi le même châtiment. Malheureusement celui auquel son père eut recours en ce moment, ne valait pas mieux ; poussé à bout par l'impatience, il dit à Guy de tendre la main droite, et, bien qu'effrayé, Guy obéit bravement. Alors le marquis saisit une canne qui se trouvait près de lui et il frappa la main de son fils,
Guy poussa le cri qui avait effrayé Anne, et il tomba presque évanoui.
Son père n'avait mesuré ni sa force, ni le poids de l'arme dont il se servait, et il avait blessé l'enfant, qu'il voulait seulement châtier.
Le marquis, on le devine, fut effrayé et mécontent de lui-môme au delà de ce qu'on peut dire, mais, selon son habitude, il n'en convint pas, La marquise, accourue au cri de son fils, le releva en faisant effort sur elle-même pour paraître calme, et elle emmena Guy, taudis que le marquis demeurait
immobile, se trouvant (et peut-être avec raison) le plus à plaindre des trois.
Anne, pendant ce temps, était au chalet, pleurant et ne voulant pas être consolée ; ce qu'elle demandait surtout avec les plus vives instances, c'était de tenir la promesse qu'elle avait faite au pauvre Guy et de retourner au château, où son père consentit enfin au bout d'une heure à la ramener.
Pierre Séverin n'était jamais sans crainte lorsque ^ Téducation ou la correction de Guy était livrée à son père. Il désirait donc maintenant, au moins autant qu'Anne, savoir exactement ce qui s'était passé, et, tandis qu'il montait chez la marquise pour s'en informer, Anne se glissa dans la petite salle d'étude où elle savait qu'elle trouverait Guy.
Il était en effet tout seul, le bras en écharpe, l'air sombre et point attendri. Il écouta sans répondre les premières consolations que lui prodigua sa petite compagne, mais lorsqu'elle commença à se faire à elle-même de véhéments reproches, à s'accuser d'être la cause de ce qui était survenu, il l'arrêta tout court :
— Non, ce n'est pas toi, Anne; ce n'est pjis toi et ce n'est pas moi, c'est lui.
"— Qui lui ? dit Anne d'un air surpris,
'^ Lui, répéta Guy en frongant le sourcil, mon père : je ne savais pas nia leçon^ c'est vrai, mais ce
m ANNE SÉVERIN
n'est pas pour cela qu'il m'a puni et qu'il m'a frappé, c'est pour autre chose... Pour cela il m'aurait fait autre chose... c'est pour autre chose qu'il m'a fait cela.
Anne ne comprenait pas un mot, et Guy lui-même vit qu'il n'exprimait pas clairement son idée.
— C'est égal, dit-il, je sais ce que je veux dire.
Il mit sa main gauche tout entière dans son épaisse chevelure dont les boucles brunes retombèrent en arrière, et il demeura ainsi, le coude appuyé sur la table, les yeux fixés sur la cheminée avec une expression que sa petite compagne ne trouva pas du tout satisfaisante.
— Mais moi j'aimerais à savoir aussi ce que tu veux dire, dit-elle. Voyons, Guy, parle-moi, je ne te comprends pas; tu as l'air d'être lâché, mais pas fâché d'avoir mal fait ?
— Je n'en suis pas fâché non plus, dit Guy brièvement.
-Guy!
— Non, je n'en suis pas fâché, c'est-à-dire je n'en suis plus fâché ; je l'étais ce matin, à présent je ne le suis pas, je suis fâché contre mon père.
— Guy ! répéta Anne d'un air scandalisé.
— Oui, je suis fâché contre lui ; pourtant ce matin, vois-tu, j'avais tort, je lui aurais bien demandé pardon tout de suite, mais maintenant... je ne peux
ps te dire ce que c'est, mais il me semble que c^esl lui... Je ne peux pas t' expliquer cela, vois-tu, j'aimerais mieux être fâché comme je l'étais, je serais trèscontent d'être fâché comme cela. . . Je suis fâché d'être fâché comme je le suis... Tiens, lu m'embrouilles... Qu'est-ce que cela te fait, laisse-moi penser ce que je veux...
Mais Anne persistait à vouloir absolument démêler le fil embrouillé des idées de Guy :
— Tu veux dire peut-être, dit-elle, qu'une autre pénitence ne t'aurait pas empêché d'être fâché d'avoir mal fait, tandis que celle-ci....
— Juste... dit Guy. Oui, c'est cela : une autre pénitence, un pensum, une récréation flambée, que sais-je, du pain sec ou toute autre chose de ce genre aurait pu ressembler à ce que j'avais fait ; mais cela, dit-il, en indiquant d'un signe de tête son bras en écharpe, cela ressemble à... à avoir menti, à avoir rapporté... cela ressemble à avoir battu un petit... Voilà à quoi cela ressemble !
Après avoir ainsi énuméré la liste des énormîtés auxquelles, suivant ses notions de justice, eût été applicable la peine qu'il avait subie, Guy fut persuadé qu'il s'était enfin expliqué clairement et d'une façon sans réplique. \
Il se sentit soulagé et eût volontiers maintenant accepté la distraction d'une partie de dominos. Mais
124 ANNE SÉYERIN
Anne restait Bérieuse, debout, les coudes appuyés sur la table, ses deux mains sous son menton, et elle ne faisait aucune attention aux préparatifs du jeu que Guy faisait de la main gauche.
— Mais Guy, dit-elle enfin en promenant sa petite main sur les dominos qu'il venait de placer et les mettant en désordre sans s'en apercevoir, mais, mon bon pelil Guy, tout cela ne fait pas que tu puisses être fâché contre ton père, et ce que tu dis là est mal, plus mal que tout ce que tu dis que tu n'as pas fait.
— Voyons, Anne, jouons, veux-tu ? Ne me taquine pas, à présent.
— Je ne veux pas te taquiner, mais je ne veux pas jouer si tu ne me dis pas que tu ne penses pas ce que tu as dit.
— Je ne peux pas dire cela, puisque je le pense.
— Comment faut-il donc faire, dit Anne d'un air pensif, pour s'ôter de l'esprit une chose qu'il ne favt pas penser ?
— Je ne sais pas, dit Guy ; il n'y a pas moyen, je crois : on pense ce que l'on pense, voilà tout.
^- Mais non, mais non, dit Anne; cela ne peut pas être, Guy. M. le curé nous l'a encore si bien expliqué dimanche en nous disant comment il faut donner à Dieu son cœur, son âme et son esprit. Il faut bien en ôter les mauvaises pensées pour cela, c'est sûr !
— Eh bien, dis-moi comment, dit Guy, et je t'as*
LE MARQUIS DE TILLIERS m
sure que j'en serai content ; j'aime tant quand j'aime mon père... Le jour où il m'a mené promener avec lui à cheval, tu sais? moi sur le poney, il avait l'air content de moi, il me regardait avec des yeux qui me faisaient tant de plaisir, et moi je l'aimais tant aussi ce jour-là 1 J'aimerais bien mieux cela, va, que ce que je te disais tout à l'heure, mais je ne le peux pas, ce n'est pas ma faute. Je le vois toujours comme ce matin, avec des yeux si sévères... Et puis quand j'ai tendu ma main et qu'il a levé la sienne I ô ma pauvre Anne, si tu l'avais vu I,..
Anne frissonna, et ses grands yeux se remplirent de larmes ; mais elle les essuya résolument, et tout d'un coup elle s'écria :
— Je lésais, moi, je le sais, le moyen... Tiens, Guy, écoute-moi bien. Veux- tu le faire ? veux-tu faire ce que je vais te dire ?
Guy, tout en maintenant la dignité de son sexe en rappelant de temps en temps à Anne qu'elle n'était qu'une petite fille, lui cédait cependant à peu près en toute occasion, et il convenait môme souvent que, quoique la plus jeune de près de quatre ans, elle était la plus sage des deux :
, — Voyons ce que tu vas dire, dit-il.
— Écoute donc, mon petit Guy, dit Anne en venant se mettre devant lui à moitié à genoux, à moitié assise sur ses talons, écoute-moi, je t'en prie.
iS0 "' ANNE SfiTERIN
C'est vrai, la punition était trop grande, elle était plus grande que ta faute *. Mais, comme je te le disais, cela ne fait pas que ce que tu me disais tout à l'heure soit bien ; c'est mal, au contraire, sois sûr que c'est mal. Tu dis que tu ne peux pas t'empecher de le penser, eh bien, écoute, rappelle-toi encore ce qu'a dit M. le curé : « Si vous pensez une chose que Dieu défend, tâchez de faire une action qui soit le contraire de cette pensée! » Tu t'en souviens bien, il nous a dit cela après le catéchisme, dimanche, comme s'il avait deviné ce qui allait t' arriver... Eh bien, mon petit Guy, aujourd'hui, là, maintenant, fais un plaisir à ton père I
Et, se levant d'un air animé, elle courut à une petite table où tous les livres de Guy avaient été jetés en désordre.
— Tiens, écoute-moi, fais ce que je te dis, et tu verras. Prends tes livres, apprends vite et bien tes leçons, tu le peux quand tu le veux, tu sais bien, et moi je ne dirai rien, je ne te distrairai pas, je resterai là sans bouger. Fais cela, je te dis, fais cela d'abord et tu verras ensuite. . . tu verras si tu ne guériras pas de ta mauvaise pensée.
A la proposition de ce remède, Guy fit d'abord um
* Expression d'une enfant de neuf ans dans une circonstance analogue.
effroyable grimace ; mais Anne n'en démordit pas, et à force d'instances elle finit par se faire obéir. Les deux enfants se turent, et pendant une demi-heure on eût entendu une mouche voler dans la petite salle d'étude, Guy apprenant avec l'attention d'une véritable bonne volonté, Anne restant immobile de peur de le déranger.
Enfin Guy s'écria :
— C'est fini ! je la tiens enfin ! ... et cette fois c'est tout de bon !
Anne prit le livre, Guy répéta sa leçon imperturbablement d'un bout à l'autre.
— Et maintenant, lève-toi... Le peux-tu ? Ta main t'empêche-t-elle de marcher ?
— Non, dit Guy en riant, pas de marcher ; mais, aïe... elle me fait bien mal quand je remue...
— Pauvre Guy ! dît Anne attendrie de nouveau ; reste alors, ne bouge pas !
— Non, non, dit Guy debout, non, c'est fait maintenant.
— Appuie-toi sur moi, donne-moi l'autre main.
— Non, va devant, dit Guy, que son double effort avait remis tout à fait de bonne humeur, va devant, frappe à la porte et dis que je suis là.
Le marquis, la marquise et Séverin étaient encore ensemble, et pendant la conversation qui venait d'avoir lieu il avait été décidé que Guy serait envoyé au
collège. La pauvre mère avait fait elle-même cette proposition d'une voixferme, Séverin Tavait appuyée, et le marquis, pénétré en ce moment du regret de son emportement, venait d'y donner son consentement, lorsqu'on entendit frapper un coup léger à la porte.
— Entrez, dit la marquise.
On vit paraître le visage rose et rayonnant d'Anne.
— C'est Guy, qui est là, dit-elle, et qui voudrait répéter sa leçon .
Tous les trois furent également surpris. La marquise avait été encore plus effrayée et chagrinée de l'effet moral produit le matin sur Guy que de sa souffrance physique. Séverin aussi avait craint pour le moins un long accès de morne obstination, tel qu'il lui en avait vu dans des circonstances analogues, et quant au marquis, qui ne croyait pas devoir reconnaître ouvertement son tort vis-à-vis de son fils, il brûlait du- désir de l'embrasser^ d'autant plus qu'il pensait que la peur le retiendrait maintenant bien longtemps loin de lui.
Ce fut donc avec une véritable émotion qu'il vit paraître devant lui son pauvre enfant, pâle , changé, le bras en écharpe^ les cheveux en désordre, mais le visage animé d'une charmante expression et venant droit à lui, son livre à la main, sans peur, sans embarras, sans hésitation.
Le marquis prit le livre avec des yeux troublés. Guy répéta sa leçon d'une façon irréprochable, et avant qu'elle fût achevée il était dans les bras de son père, où s'effaçait en un instant le souvenir du grief qui, une heure auparavant, avait troublé son jeune esprit et gonflé son cœur.
Pendant ce temps l'expression triomphante du visage de la petite Anne n'échappa pas à Charlotte ; elle devina tout ce qui s'était passé entre les deux enfants.
— Regardez, Pierre, dit-elle, regardez le bon petit ange de mon pauvre Guy.
Et, la prenant dans ses bras, elle l'embrassa avec passion, tandis que M. Séverin, ému et satisfait, jetait sur sa fille un regard attendri et caressait doucement sa petite main entre les siennes.
La proposition d'envoyer Guy au collège, c'était la marquise qui, la première, avait eu le courage de la faire, et lorsqu'elle avait obtenu le consentement de son mari, elle l'avait remercie comoie s'il lui avait
iSO ANNE SËVERIN
accorde une grâce, Néanmoias, chaque semaine cjuî la rapprochait du départ de son fils semblait abréger sa vie du môme nombre d'années. Ses yeux le suivaient avec une anxiété fiévreuse ; parfois, après l'avoir longtemps gardé près d'elle, elle le renvoyait tout d'un coup en lui disant : « Va, va-t'en un peu, que jp m'accoutume à ne plus te voir. » Parfois encore, elle prenait sa tête entre ses mains et le regardait, fixement, comme si elle eût eu peur d'oublier ses traits, et dans d'autres moments elle s'enfuyait dans sa chambre en Fenteiidant, pour y pleurer à son aise sans être vue, si ce n'est de Louise, qui souffrait de ses combats et pleurait avec elle«
Au milieu de cette agitation, on arriva au jour, calme, béni, de la première communion des deux enfants, qui devait précéder d'une semaine le départ de Guy. Ce jour, important dans toutes les familles, fut mémorable au château de Villiers*
Dès Taube, Charlotte était auprès du lit de son fils qui dormait encore, et elle le regardait avec un sentiment plus tendre, plus $olennel que de coutume. En ce moment la paix de l'absolution, reçue la veille au soir, reposait sur son front et donnait à ce visage endormi quelque chose d'angéliquo, d'accord avec U pureté encore enfantine de son teint et le contou; délicat de son visage. On eût peint sous ces trailS, non pas un chérubin dans l'exlase de l'adoration^
LE HÂRQOiS Di: VILLIERS iSr
mais un de ces diTÎns messagers envoyés, parmi les hommes et portant, dans leur ressemblance aveo * eux, Tempreinte d'une force et d'une pureté surnatu* relies. Tel était Guy en ce moment ; mais tandis que sa mère priait auprès de lui avec une ferveur inaccou* tumée, un léger froncement de sourcil plissa le front de l'enfant et changea tout d'un coup cette expression céleste ; une ombre passait dans non sommeil, elle fut fugitivCp*» un doux sourire presque à l'instant effleura ses lèvres, il se réveilla et embrassa sa mioti» . Mais celle-ci, en le serrant dans ses bras, ne put s'em^ pêcher de dire dans son eœur : « 0 mon Dieu, soyez toujours près de lui pour écarter de son âme toutes les ombres et y ramener toujours la lumière 1 9 ^
' La cérémonie était presque acbevési
L'abbé Gabriel, debout à l'autel, adrâisait encore quelques paroles aux deux enfants^ à genoux Pun prè» de l'autre dans une émotion recueillie. Un rayon dé soleil passant à travers les vitrauit enveloppait losvête^ ments blancs d'Anne des couleurs de l'ând^en^ciél et jetait comme une auréole sur la tète de Guy ; tout était autour û*eui calttie et rayontmnt.*. C'était bien l'heure sainte et sereine qui dépose dans l'âme le gtirme de totls lei bonheurs, de toutes lus vertus et de touteH les forcei^ dé la vie^
- .^ Que toutes les grâces des<$endent s^r totis et demeurent âanstos|mcs^ é mes enfants, disait l'abbë
133^ iNNE SËYERIN
Gabriel en terminant son discours. Soyez fermes pour combattre,, soyez patients pour souffrir. Mon cher enfant, soyez brave toujours et partout pour confesser la foi sans lâcheté, pour la défendre sans peur, maif brave surtout dans le grand combat contre vous-même Et vous, ma chère petite, soyez ferme et patiente, c'est là le courage que je vous demande aussi. N'oubliez pas ce jour et ce qu'il vous promet, n'oubliez pas ce que vous promettez à votre tour, et que la paix, la force et la grâce reposent et demeurent sur vous !
Ces paroles étaient simples, mais l'accent qui les accompagnait les faisait pénétrer jusqu'au fond des cœurs....
Charlotte, depuis le moment de sa communion près de sonfils, avait été soudainement délivrée de l'étreinte douloureuse qui depuis tant de jours serrait son cœur, et elle ne sentait plus qu'une joie inconnue et nouvelle. II lui semblait entendre au fond de son âme une voix qui lui disait que toutes les peines, toutes les douleurs, toutes les séparations de la terre étaieut finies et qu'il n'y avait plus qu'union, bonheur, paix consommée et sécurité parfaite.
Elle demeura à genoux la dernière et se releva calme, attendrie et consolée.
Revenue au château, elle présida au déjeuner qui suivit la messe avec cette douce gaieté qui succède a
un doux recueillement; puis elle altacha au bras d'Anne un bracelet dont le fermoir laissait apercevoir à travers un cristal entouré de perles, une belle boucle de cheveux d'or, mêlés, avant Tâge, de quelques fils d'argent.
