I.I €HÂLET 8S
pIussotîTfeDt Torguâl qui craint d*étr6 en défaut, que la modestie dont il revêt l'apparence. Pour des timides de cette sorte, ce qu'il y a de mieux, c'est de se trouver en présence de ceux qui ne le sont pas, Or, Anne âait tout à fait affranchie du genre de timidité dont nous venons de parler. Ne pensant point à elle-même, encore moins à ce qu'en pensaient les autres, tous ses mouvements avaient cette liberté et cette aisance que la préoccupation de soi-même fait presque toujours disparaître. Il était bien difficile de ne pas être à l'aise avec elle. Aussi tout en la suivant silencieusement des yeux, Éveline sentait peu à peu sa réserve s'évanouir. Anne lui avait adressé d'abord quelques paroles auxquelles elle n'avait répondu que par de froids monosyllabes ; maintenant ce fut ellô qui rompit tout à coup le silence.
— Que votre mère est bonne! s'écria-t-ellt, Anne à ce mot se rapprocha vivement avec un
rayonnant sourire.
— Ohl oui, dit-elle, elle est bonne! et' vous Fclcs aussi de l'avoir si vite deviné,
— Non, non, dit Éveline, c'est elle qui a deviné, «t deviné bien juste ce qu'il fallait me dire! Je m*y attendais si peu I
-^ A quoi ? dit Anne, car elle ne se rappelait plus
en quels termes sa mère avait accueilli la jeune fille.
— A ce qu'elle m'a dit, et à ce qu elle est, dit Eve-
228 ANNE SËTEAiN
'Une ; puis die s'arrêla embarrassée de ce Qu'elle venait de dire, et regarda Anne comme pour lui demander pardon.
Pour la seconde fois, elle rencontra le même regard, qui tout à rheure avait flatté son amour-propre. Mais, maintenant, elle y lut tant de douceur et de sympathie, que, par une impulsion tout à fait inusitée de sa part, elle se pencha vers Anne qui hésitak encore, et les deux jeunes filles s'embrassèrent. ' G*est ainsi que la glace fut rompue entre elles, et que se termina à leur satisfaction mutuelle leur première entrevue.
Jusqu*à ce jour, Anne avait vécu à peu près seule. Les deux ou trois jeunes filles du voisinage qui accompagnaient parfois leurs parents au chalet avaient reçu une éducation tellement ilifféf ente de la sienne, ^u*il n'y avait entre elles aucun point de contact, et ces visites n'étaient janiaiâ pOUi" Anne que de fort ennuyeuses corvées. Elle était donc plus qu'une autre disposée à se livrer à k nouvelle in (imité qui s'offrait
à elle. Les manières d'Évelinc avaient d'ailleurs un charme irrésistible qui l'attirait, tandis que sa resplendissante beauté lui inspirait une admiration dont les femmes sont susceptibles entre elles tout autant que de l'envie qu'on leur prête fort souvent à tort. Ce sentiment était en tous cas absolument étranger à Anne ; aussi l'ensemble de ses impressions fut-il au premier moment si favorable, qu'elle répondit par un éloge enthousiaste aux questions del'abbQ Gabriel, et son vieil ami s'applaudit tout bas pour elle d'une distraction si opportune.
Peu de jours après cette arrivée, Anne s'habillaij un matin à* la hâte, car ce jour était un dimanche, et l'heure était avancée. Elle ne songea donc pas à re-» marquer le trouble inaccoutumé de Jeanneton, qui lui servait de femme de chambre ; trouble qui l'eût cependant nécessairement frappée si elle l'eût regar-? dée, car ce n'était que dans de grandes occasions qu'une expression quelconque se manifestait dans les yeux ronds et sur le visage blanc et rose de sa rustique suivante. Mais Anne, pressée ou préoccupée, n'y fit d'abord nulle attention, et ce ne fut que lors-^ que, déjà prête, elle prenait ses gant§ et son livre de prières que, levant les yeux, elle s'écria enfin :
— Eh ! mon Dieu! qu'as-tu donc, Jeanneton?
Ces mois n'étaient pas achevés, ^ue Jeanneton avait fondu en larmes ; elle ne répondit pas 4'^bard|>
SSO ÂNN8 SËtERIN
mais enfin, sur une nouvelle question de sa maîtresse:
— Âh! mademoiselle Anne, s'écria-t-elle^ le saviez^ vous, le saviez-vous. . . ?
— Quoi ? qu'as-tu ? qu*y a-t-il? dit Anne étonnée, cl un peu effrayée.
— Qu^ellesneveulent pas mettre le pied à la messe, CCS belles dames... Que madame mm Mcrrig (la femme de chambre d'Éveline) dit que c'est.,, oh! je ne veux pas vous le répéter, dit Jeanneton en se cou* vrnnt le visage de ses mains... Qu'elles veulent aller le dimanche, je ne sais où, en entendre une autre que celle de M. le curé. Que madame miss dit qu'y faut jeûner, aujourd'hui dimanche I jeûner avec de la viande froide^ et pas de feu dans la cuisine I... Oh ! je ne sais pas tout ce qu'elle m'a dit, je n'y comprends rien, mais je ne savais pas, moi qu'y avait du monde comme ça... ça m'a fait mal... ça m'a fait peur, ça m'a fait... je ne peux pas vous dire quoi ! j'en ploure depuis ce matin.
Anne avait écouté toute cette tirade sans l'intm^ rompre, et même sans sourire, car, à dire vrai, Jeanneton venait de lui rappeler ce qu'elle avait on* blié jusque-là.
Elle joigpnit les mains et s'écria avec donlenr et à demi-voix :
-^ C'est vrai I • • • hélas ! mon Dieu, je n'y songeais plusl...
Et les larmes lui vinrent auy. yeux^ tout comme à sa pauvre servante , mais elle réprima ce premier mouvement, et prenant avec bonté la main de Jeannclon, elle lui dit:
. —Écoute-moi bien et fais attention à ce que je vais te dire, Jeanneton. Oui, il y a (hors de notre pays surtout) des gens qui ne sont pas de notre religion et qui ne Taiment pas, parce qu'ils ne la connaissent pas. Morris et sa maîtresse ont ce malheur; lu m'entends, et par conséquent il faut les plaindre, mais il ne faut pas du tout les blâmer, et avant tout il ne faut rien dire qui puisse les affliger. Il n'y a qu'une chose à faire, Jeanneton, une seule, comprends-moi bien : il faut demander à Dieu, bien souvent, qu'un jour vienne où tous ceux qui l'aiment soient réunis dans la même foi ; puis, sois bonne, serviable, douce et pieuse, tu sais bien que c'est là ce que t'a enseigné ton catéchisme. Si tu as envie de te faire aimer, fais-toi aimer toi-même, car sois sûre que tout ce que tu feras de mal, elles penseront que c'est M. le curé qui te l'a appris.
Cette dernière idée dérida Jeanneton, qui s'écria : « Ahl ben, par exemple! » et se mit à rire. Anne profita de l'éclaircie pour la quitter, et sans entrer, comme de coutume chez Éveline, elle rejoignit ses parents au bas de l'escalier, et se dirigea avec eux wrs l'église.
232 ANNE SËYERIN
Anne, pendant la messe et au retour, se sentait le cœur triste et serré; c'était la première fois de sa vie qu'elle se trouvait en contact avec une personne d'une autre religion que la sienne. C'était la première fois qu'elle se sentait à la fois attirée par la plus vive sympathie et séparée par ce qui lui semblait être un abîme : douli^u^^aesa position lui avait permis d'ignorer jus« que4à, finale trop connue des cœurs les plus fervents et les plus tendres, depuis le jour ou la tempête qui brisa l'unité chrétienne les a dispersés en tant de communions diverses ; douleur commune à tous et qui devrait inspirer à tous une même prière , une même et unanime supplication, appelant le retour de l'union des âmes, en demandant et en cherchant la voie. Et cependant il n'en est point ainsi : une seule Église ressent ce désir, et l'exprime hautement ; une seule pousse un cri maternel, et redemande tousses enfants. Les autres, indifférentes au morcellementqui les déchire, aux divisions qui les séparent, semblent dire au contraire de leurs membres dispersés : « Il ne nous importe pas qu'ils soient à nous, pourvu qu'ils ne soient pas à elle. » Notable différence, qui sufGt à elle seule, il nous semble, pour indiquer laquelle de ces deux voix est celle de la mère véritable, sans que, pour la discerner, il soit nécessaire d'être doué de la sagesse de Salomon.
Éveline Devereux avait voulu passer la matinée
lE CHALET m
dans sa chambre; mais elle avait accepte la proposi-^ tion d'une promenade à pied dans l'après-midi , et au retour des vêpres, Anne monta pour la chercher, Elle la trouva assise, lisant dans une Bible dont la magnlGqiie reliure portait en lettres d*or et d'émail son chiffre incrusté en relief. Ëveline posa la Bible sur la table, à côté d'un livre de prières plus magni-» fiquement relié encore, et elle se leva sur-le-champ.
Tandis qu'elle faisait ses préparatifs de promecade, les yeux d'Anne demeuraient fixés sur la riche cou* verture des deux livres, elle les regardait avec uq mé^ lange d'intérêt et de tristesse. Le plus petit des deux était relié en écaille et en ivoire, orné demagnifique^ fermoirs d'argent; il était ouvert en ce moment de manière à découvrir la première page du livre ainsi que le revers de la couverture. De ce côté, Anne vit gravées en émail bleu sur une petite plaque d'or le^ deux lettres V. L., et sur la page blanche elle lut ces mots écrits en anglais : « Souvenez-vous de ce jour ^ mardis 15 février^ » suivis des mêmes initiales V. L^ En ce moment, Éveline se rapprocha de la table, prit le livre et le ferma, tandis qu'Anne rougissait comme «i elle avait commis une indiscrétion et était presque au moment de s'en excuser. Mais voyant qu'Éveline ne s'en était pas aperçue, elle trouva plus sage de se Jaire.
La journée était belle et presque prinlanière, et
934 ANNE SeVElllN
les deux jeunes filles s'acheminèrent ensemble pour h première fois vers le parc de Villiers. Les arbres commençaient à bourgeonner, mais sans cacher l^imposailte feçade du château, qui s'apercevait de plus loin dans cette saison que lorsque l'épais feuillage de l'avenue en obstruait la vue ; elles en étaient encore éloignées lorsque Éveline s'écria :
— Quel magnifique château!
— Vous trouvez? dit Anne, j'en suis bien aise. On me disait qu'en Angleterre les maisons de campagne étaient trop belles pour que vous fussiez frappée de l'aspect de celle-ci comme moi, qui n'ai jamais rien vu de plus beau !
— Comment ne pas en être frappée ! dit Éveline en avançant à grands pas dans l'avenue. Ily a certes de belles habitations chez nous, mais celle-ci est belle dans un tout autre genre. Je ne connais en Angleterre qu'une seule maison qui lui ressemble, et elle a été bâtie à dessein sur le modèle des plus beaux châteaux de France, parce que les jardins en avaient été jadis dessinés par Le Nôtre. C'est celle de lord de G. , en Bedfordshire,
Anne jouissait de l'admiration de sa compagne; elle avait une sorte de satisfaction à entendre louer ce lieu où tout lui était cher.
— Ce côtédu château, dit -elle, fut brûlé en 1680, et rebâti à cette époque dans le style du temps, mais
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qui n^est pas du tout celui de l'autre façade ; de ce çôié-ci on se croirait presque à Versailles, tandis que de l'autre c'est un genre tout différent ; mais comme la porte d'entrée était un très-beau spécimen du ti^eizième siècle, et que l'ancienne salle d'armes, transformée en vestibule, conservait encore des ornements fort curieux, on a mieux aimé laisser subsister cette architecture disparate que de mettre les deux côtés d'accord , en détruisant plus tard celui que le feu avait épargné.
-^ Et on a bien fait, dit Éveline, c'est plus original ainsi. En vérité, je n'ai jamais vu de lieu pareil. Vous ne m'en aviez pas assez parlé.
— Toute ma vie s'est passée ici, dit-elle, et je n'ai pas un souvenir en dehors de Villiers, de sorte que je me déûe de mes propres impressions, qui sont naturellement toutes favorables.
— Jamais vous n'avez quitté Villiers ? dit Éve« line.
. •--* Jamais pour plus de huit jours, et alors seulement pour aller visiter quelques-uns de nos voisins, dont les castels , je puis vous l'assurer, dit-dle en riant, ne ressemblent point à celui-ci.
— Maintenant, dit Éveline, causons un peu; j'ai mille choses à vous demander au sujet de ce château et de ses habitants.
-~ Mais vous savez déjà sans doute, à peu près.
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tout ce que j'ai à vous en dire, répondit Anne. ^— Vous vous trompez, dit Éveline ; je sais fort peu de choses sur tout ce qui a précédé et amené la visite que je vouis fais en ce moment. .. Maintenant que je suis à mon aise avec vous, je puis vous dire que ma tante en était furieuse.
— Je m'en étais doutée, dit Anne.
— Furieuse à ce point, continua Éveline, qu'après avoir reçu la lettre de moq père, qui lui enjoignait de s'occuper de ce voyage, elle s'oublia tout, à fait, et parla de lui d'une façon que je ne voulus pas entendrft* Pendant plusieurs jours je boudai et je fus d'une humeur qui lui fit peur, et le résultat de son opposition à ce voyage fut de me faire prendre la résolution de l'accomplir.
— De sorte que c'est vous qui avez voulu venir?
— Oui, avec une obstination aveugle, seulement pour contrarier ma tante et la punir de ce qu'elle avait osé dire de mon père, mais sans bien savoir qui étaient ces amis de sa jeunesse dont il était question. Mon père m'avait bien nommé une ou deux fois dans ses lettres le marquis de Villiers, mais j'étais si petite en le quittant qu'il semblait oublier que j'avais grandi loin dei lui , et il m'écrivait avec la plus grande tendresse, mais toujours comme à un enfant.