Plus tard, iBlle.retourna aveo eux à l'église-, et- vers le soir elle prit sa place accoutumée à table, où, en riionneur de ce jour solennel, ils étaient tous réunis ; mais tout de suite après le dîner, se sentant reprise de celte douleur au cœqr dont elle ne parlait plus, tant elle lui était devenue habituelle, elle remonta dans sa chambre et se mit au lit.
 neuf heures, lorsque Guy allait la quitter, elle l'embrassa tendrement et elle le bénit suivant sa cou^ tume. Ce jour-là, elle bénit aussi Anne lorsqu'elle
vint avec Louise lui dire adieu, avant de retourner ati chalet.
£lle s'endormit pendant quelques heures et rouvrit les yeux vers minuit. Elle vit alors son mari, assis près de son lit, la regardant avec une tendresse inquiète. Quelque chose dans le sommeil de Charlotte lui avait inspiré une crainte vague à laquelle il ne voyait pas pourtant de cause apparente. Il lui tenait la main, et elle lui semblait brûlante*
— Souffrez-vous ? dit- il.
— Oh I. non,, non, répondit-elle..
Le marquis se tut et baisa la main qu!il tenait
;IM &NN1 SÉTERIll
• toujQursi ettsette main serra doucement la sient)e. V <*- 0 Gaston! quelle belle journée I que je me , sens haireuse t
, Après avoir dit ces mots, Charlotte s'endormit... Elle s'endormit et ne se réveilla plus sur la terre,
La communion reçue le ma tin au près de son en faut
^avait été son viatique, et la promesse de bonheur
.entendue au fond de son ftme était accomplie mainte^
oant, 6t cette fois en entier I . ^ * . . ; .
Avant le jour, un médecin appelé par le pressenti*ment inquiet du marquis, arriva au château^ mais ce tM f^t que pour constater l'inutilité de tous les remèdes 4)t pour déclarer que la causé de cette mort subite était Mi maladie de cœur dont la marquise de Yillierfi était Atteinte depuis de longues années et dont l'origine avait dû être quelque grand saisissement ou quelque jîecoussô violente ressentie dans sa première jeunesse.
Nous passerons sous silenee les premiers jours d'une douleur que rien ne devait plus uî adoucir, ni dis-
LE MàRQDIS de VILLIERS iSS
traire. Nous ne dirons rien du deuil profond qui enveloppa toutes choses à Yilliers et aux environs, où partout le nom de la marquise était connu et béni« Nous dirons seulement qu'au château tout se ressentit du caractère ardent et malheureux de celui qu'un coup si imprévu venait de frapper, que l'aspect des lieux y devint morne et désolé comme son désespoir, tandis qu'au chalet tout demeura calme et serein dans une douleur qui n'était cependant ni moins profonde ni moins vive.
Guy partit pour Paris ûccompagné de Séverin, et pendant les années qui suivirent, ce ne. fut point au château, mais au chalet qu'il passa le temps de ses vacances. Plus que jamais, la douleur et les sombres habitudes de la vie du marquis le rendaient incapable de servir d'instituteur et de guide à son fils, et gràn(ki assurément eût été l'infortune de celui-ci, si la tendresse de Louise et celle de Pierre Séverin n'eussent tenu lieu de tout au pauvre enfant plus qu'orphelin, Guy trouvait du reste dans l'ami de son père toutes les qualités nécessaires pour diriger, sinon pour dompter sa fougueuse vivacité ; toutefois l'espèce d'indifférence dont il croyait être l'objet lui causait une surprise qui n'était pas exempte de ressentiment, et chaque fois qu'il revenait à Yilliers avec l'espoir de Tamener un peu de joie sous le toit attristé de son père, il se sentait le cœur serré et froissé par l'inutilité
m ANNE SÉVERIN
apparente de ses efforts ; cependant il était souvent reçu à bras ouverts et avec une satisfaction qui semblait réaliser toutes ses espérances. Gomment, en effet, le marquis n'eût-il pas ressenti un sentiment d'orgueilleuse tendresse, en embrassant son fils tel que l'avaient développé les trois ou quatre années écoulées depuis le jour de son premier départ de Villiers ! Mais bientôt son abattement morose reprenait le dessus, là ressemblance même de Guy avec sa mère contribuait à Taccroitre. Getle ressemblance était Tune de celles qui échappent aux indifférents, et qui pour ainsi dire ne sont pas permanentes, mais par instants, c'était le regard de Gharlotte elle-même que rencontraient ceux qui l'avaient aimée, sous les longues paupières de son fils ; c'était son sourire qui transformait, comme par un éclair, la bouche habituellement ferme et sérieuse de Guy ; c'était la voix de sa mère dont le timbre semblait revivre dans sa voix. Mais dans l'âme du marquis, ces souvenirs réveillaient une impression qui ressemblait bien plus au désespoir qu'à l'attendrissement, et dont l'effet était de le rendre souvent plus irritable encore que par le passé. Guy, alors, s'irritait à son tour, s'oubliait jusqu'à manquer de respect à son père : puis ensuite plein de regret et de remords, il venait se réfugier au chalet, avouer ses torts et recevoir de bonne grâce les remontrances de Pierre, les doux conseils de celle qu'il nommait sa tante Louise, et ceux
plus doux encore de sa chère petite sœur Ànno, qui étaient souvent les mieux suivis de tous.
Ainsi se passèrent quatre ou cinq ans, qui nous aniènent à l'époque où la révolution de 1 830 trouva Guy entrant dans sa vingtième année et achevant à Paris des études qui allaient l'admettre parmi les premiers, dans l'une des écoles dont l'accès était le plus difficile. Guy, fils unique et destiné, on le sait, à posséder une fortune digne de sa naissance, n'eût peut-être pas mis tant d'ardeur à s'ouvrir une carrière, si son existence eût été plus heureuse ; mais il n'était plus assez jeune pour supporter la solitude du château de Villiers, et il l'était encore trop, suivant les idées de son père, pour pouvoir prétendre à une indépendance < absolue. Il n'avait donc pour le moment rien de mieux à faire qu'à travailler courageusement pour entrer dans la voie qui lui était ouverte, et, tout en étudiant, il profitait de la liberté que lui laissait le professeur auquel il était confié, et qui depuis deux ans déjà le traitait plutôt en ami qu'en élève, ayant su comprendre que Guy abuserait infiniment moins de la liberté si elle lui était donnée, que s'il était tenté de la dérober.
Cette vie dans son ensemble ne lui déplaisait donc point, et quoiqu'il s'y attendît, ce fut avec un vif déplaisir qu'il se trouva brusquement rappelé à Villiers par une lettre de son père^ qui lui ordonnait de quitter
tas àlfNS SËTBRtR
Paris, d6 renoncer à tout projet de carrière, et de révenir sur-le<*chatnp auprès de lui.
Assurément, Guy n'était nullement disposé à sympathiser avec le mouvement qui venait de renverser l'antique dynastie, dans laquelle se personnifiait pour Jui non-seulement la monarchie, mais le pays luimême ; toutefois la lettre de scm père stimula en lui l'esprit d'indépendance et d'opposition dont il avait assez largement hérité, et tout en annonçant en réponse son acquiei^cement et son retour, il ne put s'empêcher d'ajouter qu'avant de quitter « des camarades qu'il regrettait, et avec lesquels il eût été heu« reux de servir son pays, il désirait passer quelques jours encore auprès d'eux, et surtout se séparer le plus tard possible de celui qu'entre tous il nommait son ami . »
. Cette lettre déplut au marquis pour plusieurs raicons. Les passions politiques ne sont point de celles qui se calment avec les années, et la révolution nou* -velle les avait réveillées chez lui avec une vivacité à laquelle ajoutait encore la ténacité de l'âge. Pour la première foison le voyait sortir du morne ohattement de sa douleur, s'animer et se passionner comnoè dans ^sa jeunesse, avec moins de mesure et plus d'emportement encore» Il y avait quarante ans du jour où un dissentiment politique l'avait séparé de son ffère, et maintenant, dans le reg^( exprimé parGuf, il loi
LE MARQUIS DE VMLIERS tS9
semblait, à tort, apercevoir le germe d'un chagrin du même genre ; non content dç ce grief, il en trouvait un second dans Tallusion qui terminait la . lettre de son fils, dont celui-Qi de ]|)onne hunaeur se fût peutêtre abstenu, car il n'ignorait pas que son intime liaison avec un jeune homme dont la position et les relations étaient tout autres que les siennes n'avait Jamais eu Tassentiment de son père; mais, nous J'avons dit, il était dans la nature de Guy d'obéir avec impalie^cë, là même où ce qui lui était in;iposé ^ trouvait d'accoiti avec se^ ppinions. Qt sa volonté. Il n'était donc point exempt d'irritation en écrivant à son père, et celle q^u'en retour lEîa lettre ^vait fait naître se manifesta par raccueil glacial qu'il reçut à son arrivée dans ses tristes foyers, ^ Le dîner, en tête*-à-tête, iut morne et silencieux ; Guy avait le cœur serré. Malgré ce qui troublait ai .souvent ses relations avec son père, il le respectait et Taimait tendrement. Daqs ae moment même, il se sentait attendri par les traces de ce nouveau chagrin visibles sur son front sillonné et sur sa tête blanchie. Il le regardait avec tristesse et compassion : mais ' comme rien dans Iç regard froid et sévère du mar^ quis ne semblait répondra au sien, il baissa les yeuz^ et une partie de la compassion qu'il ressentait se tourna sur lui*n^me, car Guy se regardait aussi comme fort à plaindre en oe moment. La grande salle
UO ANNE SËVEUIN
à manger où il se trouvait seul en face de son père, lui semblait lugubre. Yilliers, qu'il aimait tant jadis, prenait l'aspect d'un lieu d'exil, maintenant qu'il y était ramené malgré lui. Ce vaste château était en vérité une cage étroite pour ses vingt ans. Et pas un mot qui lui donnât la perspective d'en sortir, pas un mot qui du moins adoucît son retour!
Il était assez naturel que tout cela lui parût mélancolique... Toutefois, au milieu de sa méditation rembrunie, se trouvaient deux points lumineux :
Le premier, c'était le chalet et tous ceux qui l'y attendaient.
Le second, c'était l'ami dont nous avons parlé et qui se trouvait en ce moment beaucoup plus près de lui que ne se l'imaginait son père.
En effet, au moment même où Guy allait se séparer du jeune Franz Franck, celui-ci avait reçu de sa tante établie dans une petite terre voisine du château de Villiers, une lettre qui l'invitait à y venir passer avec elle le mois de septembre; en sorte que les deux amis avaient eu la bonne fortune de voyager ensemble et ne s'étaient séparés qu'en arrivant à la petite ville de M... où Guy avait trouvé la voiture de son père, tandis que Franz montait dans une petite carriole envoyée à sa rencontre par madame Lamigny, sa tante.
Guy s'était gardé de faire part à son père de cette rencontre, surtout lorsqu'il s'était vu mal accueilli à
LE MARQUIS DE VILLIERS Ul
son arrivée; il nourrissait bien le hardi ^projet d'annoncer au marquis l'arrivée de son ami dans le voisinage et mémé^'êdui de faire ratifier l'invitation qu'il lui avait faite de venir le voir au château... Mais/ pour entamer ce sujet délicat , il attendait que le nuage qui assombrissait le front de son père fût un peu dissipé, lorsque celui-ci rompit tout d'un couple silence par ces mots inattendus :
— Et M. Franck ! votre ami... a-t-il enfin reçu vos adieux?... En ce qui le regarde du moins, je suis obligé d'avouer que cette misérable émeute a eu un bon côté, car j'imagine qu'il doit avoir disparu dans la tempête ou du moins qu'il navigue dans des eaux tellement différentes des nôtres, que vous en êtes enfin séparé sans retour.
Le sang monta au visage de Guy, mais il se contint
et répondit froidement :
— Vous vous trompez, mon père ! Franz Franck est royaliste. (On ne disait pas encore légitimiste.)
— Royaliste!... s'écria le marquis avec une extrême surprise.
— C'est-à-dire, dit Guy avec un peu d'embarras (car les opinions politiques de son ami n'étaient peut-être pas aussi prononcées que l'indiquait celte réponse), c'est lu l'opinion de sa famille...
— De sa famille !.. • répéta le marquis avec une dédaigneuse ironie.
!43 ilVNE SÊVERIR
— De la seule parente qu'il ait au inonde, du moins, madame Lamigny, sa tante, qui l'a adopio et à laquelle appartient le pré Saint-Clair , à quelques lieues d'ici «
Le marquis ne répondit pas. Guy alors , saisissant Poccasion qui s'offrait ainsi, poursuivit hardiment :
— C'est là que Franz se trouve en ce moment ; nous sommes revenus de Paris ensemble, et il est allé au pré Saint-Clair, tandis que je venais ici.
Rien au monde ne pouvait être plus désagréable ' au marquis que cotte nouvelle. Par caprice et par préjugé, par suite aussi d$ quelques informations prises sur la famille du jeune Franck, il avait contre lui une prévention obstinée et ressentait par suitô^ une répugnance qu'il croyait fondée pour T intimité • qui s'était établie eQtre ce jeune homme et son fils. Il avait vu celte intimité brisée par les circcmstaQcês^ ^ et maintenant il apprenait, au contraire, que, sépai^é de tous les autres camarades, Guy allait se trouver plus que jania^ rapproché de celui-là, puisque le hasard le plus malheureux le ramenait dans le voisi-^ nage.
Il nVvait même pas de bon prétexte pour lui interdire le pré Saint-Clair, car il était vrai que madame Lamigny était connue dans toute la province pour avoir des opinions presque aussi ardentes que celles du marquis lui-même, ce dont en^cè moment il était
loin de lui savoir gré; il était même tenté de s'écrier ; €( De quoi se mêle-t-elle?.,, » et de lui en vouloir d'une conformité qui lui enlevait une arme dont il aurait voulu se servir.
— Comment se fait-il, dit^il enfin avec humeur, que madame Lamigny soit la tante de M. Franck ?
— * Elle est, je crois, la sœur de sa mère.
— Comment I s'écria le marquis, madame Lamigny était juive?
— Juive, mais pas du tout, mon père»
— Pas du tout ! répéta le marquis ; mais si ce n'est elle, c'est donc sa sœur a ou bien quelqu'un de» siens?»
— Quelqu'un des siens, soit, dit Guy en souriant. La famille de Franz, il est vrai, est originairement juive.. « mais son père a quitté le judaïsme en épousant une chrétienne..* Quant aux circonstances qui ont accompagné le mariage de notre voisin du pré Saint-Clair avec la sœur de celle-ci, je les ignot*e.
— Je les sais^ moi^ répondit le marquis^ bien qUe* peu informé de la parenté de madame Lamignjf et ignotant jusqu'à ce jour qu'elle fût belle-sœur de l'usurier juif converti par les beaux yeux de sa femme, la mère de votre ami... Mais ce que je savais, c'était que Lamigny (un fort petit gentilhomme qui avait Je mérite d'élre bien pensant^ mais qui n't^n avait pas d'autre), courant FAllcmagne à une époque où il
lié A55E Sf TEtlS
n'ctail déjà plus très-jame, y afaût rencontré sa femme chantant, je crois, à qiidqae grand festiyal todesqoe el loi a^ait offert sa main, parce que (il tant rendre jostice k madame Lamigny) il s'était aperça qu'elle n'aorait point aooq)Cé d'hommages d'antre sorte.
— C'est en effet, je le crois, une femme excellente et respectable, dit Goy avec nn empressement qui tendailà rehausser la parenté peu brillante de son ami.
— Quelque excellente et respectable qu'elle soit, dit le marquis avec impatience, vous comprenez bien, n'est-ce pas, que je ne vais point, à l'heure qu'il est, établir des relations avec le pré Saint-Clair, où je n'ai jamais mis les pieds, et j'espère que vous ne vous mettrez vous-même en aucune communication de voisinage avec eux. En un mot, Guy, je vous défends d'y aller, et encore plus de recevoir aucun d'eux à Yilliersl
Le marquis se leva en disant ces mots et entra dans la pièce adjacente, qui était un petit salon où il se tenait d'habitude depuis qu'il habitait seul ce vaste château. Guy le suivit lentement en cherchant à maîtriser l'emportement qui commençait à bouillonner en lui..* Pour en venir à bout, il pensa que le plus sage parti k prendre était de sortir sur-le-champ, et comme cette pièce, ainsi que toutes celles du rez-de-chaussée, donnait sur la terrasse, il ouvrit la fenêtre, sortit et
se mita marcher au grand air... Mais Teflet de cette promenade ne fut point de le calmer, au contraire. Tout ce que venait de dire son père se représenta à son esprit et luiparut le camble de l'injustice. « N'était-ce point assez d'être tout d'un coup privé de tous les intérêts, de toutes les activités, aussi bien que de tous les plaisirs de son âge, et fallait-il encore être poursuivi dans une jouissance aussi innocente que celle d'une amitié de son choix, et cela sans motif, sans raison, sans prétexte, par un préjugé injusie et absurde, sans connaître même cet ami que l'on condamnait ainsi ! »
Et le cœur de Guy se gonflait au souvenir des nobles qualités, de l'intelligence, du génie de celui dont son père cherchait à le séparer. Et il arpentait la terrasse sous le ciel étoile en répétant mille fois les mots : « Absurde 1 injuste ! » et en s'exaltant de plus en plus, bien loin de regagner du sang-froid... Bientôt Tidéo lui vint d'aller trouver Séverin, avec lequel il pourrait du moins parler à cœur ouvert, et il rentra dans le salon pour chercher son chapeau.
— Où allez-vous? dit son père.
Guy répondit qu'il allait au chalet... qu'il n'avait pas vu Séverin encore... qu'il avait à lui parler,. •
— C'est inutile, dit le marquis. Séverin est absent depuis huit jours, et il ne revient que demain, et depuis son départ madame Séverin et Anne viennent
ordinairement lous les soirs passer une heare avec moi ; je pense qu'elles seront ici dans quelques iustants.
Guy jeta son chapeau et s'assit en silence, les deux mains dans ses poches, les sourcils froncés, le cœur ému, les larmes aux yeux.
Son père le regarda.
— Vous voilà furieux ! dit-il. En vérité, mon cher enfant, vous êtes absurde, et votre caractère devient insupportable.
— Mon père, dit Guy d'une voix tremblante, je ne suis point furieux. Mais, je l'avoue, je suis désespéré !
— Désespéré, maintenant! Quelle exagération ! dit le marquis avec ironie.
— Mon père ! mon père I de grâce, ne me parlez pas ainsi.
Guy voulait implorer, mais malgré lui sa voix était impérieuse.
— Qu'est-ce à dire ? dit son père d'une voix sévère. Mon fils se croit-il le droit de m'imposcr silence?
' — Non, mon père, je vous écoute, je vous ai écouté avec respect, et je voudrais vous obéir, mais je ne le puis* En un mot, dit-il en se levant, vous voulez me séparer de Franz, vous voulez que je renonce à son amitié, et moi... je ne le veux pas !
— Vous ne le voulez pas ! rcpcla lentement son
père avec une expression qui ne iit que stimuler la colère de Guy...
C'était un de ces moments où éclatait entre eux leur fatale ressemblance, et où leurs caractères se croisaient comme deux fers les blessant tous deux.
— Non, mon père, je ne le veux pas, s'écria Guy ; je ne renoncerai pas sans raison à un amiquej'estime et que j'aime ; je n'affligerai point son noble cœur, je n'humilierai point son juste orgueil, et je ne puis vous obéir, précisément à cause de ce qui vous inspire contre lui d'injustes préventions, à cause de sa naissance, à cause de sa position, à cause de sa pauvreté ; je n'abandonnerai jamais Franz, et rien ne m'empêchera de demeurer son ami.
La colère du marquis croissait avec celle de Guy ; mais il gardait un sang-froid qui exaspérait de plus en plus celui-ci.
— Tout cela est fort beau, fort généreux, dit-il, et jusqu'à un certain point fort juste^ et nous serons même parfaitement d'accord lorsqu'il ne s'agira que de ce qui est dû à la situation malheureuse de M. Franck. . . Je veux même vous en donner la preuve sur-le-champ.
Eii disant ces mots le mai'quis ouvrit le tiroir d'une table placée auprès de lui et en tirant une bourse contenant une trentaine de pièces d'or, il la jeta à son fils:
148 ÂRNE SÉVERIN
— Tenez 9 di^i}» faites de celte somme tout ce qui vous conviendra pour votre ami et ne craignes pas que je vous refuse les moyens de la renouveler «
La bourse tomba aVec bruit aux pieds de Guy.
La foudre y sei'ait tombée qu'elle n'aurait pas produit en lui une commotion plus forte ou stimulé plus violemment ses nerfs et son sang«.«* Pour un instant tout disparut de sa pensée^ hormis le sentiment d'une grave injure reçue; il se pencha, releva la bourse, et d'une main que la colère n'empêchait pas d'ôtre sûre, il allait la rejeter à son père d'une façon qui en eût fait une arme terrible, lorsqu'il sentit une main ferme se poser sur son bras ; il se retourna et vit auprès de lui la jeune Anne Séverin !..» Arrivant comme àTordi-* naire par la terrasse, elle avait entendu en approchant ^ leurs derniers mots, elle avait tout compris, et son geste avait été aussi rapide que sa pensée ; mais ce geste ne sufQt pas pour ramener Guy à la raison ; aveuglé par la fureur^ il saisit de son autre main le bras d'Anne et la rejeta loin de lui avec une violence qui la. fit chanceler» Alors seulement, et tout d'un coup, il sembla revenir à lui»
Fut-ce au léger cri d' Antie ? fut-ce à celui de son pure? Nonli.. Ce fut h la vUc des fraghietits d'un bracelet qUe sa main venait de briser sur le bras qui tivait arrêté le sien^ Ce bracelet était celui que sa mère y avait placé le jour de sa mort^ et il n'y avait
lE MARQUIS DE YILLIERS Ut
rien au monde de plus sacre pour Guy que le double souvenir attaché à ce bijou qu'Anne ne quittait jamais... Et maintenant il en ramassait avec douleur et confusion les fragments épars elle fermoir contenant les cheveux de sa mère, dont le cristal, en se brisant, avait fait une blessure assez profonde au bras de celle qui le portait pour que son sang coulât en abon« dance.
Guy s'était jeté à genoux auprès d'Anne et lui de# mandait pardon. Il voulait prendre sa main, il voulait voir son bras meurtri ; mais Anne l'avait déjà enveloppé de son mouchoir, et, penchée vers Guy, elle lui répétait ces mots à voix basse : a Pas de par» don à moi, Guy, pas à moi, à lui, à lui seul ! )> d'un accent si suppliant et à la fois si grave, qu'à genoux encore Guy mit la tête dans ses mains et demeura un instant en silence, rassemblant ses pensées avec un effort qui fut peut-être une prière... Après quoi la force et la clarté lui revinrent. ..
Il se leva, ramassa la bourse et la posa doucement sur la table près de son père; puis d'une voix émue et respectueuse, quoique avec effort, il dit :
— Mon père, je vous remercie de ce que vous vouliez faire pour Franz, mais il n'a pas besoin d'argent et n'en accepterait pas de moi. Je vous demande aussi de me pardonner mon emportement : je le réparerai en vous obéissant.
Le résultât de cette scène ne fut cependant pas celui qu'avait accepté le repentir de Guy. Bien que pour une raison diilerente, la vue du bracelet brisé avait causé au marquis une émotion non moins vive qu'à soii fiis, car, sans qu*il y eût un rapport exact entre cet acte de violence et celui dont il s'était rendu coupable lui-même vingt ans auparavant, le jour où il avait brisé le médaillon de Guillaume des Âubrys, l'un lui rappela vivement l'autre, et l'amer souvenir de l'emportement qui avait alors failli lui ravir sans retour la tendresse de celle dont il adorait la mémoire le disposa à la fois à l'humilité et à l'indulgence. Le lendemain, Guy reçut tout d*un coup de son père la permission qu'il n'osait plus lui demander, et peu de jours après, il amena son ami à Villiers. Quoique les traits de Franz rappelassent bien un peu son origine juive et que son talent trahit encore davantage sa qualité d'artiste, Guy eut cependant la satisfaction de voir un bon nombre des préventions du marquis s'évanouir à la vue du pâle et modeste jeune homme, dont les manières ne justifiaient en rien les objections soulevées dans son esprit par les deux griefs qui surtout les avaient fait naître.
La blessure d*Anne, aggravée par quelques morceaux de verre qui s'y étaient introduits, lui causa de longues soufiranccs et laissa une trace qui ne s'ef-
faça jamais. Guy fut affligé et repentant au point de se croire corrigé pour toujours ; mais il n'en était point encore ainsi : ses résolutions ne prirent un caractère nouveau que lorsque, deux ans après, une plus douloureuse leçon lui fut donnée, à une époque qui fut dans sa vie le début d'une phase nouvelle.
— Reviens près du feu, le vent s'élève. Rentre, mon enfant, je l'en prie. Tu attendras aussi bien ici qu'à la place où tu es.
Ces mots s'adressaient à Anne, qui ne sembla pas pas d'abord entendre la voix de sa mère. Elle était assise dans le jardin, à quelque distance de la fenêtre ouverte, et regardait devant elle, immobile et attentive, indifférente à la bise d'automne qui couvrait en ce moment le ciel de nuages et attristait la fin d'un des derniers beaux jours d'octobre.
Le petit jardin du chalet était tenu avec soin et, malgré l'arrière-saison, égayé d'un grand nombre de fleurs et d'arbustes dont les couleurs se distinguaient
encore dans l'ombre croissante du crépuscule. Ce jardin était entouré d'une grille à hauteur d'appui, et donnait, d'un côté, sur une vaste prairie, de l'autre, sur la roule.
De la place qu'elle occupait, la jeune fille apercevait la prairie, le chemin qui la traversait en serpentant, et, au bout de ce chemin, les arbres du parc de Villiers, dont les sombres masses commençaient à se confondre avec les nuages gris et noirs amonclecs au couchant.
En entendant une seconde fois la voix de sa mère, Anne fit de la tête un signe d'obéissance ; mais avant de rentrer, elle alla encore jusqu'au bout de l'allée et demeura un instant appuyée contre la grille du jardin regardant au delà. Le vent qui augmentait toujours agitait autour de sa taille souple et mince les plis épais d'une robe de laine grise, rejetait en arrière ses cheveux et découvrait en entier son visage et son front : ainsi posée, il eût été difficile de ne pas remarquer sa tournure gracieuse, difficile aussi peutctre de n'être pas frappé de l'expression de son regard, de la finesse de ses traits, mais surtout d'un charme indéfinissable répandu sur toute sa personne, don mystérieux (pour lequel les Italiens seuls ont un mot) \ qui efface la laideur et sans lequel la beaulé cesse de plaire.
* Simpatica.
LE CHALET i55
Après un dernier regard jeté sur le chemin de la prairie, Anne se décida enUn à revenir auprès du foyer où l'attendait sa mère. En rentrant dans sa chambre, elle ferma la fenêtre, et s'agenouillant devant le feu :
— Il fait en vérité froid ce soir, dit-elle ; l'hiver n'attend pas pour venir cette année que l'automne soit fini.
Elle regarda un instant le feu en silence, puis elle s'écria tout d'un coup :
— Qu'est-ce donc? ma mère... que pensez- vous que ce puisse être?
— Pourquoi veux-tu que ce soit quelque chose d'extraordinaire ?
— Parce que jamais mon père n'est dehors à l'heure qu'il est : parce que jamais Guy n'a envoyé chercher mon père pour lui parler ; il a bien plus tôt fait de venir quand il a quelque chose à lui dire...
— Mais ce n'est peut-être pas Guy, c'est son père qui aura eu quelque affaire à communiquer à Séverin, et Guy l'aura seulement envoyé chercher de la part dû marquis.
— Peut-être, dit Anne.
Et approchant de la table une chaise basse , elle s'assit, et resta en silence les yeu»x fixés sur la flamme du foyer qui, en ce moment, éclairait seule la chambre. Madame Séverin avait tiré son chapelet
de sa poche, au moment où robscurité Payait obligée à fermer son livre ; mais à la manière dont elle le faisait passer d'une main dans l'autre , le tournant et le retournant en tous sens 4'un air disk trait, il était facile de voir qu'elle était moins étrangère à la préoccupation de sa fille qu'elle ne voulait le paraître.
La chambre, dans laquelle nous introduisons le lec« leur pour la première fois, avait plutôt l'aspect d'una bibliothèque que celui d'un salon. Des livres en grand nombre, rangés alentour, ne laissaient de place que pour quelques gravures dont les cadres dorés se détachaient sur le papier sombre qui couvrait le mur. En face de la cheminée un piano était placé non loin d'une fenêtre dont la profonde embrasure contenait un siège et un bureau; plus près du feu, une table ronde, une causeuse et quelques fauteuils ; tel était l'ameublement éclairé en ce moment par la lueur incertaine du foyer, et de temps à autre, un jet de flamme un peu plus vif permettait d'apercevoir audessus de la cheminée le portrait de la marquise de Villiers, belle, grave et touchante, telle qu'elle était h l'époque où ce portrait avait été placé au chalet.
Le silence durait depuis environ une demi-heure, lorsque l'horloge sonna. Au même moment la porte s'ouvrit, et un serviteur parut portant à la main une lampe qu'il plaça sur la table ronde.
LE GHÂLET 15)
Anne se leva vivement :
— Sept heures!... Sept heures déjà, est-ce possible, Sylvain? dit-elle. A quelle heure précisément est-on venu chercher mon père ?
— A deux heures, mademoiselle.
— Deux heures. . . et il en est sept ! Vous a-t-on bien dit qu'on venait de la part de M. le comte et non pas de celle de M. le marquis?
— De la part de M. le comte^ dit Sylvain*
— Qui était-ce?
Sylvain eut l'air de ne pas comprendre.
— Je veux dire, qui a-t-on envoyé du château ? Était-ce Thibaut, le valet de chambre de M. le marquis?
— NoU) mademoiselle, c'était Louis, le valet de chambre de M. âuy.
-*- Enfin, qu'importe, dit madame Séverin, après que Sylvain se fut retiré. Quel intérêt prends-tu à savoir quel est le serviteur qui a apporté un message aussi simple ? quelle idée te passe par l'esprit ?
— Mon idée, ma mère, la voici, dit Anne en venant se rasseoir : mon idée, puisque vous le voulez savoir, c'est qu'il est arrivé quelque chose de grave entre Guy et son père.
— Mais à quel propos? dit madame Scverin avec une vivacité qu'elle cherchait à réprimer. As-tu quelque indice?. 4 i se sont-ils disputés encore ?
iSS A!I]IE SÉTERIH
— Disputés!... non; da moins je ne le sais pas. Hais je sais que Gay n'était pas d'une humeur endurante aujourd'hui, et...
— Tu ras vu !
— Oui, ce matin après la messe, j'avais pris par l'avenue pour traverser le chemin de la prairie, je marchais vite et sans m'apercevoir que Guy m'avait suivie. Lorsque j'ai reconnu son pas, je me suis arrêtée sur-le-champ, mais quand il m'a dit : ce Si tu voulais bien ne pas courir ainsi quand j'ai à te parler, 7) j'ai bien compris au son de sa voix, et avant de l'avoir regardé, qu'il y avait quelque chose.
— Et qu'y avait-il ?
— C'est ce que je lui ai bien vite demandé. c< Il y a, m'a-t-il dit, que je suis décidé à m'en aller, à ne plus revenir... Vois-lu, tout vaut mieux que de vivre ainsi, toujours critiqué, contrarié, méconnu... Oh! oui, méconnu I J'aimerais tant mon père, s'il me le permettait, mais le fait est que je lui ressemble trop. Il vaut mieux que cela finisse ; k) et une foule d'autres choses. Il avait les larmes aux yeux, ce pauvre Guy, mais il n'en était pas moins déterminé et môme violent ; violent, répéta-t-elle, comme je ne l'avais jamais vu depuis le jour où... Anne s'arrêta, et regarda un instant une large cicatrice que laissait
apercevoir sur son bras droit sa manche entr'ouverte.
Madame Séverin suivit son regard et pâlit ; ses deux mains, entre lesquelles elle tenait encore son chapelet, se joignirent involontairement; elle leva ses yeux avec une expression d'anxiété à laquelle le beau regard mélancolique du portrait placé au-dessus de la cheminée semblait répondre. Madame Séverin eut presque Tair de lui adresser une prière, puis, faisant sur elle-même un effort, elle reprit son livre en silence, ne voulant pas ajouter ses propres craintes à celles qu'elle ne savait plus combattre. Une heure tout entière se passa ainsi. Au bout de ce temps, ce fut madame Séverin elle-même qui se leva et agita une petite sonnette placée auprès de la porte.
Sylvain parut; mais avant qu'il eût refermé la porte, le bruit d'une voiture se fit entendre et presque au même instant on sonna à la porte du jardin, qui donnait sur la route.
— C'est le phaéton de M. le comte, dit Sylvain.
— Guy, à cette heure-ci I s'écrièrent ensemble la mère et la fille.
c< C'est donc à mon père qu'il est arrivé malheur, » telle fut la pensée qui traversa l'esprit d'Anne, tandis qu'elle se précipitait au-devant de celui qui arrivait. Mais avant qu'elle pût formuler cette nouvelle inquiétude, son père lui-même parut.
C'était lui et non le jeune comte de Villiers qui venait de descendre du phaéton. Anne se jeta dans ses
leO ANNE SÉTERIN
bras. M. Sévcrin embrassa sa fille en silence, puis il donna ordre au cocher d'attendre et entra dans le sa* Ion; mais au moment où Sylvain s'approcha comme de coutume pour emporter la canne et le chapeau de son mailre, il lui dit :
— Jevais ressortir; laisse tout cela..., et il marcha vers la cheminée où il s'appuya un instant sans rien dire.
Un seul regard avait suffi pour faire comprendre à Anne que son pressentiment était réalisé, et que son père apportait une très-mauvaise nouvelle.
Avec la rapidité étrange de la pensée en pareil cas^ tous les événements possibles traversèrent son imagination, et pendant les trois minutes de silence qui suivirent , mille scènes effrayantes et détaillées se passèrent devant elle. Ceux-là sont heureux qui ne connaissent pas cette attente certaine d'un malheur dont la nature est vague encore, et qui n'ont jamais compté les battements de leur cœur pendant la durée de pareilles minutes.
— Qu'est-il arrivé , mou Dieu I s'écria madame Séverin, tandis que les yeux d'Anne répétaient silencieusement la même question.
— Va, dit M. Séverin brièvement à sa fille, va te préparer à sortir avec moi, ma petite ; il estarrivé un malheur au château et on y a besoin de toi. Va vite et reviens ; il faut que nous partions sur-lcchampi
Anne comprit qu'il fallait en ce moment faire promptement ce qu'on attendais d'elle. Elle sortit donc sans faire de question, monta dans sa chambre, mit son chapeau, attacha son manteau d'une main tremblante, et en moins de cinq minutes elle était redescendue. Au moment où elle ouvrait la porte du salon, elle entendit sa mère qui disait avec une expression de vive anxiété :
— Mais, cependant, mon ami, réfléchis, je t'en conjure^
Et M. Se vérin répondait :
— Il n'y a pas à réfléchir quand il n'y a qu'une chose à faire.