Les jeunes filles étaiwt en ce moment parvenues
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m parterre qui se trouvait au-dessous dû la terrasse* Elles s'assirent sur un banc de pierroi Évcline continua :
— Au milieu de tout cela, arriva la nouvelle de la mort de mon père... 0 ma chère Ânne^ quelle douleur! quel vide étrange se fit autour de moi! Je l'avais quitté enfant, je ne l'avais pas revu depuis neuf ans, et je ne puis vous dire à quel point je raimais ! Quelle amertume je me sentais dans le cœur éontre cette destinée qui le retenait loin de moi 1 qui me faisait grandir loin de lui ! Je me disais sans cesse : Pourquoi? pourquoi... les autres enfants gardent leur père près d'eux? J'aurais voulu m'en prendre à quelqu'un, car, pour lui, j'étais certaine qu'il souffrait comme moi de notre séparation, et je ne l'en accusais jamais. Mais enfin, chaque année il parlait dé son retour, chaque année me semblait devoir être la dernière de notre séparation. Je l'espérais! je l'appelais, je l'attendais ! Oh ! j'avais si besoin de lui ! et, au lieu de cela, apprendre que je ne le reverrais jamais I
Éveline s'arrêta ^ lés sanglots lui coupaient la voix. Anne émue et touchée lui passa le bras autour de la laille et Tembrassa en silence. Peu à peu Éveline se remit.
— Mon premier désir, continua-t-elle, fut plus que jamais celui d'obéir à sa dernière volonté, et
Sn AKHE SËTËRIN
je serais partie sur Tbeure ; mais d'abord je fus malade, puis ma tante n'était pas la seule qui cherchât à me détourner de ce voyage. Il y en avait d'autres encore. • . et dont l'opinion avait sur moi plus d'empire. Elle rougit et se tut un instant, puis elle continua :
— Malgré cela la lettre de mon père ne sortait pas de mon esprit, ci II aimait ceux qui m'attendent plus que ceux qui me retiennent. C'est donc auprès de ceux-là que je veux aller parler de lui et le pleurer. » Je ne fis pas d'autre raisonnement que celui-là, et malgré eux tous je partis. Et de fait, continua Ëveline d'une voix grave, et après un moment de silence : de fait, ma chère Anne, les premières paroles de votre mère, la manière seule dont elle a prononcé le nom de mon père, m'a plus touchée que tout ce que m'en avait dit lady Cecilia dans toute sa vie. Oh ! que je l'aime, votre mère!... Mais revenons maintenant à ce que je veux savoir. A quelle époque le marquis de Yilliers est-il mort?
— Mais à peu près à celle où vous avez vous-même perdu votre père.
— Et à présent à qui appartient ce beau château ?
— A son fils.
— Il avait un fils T
ui. .,^'"
— Jeune *>
— Oui,
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— Qui habite ici î
— Non, pas maintenant.
— Mais qui habitait avec son père?
— Oui, fort souvent.
— Vous le Gonnaissez>donG très-bien ?
— Oh I oui, très-bien, dit Anne en souriant malgré elle.
— Gomment se fait-il que vous ne m'en ayez pas encore parlé î
— Ne vous en ai-je pas parlé vraiment? dit Anne avec un accent de surprise ; et elle se tut ; puis tout à coup elle rougit et reprit :
— C'est vrai ; maintenant je me souviens que je ne vous ai pas encore nommé Guy ; je l'aurais dû cependant, car je l'aime beaucoup, et il a été élevé avec moi presque comme s'il eût été mon frère.
L'accent d'Anne était celui de la vérité ; sa voix était calme et ferme , en sorte que son trouble passa inaperçu.
Éveline continua :
— Depuis quand est-il parti ?
— Depuis un mois.
— Quand reviendra-t-il?
■ — Je n'en sais rien.
Arrivée à ce point de l'interrogatoire qu'elle subissait, Anne se leva brusquement et regarda sa montre :
— Cinq heures et demie ! s'écria- l^^Ue, et nous
MO ANNE SfiTERiN
dînons à six heures 1 et c'est dimancbe, et M. le curé est si exact 1
— M. le curé 1... s'écria É véline, avec une expression de surprise et presque d'épouvante. Gomment I un prêtre I le prêtre de ce village 1 il dîne chez vous aujourd'hui I
Anne se mit à rire.
— Oui, ma chère Éveline, M. le curé dîne chez nous tous les dimanches, et parfois plus souvent ; j'aurais dû vous en prévenir, à ce que je vois... Vous ferez du reste tout ce que vous voudrez, et s'il vous déplaît trop de dîner avec notre vieil ami, nous vous ferons porter votre dîner dans votre chambre. Venez seulement, venez vite, car une des seules choses que je ne sois pas disposée à faire pour vous, c'est de le faire attendre*
Éveline était remontée dans sa chambre assez soucieuse et y avait délibéré sur l'opportunité de profiter de l'offre que venait de lui faire Anne.
Après quelques hésitations cependant, elle avait
pris le parti do descendre, mais armée en guerre. Elle attendit le plus longtemps possible, et elle entra en6n dans le salon au moment où Sylvain ouvrait les portes de la salle à manger et annonçait que le diner était servi. Toute l'attitude d'Ëveline était empreinte d'une dignité méOante destinée à en imposer au déplaisant convive qu'elle allait rencontrer, et à lui faire comprendre dès Tabord que ses menées seraient vaines. En quittant sa chambre, ses yeux étaient tombés sur la riche reliure de son livre de prières, et elle s'était souvenue des paroles qui avaient accompagné ce don : ce Méfiez-vous surtout de leurs prêtres, » paroles mêlées à d'autres qui rendaient celles-ci ineffaçables, et dont le souvenir avait servi à affermir chez Évelîne la volonté de se conduire de façon à satisfaire celui qui lui avait donné cet avis.
Nous ne savons trop ce qu'eût pensé le même conseiller si, une heure après cette majestueuse entrée, il eût aperçu Éveline dans l'embrasure d'une des fenêtres du salon, écoutant avec l'air du plus vif intérêt des paroles dites à demi-voix par l'abbé Gabriel qui, assis près d'elle à l'écart, semblait être aussi à l'aise qu'elle-même et prendre à la conversation un plaisir égal à celui que témoignaient sans déguisement et l'attitude et le visage expressifde la jeune protestante.
Que s'élait-il donc passé depuis une heure? qu'avait fait ou dit le bon curé?... à quelle magie avait-il eu
Ui ANNE SËYERIN
recours pour opérer ce prodigieux cbângemenl? Per* sonne n'eût été plus étonné que le curé lui-même de ces questions, car, à sa connaissance, il ne s'était rieii passé du tout* L'attitude d'Éveline à son entrée dans le salon lui avaitéchappé. Plus que jamais, ce jour4â ^ sa pensée était absorbée par ceux qu'il nommait ses chers enfarUSy car c'était la première fois qu'il se retrouvait au chalet depuis le départ de Guyi et il était si complètement distrait que (chose dont lanou<» velle venue eût était fort surprise) il avait à peine songé à la regarder pendant toute la durée du dîner. On était presque au moment de quitter la table lorsque M. Séverin^ remplissant son verre, dit à Éveline en souriant :
' — Miss Devereux, permettez-moi de boire à votre santé comme on le fait en Angleterre.
A ce nom, et tandis qu'Ëveline saluait et touchait son verre du bout des lèvres, le curé sortit tout à coup de sa rêverie et dirigea vers elle son simple et bien« veillant regard :
— Et moi aussi, dit-il, mademoiselle, je bois à votre santé. Votre père, M. Henry Devereux, était mon ami, et l'un des meilleurs de ma jeunesse ; j'ose espérer que sa fille me permettra de ne point la traiter en étrangère.
L'étonnemcnt d'Évclinc ne saurait se décrire l Sa tendresse pour la mémoire do son pèr" était le senti**
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ment le plus vif de son cœur. Ce sentiment venait d'être réveillé plus vivement que jamais par la douleur de sa perte ; aussi malgré sa tendresse naissante pour Anne, nialgré sa considération pour Séverin, madame Séverin était celle de la famille qu'elle préférait, parce que, seule, elle avait connu Henry Deve* teux. Mais trouver un de ces amis acceptés et aimés d'avance dans le premier prêtre catholique qu'elle* rencontrait de sa vie, c'était à quoi elle s'attendait si peu, qu'elle ne trouva pas une parole à répondre au curé, et M. Séverin avait pris le bras de la jeune fille pour la ramener dans le salon avant qu'elle fût revenue de sa surprise.
. Quant au curé, il suivait tout simplement son idée sans remarquer l'expression du visage d'Ëveline. Les souvenirs d'EIm Coltage et de lous ceux qui avaient entouré les premiers jours de sa vie sacerdotale lui étaient demeurés fort chers, et sa pensée aimait à re« venir vers ce cercle évanoui dont madame Séverin était aujourd'hui la seule survivante. Aussi, dès qu'Éveline, remise de son premier trouble et surmontant sa répugnance, se fut hasardée à lui fair> quelques questions, il y répondit avec effusion et avec des détails qui fixèrent bientôt près de lui la jeune fille, dont la curiosité n'avait jamais été si pleinement satisfaite. Madame Séverin ne revenait pas sur tous les souvenirs de cette époque avec la même complaisance
su ANNE SËVERIN
que Tabbé Gabriel. Pour lui, une fois sur ce sujet, il nd tarissait pas, rln'avaitpaseu depuis longtemps uneaussi bonne occasion d'en parler, £yeline, avide de détails, multipliait ses questions, et le curé, transporté dans les régions du passé, ne se faisait pas prier pour ré* pondre : jusqu'à ce qu'enfin à force de parler d'un côté, et à force d'écouter de l'autre, le curé finit par dire ce qu'il eût mieux fait de taire, et Ëveline par apprendre ce qu'elle eût mieux fait d'ignorer.
En effet, arrivé, dans ses récits, au moment du dér part de Devereux pour leslndes, il ne put s'empêcher d'en rappeler toutes les circonstances, et il en vint ainsi à dire quelle avait été la raison véritable de ce brusque départ, et pour quel motif le père d'Éveline avait abandonné sans retour ses amis, sa famille et sa patrie.
A peine eut-il dit ces mots, que les yeux d'Éveline,* fixés sur lui avec le plus ardent intérêt, se levèrent vers le .portrait suspendu au-dessus de la cheminée avec un étrange changement d'expression. Elle joignit les mains et s'écria :
— Que me dites*vous! Comment! mon père dans ce temps-là aimait cette belle marquise? et c'est elle qui est la cause de son départ, c'est elle qui fait qu'il a vécu si loin de nous, et qu'il y est mort?... C'est à cause d'elle que je ne l'ai jamais revu !
L'accent de sa voix, en disant ces paroles, ramené*
rent promptement le curé à sa prudence habituelle dont il venait im instant dé se départir. It fut trèssurpris et comme effrayé de l'effet qu'il avait produit, et s'arrêta tout court ; Éveline ne disait plus rien non r plus, et pendant ce moment de silence, le curé crut ' entendre sa conscience lui adresser un reproche de lé- ' ' ' gèlrété et d^mprudence qu'il méritait peu d'ordinaire. Il reprit d'une voix dont l'accent était doux et ■' presque humble :
- —Ma bonne demoiselle, en vérité, je parle comme 81 personne ne m'écoutait, et vous me faites penser to^ut haut, ce qui ne se doit pas. Pardonnez-moi tout ce bavardage* Éveline se remit et répondit avec déférence : — Monsieur le curé, j'ai à vous remercier de la plus vive jouissance que j'aie goûtée depuis longtemps. Aucun ami de mon père ne peut m'être étranger ; et moins qu'un autre, celui qui m'a le premier parlé de lui avec tant de détails et qui m'a appris sur lui tant de choses qui m'intéressent, et que jusqu'à ce jour j'avais ignorées.
Elle se leva alors, satisfaite de sa nouvelle confiaissance, et fort étonnée de l'être, tandis que le pauvre Curé s'étonnait, au contraire, d'être fort peu satisfait de lui-même, et demeurait dans le coin de la fenêtre où il s'était assis, suivant dé l'œil malgré lui les mouvements d'É véline. Celle-ci s'était dirigée vers
9{0 iNNET SËYEiriN
le piano, et de là regardait attentivement le portrait suspendu au-dessus de la cheminée* Tandis qu'ello uvait ainsi les yeux levés, elle posa machinalement une de ses mains sur les touches de l'instrument, et, sans y songer, elle fît un ou deux arpèges dont le son la surprit elle-même; elle rougit et s'éloigna vivement du piano.
Madame Séverin, en entendant ce peu de notes, leva la tête : c'était une main distraite qui venait de toucher le piano, mais c'était une main exercée. Madame Séverin était trop musicienne pour ne pas le reconnaître.
— De grâce, ne quittez pas le piano, s'écria-t-elley et Anne, qui aimait aussi la musique avec passion, se leva vivement, et, prenant É véline par les deux nains, chercha en riant à la ramener de force au piano. Mais tout à coup elle s'arrêta et rougit à son tour. Éveline avait fait un brusque mouvement pour se dégager, çt était allée s'asseoir au coin du fea d'un air sérieux. Anne resta les yeux baissés au mi«» lieu de la chambre et devint sérieuse aussi, car elle se souvint alors du motif qui sans doute arrêtait Eveline, et elle revint en silence auprès de sa mère« Le curé, du coin où il était dans l'ombre, avait tout vu et parfaitement compris cette fois. Au bout d'un moment, il se leva et s'approcha à son touf du piano sur lequel étaient amoncelés un grand
nombre de morceaux de musique. Après les avoir feuilletés quelques instants, il en choisit un, et s^ap* prochant d'Éveline, il lui dit avec une simplicité qui n'était jamais chez lui dépourvue d'autorité :
— Miss Devereux, c'est aujourd'hui dimanche, et' à cause de cela, je le vois, vous vous imposez, ainsi qu'à nous, une pénitence. Libre à vous« Je ne vous en loue ni ne vous en blâme; toutefois, je me ha^ sarde à vous demander un petit acte de complaisance, et je crois que vous ne le refuserez pas.
Le beau front d'Ëveline se rembrunit, et elle re«* prit en un instant l'attitude avec laquelle elle s'était disposée, deux heures'àuparavant, à rencontrer l'ennemi. Le curé s'en aperçut, et la comprit mainte^ nanty mais il n^en continua pas moins sans le moindre embarras :
1 — Je suis certain que vous ne me refuserez pas, et que vous voudrez bien nous chanter l'air que voici.
Il mit la musique sous les yeux d'Ëveline, mais elle les détourna sans vouloir la regarder, en faisant de la main et de la tête un geste négatif.
La douce voix du curé devint un peu plus grave :
— Pensez-vous, mon enfant, dit-il , que j'aurais Pintention de vous faire manquer à ce qui est à vos yeux un devoir ? Vous me connaissez peu . Si je ne savais" pas que cet air de Haendel est du nombre de ceux
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que TOUS auriez chantes partout sans scrupule un soir de dimanche, je ne vous l'aurais pas proposé. Il s'arrêta un instant, puis il continua :
— Je ne vous l'aurais pas proposé môme au nom de votre père, dont c'était l'air favori.
Éveline fut encore une fois désarmée.
— Mon père aimait cet air? dit-elle en s'emparant du morceau de musique, et en y jetant les yeux.
— Oui, dit le curé; il le demandait sans cesse.
— II le demandait ? et à qui ? dit*elle vivement, en dirigeant encore une fois un regard rapide vers le portrait de la marquise.
— Allons, pensa le curé, m'y voilà encore retombé. Je ne sais pas ce que j'ai ce soir
Éveline demeura un instant sans parler, puis elle se leva et alla se mettre au piano.
-— Voyons, dit«elle, si je le chanterai comme elle^
Il n'y avait point de ritournelle; elle posa les mains sur le piano, et commença en même temps les premières paroles de l'air placé devant elle :
Lascia ch' io pianga la dura sorte I
Anne et madame Séverin se levèrent ensemble in« volontairement. Le curé fit un mouvement de surprise, et M. Séverin lui-même, enfoncé depuis une
demi-heure dans la lecture de son journal, releva la tête et prêta Toreille
Éveline avait, en effet, une de ces voix rares que l'oii rencontre deux ou trois fois dans la vie, et qui, ainsi que cela s'exprime assez bien, enlèvent ceux qui les entendent. Elle n'ignorait pas davantage la valeur de te don que celle d'aucun de ceux qu'elle possédait. Un léger sourire de satisfaction passa sur ses lèvres tandis qu'elle continuait et &che« Tait l'air commencé, et qu'elle recevait ensuite les féhrékttments du petit auditoire qn'ellë ne s'était ^)#^Vf tèî^dùe à trouver si digne de l'entendre et si dapâle'^Mâ^ l'apprécier. Cette révélation du talent A^È^hïieètÂïl véritablement un événement pour eux. Elle lel'^^ëiïtit, et, quoique accoutumée à faire de l'effet, elle fut flattée de celui qu'elle venait de pro<« duire,
La sympathie qui s'établit entre ceux qui écoutent la musique et ceux qui l'exécutent, se sent plus qu'elle ne s'exprime. Il y a tel regard, telle parole réprimée, tel silence même, qui la manifestent mieux que les plus bruyants applaudissements, et font ressentir à l'artiste une jouissance qui dépasse celle du succès, et qui est parfois si vive qu'elle ressemble au bien-être de la conscience satisfaite.
Éveline, après avoir chanté, ressentit en ce moment quelque chose de semblable ; tous les nuages s'éva-
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nouirent, sa physionomie redevint sereine comme son humeur.
 sa demande , Anne dut se mettre au piano et ehanter à son tour, ce qu'elle fit sans prétention comme sans embarras. Sa douce voix était loin de ressembler à celle d'Éveline ; toutefois son timbre expressif et pénétrant accompagnait à merveille les notes éclatantes de celle-ci. Sa méthode d'ailleurs était irréprochable , en sorte qu'elles chantèrent en^ semble plusieurs morceaux choisis par Anne, dans^ son répertoire de musique sacrée. Éveline dédara qu'elle chantait à ravir, et se promit avec elle peuv l'avenir de véritables jouissances muçicalesv j ;> ^
Anne remonta chez elle à la fin de cette sokréev ssb tisfaite de voir Éveline un peu revenue de ses pré-» ventions contre son vfeil ami. Mais l'impression pénible qu'elle avait ressentie à ce sujet était loin d'être là seule de la journée.
Elle ouvrit sa fenêtre toute grande , et demeura' debout et immobile en face de la nuit brillante et froide qui succédait à ce premier jour de printemps. Anne avait cette habitude lorsque (surtout le soir) elle voulait prier ou penser ; et en ce moment elle voulait très-particulièrement se recueillir et penser en effet.
Lorsque Éveline lui avait le matin demaiidé si elle connaissait Guy, et si elle l'aimait, pourquoi s'étaitelle sentie rou gir et pâlir ? . • •
rtE CBâLBT ' t5V
Pourquoi depuis que Guy était parti lie lui ayait-* elle pas écrit, comme elle l'avait fait jadis, toutes les fois qu'il s'éloignait d'elle? pourquoi le conseil du; curé, qu'elle avait d'abord trouvé si doux et si facile,; avait-elle eu ensuite tant de peine à le suivre ? ,
Tandis qu'Anne s'adressait en silence cet interro-^ gatoire, les deux mains jointes et posées sur la balus^ trade de son petit balcon, le regard fixé devant elle, avec une attention qui semblait regarder au delà de la nuit, toute son attitude , ainsi que l'expression deson visage, indiquaient Teffort d'une pensée détermi^ née à se poursuivre elle-même jusque dans ses replis. • « Au bout de quelques instants, elle alla s'asseoir à sa petite table où elle écrivit lentement une lettre, qu'elle relut très-attentivement , puis elle la ferma et la cacheta. Ensuite elle revint auprès de sa fenêtre^ et elle fit là sa prière du soir, la tête levée vers le& étoiles et le cœur non moins que le regard en hautt
Franz Frank habitait le dernier étage d'une mai-» son dont les fenêtre donnaient sur le jardin du Luxembourg, Les trois pièces qui jadis avaient corn*-
9SS ANNE SCTEtltll
posé de ce côté tout l'appartement avaient été transformées par lui en un vaste atelier; mais il donnait le nom de salon à une partie de ce même atelier séparee du reste par de larges rideaux, parce que c'était un espace vide de chevalets, de mannequins, de bosses, de toiles peintes et non peintes, de tout ce désordre enfin classiquement attribué aux artistes, et qui habituellement n'est rien moins cependant qu'un effet de Fart* On parvenait à cette partie de l'atelier par une autre porte, et c'était par là qu'entraient ceux que Franz n'admettait pas dans son sanctuaire aux heures du travail. Ils y trouvaient un canapé, de bons fauteuils, quelques livres sur une table, ainsi que sur les rayons d'une bibliothèque, et enfin le soleil, pénétrant sans entraves par une fenêtre que n'obstruait aucune draperie, et d'où l'on apercevait une assez vaste étendue de verdure, les arbres qui environnaient la maison de Franz touchant à ceux du Luxembourg.
Franz n'était point (ainsi que le marquis de Yilliers Tavait dit un jour à Guy) le fils d'un usurier juif, mais celui d'un honnête commerçant de la ville de Manheim qui, bien que juif en effet, était loin d'être riche, et jouissait malgré cela dans sa ville natale d'une considération universelle. Il avait abjuré le judaïsme, en épousant la jolie Thecla, fille du maître de chapelle Wolf Burkeim, mais il avait demandé à ne se faire que protestant, ce que sa future (bien que
calholique) lui avait concédé, à condition que les en* fants qui naîtraient dé ce mariage seraient de la re^ ligion de leur mère. Ce point réglé, la modeste noco eut lieu, malgré le déplaisir du maître de chapelle qui eût désiré, pour sa fille cadette, une alliance aussi brillante que pour l'aînée. Or celle-ci, en épousant M. Lamigny, passait dans la ville pour avoir at« teint le faîte des grandeurs. Il était Français et émi* gré, on en concluait que c'était un grand seigneur déguisé, et l'on demeura dans cette conviction après qu'il eut quitté le pays avec sa femme. Huit ou dix ans après cependant, lorsque madame Lamigny, devenue veuve, revint pour la première fois visiter sa ville' natale, ce ne fut point dans un équipage qui an* nonçât une position aussi élevée qu'on se l'était imaginé, mais ce fut pourtant avec tous les indices d'une fort grande aisance. La fortune n'avait pas souri de même à sa sœur. La pauvre Thecla , à cette même époque^ succombait aux suites d'une longue lutte contre les difficultés d'une existence laborieuse et pauvre. Son mari la suivit de près, et la bonne ma* dame Lamigny se trouva là tout exprès pour recueillir le petit Franz, qui, sans elle, eût été complètement abandonné. Elle le ramena avec elle en France, et ce fut ainsi qu'il se trouva livré exclusivement aux soins de sa tante.
Madame Lamigny se rendit la justice de reconnaî-
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tre qu'elle étaît incapable de fqrmer son esprit ou son caractère, où de lui apprendre quoi que ce fût; elle l'envoya donc au collège, et quoiqu'il fût rare qu'il l^ppôrtât le moindre trophée des victoires qu'elle s'était promises pour lui, elle ne l'en recevait pas moinf bien aux vacances, et persistait toujours à les lui prc dire pour l'avenir.
* Franz était cependant en attendant un assez triste écolier, distrait, inattentif, semblant n'avoir de goût que pour l'histoire, qu'on lui apprenait fort mal, et pour la poésie, dont un volume de Schiller, lu aux récréations, était la seule pâture. Sans cesse puni par ses maîtres, le souffre-douleur dé ses camarades , il était aimé cependant des uns et des autres, mais regardé comme inférieur à tous, et tout prêt à le croire comme eux. Sa tante, pendant celle phase de sa vie, avait soutenu son courage^ et sa persévérance à croire en lui l'avait seule empêché d'en douter complètement lui-iùéme. Les choses en étaient là, lorsque Topinion changea sur lui presque subitement et donna tout d'un coup raison à madame Lamigny d'une façon qu'elle n'avait pas prévue. Un portefeuille que Franz cachait avec soin, parce que les dessins qu'il contenait avaient presque tous été faits aux heuret de l'étude^ fut découvert un jour et livré aux autori« tés du collège. Lorsque Franz le vit aux mains de son professeur, il se crut perdu, et quoiqu'il eût plus de
quinze ans, les larmes lui vinrent aux yeux et il allait presque dire : « Je ne le ferai plus ; d mais à sa grande surprise, il entendit le professeur, qui se trouvait être un homme de goût, s'écrier :
— Mais ceci, c'est plus que du talent, c'est du génie!
k partir de ce jour, la voie de Franz fut trouvée, et nous savons qu'à vingt-cinq ans la renommée l'y avait rejoint. Nous savons aussi à peu près comment s*était passée sa vie jusque-là, à l'extérieur du moins. Quant à ses pensées, ses opinions , ses sentiments, il en parlait peu, et si ses œuvres manifestaient la flamme intérieure allumée dans son âme, ses paroles ne l'exprimaient presque jamais ; sa voix était basse et douce, son langage toujours mesuré, rarement remarquable, à moins qu'une émotion imprévue ne le fît sortir de lui-même. Il avait le culte de l'art dont il avait le génie, et quoique capable de bien faire sans effort, aucun effort ne lui coûtait pour faire mieux. Cette passion avait été sa sauvegarde et lui avait à peu près tenu lieu du frein religieuxqui lui manquait, lerésultat assez naturel des trois croyances entre lesquelles avait flotté son enfance étant qu'il n'en avait aucune ; mais il ne s'enorgueillissait nullement de cet état; le scepticisme qui en était la suite lui causait au contraire une sorte de honte : il admirait dans le passé la foi énergique et profonde des peuples chrétiens ; il en-
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viait dans le présent tous ceux qui la possédaient encore, et c'était là une des causes de son respect et de sa tendresse pour Guy. Loin donc d'être railleur, son scepticisme était bienveillant pour toutes les croyances. Quoique incrédule encore, il n'aimait que les chrétiens , et il cheminait ainsi vers la foi par la vertu, tandis que Guy arrivait à la vertu par la foi.
Franz était dans son atelier un matin, environ un mois après son retour de Yilliers , travaillant comme de coutume, lorsqu'il entendit la porte du petit salon s'ouvrir, et avant même que le rideau de la portière eût été soulevé, il avait reconnu le pas de Guy, qui d'ordinaire cependant entrait tout droit dans l'atelier par l'autre porte ; mais ce jour-là il était moins pressé que de coutume de voir Franz, tandis que Franz au contraire semblait l'attendre avec impatience, car il ne l'eut pas plutôt entendu entrer qu'il déposa sa palette et ses brosses , et s'élança dans le petit salon à sa rencontre.
— Eh bien, lui dit-il avec empressement, comment s'est passée l'entrevue?
Guy s'assit sans répondre auprès de la fenêtre, les deux mains dans ses poches , la tête tournée vers le jardin.
Franz répéta sa question.
-—L'entrevue n'a pas eu lieu, dit Guy; et il se tut.