Et se tournant vers sa fille qui entrait :
— Allons, ma petite Anne, viens, partons; ce qu'il y a de plus à te dire, je te le dirai chemin faisant.
Il prit le bras de sa fille, lui fit rapidement traverser le petit jardin. Madame Séverin les suivit jusqu'à la grille. Là, elle prit tout d'un coup Anne dans ses bras en lui disant tout bas :
— Que Dieu te protège, mon enfant, et qu'il t'inspire !
Puis enveloppant soigneusement la taille de sa fille dans les plis de son manteau, elle la fit monter la première en voiture; elle sembla ensuite faire encore tout bas à son mari une instante recommandation, à
1«3 ANNE 8ÉVERIN
laquelle le geste de M. Séveria sembla répondre : « Qu'y voulez-vous faire? » et le père et la fille disparurent, les chevaux emportant au grand trot sur la route de Villiers la voiture qui les emmenait.
Anne, étourdie par le mouvement de la voiture, par la nuit, par la brusque réalisation des craintes qui Tavaient obsédée tout le jour, regardait en silence fuir la roule ou suivait de Tœil les nuages qui parfois cachaient la lune, parfois la découvraient, laissant voir à sa lumière les arbres agiles et le ciel menaçant... Elle n'osait interroger son père et attendait avec anxiété qu'il parlât le premier; mais bientôt elle s'aperçut que, plongé dans une profonde rêverie, il ne pensait plus du tout à elle.
Les minutes s'écoulaient cependant, il ne fallait pas beaucoup plus d'un quart d'heure pour aller du chalet au château de Villiers, et on en apercevait déjà de loin la façade et les tours, lorsque Anne, touchant légèrement le bras de son père, lui dit :
— Nous voici bientôt arrivés : ne me direz-voas
pas, mon père, pourquoi vous êtes venu me chercher ^l pourquoi il me faudra du courage?
M, Séverin eut Pair de revenir à lui ;
*^ Ah ! que tu as bien fait de me parler ! dit-il, j'oubliais que tu étais }à et ce que j'avais à te dire encore.,.
a Anne, dit*il en reprenant subitement et avec effort le ton calme et ferme qui lui était ordinaire, paon pauvre maître est mort {
-^ Mort ! répéta Anne en pâlissant,
11 y eut un moment de silence.
-^ Et Guy?.,. Guy était-il près de lui? balbutiat-elle en tremblant.
— Écoute : Guy, sorti à sept heures, n'était rentré qu'à midi. Il est alors monté chez son père; au bout d'une heure, il est sorti de la chambre, pâle et Agité. Son cheval l'attendait à la porte, il est parti au grand galop. Cinq minutes après, Thibaut est remonté chez son maître; juge de son effroi, il était ét<?Qdu au milieu de la chambre, sans mouvement l
— 0 mon Dieu, mon Dieu! dit Anne d'une voix 'itouffée; et ensuite, mon père? C'est Guy, nous at-on dit, qui vous avait envoyé chercher ; il était donc revenu ?
— Oui, dit M. Séverin, parce que le premier soin de Thibaut avait été de le fyire rappeler, mais l'accident était arrivé depuis plr*s d'une heure lorsqu'on
164 ANNE SËYERIN
parvint à le rejoindre. En attendant, ie marquis avait repris connaissance et avait lui-même fait appeler M. le curé, lorsque Guy est entré dans la chambre. Son père l'a reconnu, il lui a tendu la main, mais il ne pouvait plus parler... Guy lui disait une foule de paroles incohérentes , il lui demandait pardon avec véhémence... puis se levait pour envoyer de tous côtés chercher des médecins, et c'est alors qu'il m'a fait appeler... Lorsque je suis entré dans la chambre, mon pauvre maître a, je crois, entendu ma voix, il m'a semblé, lorsque je lui ai pris la main, qu'il a serré la mienne. . . mais son dernier regard a été pour son fils.
-^ Et pas un mot ? dit Anne.
— Non, pas un.
M. Séverin se tut quelques instants.
— Mais laisse-moi achever, car nous voici à la grille, dit-il enfin.
« Lorsque, au bout d'une heure, nous avons voulu arracher Guy du corps de son père, il a résisté à nos efforts d'une façon si étrange qu'il semblait avoir perdu la raison; il disait qu'il avait tué son père et mille autres folies... Trois heures se sont passées ainsi, et alors le vieux Thibaut a dit : a Si quelqu'un « peut avoir quelque influence sur lui, c'est made- «moisclle Anne; il faudrait aller la chercher. » Et c'est pour cela, mon enfant que je suis venu...
Avons-nous eu. tort de compter sur toi ? Tu as sou* vent su le calmer dans de pareils accès. Puisse Dieu l'en faire la grâce aujourd'hui !
Anne courba la tête sans répondre et fît mentalement une rapide prière.
La voiture s'arrêtait en ce moment. Elle saula à terre et entra dans le vestibule désert. L'ordre qui habituellement caractérisait toutes choses dans ce vieux manoir, semblait avoir complètement disparu, et tous les objets y étaient transformés par cet aspect que donne à tout dans une maison l'apparition récente du malheur.
La lampe suspendue au milieu du vestibule n'était point allumée, l'immense foyer où brillait d'habitude un feu pétillant était éteint. Une lumière placée sur la haute cheminée éclairait seule et faiblement cette immense salle d'entrée et permettait à peine de distinguer les premières marches de l'escalier situé au fond, vers lequel Anne se dirigea sur-le-champ ; mais à peine en avait-elle franchi les premières marches, que son père l'arrêta :
— Attends, lui dit-il à voix basse ; assieds-toi là et laisse-moi monter le premier, je viendrai te chercher quand je trouverai le moment opportun.
Anne redescendit docilement et s'assit dans le vestibule, tandis que M. Séverin montait l'escalier sur lequel la lune voilée jetait, à travers les hautes fené-
166 ANNE SÊTEHIN
tres^ une lueur incertaine mais suffisante pour le guider.
Au bout de quelques instants^ on entendit en haut une porte s'ouvrir, puis un bruit de voix, puis la même porte se refermer avec violence, et bientôt après Anne vit reparaître son père dans la galerie qui faisait le tour du palier au premier étage. Il était ac** compagne de Thibaut portant une lumière à la main^ et de deux autres domestiques. Ils parlaient tous en^ semble, sans trop élever la voix. Anne alors monta rapidement l'escalier et rejoignit son père 2
— Je comprends, lui dit-elle à voix basse; vous avez encore une fois cherché à le faire sortir de cette chambre, et maintenant il s'y est enfermé.
— Ouï, mademoiselle, dit le vieux Thibaut d'une voix tremblante, c'est bien cela ; mais véritablement il ne doit point avoir sa tête pour s'obstiner ainsi, et il est certainement dangereux de le contrarier... et pourtant il faut bien que les choses nécessaires se fassent. A peine si nous avons pu allumer deux cierges et placer de l'eau bénite près du lit.. . Pas plus à M. le curé qu'aux autres il ne veut permettre d'entrer. . . Maintenant il a pris monsieur votre père et moi par le bras et nous a forcés de sortir, et comme Jean et Louis voulaient rester après nous, il s'est emporté et les a jetés dehors, et maintenant il a fermé la porte... que le chftteau en tremble encore!
LE GHÂLET 167
Anne, tout en éboulant, se dirigeait vers un large corridor qui aboutissait dans la galerie au haut de Tescalier. Au bout de quelques pas, elle s'arrêta.
— Mais il y a une autre porte à cette chambre, dit-elle.
— Oui, celle qui donne dans le cabinet de toilette, mais il l'aura sans doute fermée aussi, et d^ailleurs celte petite chambre n'est presquejamais ouverte sur le corridor. M. le marquis tenait toujours celte porte-là fermée en dedans; vous savez bien qu'il n'y laissait jamais entrer personne.
Anne savait cela en effet et n'était jamais entrée dans cette pièce.
— Voyons, cependant, dit-elle, c'était le soir qu'il s'y enfermait ordinairement. Il se peut donc qu'au- * , jourd'hui...
Elle n'acheva pas, mais le vieux serviteur la comprit. La main qui, la veille encore, avait fermé cette porte était maintenant glacée par la mort. Anne mit doucement la sienne sur le bouton de la serrure, la porte s'ouvrit ; ils s'arrêtèrent.
— Laissez-moi tous maintenant, dit Anne. Si la porte de la chambre à coucher est ouverte, j'entrerai sans bruit... Si elle est fermée, je la lui ferai ouvrir. N'ayez pas peur, attendez-moi, mais pas ici, dans le salon ou en bas, il faut qu'il sache que je suis seule.
m ANNE SÉYERIII
M. Séverin et Thibaut ne firent aucune opposition, ils semblaient comprendre qu'il n'y avait pas en ce moment autre chose à faire. Anne prit le flambeau des mains de Thibaut et attendit dans . le corridor qu'ils se fussent éloignés, puis elle entra en refermant la porte sur elle et elle se trouva pour la première fois de sa vie dans le cabinet de toilette.
Cette pièce, qu'on nommait ainsi parce que telle avait été en effet sa destination primitive, contîguë comme elle l'était à la principale chambre à coucher du château, ressemblait maintenant à un oratoire. Il ne s'y trouvait en effet pour tout meuble qu'un prie- Dieu appuyé contre le mur de droite et en face de la porte d'entrée, un orgue placé entre deux fenêtres en ogive. Rien ne témoignait du reste que ce fût un lieu de prière. Quelques livres soigneusement enfermés dans une armoire vitrée, avec un crucifix, deux ou trois autres objets de dévotion et quelques bijoux parmi lesquels Anne remarqua un large médaillon d'argent, indiquaient un souvenir pieusement conservé, mais aucune piété vivante n'avait laissé dans ces murs sa trace récente. Tout y était calme mais froid, et on aurait pu croire celte chambre entièrement abandonnée si un grand fauteuil placé dans l'un des angles et près duquel se trouvait un petit guéridon n'eût indiqué que quelqu'un venait parfois s'asseoir à cetle place, d'où les yeux se portaient naturel-
lement sur un grand portrait placé au-dessus du prie- Dieu et qui reproduisait les traits d'une jeune fille dans tout l'éclat d'une rayonnante beauté.
La lumière qu'Anne tenait à la main éclaira tous ces objets l'un après l'autre. . . Elle ne s'attendait point à l'aspect de ce lieu et un sentiment de religieux attendrissement succéda à tous ceux qui l'avaient émue jusque-là. Elle se sentit tout d'un coup parfaitement calme et comme environnée de la protection de Dieu et de celle d'une âme bienheureuse. Elle posa sa lumière sur le prie-Dieu et s'y agenouilla en levant les yeux vers la gracieuse image qui semblait lui sourire. Elle reconnaissait bien ce beau visage, il lui était depuis longtemps familier et cher... C'était le même regard qui, une heure auparavant, avait semblé répondre au regard de sa mère. Ce portrait était celui de la même femme, seulement ici elle semblait redevenue jeune comme elle-même et lui envoyer à travers ses lèvres cntr' ouvertes des baisers aussi bien que des bénédictions.
— Aidez-moi et priez pour lui, murmur^ Anne en se levant, et elle s'approcha sans bruit de la porte qui communiquait avec la chambre mortuaire. Elle tenla de l'ouvrir, mgiis la porte était fermée en dedans, et aucun bruit ne répondit, dans l'intérieur, au bruit que la clef venait de faire sous sa main... Elle prêta l'oreille... un sourd gémissement troublait seul, do
i7ô ANNE SÊTERIN
temps en temps, le silence... du reste aucun mouvement ne se faisait entendre, son cœur battait... Elle attendit un instant, puis elle frappa distinctement à la porte. Pas de réponse. Elle frappa encore, un peu plus fort cette fois. Même silence. A la troisième fois, elle entendit un brusque mouvement et quelques pas décidés se rapprochèrent de la porte. Là ils s'arrêtèrent, et une voixdont l'accent était bref et impérieux dit ces mots :
— J'ai dit que je voulais rester seul ici ; n^a-t-oû pas compris que je le veux ?
Anne était au moment de parler, mais la voix lui manqua : elle se tut et attendit encore quelques minutes, puis d'une main ferme elle frappa à la porte pour la quatrième fois. Lebruitd'un pied violemment frappé contre terre lui fit quitter la porte avec précipitation, et ses yeux se remplirent de larmes. Un tel acte de colère lui semblait une profanation du silence de la nuit et du silence de la mort, elle n*osa répondre aux mots : « Qui est là, qui ose me poureuivre ainsi?... « prononcés par Guy avec une violence croissante.
Elle restait incertaine et debout au milieu de la> chambre, les mains jointes, s' écriant : «0 mon Dieu! mon Dieu 1 inspirez-moi ! » lorsque tout à coup une idée étrange se présenta à son esprit et elle obéit à cette nouvelle impulsion sans prendre le temps de
LE CttAtËT Ail
réfléchir, ni celui de se rendre compte de sa propre intention. L'orgue était devant elle, elle s'en approcLa, l'ouvrit, et posa douèement ses mains sur le clavier ; elle fut presque effrayée du bruit que produisit, dans ce profond silence, ce premier et harmonieux accord. Elle s'arrêta, craignant d'être interrompue par quelque noiivel acte de violence. Mais n'entendant plus rien, elle recommença à jouer et passa pendant quelques instants d'une modulation à une autre. . . puis enfin, se souvenant d'une mélodie préférée entre toutes par celui qui l'entendait et Técoutait peut-être, elle se hasarda à en murmurer quelques notes. Sa voix douce et pure s'affermit en chantant et elle acheva sans trembler les paroles du premier couplet :
La mort est une amie Qui rend la liberté; Au ciel reçois la vie Et pour réternité !
A peine avait-elle achevé ces derniers mots, que la porte d'où elle venait d'être si impérieusement repoussée, s'ouvrit doucement... Le cœur d'Anne battit, mais elle ne quitta pas le clavier... Guy était près d'elle; il était entré en silence et s'était appuyé près de l'orgue, le dos au mur, les bras croisés. Anne jeta sur lui un timide regard qu'il n'aperçut pas, et ce regard ne la rassura point. Ce visage pâle, ces che-
veux en désordre, ces grands yeux ouverts regardasl
fixement devant eux, sans l'ombre d'attendrissement,
c'étaient là les signes d'un désespoir plus voisin de la folie que d'une douleur naturelle et permise. Cçpen* dant, tout en priant Dieu, elle continua à jouer et bienlôtmêmed'unevoixredevenue légèrement tremblanle, elle se hasarda à achever la romance commencée.
Adieu! jusqu'à Taurore
Du jour en qui j'ai foi, I
Du jour qui doit encore |
Me réunir à toi !
Avant qu'elle eût fini, la haute taille du jeune homme s'était courbée. .. Il se cacha le visage dans ses deux mains... Anne essaya de parler. Elle ne le put, et elle continua à jouer et à prier en silence ; mais aucune parole n'eût exprimé aussi bien ce qu'elle voulait dire que le faisait en ce momentà l'insu d'ellemême l'instrument qui résonnait sous l'émotion de son âme... Le silence ne dura plus que quelques minutes... bientôt Guy tomba à genoux, et ses larmes, se faisant jour enfin, baignèrent le plancher, sur lequel il était tombé comme épuisé, par le soulagement même qui venait de rendre la clarté à son esprit, et la tendresse à son cœur !
Anne, les mains jointes, était aussi à genoux près de lui, et leur premier regard à tous deux se porta
vers le portrait suspendu au-dessus de leurs têtes. — Oh I merci, ma mère, dit enfin Guy d'une voix entrecoupée. Merci, Anne, merci! Tu as, encore celte fois, été mon bon ange!...
Deux heures après, Anne était assise dans sa petite chambre au chalet, défaisant les longues tresses de ses cheveux et séchant devant le feu ses pieds mouillés par la pluie qui depuis son départ était tombée à torrents : sa mère, debout près de la cheminée, écoutait la fin de son récit.
— lia pleuré longtemps, et moi, vous comprenez bien que je me gardais de Tinterrompre. Enfin il a fini par se remettre un peu, et, sans attendre mes questions, il m*a dit ce que j'avais en partie deviné... Oui, il a eu ce malin, après m'avoir quittée, une scène terrible avec son père... Vous dire exactement ce qui s'est passé, je ne le puis, car Guy ne le savait plus bien lui-même, il se souvient seulement qu'il s'était d'abord contenu, comme il me l'avait promis, mais il dit qu'ensuite il s'est emporté à son tour... et Dieu sait quelles paroles lui seront échappées alors ! ... Il a bien vu que son père changeait de visage, mais il a cru que c'était l'effet de la colère, et il est sorti ainsi de la chambre sans dire un mot de plus, sans se retourner ! Figurez-vous, ma mère, ce qu'il a ressenti lorsqu'on l'a rappelé et lorsque, à son retour, il a
17» ANMIS SfiTERIN
trouvé son père expirant I . . . Âb ! si vous Taviez entendu 1... Et de fait, dit-elle, en se couvrant le visage de ses deux mains, c'est vraiment bien affreux, d'à* voir, même involontairement, causé la mort de son père!
Et Anne, dont la fermeté né s'était pas démentie un instant pendant toute la durée de cette soirée, éclata tout d'un coup en sanglots.