LE CDALET ^57
Franz le regarda et n'en dit pas davantage , pour le moment ; il ouvrit tout à fait les rideaux de la portière, et revint prendre la place qu'il avait quittée^ devant son chevalet.
Au bout de quelques instants, il reprit en élevant seulement un peu la voix :
— Tu me diras pourquoi, je présume, tout à Theure?
— Oui, tout à l'heure, répondit Guy sans bouger. Le silence recommença et dura encore environ un
quart d'heure; au bout de ce temps, Guy se leva et parut enfin dans l'atelier; il ôta son chapeau, qu'il déposa sur la tête d'une Vénus de Milo placée à sa portée, et appuyé contre le mur, les bras croisés, il se mit en devoir de répondre.
— L'entrevue n'a point eu lieu, dit-il, parce que je n'ai pas été chez M. de Sainl-Roger.
— Et pourquoi cela, s'écria Franz, puisqu'il t'atlendait, puisqu'il comptait sur toi?
— Parce que, toute réflexion faite, l'idée de partir en ce moment ne me sourit plus. J'ai écrit à M. de Saint-Roger de chercher un autre compagnon de voyage; il ne sera pas embarrassé d'en trouver.
— Je le crois, dit Franz : un savant qui est en même temps un homme aimable et qui part pour visiter des lieux que personne ne verra comme ceux qui les verront avec lui.,. Tu seras facilement rem-
S58 ANNE SÊVERIN
placé. Et pourquoi, reprit-il, après un nouveau silence, pourquoi as-tu changé d'avis?... Oserai-je te le demander?
— Parce que!... dit Guy d'un Ion décidé.
— Ohl alorS) c'est bien, n'en parlons plus, dit Franz. Et, en ce cas, me diras-tu où tu as été hier au soir?
— Chez d'Hërion, que j'ai rencontré à la porte de Saint-Roger au moment où j'y déposais mon billet.
Franz fit la grimace.
— Et tu y as joué? dit-il.
— Oui.
— Et perdu?
— Non, horriblement gagné.
Franz leva la tête, un peu surpris.
— Oui, je n'y tenais nullement, je jouais mal, j'étais en distraction, mais je ne sais quelle maudire chance m'amenait aux mains les bonnes caries; bref, j'ai empoché l'argent d'un pauvre diable, qui n'avait nulle envie de le perdre, qui n'aurait pas, je crois, dû le risquer» J'avais envie en descendant de le lui rendre dans l'ombre de l'escalier*.. Bah! je ne suis pas joueur, lu le sais bien, mais j'ai quciquerois besoin de me sentir vivre, et cela m'avait paru hief tout d'un coup si terne de partir avec M; de Saint« Roger ! . . . Franz 1 . . . je crois que je vais à mon tour dire celle sottise ^ui m'a fait tant de fois hatisser les
LE GQÂLEf 259
épaules, quand je Tentendais dire à d'autres : a La c< vie me pèse ! je ne sais qu'en faire. »
Franz ne répondit point et continua à peindre, tandis que Guy changeait de place, et venait se jeter dans un fauteuil placé non loin du chevalet où tra* vaillait son ami.
— Ce n'est pas, continua-t-il, qu'il n'y ait des moments où elle ne me paraisse très-scduisante, des moments où, comme on le dit dans une langue que tu ignores, tout ne me soit tentation. El l'ambition! et l'amour! et le succès! et tous les enivrements!... mais voilà, j'aime encore mieux la victoire que le plaisir, ou même le succès. Il y a des chutes qui, pour d'autres, portent d'autres noms, mais pour moi ne porteraient que ceux-ci : défaite et honle.
— Tu es une âme vigoureuse et noble, mon Guy, où ne peut trouver accès aucune passion vile, et quand même elles parviendraient parfois à t'efQeurer, tu sauras toujours les vaincre.
— Toujours I dit Guy, tu crois?... Eh bien oui peut êlre. Dieu aidant, ce que je dis, tu le saî^ bien, dans toute la force véritable de l'expression. Du reste^ à ce point de vue, quelques heures passées, comme hier, avec M. le vicomte d'Hérion, ont pour moi leur très-grande utilité!... cetélégantj cet homme du monde! ce lion! comme on les appelle maintenant 1
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Guy se leva et se mit à arpenler Tatelier.
— Ouf! quelle répulsion il m'inspire, ce garçonla!... Quelle fatigue, quel lourd ennui que ces longs récils, dont son ignoble fatuité fournit tout le sel, et fait tous les frais I... Quel mépris pour tout I quelle ignorance de tout !•.. j'entends, de tout ce qu'on doit respecter et de tout ce qu'on doit savoir, car d'autre part, il estime étrangement ce que d'autres méprisent, et possède, à un degré fabuleux, la science des choses futiles ou perverses. . . Oh ! non, non, poursuivit Guy, en revenant se jeter dans le fauteuil, ce n'est pas ainsi que le mal est dangereux pour moi, ce n'est pas sous cet aspect que je crains son attrait!
Franz écoutait Guy attentivement, mais il ne l'interrompit pas. Il le laissait ainsi bien souvent penser tout haut devant lui, et demeurait lui-même en silence, mais ce silence était intelligent et sympathique; son ami se sentait toujours écouté et compris.
Guy avait les deux coudes sur ses genoux et la tête penchée dans une attitude de réQexion.
— Non, répéta-t-il lentement, ce n'est pas ce qu'ils appellent le plaisir qui est pour moi un danger. Le danger pour moi, sais-tu ce qu'il serait?... ce serait d'aimer sottement, d'aimer follement, de jeter dans une passion insensée mon cœur, ma vie, moa âme poul-ctre.
LE CIULET 2GI
Franz fit de la tête un imperceptible signe d'adhésion.
— Et voilà pourquoi, reprit Guy avec amertume, Toilà pourquoi j'aurais voulu enchaîner ma vie dès son début, à un noble et pur amour. Voilà pourquoi sans aller chercher le bonheur sur tous les chemins de ce monde, j'aurais voulu m'assurer à jamais de celui qui m'était apparu le premier et sous la forme la plus douce, la plus chère !...
Il s'interrompit, ses yeux venaient de se fixer pour la première fois sur la toile à laquelle travaillait Franz.
— Qu'est-ce donc que ce tableau-là?
— C'est un tableau qui m'a été commandé à Rome pour l'église d'un couvent, il y a déjà longtemps, mais je vais lentement, car je n'y travaille qu'à de longs intervalles.
— C'est beau, dit Guy.
— Non, non, ce n'est pas beau, c'est très-mauvais au contraire, s'écria Franz avec une soudaine vivacité.
Et déposant brusquement ses pinceaux et sa palette, il s'assit les bras croisés devant son œuvre et répéta :
— C'est mauvais, je le vois, je le sens. Tiens, dit-il, en désignant de la tête la copie d'une Vierge de Jean de Fiesole, accrochée à la muraille, tiens,
SCS ANNE SEYERIN
regarde ! . . . Voilà l'image d'une femme que nous ne trouverions peut-être ni belle, ni jolie, si nous la rencontrions sur terre : d'où vient cependant qu'on ne peut la regarder sans se sentir le désir de s'agenouiller devant elle ? qui donc a inspiré à ce peintre cette mystérieuse et divine expression qu'il n'a pu rencontrer chez aucun modèle 7
— Ce qui l'a inspiré, c'est ce qui te manque, à toi, mon pauvre Franz, la foi ! qui a été son gétiie !
Une légère rougeur colora le front de Franz.
— Lorsque le doute est une douleur, dit-il, cette douleur, comme toute autre, devrait, il me semble, purifier l'âme et lui donner parfois quelques-unes de ces lueurs dont la foi a illuminé le génie de ces maîtres ; tu sais bien que je le reconnais, et que c'est surtout alors que je m'incline devant eux.
— Mais sincèrement, dit Guy, tu es trop sévère pour toi-même, et je te dis que ce tableau est beau ; il y a dans cette tête, dans ces yeux, dans ce regard, une ex pression., •
Il se leva tout d'un coup et s'écria ;
— Mais, Franz, ce regard ! ... je ne savais pourquoi jo me sentais ému malgré moi ; ce regard, c'est celui d'Anne!... elle aurait posé que la ressemblance ne saurait être plus grande !
— Tu crois ? dit Franz un peu troublé.
— Si je le crois !,.. Voyons, Franz, prétends-tu la
LE GHiLET S65
nier, cette ressemblance? est-elle un hasard? est-elle un fait exprès ?
Franz ne répondit pas d'abord ; il eut Tair de rcflé* chir, enfin il dit tout simplement :
-;— Ni Tun ni l'autre, je crois. Je ne l'ai pas cherchée à dessein, mais en faisant passer devant le$ yeua de mon âmCj comme dit notre cher Shakespeare, les images les plus célestes qu'il me fût possible de concevoir pour faire ce tableau, il n'est pas surprenant que (moi, chétif, qui ne sais les chercher que sur terre) j'aie retracé presque sans le savoir les yeux et le regard qui sont ce que j'ai rencontré de moins terrestre ici-bas.
— Oui, dit Guy, tu as raison. On peut appliquer à Anne ce que tu disais tout à Theure de la Vierge de frà Angelico, elle iiispire le désir de s'agenouiller, et cela sans être majestueuse ou imposante.
— Ce regard est l'expression fidèle de son âme, dit Franz.
i-^ Oui, dit Guy, avec plus d'émotion, et en reprenant son premier accent d'amertume, et voilà pourquoi on peut ressentir pour elle ce qu'on ne pourrait ressentir pour nulle autre, et attendre d'elle ce qu'on n'attend de personne.
— Que veux-la dire? dit Franz.
— Je veux dire, répondit Guy, que je pourrais encore moins supporter de ne plus être aimé d'elle
f64 ANNE SCYERIN
comme un frère que de ne pas l'être comme je Tau* rais voulu; d'ordinaire Famour qu'on a éprouve et auquel on a prétendu rend tout autre sentiment impossible... mais pas à moi ! pas pour elle! J'ai besoin, que puis-je te dire? oui, j'ai un impétueux besoin de la présence d'Anne dans ma vie, je ne puis me passer d'elle. Elle est comme ma conscience visible, et, dc« puis qu'elle semble avoir disparu pour moi, depuis qu'elle a même cessé de m'écrire, comme autrefois, j'ai des doutes de moi-même que je n'avais jamais connus, et qui me jettent parfois dans des accès de désespoir. C'était là ce qui hier me poussait à partir pour longtemps ; c'est là ce qui aujourd'hui me retient ; il faut que je la voie, que je l'entende, que je la retrouve !
Ils avaient tous les deux les yeux fixés sur la toile, qui semblait s'animer sous les paroles ardentes de l'un et la contemplation muette de l'autre.
La ressemblance était véritablement frappante,
— En vérité, s'écria Guy, il me semble qu'elle est devant moi et qu'elle m'entend !
Il s'interrompit en entendant frapper à la porte, et presque au même instant le serviteur de Franz entra, tenant une lettre à la main.
— Pour monsieur le marquis, dit-il ; c'est son valet de chambre qui vient de l'apporter, sachant ^u'il était chez M. Franz.
Guy prit la lettre d'un air indifférent, mais à peine eut-il aperçu l'adresse qu'il s'écria :
— Franz ! Franz ! dit-il voilà qui tient du prodige ! Vraiment, ta belle image de sainte est déjà miraculeuse. Celle écriture que je brûlais de revoir, la voilà 1 Celte lettre! le croiras-tu? cette lettre pour moi... c'est une lettre d'elle !
Ëveline était au piano, fredonnant les uns après les autres les différents morceaux du dernier opéra de Bellini, le Pirate^ tandis qu'Anne, assise derrière elle dans la profonde embrasure de la fenêtre, regardait .les belles lueurs du jour tombant, tout en écoutant cette musique charmante, nouvelle pour elle, car on ne connaissait presque rien au chalet de ce qui passionnait tant d'auditeurs à une époque où Rossini était encore dans tout l'éclat de sa renommée, et Bellini aux premiers jours de la sienne. Les amateurs les plus âgés, enthousiastes du premier, faisaient, il .est vrai, bon marché de la musique nouvelle, et nous
tOft ANNE SSYERIN
6ommes bien d'avis que leur grand compositeur, à eux, demeurera en effet pour la postérité le plus grand des deux. Mais il n'en est pas moins vrai que pour tous ceux qui avaient alors l'âge d'Anne Séverin, Bellini fut le chantre véritable de leurs jeunes émotions, et il nous serait presque permis de dire de sa musique, comme Dante de la poésie de Virgile, qu'elle fut c< le large fleuve du langage » qui servit à exprimer tous les sentiments de leur jeunesse, et celui qui sert encore aujourd'hui à les faire rejaillir dans leur mémoire avec une intensité parfois douce et parfois poignante, suivant que le temps a ravi ou épargné, déçu ou réalisé, les joies, les rêves et les espérances du passé I
Il avait plu toute la journée, mais le temps vers le soir s'était éclairci, et le soleil jetait avant de disparaître une lueur singulièrement vive, qui, frappant sur le portrait suspendu au-dessus de la cheminée, Sembla l'animer un instant.
Éveline ôta brusquement les mains de dessus le clavier et les joignit en s'écriant :
— Quel singulier effet de lumière!.,, avex-vons vu, Anne?
Non, Anne ne l'avait pas remarqué, elle avait la tête tournée de l'autre côté, et lorsqu'elle se retourna, la lueur passagère s'était évanouie; mais elle dit : .
-^ Je sais que ce tabledti s'éclaire souvent ttinsi,
à cette heure, et j'ai souvent remarqué l'effet qui vous a frappée.
— C'est singulier quelle vie cette lumière a donnée un instant à ce beau visage 1... Gela m'a rappelé un rêve que j'ai fait il y a trois ou quatre jours,
— Un rêve à propos du portrait de la marquise de Villiers? demanda Anne.