Sa mère s'assit près d'elle en silence, prit doucement sa tête et l'appuya sur son sein, la caressant comme si elle eût été une enfant, saiis chercher à arrêter ses larmes, écartant seulement de son visage ses longs cheveux qui tombaient en désordre. Anne peu à peu se calma, mais elle resta la tête appuyée sur sa mère sans parler, sans se mouvoir, baisant seulement de temps en temps la main qui passait sur son visage, et, dans ce doux bien-êtrequi est pour un enfant aimé l'image terrestre du repos divin, elle finit enfin par s'endormir dans les bras de sa mère.
Madame Séverin essuya les larmes qui baignaient encore les paupières de sa fille et regarda un instant ce doux visage endormi avec unetendresse qui sembla tout à coup se transformer en douleur!... IlélasI combien de cœurs maternels sont ainsi transpercés par ce glaive prophétique qui atteignit la plus sainte et la plus sublime de toutes les mères dans lespremiéres heures de sa joie ! combien tressaillent de la même
douleur, lorsqu'une vision de l'avenir leur fait enlrevoir pour la première fois les souffrances réservées à Tenfant bien*aimé, qui dort encore en paix dans leurs bras, et Timpuissance de leur amour à les en préserver î
Les funérailles du marquis de Villiers étaient terminées, les cierges étaient éteints, et la lueur du jour, presque partout interceptée par les plis de la tenture noire qui couvrait les murs, permctlait à peine de distinguer les vives couleurs des écussons suspendus aux piliers, et de loin la nappe blanche et les flambeaux de l'autel ; l'église redevenue silencieuse semblait être tout à fait déserte : deux hommes cependant y étaient demeurés prosternés, l'un au pied do l'autel, l'autre dans le banc de la famille de Villiers, où ses vêtements de deuil empêchaient de le distinguer au milieu des sombres draperies dont il était environné. Au bout de quelques instants celui qui priait devant l'autel se leva et s'approcha du banc.
— Levez-vous, Guy, et suivez-moi ! dit-il à voix basse.
Guy leva la tête et vit l'abbé Gabriel, mais il ne parut pas d*abord l'avoir entendu. Le curé répéta une seconde fois les mots qu'il venait de dire, ajoutant :
— Venez chez moi, mon enfant, j'ai à vous parler. A cette seconde injonction le jeune homme se leva
docilement, et quitta l'église avec le curé, par une porte latérale qui donnait sur le jardin du presbytère.
En se retrouvant en plein air, Guy éprouva une première sensation de soulagement. Un vent violent chassait les nuages et courbait jusqu'à terre les arbres du jardin. Il s'arrêta un instant, appuyé contre la porte de l'église et regarda le ciel gris, tandis que le vent soulevait sa chevelure et rafraîchissait son front et ses yeux brûlants et fatigués.
Pendant ce temps le curé entrait dans sa demeure, et jetait un regard sur son petit foyer, pour s'assurer qu'on n'avait point négligé d'y allumer un fagot rendu déjà nécessaire par le froid prématuré de la saison, mais plus encore par son désir d'égayer le plus possible la petite chambre où il allait recevoir son jeune ami. Celui-ci parut bientôt en effet et prit tristement la place qui lui avait été préparée au coin du feu.
Toute la tendresse d'un cœur dont l'amour de Dieu
LE CHALET lit
avait transfiguré les affections sans les éteindre, s'était concentré sur ce petit cercle, au milieu duquel U ProYidence avait placé l'abbé Gabriel, jeune encore^ et dont elle ne l'avait plus séparé. Il en avait partagé toutes les tristesses et toutes les joies. Il s'était trouvé là pour aider Charlotte dans sa preinière épreuve, ainsi que dans celles qui l'attendaient plus tard ; il avait béni son mariage, et ensuite celui de Louise ; et les deux enfants qu'il avait vus grandir sous ses yeux; étaient maintenant ce qu'il aimait le mieux au monde. Hais Anne ne lui avait jamais causé de souci, en sorte qu'il s'occupait davantage de Guy, qui était pour lui l'objet d'une incessante sollicitude.
Si l'abbé Gabriel eût cédé à son optimisme na« turel , il se fût tout simplement enthousiasmé pour ce caractère énergique et ardent, toujours noble et généreux, même dans ses emportements, qui se laissait souvent entraîner par son humeur, et savait résister mieux qu'un autre à ses penchants ; caractère imparfait sans doute, mais attrayant, où se rencontraient de grandes ombres, mais pas une tache, et qu'il éprouvait à la fois le désir de cor^» riger et la crainte d'altérer. Mais l'abbé comprenait trop bien, que si son cher enfant ne parvenait pas à dominer son naturel emporté, sa vie tout entière en serait troublée, comme l'avait élé celle de son père. L'énergique effort qui était néces-
saire pour triompher de lui-même, il voulait donc, en ce moment, l'obtenir de Guy, et il osait croire qu'il ne lui serait point impossible d'y parvenir.
Il y avait bien dix minutes que Guy était assis en face du curé sans qu'il eût encore dit une parole. Son regard errait tristement dans le vague, et l'expression du découragement le plus complet était empreinte sur ses traits et dans toute son altitude.
Depuis que la douce intervention d'Anne lui avait rendu la raison, il n'avait plus eu un seul moment de violence, ni même de vivacité. Il avait fait effort sur lui-même pour réparer son emportement du premier instant, pour donner avec calme les ordres nécessaires, pour veiller enfin à ce que les détails de la triste cérémonie qui venait de s'achever, répondissent à ce qu'exigeait le respect dû à celui qui n'était plus, et même à quelques-uns de ses préjugés. Guy avait cru en tout ceci obéir encore à son père, et il n'avait rien oublié.
Mais maintenant tout était fini et il ne sentait plus qu'un mortel accablement :
• — Vous souvenez-vous, dit-il enfin, vous souvenezvous que dans mon enfance vous me disiez souvent, que si je ne me corrigeais pas, un jour viendrait où dans un accès de fureur je commettrais quelque act6 irréparable? Oh ! votre prédiction s'est cruellement
réalisée... Oui, trop cruellement, répéla-t-il, en levant sur le curé ses yeux rougis de larmes ; car vous savez si, malgré tout, je l'aimais! si j'avais souvent rêvé, désiré, espéré, que ma tendresse lui deviendrait consolante, et adoucirait ses derniers jours : et maintenant c'est fini ! et, au lieu de cette douleur filiale et sainte que tous, hormis les derniers misérables, ressentent à la mort d'un père, me voici livré pour la vie à un regret brûlant, à un remords qui rendra vaines pour moi toutes les espérances de la vie ! Avoir aimé son père et se dire qu'on l'a tué l... Ah I ditesmoi si ce n'est pas trop !
La tête de Guy retomba dans ses deux mains et il se tut un instant, tandis que le curé, les bras croisés, la tête légèrement inclinée en avant, les yeux cependant fixés sur Guy, laissait le pauvre enfant, pour lequel son cœur de prêtre ressentait une pitié plus que paternelle, exhaler tous les sentiments qui remplissaient son âme. Il ne voulait point l'interrompre avant que ce premier accès d'expansion et d'abandon fût calmé, avant aussi que cette violente explosion de repentir eût fait son œuvre réparatrice d'expiation.
Mais Guy revenant avec agitation sur le sujet qu'il venait d'aborder, le curé s'aperçut qu'un mal se substituait à un autre dans cette âme véhémente, et qu'il était temps d'y mettre un terme; il se leva alors, prit la main de Guy dans Tune des siennes, et de
m ANNE SlVfiRIN
)'autrc lui relevant la téta comme M'$qu'U .était en*' çore un enfant, il lui dit tout d'un coup d'une voix grave, mais d' une douceur pénétrante :
»«- C'est assez, Guy, et je vous arrête^ vous ne mo soupçonnerez pas de vouloir atténuer vos torts par condescendance* Je ne t'ai jamais g&té, n'est«ce pasT mon pauvre enfant ; eb bien , écoute-moi et crois*» moi.
Le curé ne tutoyait plus Guy depuis bien des années^ à moins qu'il ne fût sous l'empire d'une vive émotion ou emporté par la cbaleur de son discours ; alors il revenait malgré lui à cette habitude des jours do l'enfance de Guy, qui de son côté devenait toujours plus attentif lorsque le curé s'oubliait, ou plutôt sesouvenait ainsi. En ce moment l'accent de sa voiic ajoutait à l'effet de ses paroles :
«-^Ecoute «moi donc bien, dit-il. Cequo tu doi» pleurer, c'est la rapidité du coup qui t'a frappé, c'est le malheureux souvenir dos paroles que t'a adressées, ton père la dernière fois que tu as entendu sa voix ; * mais ce malheur, mon pauvre Guy , n'est point un tort« et lu n'es point coupable, comme tu crois Tétre.- \ Guy secoua tristement la tôle,
— Tu ne me crois pas? je te parle cependant au nom de ton père lui-même. Ce que jo te dis, c'est ce qu'il a pensé, c'est ce qu'il aurait voulu te dire. Veuxtu en avoir l'assurance ?
Ifi CflAÏ-Bt • 181
• Guy regarda le curé d'un airsurpris.
— Comment pourrais-jô l'âvdir? diUil j c*est le seerel de la mort : qui me )è dira?
Le curéy sans lui répondre, lira de âa poche un papier, et le lui mit entré les mains«
Guy le parcourut d'abord des yeuit, puis le lut et le relut deux ou trois foiâ; enfin avec un visage où VûU tendrissement succédait à la morne douleur qui y atait été empreitite, il dit d'une yoix tremblante :
— Qu'est-ce que cela veut dire? d'où viennent ce» paroles? qui les a dites ? qui les a écrites?
-^ Celui qui les a prononcées, o'est ton père lui* même : il parlait encore lorsque j'arrivai près de lui, tu le sais, puisqu'il lui fut possible d'accomplir ses derniers devoirs religietix; mais ensuite ^ lorsque déjà sa parole était indistincte, il me parla de toi) mon pauvre enfant , de ce qui venait de se passer entre vous; alors comprenant quelle serait ta douleur si tu n'arrivais point à temps pour les entendre^ Dieu me donna cette pensée d'écrire sous sa dic« tée ces paroles précieuses pour toi« Tu peux les lire maintenant ; « Je bénis mm fih^ et je lui demande fardonf comme f espère le pardon de Dieu.n
-» Me demander pardon à moi? mon père ? qu^est* ce que cela signifie ? répétait Guy.
<*--- Gela êignifle que dans cette heure, restée si terrl« ble dan» ton souvenir ^ le cottpable n^a pas été toi | mais
i82 ANNE SÉYERIN
bien celuî auquel a été accordée une heure suprême de repentir, et qui t'a béni en mourant, sans avoir à te pardonner. Me comprends-tu ? et comprends-tu que je te parle ainsi de sa part, et que ce langage t'a élc adressé dans un moment de solennelle vérité ?
L'imagination de Guy, saisie par l'affreuse pensée d'avoir causé la mort de son père, avait, en effet, coloré tous les incidents de la dernière scène qui avait eu lieu entre eux. Toutes les paroles que dans.de précédents entretiens il avait eu à se reprocher, il lui sembla que dans cet entretien suprême elles s'étaient retrouvées sur ses lèvres ! Sa mémoire troublée ne , lui retraça ni l'effort énergique qn'il avait fait pour • se contenir, ni sa brusque sortie de la chambre lorsqu'il avait senti la patience lui échapper. Il se souve- . nait seulement du langage que lui avait adressé son père; ce qu'il avait répondu, il ne pouvait plus le dire, mais ses paroles avaient sans doute été bien coupables, puisque son père était tombé mourant à la place où il venait de les proférer ; de là ce désespoir presque insensé, de là ses réponses aux questions d'Anne, et l'impression qu'il lui avait communiquée. Maintenant, au moyen de ces paroles écrites, qui aidaient, pour ainsi dire, matériellement sa mémoire, une certaine lucidité se fit dans son esprit trouble par la douleur et plus encore par Temportement qui avait suivi son tort imaginaire ; il se calma peu à peu,
LE GHâLET !85
non-seulement extérieurement (comme par un effort continu il parvenait à Je faire depuis quatre jours), mais au fond de son âme oâfune grande tempête sembla tout à coup s'être apaisée. Il prit les deux mains de l'abbé.
— 0 mon père (c'était par ce mot qu'il repondait au tutoiement du curé), mon père, pourquoi ne m'avez-vous pas dit tout ceci plus tôt l
— Voici pourquoi , dit l'abbé Gabriel en se levant, et en prenant sans le savoir une attitude imposante et un son de voix qui contrastait avec l'infinie douceur des paroles qu'il venait de dire. Vous étiez innocent à mes yeux du tort que vous vous reprochiez si amèrement, et je vous l'aurais dit sur l'heure , Guy, si vous aviez été en état de m'entendre; mais un emportement trop réel n'avait-il pas succédé à celui que vous aviez réprimé une heure auparavant ? Vous étiez sans reproche au moment de la mort de votre père, l'avez-vous été ensuite? Non mon enfant, tant s'en faut, et c'est pourquoi je vous ai laissé porter le poids d'un repentir, exagéré d'un côté , mais trop fondé de l'autre : c'est pourquoi je vous ai laissé souffrir, car je désirais, Guy, je vous le dis franchement, que celte douleur fût telle que jamais le souvenir ne pût s'en effacer et qu'elle fît naître en vous la force nécessaire pour vous préserver à jamais de remords semblables à celui auquel vous avez échappé, et de regrets
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tels que ceux que vous devez à bon droit ressentir.
Guy écoulait le curé, la tète baisséei avec une sou* mission touchante et une douceur qui tenait au bien* être inespéré causé par l'espèce de révélation qui lui avait été faite. Mais de même que l'emportement n*esl pas la force, la douceur est loin d'être la faiblesse; aussi lorsque Guy releva les yeux, le bon curé y rencontra-t-il un regard qui le fît tressaillir de joie* ce C'était, disait-il ensuite, c'était vraiment le regard du jeune David prêt à combattre et sûr de vaincre. »
«- Je me corrigerai, monsieur le curé, dit Guy, je me corrigerai, je vous le promets, et cette fois^ nvec l'aide de Dieu, je tiendrai ma parole.
Avec la nature violente de son père, Guy avait hérité de son dédaigneux éloignement pour tout ce qu'il nommait le respect humain du mal, c'est^i-dire pour tout entraînement, fruit de la faiblesse et de l'exemple; mais il puisait sa force à une source plus haute et plus profonde que l'orgueil, et la jeunesse de Guy était environnée de bien autres influences que ne l'avait été
celle de son père. Le souvenir cbarmaiit et sacré de sa mère» l'inflaence de la compagne de son enfance, le lèle intelligent de Tabbé Gabriel avaient su jeter au fond de sa conscience des bases plus fortes que celles d^uti enseignement banal et telles que les flots de sa jeunesse^ parfois soulevés et menaçants^ venaient s'y briser contre des obstacles plus nobles et plus puissants que ceux qui avaient jadis S(Mfvi de digue à l'orgueil'' leux marquis de Yilliers.
L'époque de son début dans la vie était bien diffé^ rente aussi de celle qui avait accueilli là génération précédente ; une pbalange de défenseurs courageux des plus nobles causes commençait à se former, et Guy se trouvait à vingt-deux ans dans toutes les con« ditions voulues pour y prendre sa place. La foi, la liberté, le respect pour le passé, l'élan vers Pavetiii remplissaient beaucoup de cœurs d'énergiques désirs et d'espérances généreuses. Toutes ne se réalisèrent point sans doute, et dans cette voie nouvelle un certain nombre d'esprits s'égarèrent. Mais, après avoir quel* que temps erré dans la vague, les plus sincères se rapprochèrent de ceux qui marchaient avec ordre vers un but défini, et formèrent plus tard avec ceux-ci cette élite chère à la patrie, à la religion, aux arts et aux lettres, dont les écrits et les œuvres ne seront pas un des moindres honneurs de notre pays et de notre siècle*
Ikms le courant des deux années qui venaient do
m ANNE SËYERIN
s'écouler, le hasard avait rapproché Guy de quelques* uns des jeunes écrivains de F Avenir ^ et, sans partager toutes leurs opinions, il avait embrassé avec ardeur le plus grand nombre de leurs aspirations. Elles convenaient à son caractère ardent, fait pour accepter la lutte et même pour s'y complaire ; elles satisfaisaient surtout son âme, dont la tendance courageuse le portait vers les hauteurs où le bien réside, et lui faisait regarder la voie commune et basse, comme celle des faibles, pour ne pas dire celle des lâches.
Le marquis avait souvent et vivement combattu ce qu'il nommait « les engouements nouveaux » de son fils, et il en était résulté plus d'un orage entre eux. Mais, sur certain point, Guy était déterminé à garder son indépendance. Pour l'ensemble de sa vie, il obéissait à ses propres convictions en se soumettant à la volonté de son père. Rester fidèle au drapeau qui avait été celui de tous les siens, ne devenir le serviteur d'aucun pouvoir nouveau, Guy n'admettait pas qu'il pût en être autrement, et jusque-là ils étaient d'accord ; mais s'établir dans une sorte de camp retranché pour regarder de loin les luttes ardentes engagées de toutes parts sur d'autres terrains que celui de la politique, y demeurer indifférent, à moins que son parti n'y fût directement intéressé, c'était là une attitude qu'iL ne voulait pas prendre. Il n'admettait point non plus qu'il dût s'éloigner de ceux dont les opinions poli-
LE GHÀLET 187
tiques différaient des sienneSi lorsqu'il était attiré vers eux par une sympathie plus haute. Sur ces deux points, il avait maintenu sa liberté d'opinion et d'action, sinon toujours avec une parfaite mesure, du moins, on ne peut le nier, avec un assez juste droit. Hais le marquis de Yilliers, nous le savons, n'aimait pas les nuances, et s'il avait fini par tolérer celle-ci, cela n'avait été que par la crainte de stimuler chez son fils un sentiment d'opposition qui aurait pu le pousser plus loin, et peut-être au delà de la limite qu'il était du moins assuré maintenant de ne pas lui voir franchir.
L'abbé Gabriel, heureux de voir l'ardente activité de Guy se dépenser ainsi, avait de son côté usé de toute son influence sur le marquis pour obtenir de lui une indulgence qu'il s'étonnait fort d'avoir à réclamer d'un père.
— Il devrait être si heureux, il me semble, se disait-il, de le voir s'égarer un peu dans les espaces, au lieu de ramper dans la poussière !
L'âme simple et droite du curé ne comprenait rien à cette mesure humaine suivant laquelle se distribue le blâme en raison inverse (à ce qu'il lui semblait) de la gravité des offenses. Il était surpris de voir le marquis attacher en apparence plus d'importance à la pureté de la foi politique de son fils qu'à celle de sa vie privée; et lorsqu'il apprit qu'il arrivait dans le
m iNflS SÊTEHIM
monde à bien des gens^ et même à dé bons cht^étiens, de tendre la main sans scrupule à des violateurs pu** blics de la loi dé Dieu, et de la refuser ensuite à un adversaire politique, telle était sa naïveté qu'il en fut indigné, et son estime pour. Gùys^accr ut grandement \d jour où il lui eut manifesté sa propre manière d'envisager ces appréciations.
Tout cela n'empêchait pas cependant que Guy n'eût vingt<^deux ans, et le curé, tout ens'applaudissantde ses bonnes dispositions actuelles, ne se sentait nulles ment rassuré pour l'avenir. Il était vrai que jusqu'à présent tout allait assez bien. Le goût naturel de Guy pour le beau et le bien Favait sans doute préservé jusqu'alors, en plus d'une rencontre, mais... mais... Arrivé à ce point de ses méditations, le bon curé se tToublait toujours, car sa simplicité n'était point de rinexpérience, et sa naïveté sur tout ce qui regardait la vie extérieure de ce monde^ne s'étendait point à ce domaine intérieur du cœur humain dans lequel son œi] plongeait avec une indulgente charité, mais avec une pleine connaissance des détours, des écueils et même des abtmes qu'il renferme.
Une foule de réflexions inquiètes se succédèrent donc dans son esprit, lorsque après le départ de Guy il fut demeuré au coin de son feu ; et cette rêverie durait encore lorsquVlle fut interrompue par Pierre Séverin. Il venait tout exprès pour demander au curé
. 11! CBcALEt m
ce qui s'était passé entra lui et leur jeune ami, et dans quelles dispo^itiops : celui-ci se. trouvait en ce moment,
-p» J'ai à lui parler, dit-il, de mille affaires; j'ai la des papiers qu'il faut absolument qu'il examine, et surtout je tiens à ce qu'il ne passe pas seul cette triste soirée ; néanmoins je n'ai pas voulu aller le trouver lansvoup avoir vu.
Le curé lui raconta sur*lc«champ la conversation qui venait d'avoir lieu entre eux,
— Béni soit Dieu ! et vous, mon cher et excellent ami, s'écria Séverin, après avoir entendu ce récita Haintenant| dit-il en se levant, je vous quitte et je vais le rejoindre sans crainte ; je suis sûr que je vais le trouver un tout autre homme.
— Un instant, un instant, dit le curé. Par cela même qu'il est tout à fait calqfie maintenant, il n'y a plus rien de si pressé : vous pouvez bien rester un peu. J'ai à causer avec vous. Que va-l-il faire, croyez vous? évidemment partir, n'est-ce pas?
— Je n'en doute pas, dit Séverin,
*^ Vous n'en doutez pas? non, ni nrK)i non plus. C'est bien ce que je pensais. Il va nous quitter, cei cher et noble enfant, et Dieu sait quand et comment nous le reverrons I
— Que voulez-vous faire, mon bon curé? vous ne prétendez pas, je pense, que la vie de Guy se
i90 ANNE SÉYERIN
passe ici entre le château et le chalet de Villiers ?
— Non, oh ! non, dit le curé. Ce serait absurde, sans doute.
— Je pense, continua Sëverin, qu'il va aller à Paris et que, lorsque les premiers temps de son deuil seront passés, il ira dans le monde, et... ils'yamusera peut-être un peu. Il a eu jusqu'à ce jour peu de
. liberté et peu d'argent à sa disposition ; espérons qu'il n'abusera pas trop ni de l'un ni de l'autre ; mais enfin très-certainement il en usera.
— Oui, oui, j'entends bien, dit le curé, en ôtant doucement des mains de Séverinun crayon qu'il avait pris sur le bureau et le remettant à sa place. Hais asseyez-vous donc un peu, Séverin; on ne peut pas parler à un homme qui se promène et qui touche à tout ; vos distractions m'en donnent à moi-même, mon bon ami, tandis que j'ai une foule de choses à vous dire.
— Eh bien ! me voici tout à vous, dit Séverin.
Et il prit en face du curé la place qu'avait précédemment occupée Guy.
— Qu'y a-l-il, mon bon curé, de nouveau et do pressé depuis que nous ne nous sommes vus?
Le curé ne répondit pas tout de suite, il arrangeait son feu d'un air pensif; puis, comir.o la nuit était tout à fait venue, il prit un morceau de papier et alluma une petite lampe posée sur la cheminée. Il se
' rassit ensuite, garda encore quelque temps le silence, et enfin il dit :
— Mon bon ami, vous dites : Il s'amusera, ils*amusera! C'est bientôt dit, et, quant à moi, je lui souhaite aussi toutes les grandes et petites choses dont se compose le bonheur de ce monde, y compris même, si vous le voulez, le plaisir... jusqu'à un certain point. Mais entendons-nous, Séverin. Tel que je le connais, et vous le connaissez comme moi, si jamais il se laissait entraîner par ce qu'on nomme ainsi dans le monde, nous ne l'y verrions pas livré à demi, et alors..,
Séverin fit un mouvement d'épaule.
— Qu'y faire, dit-il? Guy a déjà subi une sorte d'épreuve. Ce n'est pas la première fois qu'il va à Paris et vous savez que jusqu'à présent ceux qu'il y a le plus recherches sont fort éloignés de cette vie frivole que vous semblez craindre pour lui.
— Oui, dit le curé, oui, jusqu'à présent, c'est vrai, il en a été ainsi ; mais cela durera-t-il maintenant qu'il va être recherché, flatté, adulé, comme il ne l'a point été encore ? Il est si jeune, si vif, si impressionnable!
Séverin trouvait les craintes du curé un peu vagues, un peu banales peut-être, et il lui semblait qu'après l'avoir retenu pour causer, celui-ci lui disait maintenant un bon nombre de paroles oiseuses,
— Qu'y faire? rcpéta-t-il encore, en prenant les
m ANNE SÉTBRÏN
pincettes et ajustant à sQn tour le feu du curé. Qu'y faire ? je vous le demande. Quant à moi, je n'ai aucun moyen à vous proposer, et le seut qui existe est beau* coup plus à votre disposition qu'à la mienne. Il n'y a, en effet, qu'à prier pour lui. Priez donc, mon bon ourë, et demandez au ciel que la première femme (car c'est bien là, je le vois, la vision qui vous épou* vante) que la première femme qui prendra de l'as^ cendant sur lui, soit telle, que le noble et tendre cœur de notre Guy puisse se donner avec honneur et tout entier; en d'autres termes, qu'il puisse rencontrer promptement celle qui sera digne de porter le nom et de venir ici prendre la place de sa mère,
■— Ah! s'écria vivement le curé, mais c' est pféci« sèment là mon idée , et c'est exactement où j'en vou* lais venir. Mon cher Séverîn, nous sommes d'accord. Tout est là , la perte ou le salut, raccomplissement de toutes les promesses de sa jeunesse, ou bien une chute profonde, redoutable, irrémédiable peut-être ; c'est là ralternative.
— Et après ? nous n'en sommes pas plus avancés pour savoir cela, n'est-ce pas ? et si nous désirons en savoir plus long, il faut absolument qu'il parte, qu'il nous quitte et qu'il aille chercher ailleurs cette femme qu'il lui faudrait, et qu'il ne trouvera certainement pas ici, puisqu'il n'y en a point.
Le curé regarda Séverin,
LE CUÀLET 193
— Mais, Pierre, dit-il enfin avec hésitation, ce que rous me dites là ne me semble pas être tout à fait exacti.
— Comment! dit Séverin avec étonnement; mais, à votre connaissance , se trouve- t-il ici ou aux environs une seule jeune fille qui puisse lui convenir? En connaît-il même une seule, excepté Anne?
— Non.
— Et je ne pense pas, continua Séverin en riant» que ce soit à ma fille que vous désiriez voir le marquis de Yilliers offrir sa main...
— Et pourquoi pas?... s'écria le curé.
Mais il regretta les mots qui lui étaient involontairement échappés, lorsqu'il vit l'effet qu'ils produisaient sur Pierre Séverin ; le visage de celui-ci prît tout à coup l'expression du plus vif déplaisir, en même temps que celle d'une profonde surprise,
— Monsieur le curé, dit-il gravement, comme je vous crois incapable de plaisanter sur un pareil sujet, je vais vous répondre sur-le-champ sérieusement : si une pareille pensée venait à Guy, ce serait pour nous^ tous un si grand malheur, que je ne veux pas même le craindre; et je vous avoue, continua-t-il en s'animant, que dans toute autre bouche que la vôtre, celle insinuation m'eût vivement blessé.
— Mais me direz-vous pourquoi, mon cher Pierre, vous prenez feu de celte singulière façon?
104 ANNE SÉYERIN
— Je prends feu par la raison que ce serait une chose qui répugnerait à toutes mes notions de con* venance, de devoir, je dirai presque d'honneur.
^— Mais, encore une fois, pourquoi? s'écria le curé.
— Pourquoi ?. . . Hais si mes raisons ne vous sau« tent pas aux yeux, je vais yous les dire, et les voici : j'ai administré, amélioré, je puis même dire doublé cçlte grande fortune. J'ai fait cela dans l'intérêt de mon pauvre maître et de son fils, avec un désintéressement dont je suis fort loin de me faire un mérite, mais dont tout le monde aurait le droit de douter, si, pour couronner l'œuvre, on voyait le jeune marquis de Yilliers offrir sa main à la fille de ce même Pierre Séverin, l'administrateur des biens de son père, qui se serait largement indemnisé de ses peines, en préparant au jeune héritier un mariage indigne de luil
— Indigne de lui !... En vérité, mon bon Séverin, vous exagérez étrangement ; on croirait^ sur ma pa* rôle, entendre le pauvre marquis lui-^méme*
— En ce qui .concerne son fils, il me paraîtrait assez juste de prendre en considération ce qui eût très-certainement été son opinion.
— « Oh ! mais alors nous irons loiti si nous prenons cette voie, dit le curé, et je voudrais bien savoir combien de temps vous croyez que Guy luinnème vous y
suivra. Tenez, Pierre, en ce moment vous m^impatkiitez I Ne dirait*on pas, vraiment que je veux prêcher à Guy le mépris des volontés dé son père (qui, sur ce point ^ du reste ^ n'en a exprimé aucune , que je sache) ; et maintenant, si je vous rappelle que nous foii ne sommes plus dans un temps où les quartiers de noblesse se comptent avec une rigoureuse exactitudei vous allez, je le suppose, m'appeler un révolution^' naire ?
— Non, sur cela je suis d'accord avec tous, et, dans tout autre cas, je serais le premier à conseiller à Guy de ne point se laisser influencer dans son choix par une considération de ce genre; j'aurais donc mieux fait tout à l'heure de dire, en effet, non pas que ee serait une alliance à laquelle il serait indigne de lui de penser, mais que c'en serait une à laquelle il serait indigne de moi de consentir.
— Mais si, malgré tout cela, persista le curé^ il y pensait, et si Anne elle-même* .* 7
Séverin l'interrompit :
«^ N'en parlons pas , je vous cti prie, monsieur le curé, n'en parlons pas^ puisque, grâce au ciel , nous discutons là une chimère^ et que nous nous chagrinons en pure perte en nous représentant une situation où ma volonté deviendt^ait le seul obstacle au bonheur d'Anne et à celui de Guy. Mais cette situation ne se présentera pas^ croyez-en mon expérience,
If
196 ANNE SËYERIN
l'intimité même qui règne entre eux contribue à la rendre improbable. Pour que Guy reçoive une im* pression profonde, il faudra d'abord que son imagi* nalion soit frappée. Que ceci arrive d'une manière ou d'une autre, oh ! alors son cœur sera bien vite en« gagé ! Ce fut là l'histoire de son père, et Dieu veuille que celle de Guy ne tourne pas plus mal I Mais rien de tout cela ne peut lui arriver relativement à Anne qu'il connaît depuis qu'il existe.
^— Vous en êtes sûr? dit le curé.
— Je vous le garantis : et quant à elle, vous savez si j'ai le droit de compter sur sa fermeté et sur sa raison.
— Assurément, dit le curé, elles a ces qualités et bien d'autres, pauvre petite! mais je ne vois pas que ce soit précisément là un motif pour travailler à écarter d'elle avec tant de soin une destinée heureuse et paisible, et, dans le cas où elle lui serait offerte, pour lui imposer le chimérique devoir d'y renoncer, Dieu sait au prix de quels combats et de quelles souffrances peut-être ! (Ces pauvres jeunes cœurs ! il faut voir comme ils saignent quelquefois!) Au surplus, mon cher ami, elle est votre lille, faites comme vous l'entendrez, « sa vie est votre bien, vous pouvez le reprendre, » mais je ne vous cache pas, cependant, que vous ne m'édifiez pas du tout avec votre vertu farouche, avec votre parti pris d'avance, avec vos
grands aîrs d'inflexibilité; j'y vols, pour ma part, quelque chose d'outré, quelque chose d'orgueilleux, que sais-je? quelque chose de païen.
— Ho la, la! dit Séverin. Mon bon curé, comme vous voilà peu chrétien à votre tour, et peu charitable à mon égard! Allons, allons, pardonnez-moi, et puisque nous discutons là un cas imaginaire, il me semble que nous pouvons, pour le moment, mettre fin à notre conversation, et faire la paix.
En disant ces mots, M. Séverin se leva, et après avoir tendu la main au curé, il le quitta et se dirigea à grands pas vers le château de Yilliers.
Anne, pendant ce temps, était assise dansun grand fauteuil au coin du feu du chalet : elle était vêtue de noir et son visage portait la trace des émotions des jours précédents ainsi que celle des larmes qu'elle venait de répandre. En ce moment, un jeune homme était debout devant elle, et il écoutait avec attention le récit qu'elle lui faisait de tout ce qui s'était passé
198 ANNE SÉVEJIIN
au château depuis huit jours. Ce jeune homme^ c'était l'ami de Guy, Franz Frank, le même qui avait été la cause innocente de la scène dont le bras d'Anne conservait la trace. Admis ensuite, on s'en souvient, avec upe bienveillance imprévue au château, il avait, à la même époque, été accueilli avec une plus sincère cordialité encore au chalet, et peut-être était-ce celle des deux hospitalités qu'il avait le plus appréciée. Mais deux années s'étaient écoulées depuis cette époque; Franz les avait passées en Italie. Il en arri* vait en ce moment, avec une réputation que le grand succès de la première de ses œuvres exposée aux yeux du public venait tout d'un coup d'établir. Malgré cela, et quoique l'atmosphère du lieu où retentit pour la première fois le bruit de son nom soit d'ordinaire fort doux à respirer, Franz, en apprenant la mort du marquis de Yilliers, avait quitté Paris sans hésiter. Il estimait la renommée, il l'avait ardemment désirée ; mais il estimait plus qu'elle plusieurs choses, et de ce nombre était l'amitié.
Le silence de Guy l'étonnait ; jamais, pendant toute la durée de leur séparation, il n'avait passé huit jours sans lui écrire : Franz comprit bientôt que quelque circonstance extraordinaire avait dt accompagner la mort de son père, puisque Guy lui laissait apprendre cet événement par une lettre de madame Lamigny, et, à peine arrivé au pré Saint-Clair, il avait annoncé
à sa taote l'intention d'en repartir à Tinstant, pour aller trouver son ami.
Mais Franz avait eu beau se hâter, il n'était arrivé à Villiers qu'au moment où madame Séverin et sa fille sortaientdel'église^elillesavaitsuiviesau chalet; maintenant il venait d'apprendre pour la première fois de la bouche d'Anne tous les détails de la mort du marquis.
Anne n'avait pas revu Guy depuis leur rencontre dans l'oratoire ; son récit communiqua donc à Frans l'impression qu'elle en avait conservée dans toute l'exagération qui tenait à celle de Guy lui-même.
Franz, après l'avoir écoutée attentivement, demeura longtemps plongé dans de tristes réflexions.
— Oui, dit-il enfin, ce malheur, en de telles circonstances, est accablant. Guy a une énergie qui le rend capable de tout supporter, et son caractère est de ceux que l'épreuve ne ferait que tremper et relever; mais il ne faut pas que cette épreuve soit telle que, pour la surmonter, cette énergie ne puisse lui servir à rien. Vous avez raison, c'est ce qu'il y a de pis au monde pour lui.
Anne ne répondit pas; elle rejeta enarrièise Sa tête fatiguée, et elle ferma les yeux, les rouvrant seulement de temps en temps pour les essuyer lorsqu'elle sentait une larme glisser le long de ses joues.