— Oui, dit É véline; j'ai rêvé que je le voyais pleurer.
— ^ Pleurer ! dit Anne, en tressaillant un peu, sans savoir pourquoi. Quel rêve bizarre!
— Oui, oui, je chantais à cette place en le regardant, lorsque tout d'un coup j'ai vu ses grands yeux bleus se remplir de larmes, et quand, après cela (dans mon rêve), j'ai voulu continuer, je n'avais plus un souffle de voix. C'est même l'efTort que j'ai fait pour proférer un son qui m'a réveillée.
Après ce récit, elles se lurent toutes les deux ; puis Ëveline recommença à parcourir doucement les touches du piano, mais bientôt elle s'interrompit encore.
— Guv de Villiers ressemble-t*il à sa mère? dit-
Bile tout à coup.
Anne ne répondit pas tout de suite, enCn elle dit :
— Oui, il lui ressemble.
— Il doit être beau, en ce cas I .
— Oui, je crois qu'il est très-beau.
— Vous croyez? cela veut-il dire que vous n*en êtes pas sûre?
Anne se mit à rire.
— Comme pour le château, n'est-ce pas? que je n'osais pas trop vanter, n'ayant jamais pu le comparer avec d'autres; eh bien, je dis de même en hésitant que Guy me semble très-beau ; mais peut-être en rencontre-t-on beaucoup dans le monde qui le sont autant que lui.
Malgré tous ses efforts, Anne avait balbutié en commençant à répondre, et quoiqu'elle s'efforçât de rire, sa voix tremblait encore.
Ëveline, assise sur le tabouret du piano, lui avait jusqu'alors tourné le dos. En ce moment, elle se retourna tout à fait, sans toutefois quitter le tabouret et se trouva ainsi en face de la fenêtre, et auprès d'Anne, dont la silhouette se dessinait encore sur le ciel éclairé de la lueur mourante du couchant.
— Anne, lui dit-elle, dites-moi la vérité ; ce jeune homme que vous connaissez depuis votre enfance, que vous aimez beaucoup, que vous trouvez trèsbeau, n'est-ce pas lui que vous épouserez un de ces jours?
Si le crépuscule avait permis à Éveline d'apercevoir distinctement le visage de celle à laquelle elle adressait cette question, elle se fût peut-être repentie de son indiscrétion, car non-seulement la pauvre
LE GIIALET 269
Anne devint pourpre, mais une vive expression de souffrance se peignit sur tous ses traits ; par un effort énergique, elle se remit pourtant presque sur-lechamp, et avec une voix dont l'accent rappelait singulièrement, sans qu'elle s'en doutât, celui qu'avait pris un jour son père à ce même propos :
— Ma chère Éveline, dil-elle, si ce n'était pas vous qui me parliez, je serais tentée de me fâcher d'une pareille supposition. Non, jamais je n'épouserai le
. marquis de Villiers ; je l'aime presque autant que s'il était mon frère, mais, sachez-le bien, il est impossible que je l'épouse jamais.
— En vérité 1 dit Éveline un peu surprise.
— Impossible, dit Anne. Ainsi, continua-t-elle avec un rire forcé, si vous voulez faire sa conquête, vous n'avez pas en moi de rivale à craindre.
A peinô eut-elle dit ces mots, qu'elle en eut un inexplicable regret ; il lui sembla qu'elle venait do proférer un mensonge. Mais elle n'eut pas le temps d'y arrêter sa pensée, car Éveline lui donna sur-lechamp un autre cours, par une réponse tout à fait imprévue.
— Ohl moil... non, non, jamais non plus, car écoutez-moi, Anne, je vais vous confier un secret que vous ne trahirez pas, j'en suis certaine. Et, s'inclinant vers elle, elle lui dit vite et en baissant la voix : Moi, je ne suis dIus libre^ je suis la fiancée d'unautrcl
La surprise d'Anne, en recevant cette brusque confidence, fut grande, mais moins grande que celle que lui causèrent les mots suivants, qu'Éveline ajouta sur-le-champ :
— ^ Et en aucun cas, d'ailleurs, la ressemblance da marquis de Villiers avec sa mère ne serait à mes yeux un mérite, car je la déteste, moi , cette belle marquise !
En ce moment Sylvain parut, la lampe à la main ; Éveline se leva vivement en s'écriant qu'elle avait à peine le temps de rajuster sa chevelure avant diner, et s'enfuit, laissant Anne stupéfaite. Elle avait été très-interdite de la brusque question d'Éveline, et très-surprise ensuite de la confidence non moins brusque qui l'avait suivie, mais ses derniers mots lui avaient fait une impression beaucoup plus vive encore, et surtout plus déplaisante.
Il n'y avait rien de plus sacré pour Anne que le souvenir de la mère de Guy. Sa mémoire la lui retraçait comme une vision de grâce et de beauté, disparue à la fin d'un jour mémorable pour elle, et l'influence de ce jour avait rejailli sur l'événement funeste qui l'avait marqué. En effet, cette disparition subite avait pris alors aux yeux d'Anne un caractère plutôt surnaturel qu'effrayant, et jamais le nom à' Ange j tant de fois donné à Charlotte aux jours de sa jeunesse, ne lui avait été appliqué avec l'accent que lui prêta la conviction enfantine de la jeune corn-
LE CfiÀLET «71
pagne de son fils. Il résultait de tout ceci que les paroles d'Éveline firent à Anne l'effet d'un blasphème, et lui inspirèrent pouf celle qui les avait proférées une involontaire et soudaine répulsion.
Le lendemain matin, la poste, qui arrivait au chalet à l'heure où s'achevait le déjeuner, apporta à Anne une lettre de Guy. Elle s'y attendait, en sorte qu'elle la prit tranquillement des mains de son père et Fou- Trit sans aucune émotion apparente. En la lisant, toutefois, elle sentit que son visage se colorait malgré elle; elle leva furtivement les yeux pour voir si Eve- Une s'en apercevait. Mais Éveline avait aussi reçu une lettre, et dès qu'elle en avait reconnu récriture, elle s'était levée sur-le'<2hamp, et elle la lisait main^ tenant auprès de la fenêtre, avec une attention qui semblait Tabsorber* Anne ne rencontra donc que le regard de sa mère^ auquel jamais elle ne cherchait à se soustraire ; aussi après avoir achevé la lettre de Guy, elle la donna à madame Séverin, et toutes les deux passèrent ensemble dans le salon.
a Tu as bien fait de m'écrire, lui disait Guy, oh ! oui, tu as bien fait, si tu veux encore assez de bien à ton pauvre compagnon pour désirer qu'il demeure digne au moins de ton amitié. Te souviens-tu, Anne, quand nous étions enfants^ que tu me disais d'ôtre bon, parce que si j'étais méchant je te ferais pleurer. Eh bien, tu aurais beaucoup pleuré^ je puis te le dire,
S72 ANNE SÈVERIN
si lu n'avais pas enfin eu la bienheureuse pensée dû m'écrire. Tu dis qu'il faut que je te promette de ne plus jamais te parler comme cejour4à,.. Soit, mais alors promets-moi à ton tour de redevenir pour moi Ce que tu étais avant ce jour. . . »
A la fin de la lettre, il parlait de son intention de partir avec Franz pour Tltalie. « Mais auparavant, disait-il, il faudra que je rjetourne à Villiers, il le faudra pour mille raisons, il le faudra surtout pour te revoir et pour te dire un autre adieu que la dernière fois! »
Madame Séverin acheva la lettre et la rendit à sa fille, puis elle fit quelques pas dans le jardin ; Anne la suivit en silence. Au bout de quelques instants, sa mère lui dit :
— D'après cela, nous le reverrons bientôt.
— Oui, dit Anne, j'en suis bien aise; j'espère qu'en me retrouvant ainsi pour quelques jours avec lui comme autrefois, la pénible gêne survenue entre nous se dissipera.
Elle s'arrêta, réfléchit encore et répéta :
— Oui, j'en serais bien aise, c'est comme un rêve que la réalité fera évanouir, j'en suis sûre.
Madame Séverin n'avait pas la même confiance. Elle avait, d'ailleurs, en ce moment, une tout autre vision dans l'esprit. Elle se tut pendant quelques instants :
-^ Ton père, dit-elle en prenant le bras de sa fille, se reproche le chagrin de Guy et le tien.
— Que voulez-vous dire? dit Anne en s'arrêtant tout court.
— Je veux dire que peut-être avec le temps, répondit lentement madame Séverin, il pourrait être moins opposé qu'il ne Tétait à...
Mais ici ce fut Anne qui interrompit vivement sa mère.
— Ah! pourquoi me dites -vous cela, chère mère?,., vous ne l'auriez pas dû!
Elle s'arrêta un instant, parce qu'elle sentit que son cœur battait, et elle ne voulait pas en ce moment que l'oreille même de sa mère pût remarquer le tremblement de sa voix.
— Non, reprit-elle bientôt, vous ne l'auriez pas dû, car mon père a parfaitement raison, et s'il changeait d'avis, ce serait alors qu'il aurait tort.
Anne parlait sincèrement. Elle n'avait pas subi la volonté de son père. Dès que la raison lui en avait été expliquée, elle l'avait comprise et adoptée comme sienne, quoi qu'il pût lui coûter, et elle prononça ces paroles avec tant de fermeté, que madame Soverin se tut. Puis elle réfléchit que, dans l'état actuel des choses, il était peut-être heureux que ce fût là le sentiment de sa fille; et, sans chercher à prolonger davantage l'entretien, elle rentra dans la maison, tandis
S74 ANNE SËYERIN
qu'Anne demeurait appuyée contre la petite grille du jardin, là où, quelques mois auparavant elle avait attendu son père avec tant d'anxiété le jour de la mort du marquis de Villiers.
Elle se rappela en ce moment cette soirée, sa prière, son chant dans l'oratoire, l'accès de violence de Guy, ses sanglots près d'elle ensuite. Et ces mots : ce Tu as encore celte fois été mon bon ange. » Oui, sa mère avait eu raison ; elle eût pu facilement aimer Guy autrement que comme un frère. Oui, le peu de mots qu'il lui avait dits ce dernier soir, le regard, l'accent nouveau, qui les avaient accompagnés, tout cela, la pauvre Anne ne le sentait que trop, avait jeté une soudaine lumière dans son cœur. Elle aimait Guy, cela était sûr, plus que cela ne lui était désormais permis.
Celte affection, qui avait fait jusqu'à ce jour partie de sa vie, il fallait la modérer, presque la vaincre, et cependant il fallait demeurer l'amie de celui qu'elle devait se garder de trop aimer; il fallait le détacher d'elle sans l'en séparer; le conserver et le perdre à la fois!
Il y avait bien dans tout ceci de quoi troubler une âme naturellement simple et peu disposée aux retours compliqués sur elle-même. Aussi sa rêverie était-elle si profonde, que bien qu'elle eût les yeux fixés sur le chemin de la prairie, elle fut quelque temps sans
s*apcrcevoir que, tout au bout de ce môme chemin, la petite porte du parc de Villiers venait de s'ouvrir, et que quelqu'un s'avançait dans le sentier.
Tout à coup elle tressaillit, regarda plus attentivement, et, quoiqu'il fût encore très-cloigné, elle devina plutôt qu'elle ne reconnut Guy. Son premier mouvement fut de fuir, car elle se sentait défaillir; mais une réflexion rapide l'arrêta :
— Qu'aurais-je fait autrefois ? se dit-elle.
Et, prenant sur elle, par un subit effort de volonté, elle ouvrit la grille, et s'avança elle-même à la rencontre de Guy.
La pâleur de son visage s'était dissipée en marchant. Guy n'aperçut que l'expression de la surprise et celle d'une joie d'autant plus semblable à celle du passé qu'elle cherchait moins à la dissimuler : elle lui tendit la main.
— C'est toi, dit-elle, mon bon Guy ? Qui te ramène si tôt? quel bonheur de te voir! quand on ne t'attendait pas!
Guy n'avait pas cru revoir Anne ainsi. Elle s'en aperçut. C'était une main tremblante qui venait de serrer sa main, un regard ému qui venait de rencontrer le sien. Mais ce regard devint sombre : la dissimulation la plus raflinée n'eût pu suggérer à Anne rien de mieux que cet accueil franc et cordial. Guy était trop simple, trop dénué de fatuité, pour y dis-
cerner Teffort qui l'eût consolé et encouragé. Tout ce qu'il voulait lui dire s'évanouit sur ses lèvres. Il laissa retomber la main d'Anne, et, d'une voix que son émotion refoulée rendait contrainte et froide, il dit :
— Oui, il y a eu quelques changements dans nos projets, qui ont hâté mon retour, et je suis parti de Paris sans avoir le temps de vous prévenir. Je viens d'arriver; et comme j'étais pressé de... causer avec ton père, je venais au chalet par le plus court.
Le cœur d'Anne se serra, des paroles lui vinrent aux lèvres, bien différentes des premières; un instant elle crut qu'elles allaient lui échapper.
Mais ces paroles ne furent pas dites : elle marcha triste et muette dans le sentier auprès de Guy, tandis que, sur le front de celui-ci, s'amoncelaient des nuages qui jadis eussent présagé une tempête; aujourd'hui, ils étaient seulement le signe d'un combat intérieur, rude et difQcile. Il se tut aussi, ne voulant parler que maître de lui. Mais enfin, arrivé à la grille du jardin, il rompit le silence.
— Pardon, dit-il, Anne, pardon. J'allais manquer à deux promesses à la fois ; mais cela ne m'arrivera plus. Adieu !
— Ne disaîs-tu pas, dit Anne timidement, que tu avais à parler à mon père?