Franz, demeuré debout près de la cheminée, la re-
SOO ANNE SÉYERIN
gardait en silence; malgré rabattement de ses traits il la trouvait bien embellie, depuis deux ans, et pendant quelques instants il se laissa distraire, en la contemplant, de sa préoccupation principale; mai$ il y revint bientôt.
— L'heure s'avance, dit-il enfin, et je vais au ihâteau.
Il s'interrompit en entendant sonner à la grille. Anne se souleva, et presque au même instant la porte s'ouvrit ; elle vit paraître son père, comme elle s'y ^ attendait, et avec lui Guy, qu'elle n'attendait point. Elle ne l'eût pas plutôt aperçu qu'elle fut frappée du -changement heureux et inexplicable qui transformait sa physionomie mobile; elle le regarda avec une muette surprise. Il n'échangea que quelques mots rapides avec son ami, et, pressé de tout dire à sa jeune compagne^ il se jeta sur une chaise placée près d'elle, et là, à voix basse, il raconta tout ce qui s'était passé entre lui et l'abbé Gabriel ; il tira de sa poche et mit entre ses mains le papier qui lui avait été donné, et il lui expliqua enGn comment il se trouvait tout d'un coup affranchi du remords qui avait rendu sa douleur intolérable.
Tandis qu'il parlait, le visage d'Anne s'épanouissait ; l'expression de la joie la plus vive répondait dans son regard au regard de Guy.
Lorsqu'il se tut, elle joignit les deux mains en
murmurant tout bas : «0 mon Dieu , je vous ve* mercie...» Guy, presque à genoux devant elle, prit alors entre les siennes les deux mains jointes d'Anne et il les baisa.
Tout ceci avait lieu devant trois témoins dont ils oubliaient sans doute la présence : mais tout se fût passé de même s'ils s* en fussent souvenus.
Il était pourtant évident qu'à divers degrés tous les trois en étaient surpris. Madame Séverin et Franz ignoraient le sujet de leur entretien et ne comprenaient rien à cette joie soudaine qui les animait tout d'un coup à la fin d'une semblable journée; quant à Séverin, l'expression calme et satisfaite de son village en entrant s'était troublée tandis qu'il suivait des yeux la petite scène qui venait de se passer, et son sourcil s'était froncé en voyant le mouvement expansif par lequel elle s'était terminée.
Pendant ce temps, Guy revenait à Frank, lui témoignait sa joie de le revoir, et lui annonçait son intention de l'emmener avec lui au château et de l'y garder un temps indéfini. Bientôt en efl^et, après avoir tendu la main à Séverin et serré encore une fois celle d'Anne en lui disant tout bas de tout ra« conter à sa mère, il quitta le chalet avec Franz ; les deux amis s'acheminèrent ensemble vers le château, marchant doucement le long de la route sans se hâter, et sans s'apercevoir du froid de la nuit,
203 ANNE SÊYERIN
tant ils avaient de joie de se retrouver et de choses à se dire.
Anne, restée seule avec ses parents, commença aussitôt à faire le récit «inimé de ce qu'elle venait d'entendre, sans s'apercevoir d'abord que sa mère seule l'écoutait ; mais lorsque, après avoir fini, elle se leva pour quitter la chambre et s'approcha de son père pour l'embrasser, Anne fut interdite du regard froid et sévère qu'elle rencontra, au lieu de celui auquel elle était accoutumée.
— Qu'y a-t-il, mon père? et qu'ai-je fait? s'écria la pauvre Anne d'une voix émue.
A celte exclamation, M. Séverin se remit surle-champ et son regard reprit son expression habi» tuelle.
— Rien, rien, ma petite, dit-il; embrasse-moi et va te coucher... Embrasse-moi encore, répétat-il en là serrant dans ses bras. Sois tranquille, je n'ai rien ; mais va, mon enfant, j'ai à causer avec la mère.
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Guy, après ce jour, redevenu lui-même, s'occupa avec énergie de tout ce que lui imposait sa position nouvelle. Sous la direction.de Séverin, il consacra plusieurs semaines à une foule d'occupations fort éloignées de ses goûts et qu'il eût volontiers abandonnées, comme par le passé, aux mains intelligentes de Tami de son père, si celui-ci n'eût tenu à les lui faire considérer comme un devoir auquel il lui était interdit de se soustraire. Ils étaient ainsi un matin occupés ensemble à ranger d'innombrables papiers, lorsqu'une lettre bordée de noir fut remise * Guy.
U l'ouvrit, y jeta les yeux et la tendit à Séverin , — Tenez, dit-il, lisez, de grâce, et dites-moi ce que cela signiûe.
— Ah ! s'écria Séverin après avoir parcouru rapidement la lettre, le pauvre Devereux, le voilà mort aussi I
— Devereuxl dit Guy, n'est-ce point cet ancien
Sei AHHS SfYERIH
ami d'émigration dont mon père nous parlait quelquefois?
— Précisémrat.
— Il est mort? quand et oà cela?
— D'après cette lettre, il y aurait environ deux mois... à Calcutta, où il était avocat général.
— Ah! oui, je me souviens de cela. Hais de qui est cette Irttre? quel est cet enfant dont on parle?
Séverin parcourut une seconde fois la lettre et en lut tout haut ce passage :
« Quant à la pauvre enfant que vous attendez, il lui sera impossible de partir avant que le premier saisissement que lui a causé cette nouvelle inattendue soit un peu calmé. »
Séverin s'arrêta, regarda au bas de la page et lut la signature : « Gecilia Morton. »
Il n'en parut pas d'abord plus avancé.
— Gecilia Morton ! répéta-t-il en levant les yeux d'un air pensif et en se passant la main sur le front comme pour y raviver un souvenir. Ah ! oui, s'écriat-il tout d'un coup; ce nom est celui de la bellesœur de M. Henry Devereux, la sœur de lady Sarah Devereux, sa femme ; toutes les deux étaient filles du gouverneur général des Indes, à l'époque- où Devereux y arriva ; ces détails , je me le rappelle maintenant , étaient contenus dans des lettres que
votre père recevait de temps à autre de son ancien ami.
— Gela ne m'explique pas encore à quel propos cette lady Gecilia était en correspondance avec mon père, ni de quelle enfant il s'agit, H doit y avoir d'autres lettres.
On les chercha et on en trouva en effet un grand nombre dans l'oratoire. C'était là le lieu où le marquis les conservait pour une raison que nous expliquerons en deux mots.
Lady Sarah Devereux était morte au bout de cinq ans de mariage, laissant une fille unique, et Devereux avait annoncé cet événement au marquis, avec lequel, depuis la première lettre dont on se souvient, il n'avait jamais tout à fait cessé d'être en correspondance. Peu d'années plus tard, le marquis avait eu à son tour à lui apprendre son propre malheur, et à dater de ce moment une sorte d'indéfinissable lien s'était renoué entre eux. Le marquis se sentait rapproché, dans sa douleur, de celui qui avait tant aimé et tant souffert jadis pour celle qu'il pleurait, leur correspondance devint plus active, et les lettres de Devereux furent placées parmi celles qu'il conservait dans le lieu spécialement consacré au souvcLir de la marquise.
A leur tour, Guy et Séverin les lurent, et ils apprirent ainsi que la jeune Êveline Devereux avait été
2M iMMË SÉYERIH
envoyée en Angleterre à sa tante, lady Cecilia Morton, vers l'âge de dix ans, et que, dès cette époque, Devereux exprimait le désir que son ami pût con« naitre sa fille.
Ces lettres remirent promptement Séverin sur la voie.
— Ah ! dit-il, voici qui me rappelle une conversation dont ma femme se souviendra mieux encore que moi. Il n'y a pas un an de cela, le marquis parla à Louise de cette petite et de l'intention qu'il avait de proposer un jour à sa tante d'Angleterre de nous l'envoyer pour un ou deux mois. Gela m'était sorti de Tesprit,
Il reprit la lecture des lettres. Tout à coup il s'écria :
— Tenez, tenez, Guy ; voici tout ce que nous voulions savoir.
La lettre qu'il tenait, datée de Calcutta, était la dernière que Devereux eût adressée au marquis, et elle avait été écrite vers le milieu du printemps de Tannée qui s'achevait. Cette lettre se terminait en ces termes :
ce Le choléra sévit autour de nous, et, dans l'étal où est ma santé, je crois avoir de bonnes raisons d'en craindre les approches. Mon bon Villiers, je ne re- Verrai jamais^ je le crainsj iii tnbn pays ni le vôtre! je n'embrasserai plus ma pauvre petite ! Pardonnez-
moi de vous attrister par ces pressentiments auxquels je vous prie de ne pas attacher plus de valeur qu'ils n'en ont ; mais enfin, dans la supposition où ils se vérifieraient, laissez-moi vous recommander encore mon' enfant et vous renouveler la prière que je vous ai déjà faite si souvent. J'ai déjà écrit à ce sujet à ma belle-sœur ; elle se mettra en communication avec vous, et cette pensée est la seule qui me soit douce en ce moment; ne faites pas qu'elle soit vaine. Que ma fille puisse se rapprocher de ceux qui furent mes amis, et que mes souvenirs les plus chers deviennent aussi une partie des siens. C'est une idée fixe, me direz-vous : soit, mais en la satisfaisant vous adoucirez mon exil, s'il se prolonge, et ma mort si, comme je le pressens, elle est prochaine. y>
Il paraissait, en effet, que lady Gecilia Norton avait suivi les injonctions de son beau*-frère, car la der* nièré lettre qui se trouva dans le portefeuille était d'elle ; elle portait la date du 21 octobre et annonçait l'arrivée prochaine de sa nièce*
— Le 211
Guy réfléchit un instant, puis il dit :
— Cette lettre a dû arriver à Yilliers le 24, la Veille de la mort de mon père«
-^En effets dit Séverin, elle a dû être placée dans l'oratoire la dernière fois qu'il s'y est enfermé* C'est pourquoi^ continua-t-il après un monœnt de ré-
208 iNNE SÊYERIN
flexion, nous avons tous ignoré son contenu; et maintenant il paraît, d'après celle que vous venez de «I recevoir, que la nouvelle de la mort de M. Devereux, arrivée à la même époque, a retardé le départ de sa fille.
Tous les deux se turent un instant, puis Guy reprit :
— Morts tous les deux ! Cette petite fille nous est présentée sous de tristes auspices! Qu'allons-nous faire? En conscience je ne puis me la laisser envoyer; il faut bien vite écrire qu'on s'en abstienne.
— Il ine semble évident, dit Séverin, que c'était au chalet, et non pas au château, que votre père comptait la recevoir, bien qu'il n'ait pas eu le temps de nous en prévenir. Il savait bien, d'ailleurs, qu'il pouvait compter sur notre assentiment, d'après ce qui s'était déjà passé à ce sujet entre ma femme et lui.
Madame Séverin se trouva être, en effet, plus in* struite qu'eux de celte affaire, à laquelle son mari avait prêté une attention fort distraite. I^ fille d*Henry Devereux lui avait inspiré autant d'intérêt que de compassion, et le marquis l'avait trouvée toute , disposée à la recevoir, lorsqu'il lui en avait parlé quelque temps avant sa mort.
Maintenant il leur sembla à tous les trois que la mort du marquis de Yilliers et celle de son ami it
ehangeaient rien à leur intention commune et ne faieaiait, au contraire, que la rendre plus sacrée. Il fut donc décidé que madame Séverin répondrait à la lettre de lady Gecilia^ lui apprendrait quels événements étaient survenus à Yilliers, et lui renouvellerait en son propre nom l'invitation déjà faite à la jeune Éveline DevereuX) en lui rappelant que cette invitation n'était que l'accomplissement delà volonté la plus expresse de son père.
* En réponse, on reçut une lettre de lady Cecilia, pdie, mais froide, qui annonçait l'arrivée de sa nièce pour les premiers jours du mois suivant. Guy ne 8'occupa plus de cette affaire et ne songea qu'à hAter celles qui le retenaient encore à Villiers, son intention étant de partir pour Paris avec Frank dès qu'elles seraient terminées.
• bepuis la conversation qui avait eu lieu un soir entre M. et madame Séverin, celle-ci était demeurée irlste et préoccupée, et, lorsque sa fille s'en était ^K^rçue et l'avait inUscrogéc^ elle n'avait obtenu
SiO AlfKE S£'YEffIN
qu'une vague réponse et un regard qui semblait ind!^ quer qu'il y avait un sujet dont elle hésitait à lai pailer. Il régnait entre cette mère et cette fille une telle confiance^ qu'il était habituellement bien facile à Tune de deviner l'autre. Cette fois pourtant elles semblaient toutes les deux incertaines de leurs pensées mutuelles, et Anne commençait à s'affliger de ce petit nuage dont elle n'osait plus demander la cause^ lorsque la nouvelle de l'arrivée d'Éveline Devereux vint donner une autre direction à ses pensées. Pendant quelques jours, elle ne fut occupée que des préparatifs nécessaires pour la recevoir.
Guy allait et venait, comme de coutume, du chftleau au chalet, et il ne se passait pas un jour sans qu'Anne le vît, matin ou soir. Franz était retourné au Prc-Saint-Clair, mais il devait partir pour Paris avec son ami, et on était arrivé à la veille de ce départ, lorsque, dans l'après-midi, la visite de la tante de Franz, leur voisine du Pré-Saint-Glair, fut annoncée au chalet.
Madame Lamigny était une femme d'un volumineux embonpoint, dont le visage, avec les traces très-visibles encore de son ancienne beauté, perlait l'empreinte d'une bienveillance expansive qui, au premier abord, rendait sa physionomie infiniment agréable* A la longue, cependant, cette expansion devenait fa* tiganle, et sa sensibilité à tout propos finissait par si
bien lasser celle des autres^ que, selon Popinioii de Guy, elle avait des propriétés analogues à celles d'une tête de Méduse, et transformait en pierre les cœurs les plus tendres.
Ce fut donc avec une grande exubérance de sympathie qu'elle se jeta en arrivant dans les bra^ de madame Séverin, et serra dans les siens la « liebe Annchen^ » pour laquelle elle professait une admiration exaltée.
Anne, on le sait, avait senti, et plus que de raison, 'le malheur survenu au château ; mais, dès qu'elle se vit ainsi enlacée dans les embrassements de madame Lamigny, elle sentit qu'elle devenait barbarement indifférente à la mort ' du marquis de YillierSy et lorsque madame Lamigny lui demanda avec attendrissement des nouvelles « du pauvre jeune comte (ah! pardon, pardon, je veux dire du marquis) , » elle répondit avec un laconique et inconvenant sang-froid, « qu'il se portait très* bien. )>
Madame Séverin expliqua, plus en détail, que Guy allait mieux ; qu'il avait été très-occupé de ses affaires depuis deux mois ; et qu'il partait le lendemain. Puis la conversation passa, pendant quelque temps, d'un sujet à un autre, toujours sous la forme de questions, auxquelles Anne et sa mère répondaient tour à tour (car une insatiable curiosité était l'un
des faibles de la bonne châtelaine du Pré-Saint-Claîr), lorsque celle-ci , rapprochant sa chaise de celle de madame Séverin, et baissant la voix d'un aîr de con- Gdence, lui dit :
— El le mariage? quand nous sera-t-îl permis d'en causer ?
— Quel mariage? dirent ensemble madame Séverin et sa fille.
— Eh ! celui du jeune marquis ; je sais bien qu'il est décidé ; mais savez-vous quand il compte nous en faire part?
A cette question imprévue, il y eut un mouvement de silence. Le premier mouvement de madame Séverin avait été de jeter un regard sur sa fille, elle vit qu'Anne ouvrait de grands yeux et souriait t elle répondit alors tranquillement ce qu'elle ignorait complètement ce que madame Lamigny voulait dire.»
' — C'est bien, c*est bien ! dit madame Lamigny^ en secouant la tête d'un air incrédule. Je.conçois^ vous êtes dans sa confidence, et vous n'avez pas en^^ core la permission de parler.
— Mais, je vous proteste, dit madame Séverin..*
— Allons, ma chère, ne me dites rien, à la bonne heure I mais ne me niez pas ce que je sais.
— Ce que vous savez?
«^ Oui, ce que je sais ; le cher jeune comte, le
LE CHALET SfS
marquis, je veux dire, ne cache rien à mon neveu, vous le savez bien. £h bien , ma chère, c'est de lui, c'est de Franz que je tiens la nouvelle.
Pour cette fois, madame Sëverin se tut et eut l'air étonné; mais quan( à Anne, elle partit d'un éclat de rire.
— M. Fran», dit-elle, M. Frani aurait trahi un secret que Guy n'aurait confié qu'à lui I • • , 0 madame Lamigny!
Madame Lamigny allait répondre vivement, mais elle s'arrêta et rougit, craignant d'avoir nui à son neveu dans l'esprit d'Anne et de sa mère, qu'elle tenait beaucoup à ménager,
— Non, ma petite, dit-elle, il ne m'a pas confié le secret de son ami, Dieu l'en préserve I je n'ai pas dit cela. Mais... mais...