— Pas maintenant, dit Guy ; apprends-leur mon
LE CïULET S77
arrivée, sî tu veux, et dis-leur que je reviendrai ce soir. Je te promets que ce soir tu seras contente de moi.
Il la quitta en disant ces mots, et retourna sur ses pas si vite, que, lorsqu'Anne, demeurée un instant immobile, se retourna pour le suivre des yeux jusqu'au bout du sentier, il avait déjà disparu par la porte du parc.
En remontant lentement chez elle, après avoir annoncé à ses parents le retour de Guy, Anne eut ridée d'en informer aussi Éveline. Elle entra dans sa chambre, mais Éveline n'y était pas; une lettre fermée et cachetée était posée sur sa table. Sa correspondance achevée, elle était sortie, et peut-être en ce moment était-elle dans le parc à la recherche d'Anne, qui raccompagnait d'ordinaire. Anne se retira donc, mais au moment où elle allait quitter la chambre, ses yeux tombèrent involontairement sur la lettre qu'Évjsline venait de cacheter, et elle en lut l'adresse :
A lord Vivian Lyle, Harileigh'home. LoridreB,
Rentrée dans sa chambre, elle se rappela les initiales gravées sur la Bible d'Éveline.
— C'est sans doute lui, se dit-elle.
278 ANNE SÉVEHIN
Puis elle n'y pensa plus : sa lête et son cœur
étaient occupés de bien autre chose en ce mo* ment
Guy, en se séparant d*Anne, rencontra un palefrenier qui lui amenait son cheval. Rien ne lui convenait mieux en ce moment qu'une course désordonnée. Dans ses accès d'emportement et de tristesse, il avait souvent jadis usé de ce moyen comme soulagement ou comme remède, et il se trouvait aujourd'hui dans une disposition opportune pour y avoir recours; Samiel (c'était le nom que portait son beau cheval noir) sembla comprendre sur-lechamp l'humeur de son maître, et il attendit à peine que celui-ci eût saisi les rênes pour l'emporter comme un tourbillon.
Que de fois Guy avait fui ainsi le mécontentement de son père, la tristesse de son foyer, et tous les murmures et toutes les révoltes de son propre cœur ! que de fois il avait couru ainsi ù travers champs à peu
près comme un fou, franchissant tout ce qui se trouvait devant lui, cherchant exprès les passages les plus difficiles, et, à défaut de plaisir, se donnant rémotion du danger, mêlée du méchant plaisir de chagriner son père, en se cassant le cou, se demandant ce qu'il dirait en ce cas, et s'il se reprocherait d'avoir causé sa mort !
Pensée fugitive mais cruelle, dont il fut cruelle* ment puni le jour où il crut avoir à s'adresser à luimême celte terrible question.
Aujourd'hui encore cependant, tandis qu'il galopait à bride abattue, une pensée du même genre traversa son esprit.
— Si je me tuais là sur ces pierres ! que diraitelle?
C'était d'Anne cette fois qu'il s'agissait, et, pendant une heure, il se laissa aller à son irrilalion contre elle, et lui adressa tous les reproches qu'il avait réprimés à grand'peine pendant leur court entretien, répétant mille fois entre ses dents les mots : «Froide! cruelle! ingrate! » accompagnés d'une vague résolution de l'oublier à tout prix, de la fuir, de la quitter pour ne jamais la revoir.
Tant que dura cet accès de rage, le pas de Samiel ne se ralentit point. Il semblait entrer dans l'idée de son maître et faire de son mieux pour l'emporter, sur l'heure, à Tautre bout du monde. Mais bientôt
cependant Guy commença à se calmer ; des pensées moins amères se Orent jour, et il ressentit un peu de honte d'avoir encore été si près de s'emporter devant elle. Il modéra peu à peu l'allure de son cheval, et 1q dirigea vers un chemin qui, par un très-long détour, ramenait au parc de Yilliers, et là, le mettant au pas et laissant flotter les rênes, il se mit à réfléchir avec plus de tranquillité et de raison.
Au bout du compte, qu'avait-il tant désiré à Paris? qu'avait-il demandé avec tant d'instances à Anne dans sa lettre?... La retrouver telle qu'elle était avarU ce jour qui avait brusquement changé leur vie. Il fallait donc s'en tenir là, redevenir son frère comme autrefois et ne plus ^'exposer à perdre ce bonheur, en le transformant. Tel fut le résumé de ses réflexions, et il en était là lorsque Samiel s'arrêta devant une grille qui fermait le parc de Yilliers à l'extrémité la plus éloignée du château.
Guy mit pied à terre, ouvrit la grille et entra dans le parc, suivi de son cheval, dont il prit négligemment les réne9 et les passa autour de son bras ; puis il cpn* tinua à marcher, absorbé dans ses pensées, suivant machinalement et sans regarder devant lui le chemin dans lequel il s'était engagé.
Tout à coup il fut tiré de sa rêverie par la rencontre inopinée d'un obstacle que le chemin tournant insensiblement avait dérobé jusque-là à sa v^e. Deux
LE ghalët m
arbres énprmes, déracinés par un des derniers ouragans de l-hiver, étaient tombés l'un sur l'autre, et obstruaient la voje, fpri^ant une véritable barricade.
Guy regard^ à droite et à gauche. Une haie vivo bordait l'allée des deux côtés, mais pe semblait pas ^'étendre ^u delà; les arbres étaient tombes précisément à la placp où elle |ini3sait. Guy aurait pu ^ la rigueur l'escalader, se glisser à travers le bois très- touffu à cet endroit et rjBgagnpr ainsi le che» min ; mai$ spn cheval n'aurait pu prendre cette iroie. Il se retonma, la gri))e était déjà loin, et une fois sorti du parc de çp côlé, il avait à refaire en entier la route qu'il avait mis deux heures à parcourir au grand galop. Il mesura encore une fois des yeux l'obstacle. Mille fois il en avait franchi d'aussi difficile^; seulement il ignorait ce qui se trouvait au delà, il hésita un moment, puis : a Ah ! bah I se dit-il , plutôt que de rebrousser chemin, çourons-en la chance; >> et remontant en selle, il fit pirouetter Samiel, et rassemblant se9 rênes, il le ramena vers la barricade avec cette résolution énergique qui se communique du cavalier an cheval, stiipule toute la vigueur de celui-ci et Ip rend en même temps complètement docile à la main qui le guide. En un clip d'œil Samiel et son maître étaient de l'autre côté; tp^isaumême moment un cri poussé
très-près de Guy Taverlit qu'il avait effrayé quelqu'un qui se trouvait dans la partie de l'allée où il venait d'apparaître d'une façon si soudaine.
Il arrêta son cheval et regarda autour de lui; d'abord il ne distingua personne ; mais bientôt il crut voir, dans le bois, à quelques pas du chemin, une jeune fille prosternée. Elle avait évidemment eu peur et avait voulu s'enfuir, mais sa robe s'était accrochée dans les broussailles, et maintenant elle était à ge* noux, cherchant à se dégager.
Guy s'approcha de la lisière du bois, ôta son cha^^ peau et se mit en devoir de la rassurer et de lui faire des excuses. A sa voix, la jeune fille releva la tête : Guy aperçut ses traits et fit un mouvementde surprise. Elle rougit, et, revenue de sa frayeur, elle se leva à la hâte, balbutia quelques mots, regagna la route, en saluant Guy au passage, puis elle se dirigea vers un chemin étroit qui se trouvait en face d'elle, et disparut, tandis que, après s'être incliné, le jeune homme demeurait immobile à la place où elle l'avait laissé.
La seule fois qu'il eût songé à la fille d'Henri Devereux, il se Tétait représentée sous les traits d'une enfant. 11 n'avait jamais réfléchi depuis à l'âge qu'eUe avait. L'idée ne lui vint donc pas que c'était elle qu'il venait de voir. Le lieu, Theure, Texaltation même qui avait précédé le moment où il avait fait
LE GHâLET 983
sauter son cheyal, tout ajouta à TefTet de la singulière beauté d'Éveline, tout contribua à donner à cette apparition imprévue un aspect merveilleux, et à en rendre l'impression profonde et vive. Au bout de quelques instants, il continua lentement son chemin, mais ses pensées confuses ne reprirent pas leur premier cours. Une sensation nouvelle, une vive curiosité, up intérêt étrange, avaient succédé à son irritation précédente, et pendant quelques instants il ne pensa plus à Anne, si ce n'est pour se rappeler un conte de fées qu'ils avaient lu souvent ensemble dans leur enfance, et où se trouvait une rencontre fort semblable à celle qui venait d'avoir lieu. Éveliiie de son côté, non moins émue de son aven^ ture, était revenue à la hâte au chalet.
— Je viens d'avoir une bizarre apparition, dit-elle en entrant chez Anne^
' — De quelle sorte, dit celle-ci, et où?
— Au fond du parc, dans la partie qui touche au bois. Un jeune homme, de grands yeux bleus,..* des cheveux bruns,... qui m'a fait une peur horrible; qui est tombé des nues avec son cheval, dans l'allée où je me promenais.
— C'est Guy, dit Anne tranquillement.
— Guy! s'écria Éveline, c'est-à-dire le marquis de Villiers?...ilestici?
— Oui, depuis ce matin, je l'ai rencontré aussi)
S84 iNNE SËYERIN
moi, dans la prairie; je suis même entrée dans votre chambre, en rentrant, pour tous le dire, mais tous étiez sortie.
Éveline devint pensive :
— Quoil c'est là le marquis de Villiers!... Oui, vous aviez raison, sa figure est remarquable ; je me le représentais autrement.
Elle se tut pendant quelques instants, puis elle reprit :
— J'étais sortie, dites-vous ; j^avais écrit longtemps, j'avais mal à la tête, j'avais besoin d'air.
Elle mit la main sur son front.
— Mais la promenade ne m'a fait aucun bien, ni celte frayeur non plus. La tête me fait horriblement mal ; j'ai besoin de repos, je vais fermer mes rideaux et mes yeux, pendant quelques heures ; je ne dînerai pas, mais ce soir je serai guérie.
A huit heures, ce même soir, en effet, lorsque Guy entra dans le salon, il n'y trouva point Éveline, mais il y était attendu par M. et madame Séverin et parle bon curé, qui avait voulu lui souhaiter la bienvenue. Anne aussi était présente ; elle vit sur-le-champ qu'il était plus calme, et qu'une tout autre expression quo celle du matin animait ses traits.
Guy commença par leur expliquer qu'une de ses tantes, ou plutôt une cousine de sa mère, la vicomtesse de Mébriant, venait d'acheter une terre dans les
LE CHALET fiS5
environs, et qu'elle lui avait demandé Thospitalitë pendant quelques jours, voulant venir surveiller les travaux qu'elle faisait faire dans la nouvelle habitation avant de s'y établir. Il avait été obligé de partir sur-le-champ, afin de la précéder à Villiers de quelques jours.
— Cela est fort ennuyeux, dit-il; mais lorsque cette bonne cousine (car elle tient fort à ne point se prévaloir du titre de tante que je pourrais lui donner), lors donc que la vicomtesse a une idée dans la tête^ il est plus facile de s'y soumettre, quelle qu'elle soit, que de la combattre. Aussi je me suis rendu sur-lechamp. A quelque chose malheur est bon, du reste, puisque cela m'a ramené à Villiers un mois plus tôt que je ne m'y attendais.
a Et maintenant, poursuivit-il après un moment de silence, rendez-moi compte, si vous le pouvez, d'une chose surprenante qui m'est arrivée aujourd'hui, d'une véritable vision qui m'est apparue au fond du parc.
Tous se mirent à rire. Anne répondit :
— C'est absolument la môme question qui m'a été faite il y a une heure; car, vous aussi, Guy, vous avez été pris pour une apparition, un peu effrayante seulement.
— Vous la connaissez? dit Guy vivement. Qui donc est-elle, et c<imment se fait-il qu'une telle personne
389 ANNE SÉYERIN
se trouve dans ce pays et qu'elle me soit tout à fait inconnue ?
— Mais, mon cher enfant, dit madame Séverîn, vous aviez donc tout à fait oublié qu'il nous était arrivé une visite, qui était comme un legs de votre père, la fille de son ami?
— Cette petite que vous attendiez quand je suis parti?. . . Je crois en effet avoir su qu'elle était arrivée, mais celle que j'ai vue n'était pas une enfant. C'est une jeune fille de dix-huit ou dix-neuf ans, grande, mince, belle comme le jour.
En ce moment la porte s'ouvrit, et celle dont il parlait parut devant lui.
Guy se leva vivement.
Éveline s'arrêta interdite, elle ne s'attendait pas à le trouver là. Il v eut un moment de silence et d'embarras; mais comme tous ceux qui étaient présents savaient ce qui s'était passé, l'explication ne se fit pas attendre, la présentation eut lieu en forme, et une sorte d'aisance et même de gaieté s'établit bientôt. En somme, la soirée se passa beaucoup mieux qu'il n'eût été possible de le prévoir, lorstjue Guy et Anne s'étaient rencontrés le matin dans la prairie, et s'y étaient ensuite si tristement quittés.
La visite de la vicomtesse de Nébriant était pour le jeune maître du château de Villiers un événement assez important ; et quoiqu'il fût loin d*en prévoir toutes les conséquences^ il en faisait les préparatifs avec une certaine appréhension. Ces préparatifs,, du reste, étaient fort simples. Le château se trouvait encore dans l'état où Tavait laissé son père, c'est-à-dire à peu près fermé : le long deuil dans lequel s'était écoulée l'adolescence de Guy avait presque effacé de son souvenir les vastes pièces où il n'entrait jamais, et rien n'était plus éloigné de sa pensée que l'intention de les rouvrir en ce moment. La veille de l'arrivée de la vicomtesse, il avait donc seulement ordonné à Thibaut de préparer pour elle le petit appartement du rez-de-chaussée, qui avait été celui de son père, et il n'avait point songé à faire d'autre changement dans la somptueuse et triste demeure qu'il habitait tout seul* Mais il s'aperçut bientôt qu'en prenant ces modestes dispositions, il avait, dans toute la force du terme, compté sans son hôte. La vicomtesse de Né-
SS8 âNNE SËYERIIf
briant n'était pas arrivée à Yilliers depuis une heure, qu'elle avait parcouru le château du haut en bas, soulevé toutes les housses, regardé à travers tous les voiles protecteurs, et sous toutes les- soigneuses enveloppes, et, au milieu d'exclamations répétées, de surprise et d'admiration, elle avait déclaré à son cousin qu'elle ne pourrait pas s'endormir sous son toit, à moins qu'il ne souffrît que ce fût dans un lit doré à grand baldaquin qui se trouvait dans une chambre décorée par son bisaïeul, tout exprès pour y recevoir M. le duc d'Orléans, régent du royaume.
— Ensuite, mon cher ami, et après que vous m'aurez passé cette fantaisie, il faudra absolument que vous me concédiez la vue pleine et entière de toutes les splendeurs que renferme ce beau château. Eu vérité, il y a de quoi tourner la tête et vous ave* à peine l'air de vous en douter. Mais savez-voùs bien qu'à l'heure qu'il est, il n'est pas un de ces vases, pas une de ces figurines, pas un dé ces trumeaux si admirablement peints qui ne vaille séparément la rançon d'un roi.,,? et tout cela est dissimulé, caché! enterré !
Tout en parlant ainsi, la vicomtesse s'était arrêtée devant une étagère et procédait à remettre les choses en ordre, en jonchant le parquet de foin, de papier brouillard et de papier de soie, à mesure qu elle découvrait les uns après les autres les objets
qui y étalent accumulés, et jetait autour d'elle leurs difTérentes enveloppes.
— Quel capharnaûm! a-t-on jamais vu amonceler ainsi dans un coin des richesses qui sufQraient à orner un étage !.. . Ce coffret par exeniple! en vérité n'est-ce point un ouvrage de Benvenuto Cellini ! . . . Mais si vous le placiez là tout seul sur une table au milieu de la chambre, on viendrait de loin tout exprès pour le Voir ; et ces plats de majolica, et ce groupe de Saxe, et ce charmant, ce ravissant éventail!...
Elle sMnlerrompit pour le déployer et s'en servir, et Guy saisit cette occasion pour la prier deFaccepter et pour interrompre ainsi un inventaire dont la longueur commençait à dépasser celle de sa patience. Il supportait beaucoup de choses mieux que Tennui, et pour échapper .à celui du moment, rien ne lui coûtait ; aussi il prit vite son parti :
— Ma tonne cousine, lui dit-il en lui baisant galamment les deux mains, laissez-moi vous dire tout de suite comme cela se fait en Espagne : Cette maù $onest à vous. Tant que vous me ferez Thonneur d'y demeurer, veuillez me faire aussi celui d'en disposer à votre gré et d'y commander à ma place en souveraine maîtresse^ Yoici Thibaut qui^ aidé de sa femme j vous obéira aveuglément et fera exécuter tous vos ordres. Et maintenant donnez-moi votre bras, je ^Vaîs vous conduire dans la salle à manger; c*cst^ je
290 ANNE SEYERIN
le crois, une des seules pièces de la maison qui peut se passer de vos soins; mais vous aurez peut-être quelques conseils à donner à mon cuisinier : je les accepte aussi et m'y soumets d'avance.
En réponse, la vicomtesse battit des mains et fit un bond de joie juvénile; puis avantde prendrelebras de Guy, elle lui sauta au cou, l'appela ce Guido del mio coTy » déclara qu'il était aimable et charmant, et qu'elle l'en récompenserait en le prenant au mot et en transformant son château en un palais de fée! Cela dit, ils allèrent se mettre à table, et pendant le diner, qu'elle trouva irréprochable, elle entretint Guy de projets auxquels, malgré tout l'intérêt qu'il aurait dû y prendre, il ne prêta qu'une oreille distraite. Heureusement la veillée ne se prolongea pas trop; avant dix heures il avait dit bonsoir à sa cousine et, après l'avoir escortée jusqu'à la porte de la chambre du Régent, il avait pu, comme à son ordinaire, aller achever sa soirée au chalet.
La vicomtesse se mit à l'œuvre dès le lendemain. Guy se trouva ainsi tout à fait débarrassé du soin d'avoir à s'occuper d'elle; et cet avantage lui sembla valoir tout ce que pourraient lui coûter les pleins pouvoirs donnés à sa cousine. Elle était, il le savait, fort magnifique; mais du reste son goût était parfait, et la rénovation du château de Yilliers ne pouvait être confiée à de meilleures mains. La vicomtesse Avait le
génie des arrangements de ce genre, elle en avaît aussi la passion, et c'était pour la satisfaire qu'elle venait d'acheter près Je Villiers le petit castel d'Hauteville, qui s'était truuvé à vendre. Restée veuve et sans enfants, n'étant plus jeune, et aimant passionné* ment le monde, on aurait pu croire que l'appartement qu'elle habitait à Paris lui suffisait amplement et convenait à ses goûts mieux que tout autre séjour, l^ais cet appartement, peu vaste, avait l'inconvénient d'être arrangé dans une perfection à laquelle il n'y avait plus rien à ajouter, et pour y changer quelque chose, il aurait fallu le gâter. Ceci avait obligé la vicomtesse à chercher un autre lieu où son activité pût se déployer, mais elle avait été loin de s'attendre à une bonne fortune comme celle que son cousin lui mettait entre les mains, et qui lui permettait de se livrer à son goût sur une échelle beaucoup plus grandiose que celle sur laquelle elle l'avait exercéjusque-là. La vicomtesse s'absorba donc dans son occupation nouvelle, et débuta par d'interminables conférences avec madame Thibaut, qu'elle trouva dès labord singulièrement favorable à l'œuvre qu'elle l'appelait à seconder. Madame Thibaut ne partageait nullement les répugnances de son mari pour cette étrangère qui intervenait ainsi tout d'un coup dans le domaine où depuis tant d'années il commandait sans contrôle; elle était beaucoup plus Jeune que lui et n'avait qu'un
în ANNE SËYERIN
seul désir : c'était celui de revoir toutes ces magnîncences, et elle bénissait la main qui venait enfin les rendre à la lumière, et la relever de Thumiliation que lui causait depuis tant d'années la splendeur éclipsée du château de Villiers.
Ayant affaire à un esprit aussi disposé à entrer dans ses vues, les opérations de la vîcomtessse s'accompîîteni facilement, sinon promptemenl. Avec toute Pactivité possible il fallait beaucoup de temps pour faire le simple inventaire de tout ce que contenait le château, et il en fallait encore bien davantage pour décider quelle place chaque objet devait y occuper, et pour remettre ensuite partout les rideaux et les tentures, se servant des vieux damas et des tapisseries dont le temps avait respecté les couleurs, et les remplaçant par d'autres, lorsque cela était nécessaire.
Tout ceci prolongeait indéfiniment le séjour de la vicomtesse, et entraînait Guy au delà de ce qu'il avait prévu le jour où il lui avait mis là main à l'œuvre. Mais comme la présence de sa cousine ne le gênait en rien, il lui était au fond assez indifférent qu'elle fût là ; peut-être même n'était-il pas fâché de se trouver ainsi forcé, comme malgré lui, de demeurer en ce moment à Villiers.
La vicomtesse^ voulant le surprendre par reflet général, lui avait demandé de ne pas la suivre dans les grands salons, et de n'y point entrer lui-même
jusqu*à ce que tout fût en ordre; et Guy avait accédé à cette proposition avec un empressement qui aurait pu paraître suspect à un esprit défiant ^ mais tel n'était point en cette circonstance celui de la vicomtesse. Elle était persuadée qufe sa présence à ViUiers était venue charmer une solitude complète et intolérable \ et tous les matins elle se confondait en excuses avant de quitter son cousin pour la journée tout entière, car elle partageait son temps entre l'occupation qu'elle s'était donnée à Yilliers, et celle que lui fournissait Ilauteville, où elle allait aussi tous les jours surveiller les travaux.
— Mais enfin, mon cher enfant, tout cela sera bientôt fini, et alors je serai toute à vous.
Guy la conjurait de prendre son temps sans se presser, et se résignait de bonne grâce à ne Tapercer voir qu'à l'heure du dîner et à passer au chalet une bonne partie de sa vie
Il avait une seule fois nommé les Séverin devant la vicomtesse, et au premier mot elle s'était écriée :
— Ah! oui, je sais, Kerre Séverin, cet homme d'affaires dont votre père a été si content... C'est bien... je le verrai un autre jour, quand je serai moins occupée.
£t elle était sortie de la chambre en secouant d'un air dédaigneux ses boucles blondes et grisonnantes.
S94 ANNE SËVERIN
Si la vîcomlessc eût aperçu ^effroyable froncement de sourcils qui avait accueilli ses paroles; si elle eût entendue Tépithèle murmurée par Guy, et qu'il ne put qu'à grand' peine s'empêcher d'articuler à haute voix, il y a à parier que tous les beaux projets qui l'occupaient se seraient évanouis sans retour, et que ce jour, et à cette heure-là même, elle se serait séparée de son cousin pour ne jamais le revoir. Heureusement il se contint, et résolut pour le moment de ne point exposer ses amis à une rencontre avec celle à laquelle il adressa in petto tout ce que lui inspirait sa mauvaise humeur.
— Il est plus heureux pour elle qu'elle ne le pense, en vérité, dit-il entre ses dents, que le chalet soit si près du château ; car cette circonstance est la seule qui rende ici sa présence supportable.
XYl
La vicomtesse avait achevé sa tâche, et le jour était enfin venu où, après avoir pris en triomphe le bras de Guy, elle lui avait fait franchir le seuil défendu. En ce moment, ils se trouvaient tous les deux debout
au milieu des splendeurs dévoilées du grand salon de Villiers.
A dire le vrai, elle avait lieu d'être satisfaite de son œuvre; et Iqs yeux du maître, eussent-ils élé les plus difûciles du monde, n'auraient pu y trouver à redire. Guy, sans y penser beaucoup, avait un goût très-sûr et un œil sensible à l'harmonie des objets qui l'entouraient, plus encore qu'à leur magnificence; ici, tout le satisfaisait.
La vicomtesse, avec un art infini, avait su dissimuler les traces légères qu'avait laissées dans quelques parties du mobilier le goût des premières années de ce siècle; elle avait, au contraire, exhumé les richesses d'un passé plus lointain, enfouies dans toutes les vieilles armoires du château, et une foule d'objets qui n'eussent point été appréciés peut-être par le feu marquis de Villiers, ni même par sa femme, étaient maintenant remis en lumière, et s'harmonisaient à merveille avec les antiques boiseries et les somptueuses dorures qui les entouraient; tandis que les tableaux, les vases remplis de fleurs, les riches tapis sur toutes les tables, les meubles placés et pour ainsi dire groupés de façon à ôler à cette vaste pièce son aspect jadis trop formel, donnaient à tout ce qui environnait Guy un air d'habitation et de vie entièrement nouveau, et dont l'impression lui était particulièrement agréable. Le grand salon, si triste et si froid à
SM iNNE SËYERIN
ses yeux jasqu*âIors, avait pris tout d'un coup une physionomie qui lui rappelait celle du petit salon du chalet et réveillait en lui la même sensation de bien-être; mais ici se trouvaient en outre les pro** portions grandioses et la splendeur du luxe ainsi que celle des arts, en sorte que, plus qu'il ne s'y attendait lui-même, il put se déclarer reconnaissant et satisfait. La vicomtesse eut dans sa plénitude le succès auquel elle avait prétendu.
— Et maintenant, ma chère cousine, dit Guy en lui baisant la main, comment puis-jevous témoigner ma reconnaissance? y a-t-il encore quelque chose ici que vous puissiez faire pour. . , — il se reprit, i— y a-t*il quelque chose que je puisse faire pour vousl
*— Mais oui, puisque vous me le demandez, oui, assurément, mon cher enfant, répondit la vicomtesse sans hésiter. Il y a encore une chose que je veux obtenir, une chose que je suis disposée, je dirai décidée à faire pour vous.
Guy eut un petit mouvement d'inquiétude ; mais enfin, sa première concession n'ayant pas trop mal tourné, il se résigna à laisser la vicomtesse lui expliquer son idée, et ils passèrent ensemble du salon sur la terrasse.
Le printemps était venu ; les lilas embaumaient l'air, les fleurs du parterre étaient étincelantes ; les blanches statues et les vases qui s'élevaient au milieu
d'elles brillaient au soleil. Tout, à Textérieur comme à Tintérieur, semblait convier le jeune maître de ce beau lieu à vivre, à jouir, à goûter tous les bonheun et toutes les joies de la terre. Guy eût volontiers été seul en ce moment. A côté de cette voix joyeuse qui cbântait dans son cœur, il en entendait une autre plus grave et presque triste; ilse sentait ému, attendri; il n'avait nulle envie de parler, surtout de parler à sa cousine; et pendant plusieurs minutes celle-ci s'en chargea à elle toute seule, sans apercevoir l'état complet de distraction dans lequel se trouvait son interlocuteur.
Il revint à lui, néanmoins, à temps pour corn** prendre que la vicomtesse lui proposait de rouvrir solennellement le château de Yilliers en donnant un grand bal à tout le voisinage.
— Un bal ! s'écria-t-il avec un accent de dégoût et d'effroi.