Madame Lamigny s'embarrassait et aurait voulu rej^endre ce qu'elle avait dit ; mais l'expression du visage d'Anne semblait donner un démenti si moqueur à ses paroles, que, stimulée par le désir de la confondre, elle ne put s'empêcher de continuer avec volubilité :
— Non, Franz ne m'a pas confié ce secret, mais hier je lui faisais quelques questions à ce sujet, et je lui nommais toutes les demoiselles riches et de grande famille dont je connais les noms (parce que mon pauvre Lamigny savait celui de tontes les |personne9
su ANNE SËVERIN
du grand monde qu*il aurait connues s'il avait été à Paris, et il me les a si souvent répétés, que je les sais tous par cœur). Franz a ri quand je lui ai fait cette énumération, et, à la iin, il m'a dit ces propres paroles : «Ma tante, il ne m*est pas permis de vous dire si le nom de la future marquise de Yilliers fait partie de cette nomenclature ; mais, ce que je puis vous annoncer, c'est que le choix de Guy est fait, et qu'avant un an il sera établi au château de Yilliers avec «a femme. »
Après avoir dit ces mots, madame Lamigny sVrata, satisfaite de voir enûn qu'elle produisait un certain effet sur celles qui l'écoutaient, et heureuse de remarquer, d'après leur surprise, que son neveu Franz était plus avant dans la confiance du jeune marquis que les Séverin eux-mêmes. Ce double triomphe lui suffit, et après avoir encore quelque peu prolongé sa visite, sans parler davantage de la prétendue nouvelle sur laquelle elle vil bien qu'elle n'apprendrait rien au delà de ce qu'elle savait déjà, madame Lamigny fit à madame Séverin et à sa fille des adieux plus affectueux encore que de coutume, et regagna le Pré-Saint-Clair de très-bonne humeur et fort contente de l'emploi de sa matinée.
Dès qu'elle fut partie, Anne s'écria :
-~ Croyez-vous un mot de cela, ma mère ?
Madame Séverin ne répondit pas. Anne la regarda
et fut surprise el effrayée de voir Tcxpression douloureuse des yeux toujours si doux de sa mère. •— Ma mère î répéta-t-elle avec un autre accent.
— Anne, dit madame Séverin, j'ai à te parler. Depuis longtemps, j'ai quelque chose à te dire, ma cbère fille, mais j'^ai toujours remis cette conversation pensant que peut-être les circonstances la rendraient inutile. Je vois qu'il faut que je m'y décide.
Elle s'arrêta encore un instant, s'assit dans un large fauteuil, sur le coussin duquel Anne était à moitié appuyée, et, passant son bras autour de la taille de sa fille, elle lui dit :
— Écoute-moi donc, et ne sois pas trop émue de ce que je vais te dire. Oui, je crois que ce que madame Lamigny vient de nous apprendre est vrai.
Anne lit un mouvement de surprise.
— Jesais ce que tu vas me dire, continua sa mère. . • a Lui qui nous dit tout, ne nous aurait-il pas dit cela? »
Anne, sans répondre, fit un signe qui exprimait que c'était bien sa pensée.
— Il ne nous Ta pas dit, ou plutôt il ne te l'a pas dit encore à toi, dit sa mère, parce qu'il se croit sûr de ta réponse, et parce que c'est à toi, Anne, que Guy veut offrir sa main.
Anne devint écarlate; elle se leva brusquement^ muette de surprise, puis elle balbutia :
216 ANNE SÊYERIN
— A moi? à moi ? ma mère !
Mais elle n'en put dire davantage, et elle mit la main sur son cœur, qui battait violemment.
— A toi, continua madame Se vérin d'une voix profondément triste, à toi, qu'il aime plus que personne ; à loi, qui l'aimes aussi, n'est-ce pas. d'une affection qui ne saurait être plus grande, s'il était ton frère?
— Oui, cela est vrai, dit Anne avec simplicité; vous le savez bien, n'est-ce pas? S'il était mon frère, je ne l'aimerais pas davantage.
— Je le sais, poursuivit madame Séverîn du même ton, et je pense, ma pauvre enfant, qu'il le serait bien facile de l'aimer autant qu'une femme doit aimer son mari.
Anne rougit.
— Je n'en sais rien, dît-elle; je n'ai jamais pensé à cela ; je ne sais qu'une chose : j'aime Guy de tout mon cœur, et je ne sais comment on pourrait aimer plus que jeneTaimc.
Madame Séverin regarda sa fille pendant qu'elle disait ses mots avec un accent simple et sincère qui avait quelque chose de solennel. Son cœur se serra ; elle pensa aussi à celui qu'elle aimait presque autant que sa fille; ses yeux se levèrent involontairement vers le portrait charmant suspendu au-dessus de leurs têtes, et elle hésita un moment. Un mometit, il lui sembla qu'elle allait trahir le mandat sacré que lu}
lE CHÂIiET M
avait confie la mère de Guy, lorsque, sûre de mourir la première, celle*ci lui avait tant de fois recommande son fils. Mais les paroles que Pierre lui avait dites à cette même place, il y avait si peu de temps, lui revinrent à la mémoire. Depuis vingt ans, elle s'était habituée à courber en toutes circonstances son esprit devant le sien, et jamais elle n'avait eu lieu de re* gretter sa soumission. Elle l'avait en toutes choses toujours trouvé juste, bon, et sage ; lui résisterait? elle aujourd'hui lorsqu'il s'agissait d'un point sur lequel il avait le droit absolu d'être le maître ?«•• Gela ne lui sembla pas possible.
Elle prit Anne dans ses bras, et elle lui dit tout bas:
— Et cependant, ma pauvre enfant, si Guy vient te demander ta main, il faut absolument que tu la lui refuses.
Un long entretien suivit cette parole, après lequel la mère et la fille se séparèrent, l'heure du dîner étant presque venue,
A six heures, Guy arriva au chalet avec Franz. Après le dîner, sous prétexte de chercher un livre, il pria Anne de l'accompagner dans une petite pièce voisine qui leur avait jadis servi de salle d'étude.
L'œil inquiet de madame Séverin les suivit de loin.
Au bout d'une demi-heure, Guy reparut tout seul.
M ANNE SËVERIR
sombre et silencieux : il ne prit que le temps d*em« brasser madame Séverin, et, sans dire adieu à Pierre, qu'il devait revoir avant de partir, il retourna au château, accompagné de Franz, qui ne lui fit aucune question* Il passa la nuit à faire ses paquets, sans se donner un instant de repos. A cinq heures du matin, il se jeta dans sa voiture, et ils étaient déjà depuis une heure sur la route de Paris sans avoir encore rompu le silence, lorsqu*il dit enfin :
— £h bien , mon bon Franz, tu avais parfaitement tort. Elle ne m'aime pas, ou du moins pas comme je le croyais ; et rien au monde, à ce qu'elle dit, ne pour* rait la décider à devenir ma femme.
Le lendemain du départ de Guy, Anne et sa mère assistaient à la messe à leur place accoutumée. Mais au lieu de quitter ensuite l'église ensemble, madame Séverin , après avoir échangé avec sa fille quelques mots à voix basse , revint seule au chalet , tandis qu'Anne, passant par la porte latérale, se dirigeait yers le petit jardin du presbytère.
LE CDALET 319
Le temps était froid , mais le ciel était pur et bril« lant. Anne serra autour de sa taille son manteau de drap gris et se mit à marcher dans une assez large allée située à l'extrémité du jardin. Cette allée, bor* dée de vieux arbres dont les branches entrelacées for* maient en été un épais ombrage, était celle où le curé avait l'habitude de venir préparer tous les samedis le discours qu'il adressait le lendemain à ses parois-» siens, et il lui avait donné à cause de cela le nom d'Allée du Dimanche. A l'un des bouts se trouvait une jolie statue de la Vierge, à l'autre un banc de pierre.
Anne se promena pendant quelques instants seule, d'un air pensif; mais le curé vint bientôt la rejoindre, et pendant environ vingt minutes, ils marchèrent l'un près de l'autre d'un pas ralenti qui leur permettait de causer à l'aise. Anne parla la première et elle parla longtemps; le curé, marchant près d'elle, la tête inclinée, les mains derrière le dos, l'écoutait sans l'interrompre autrement que par quelques questions rares et brèves ; mais lorsque enfin elle s'arrêta et sembla à son tour attendre une réponse, il hésita et se tut. Ils revenaient en ce moment du bout de Pallée où était la statue, vers celle où était le banc. Lorsqu'ils y furent arrivés, le curé s'assit en silence, et demeura plongé dans des réflexions beaucoup plus longues qu'il ne lui en fallait d'ordinaire
SM ANNE 8EYERIR
pour donner un conseil à ceux qui Venaioit hii en demander. Une étrange perplexité semblait le troubler, et ce regard à la fois ferme et doux, qui ajoutait tant à l'autorité de sa parole, était en ce moment fixé avec irrésolution sur le dos du petit livre qu'il tenait à la main, comme s'il avait cherché une inspiration dans les mots : Biblia %acra^ qui y étaient inscrits. Pendant ce temps, Anne, debout devant lui, les bras croisés, attendait, calme et sérieuse, sans impatience, mais non sans surprise, qu'il rompit ce long silence.
Quelle était donc la difficile question que la jeune fille venait poser au vieillard? quel était le grave cas de conscience qui semblait ainsi tenir en suspens ce guide sûr et expérimenté de tant d'âmes tourmentées et malades ?
Nous l'apprendrons en écoutant la réponse qu'il lui fit encore un peu attendre, mais qui fut enfin claire et précise, quoique prononcée lentement comme s'il en pesait chaque parole.
— Oui, mon enfant, malgré ce qui s'est passé hier soir, vous pouvez, comme vous l'avez fait jusqu'à ce jour, vous pouvez continuer à le regarder comme votre ami et comme votre frère. Vous pouvez i*ecevoir ses lettres et continuer à lui écrire comme autrefois.
Le curé s'arrêta, puis il reprit avec un certain iffort :
— Il va sans dire, toutefois, qu'il ne doit plus ja«
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maïs être question entre vous du sujet qui vous est interdit par la volonté de votre père. Anne, c'est à vous que je me fie pour cela 1
— Je Tai déjà promis à ma mère, dit Anne.
— Ma chère enfant, continua-t-il, ce que je viens de vous répondre en ce moment, je ne l'aurais peut* être répondu à aucune autre ; mais, toute jeune que vous êtes, vous avez déjà rempli auprès de Guy un rôle qui n'est pas celui de votre âge. Ce rôle, je ne puis, aujourd'hui du moins, vous donner le conseil d'y re« noncer.
Une expression de soulagement et de joie se peignit sur le visage d'Anne, et elle fit un mouvement invo* lontaire comme pour baiser la main du curé ; il ne la lui laissa pas prendre, mais il la posa doucement sur la tête inclinée de la jeune fille, et il lui dit d'une voix qui s'attendrissait malgré lui i
-*-* AlleiE, ma pauvre petite^ ailes eH paix^ que le ciel vous bénisse I allés et cultivez toujours dans votre àme le grand don que Dieu Vous a fait de l'oubli de vous-même. Il n'y a de malbeureux ici«bas que les égobteSi
Le curé reconduisit Anne jusqu'à une petite porte située à l'angle du jardin qui donnait sUr la i^dute, et hîgagna tristement lé pi^bytère^ tandis qu'ah léôn" traire la jeune iillë franckissait d'un pas joyeux et lé^ ger b petite distancé qui sépat^it l'église du chalet^
Kî ANNE SfiVEïïIN
Elle venait d'être soulagée d'un poids très-lourd, et elle neressentait plus qu'une vive joie. Elleavaitcraint de perdre Guy tout à fait, et il lui était rendu. Elle avait craint que toiit ne fût changé : au lieu de cela^ l'avenir serait comme le passé. Que lui fallait-il de plus? qu'avait-elle jamais rêvé au delà?
Elle arriva au chalet le visage animé par sa course rapide, par Tair du matin, par la joie intérieure qu'elle rapportait de son entrelien avec le curé, et elle entra dans la salle à manger où l'attendaient ses parents* Madame Séverin savait bien d'où elle venait ^ c'était elle qui lui avait conseillé d'aller épancher son cœur près de l'ami et du guide de toute sa vie. Mais qu'avait* il pu lui dire? Hélas! rien de consolant. Le bonheur avait passé la veille auprès de son enfant, et elle l'a* vait repoussé; c'était là tout ce que savait la pauvre mère, et son cœur saignait en silence, tandis que M. Séverin, obligé de reconnaître qu'il s'était trompé en traitant de chimère la nécessité d'imposer un sacrifice à sa fille, se sentait inquiet et soucieux et redou* tait presque de la voir^ntrer. Lorsque la porte s'ouvrit et qu'Anne parut devant lui telle que nous venons de la dépeindre, elle lui causa donc sans le savoir autant de surprise que de joie. Cette apparition inespérée eut même en ce moment pour effet de disipers entièrement les nuages qui assombrissaient son es« prit. Quant à madame Séveriui elle tendit les bras&
sa fille et la tint un instant serrée sur son cœur, al* légé aussi, mais le moins complètement rassuré des trois.
Tout — en apparence du moins — reprît au chalet l'aspect accoutumé et il n'y survint rien de nouveau jusqu'au jour où, à la nuit tombante, on entendit le bruit lointain d'une voiture de voyage, qui annon* çait enfin l'arrivée de la jeune voyageuse si longtemps attendue. Anne se trouvait en moment dans la chambre préparée pour la recevoir ; elle venait d*y placer quelques violettes, les premières de la saison. Elle jeta encore un dernier regard autour d'elle, pour s'assurer qu'il n^y manquait plus rien maintenant, puis elle descendit rapidement Tescalier ; mais, arrivée aux dernières marches, un soudain mouvement de timidité Tarrêta, et, au lieu de s'élancer à la rencontre de cette compagne inconnue, elle demeura immobile à la place où elle se trouvait.
Déjà Sylvain ouvrait la porte du vestibule, tandis que H. et madame Séverîn sortaient du salon et al
M4 ANNE SÊVBRIN
laient jusqu'à la Toiture de voyage pour y recevoir celle qui en descendait.
Anne vit bientôt passer, appuyée sur le bras de son père, une grande et gracieuse jeune fille, vêtue de noir. Son visage était à moitié caché par un long voile de crêpe attaché à son chapeau rond à larges bords, sous lequel s'échappaient en désordre d'épaisses tresses de cheveux bruns; derrière elle venait une seconde femme, à laquelle Sylvain fit de nouveaux saluls, la prenant pour une autre dame jusqu'au moment où elle s'arrêta à la porte du salon, après avoir déposé le sac de sa maîtresse; il comprit alors que c'était là la sut* vante à laquelle il avait à faire les honneurs de l'office, après l'avoir présentée à l'humble Jeanneton ^ un peu plus interdite encore que lui de se trouver en présence d'une aussi élégante compagne.
Pendant ce temps, la jeune étrangère était entrée dans le salon «Anne, appelée par ses parents, comparut à l'instant, et les deux jeunes filles se saluèrent sans pouvoir toutefois se voir distinctement dans l'ombre du crépuscule ; puis après quelques paroles échan^ gées avec la nouvelle venue, madame Séverin pro* posa à la jeune fille de monter dans sa chambre, 4t chargea Anne de l'y conduii*e ; elles se levèrent toutes les deux^ etf au nlomeiil; où elles allaient sortir, ma-
^me Severin prit la main d'Éveline filtre les siennes, et lui dit :
— C'est une bien vieille et bien sincère amie d'Henry Devereuxi de votre père, c'est presque une mère qui vous reçoit sous son toit ; je désire de tout mon cÎBur, ma chère enfant, que vous vous y sentiez a chez vous, d
Elle lui dit ces paroles en anglais, et les mots at home qui les terminaient furent prononcés par elle avec tant de douceur, que celle à qui ils s'adressaient en sembla visiblement émue. Elle s'inclina sans répondre toutefois, et les deux jeunes liiles sortirent ensemble.
Anne marchait devant pour montrer le chemin, et elle entra la première dans la jolie chambre éclairée par un feubriilanl, ainsi que par les deux flambeaux allumés sur la toilette. Â cette vive lumière, elle vit distinctement pour la première fois la figure et la taille de la nouvelle venue.
• — Dieu ! qu'elle est belle ! se dit-elle intérieurement, et peu s'en fallut qu'elle ne ht cette exclamation à haute voix.
Ëveline Devereux ne semblait point pressée de la regarder à son tour. Elle s'était jetée sur une chaise longue, placée près du feu, dans une attitude de fatigue ou d'abattement. Anne put donc considérer à son aise son profil régulier, son teint éblouissant, sa
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taille noble et gracieuse, ses épais cheveux bruns dorés, ses cils plus foncés que ses cheveux qui jetaient une ombre sur ses grands yeux bleus. Tout cela formait un ensemble de si rare beautéi que la pauvre Anne en ressentit une surprise qui approchait presque de la stupeur. Elle se tut et resta si longtemps immo*^ bile, que ce fut enfin son silence même qui tira la belle Éveline de sa rêverie; elle leva les yeux et vit ceux d'Anne fixés sur elle avec une expression à laquelle elle n'aurait pu se méprendre, quand même elle eût été moins accoutumée à l'effet qu'elle produisait, mais jamais cependant elle n'avait rencontré un si beau et si bienveillant regard. Elle rougit et sourit.
Anne en ce moment l'eût bien volontiers em-. brassée : elle fit même un mouvement dans cette intention; mais la jeune Anglaise se leva sans s'en apercevoir, et Anne, initiée par sa mère aux habitudes réservées de son pays, s'arrêta, et, sans rien dire, elle se borna à faire les honneurs de la chambre, et à mettre la nouvelle venue à son aise, en n'ayant pas l'air de s'occuper d'elle.
La réserve d'Éveline était en effet plutôt de la timidité que de la froideur, et c'était une timidité qui naissait de son contact habituel avec des gens affligés de ce mal auquel tant d'Anglais sont sujets; mal dont, à dire le vrai, la cause nous semble être