Dans la vague rêverie d'où sortait Guy, il venait d'avoir un moment d'aspiration vers l'infini ; il y a des cœurs qui le cherchent toujours, même à leur
insu. Le cœur tendre, 6er et impétueux de Guy était de ceux-là. Le plaisir l'arrêtait rarement et faiblement. En ce moment, ce mot un bal ! lui fit l'effet d'un son discordant; il répéta plus gravement :
— Un bal! Ohl non, ma cousine; vous oubliez sans doute le deuil que je porte encore.
298 ANNE SÊYERIN
La vicomtesse rougit et fut déconcertée : elle avait en effet parfaitement oublié en ce moment que le défunt marquis de Yilliers eût jamais été de ce monde, à plus forte raison que l'année de sa mort n'était pas encore écoulée. Elle se tut pendant quelques instants, respectant trop les convenances pour ne pas regrcUer l'idée qu'elle avait émise, mais ayant trop d'entêtement pour y renoncer tout à fait.
Pour le moment elle parla d'autre chose ; puis, s'apercevant enGn que Guy était absorbé et distrait, elle le quitta discrètement. Mais elle reprit avec précaution le discoui^s interrompu lorsqu'après le diner ils se retrouvèrent en tête à tête.
Cette fois elle ne parla pas de bal, mais elle s'étendit sur la nécessilé pour Guy de renouer tous les liens qui s'étaient relâchés autour de lui pendant la longue retraite de son père; sur l'importance sociale et politique qu'il pouvait acquérir en reprenant dans la province sa place, qui était naturellement la première. Elle mêla ensemble les arguments les plus sages et les raisons les plus frivoles ; elle lui représenta la nécessité de faire admirer dans leur fraîcheur renouvelée toutes les tentures et dorures du grand selon ; elle passa de là aux devoirs de la noblesse, dont elle parla sur un ton devenu étranger à la génération de Guy ; puis, en sa qualité d'anglomane, elle ajouta à ces notions aristocratiques de petitséclairs de
radicalîsme, à propos de la popularité qu*il devait acquérir en quittant les errements trop exclusifs de son père. Elle s'interrompit pour lui conseiller de bâtir une serre au bout de la salle à manger... Elle rentra dans son sujet en lui rappelant que le voisinage d'Hauteville lui permettrait toujours de venir prési* der aux réunions qu'elle lui conseillait pour l'ave* nir... Puis, enfin (voyant que Guy commençait à manifester visiblement son impatience) , elle conclut pour le moment à la proposition d'un dîner où seraient invités les principaux personnages du pays, suivis d'une simple soirée à laquelle seraient conviés tous les autres habitants du voisinage.
Guy s'était résigné depuis longtemps à un comprohiis quelconque ; il consentit donc sur-le-champ à cette nouvelle proposition, pour en être quitte, et regarda en même temps la pendule pour voir si l'heure de la délivrance allait bientôt sonner pour lui ; mais il en était encore loin.
La vicomtesse, pressée de se mettre à l'œuvre, avait déjà préparé une vaste feuille de papier, et elle déclara que l'assistance de Guy lui était indispensable pour faire à l'instant même la liste des invités.
Force fut donc à Guy de rester et de presser la besogne le plus possible, en lui nommant à la hâte tous ceux de ses voisins qui étaient le plus présents
30a ANNE SSYëRIN
à sa mémoire tandis que la vicomtesse écrivait leurs noms sous la dictée*
Parmi ces noms vint à son tour celuî de sudame Lamigny.
— Lamigny I — dit la vicomtesse en levant la tète et regardant par-dessus les lunettes dont elle était obli^ gée de se servir pour lire ou écrire, mais que^ hors de là, elle dissimulait soigneusement, — Lamigny I je me souviens jadis d'avoir reçu une lettre d'un M« Lamigny, qui se disait l'ami et le voisin de votre père. Il me priait de lui envoyer mes nom et pré* noms, et ceux de ma mère, pour je ne sais quel ou^ vrage dont il s'occupait sur la noblesse deFrance«
— C'est-à-dire, dit Guy en souriant, une liste de toutes les personnes présentées à la cour de 1815 jusqu'à 1820. Je sais : la liste subsiste encore. Mai$ M. Lamigny n'était pas l'ami de mon père, quoiqu'il fût en effet son voisin ; et ce n'est qu'après sa mort, et il y a peu d'années; que sa veuve est venue au château pour la première fois,
— Comment cela s'est^il fait? dit la vicomtesse,
— Par mon entremise, dit Guy. C'est cbea madame Lamigny, dont il est le neveu, qu'habite, lorsqu'il est dans ce pays, mon ami Franz Frank, dont le nom ne vous est certainement pas inconnu, et qui, par parenthèse, s'y trouve en ce moment.
— Qui cela? s'écria la vicomtesse, Frank, le (a? >
meuî? Carliste? Frank, le jeune peintre dont on a tant parlé l'hiver dernier à Paris?... Comment! il est icr, dans ce pays, et vous ne m'en aviez rien dit?
La vicomtesse n'aimait pas véritablement les arts, ni même les artistes ; inais elle appréciait le relief que donnait à un salon la présence d'un jeune peintre en renom, lorsque d'ailleurs il était un homme distingué: Franz, malgré sa modestie, ou à cause d'elle, avait conquis la bienveillance universelle en même temps que la célébrité, et depuis longtemps elle brûlait d'envie de le connaître.
— J'ignorais même, continua-t-ellc, celte grande intimité enïre vous; c'est en ce cas un vrai mauvais tour que vous m'avez joué en ne me l'amenant pas, il y a six mois, quand tout le monde se l'arrachait.
Guy répondit avec vérité que Franz n'allait dans le monde qu'à son corps défendant. Il n'ajouta pas que le salon de la vicomtesse lui inspirait une répugnance toute spéciale, et il se borna à promettre à sa cousine de le lui présenter au plus tôt^ tandis qu'elle inscrivait le nom de Frank parmi ceux des élus auxquels elle destinait une invitation pour le dîner projeté.
— Mais, ma cousine, poursuivit Guy au bout d'un moment de silence, Frank n'ert pas le seul ami quô j'aie dans ces environs; j'en ai de plus anciens et de plus chers que lui; et à ce dîner que vous voulez
que je donne, ils doivent être mis les premiers sur la liste.
II prit le papier des mains de la vicomtesse, et écrivit au crayon, tout au haut.de la page et au-dessus des premiers noms inscrits :
Monsieur et Madame Séverin, Mademoiselle Anne Séverin,
et le rendit à sa cousine.
— Les Séverin? s'écria-t-elle en arrachant ses lunettes après avoir lu... les Séverin! à un dîner où doivent se trouver les gens les plus importants du pays! Vous êtes fou, mon cher ami! Jamais je m laisserai là leurs noms .. En vérité! Séverin! Pierre Séverin!... l'homme d'affaires (le serviteur, au bout du compte) de votre père! madame sa femme! made* raoiselle sa fille! Voilà des convives bien trouvés pour un dîner comme celui que je vous propose!...
Elle s'arrêta tout court.
— Guy, qu'avcz-vous donc? dit-^Ue d'un autre ton.
Cette question, qui interrompait le discours de la vicomtesse, était motivée par un mouvement de Guy, U s'était levé si brusquement qu'il avait fait reculer de quelques pas la table à roulettes placée devant la vicomtesse. Il ne répondit pas; il s'était adossé à la
cheminée^ les deux mains dans ses poches, et, suivant Fhabitude prise depuis quelques mois, lorsqu'il craignait de s'emporter, il gardait résolument le silence; mais sa physionomie avait une expression que la vicomtesse ne lui avait jamais vue et qui lui coupa à elle-même la parole.
Par une association d'idées assez naturelle, lorsque Guy se sentait tenté comme il l'était aloi's, l'image de la jeune compagne de son enfance se présentait aussilôt à son esprit. Cela était doublement naturel en ce moment, vu le sujet de l'entretien et vu le lieu où il se trouvait : cette chambre était celle où Anne avait arrêté son bras et reçu de lui cette blessure dont elle portait la cicatrice. 11 regarda un instant fixement la place auprès de la fenêtre entr'ouverte où elle avait paru si à propos. Puis il reprit lentement et d'une voix qu'il parvenait avec beaucoup d'effort à rendre calme :
— Ma cousine, vous ignorez donc tout à fait l'his* toire de mon père et celle de ma mère?
— Pourquoi me dites-vous cela?
— Parce que vous sauriez, sans cela, que si je ne suis pas l'homme le plus pauvre de France, c'est parce que mon père a eu pour ami celui dont vous venez de parler; puis, plus tard, à une époque où je serais peut-être devenu fou ou méchant, c*cst encore lui qui m'a empêché d'être l'un et l'autre. Vous
sauriez, en oulre, peut-être, que madame Séverin et ma mère étaient sœurs...
— Sœurs 1 . . . s'écria vivement la vicomtesse, sœurs ! c'est-à-dire que madame de Nébriant, votre grandemère, avait, par une mésalliance impardonnable...
Guy ne la laissa pas achever :
— Sœurs d'adoption, si vous le voulez, dit-il avec impatience, mais par l'adoption d'une tendresse sans égale, et qui fait qu'après ma mère, entendez-vous bien, madame, après ma mère, il n'est personne qui ait jamais eu sur moi des droits égaux aux siens.
Il s'arrêta encore un instant, car sa voix était devenue plus véhémente qu'il ne l'aurait voulu, et la ' vicomtesse, étonnée et singulièrement Llessée de ce ton nouveau, faisait faire le moulinet à la longue chaîne qui suspendait l'étui de ses lunettes, sans répondre un seul mot.
Guy poursuivit :
— Et quant à Anne Séverîn...
Il n'était pas très-sûr de ce qu'il allait dire, mais un léger sourire de la vicomtesse, suivi d'un mouvement de tête dont la presque imperceptible impertinence n*échappa pas à Guy, lui fit achever ainsi la phrase commencée :
— Quant à Anne Séverîn, si elle n'avait pas refusé ma main, elle serait aujourd'hui la maîtresse de cette maison et de tout f^ qui m'appartient^
LE GBiLET S05
Les boucles argentées de la vicomtesse semblèrent se dresser sur sa têle. Elle bondit de dessus son fauteuil, et sa physionomie prit une expression de surprise et d'épouvante si comique, que, malgré lui, le sourire revint à moitié sur les lèvres de Guy.
— Calmez-vous, ma cousine, calmez-vous, de grâce, dit-il. Vous entendez bien qu'elle m'a refusé, n'est-ce pas? Cette alliance vous eût déplu, à ce que je vois. Tranquillisez-vods, elle n'aura pas lieu.
La vicomtesse était retombée dans son fauteuil.
— L'épouser! s'écria-t-cllc, épouser mademoiselle Séverin!... Mais vous aviez donc perdu le sens?
— Elle m'a refusé, vous dis-je.
— Refusé!... répéla-t-clle avec aigreur; mais clic avait donc perdu l'esprit?
— Je ne sais; en tous cas, sachez-luî-cn gré, car c'est sa seule volonté qui Ta empêchée de devenir marquise de Villiers.
— Tenez, Guy, dit la vicomtesse hors d'elle, vous m'exaspérez tout à fait. Voilà une chose que j'aurais niée à quiconque me l'eût dite, et qui, je vous l'avoue, me semblerait absolument sans excuse, si, au fait, en y songeant un peu, elle ne s'expliquait pas d'ellemême assez naturellement pour moi...
— Et comment s'cxplique-t-clle ])Our vous? répéta Guy en fronçant le sourcil, mais sans changer d'altitude«
m AUNE SÉVERIN
— De la façon la plus claire et la plus simple du monde, oonlinua-t-elle avec vivacité* Il est bien évident que M. Pierre Séverin, avec son prétendu dc3intéressement, avait, ainsi que madame sa femme, admirablement préparé les choses, et que si la petite n'eu t pas été une sotte. . ,
>, La vicomtesse fut une seconde fois arrêtée tout court ; mais ce fut maintenant par la main de Guy, qui se posa avec autorité sur la sienne ; et il s'en fallut de peu que cette main blanche et potelée ne gardât aussi la trace de cet avertissement muet. Guy se contint pourtant, mais l'expression de ce geste fut tçlle que la vicomtesse en fut interdite.
— Allons donc, Guy ! dit-elle avec un mélange de peur et d'humeur, et dégageant sa main, Qu'ave^-
' vous donc encore?
— Rien, rien; pardon, ma cousine, dit Guy en se rasseyant près de la table, encore une fois, pardonnez moi; j'ai parfois de malheureux accès de vivacité, je le reconnais, et j'étais à l'instant tout près de me fâcher, ce dont j'eusse été ensuite inconsolable. Mais tenez, écoulez-moi et entendons-nous une bonne fois. Oui, je vous le répète, j'ai voulu épouser Anne Séverin . . .
ïl s'arrêta un instant, puis il dit :
— • Maintenant, je n'y songe plus; mais, tant que je vivrai, j'aurai pour elle la tendresse d'un frère, et
liE GUiLET W
ses parents me demeureront toujours chers, plus que tous les miens. Cela dit, i^ous comprenez bien que toute insinuation, toute parole blessautû sur l'un ou sur l'autre serait uiie insulte à moi-même que je no saurais supporter,
La vicomtesse s'était un peu remise des différentes peurs et surprises que Guy venait de lui causer. Ce qui avait surtout contribué à la calmer, c'était Taccent avec lequel, après avoir répété qu'il avait voulu épouser Anne, il avait ajouté « qu'il n'y songeait plus. » Elle réfléchit qu'après tout il n'y avait pas grand mal de fait, et qu'en tout cas, à moins de se brouiller avec son cousin, il él^it évident qu'il fallait en ce moment lui obéir. Elle reprit donc la liste avec un petit geste d'humeur, et elle se mit en devoir de repasser docilement la plume sur les noms écrits au crayon par Guy, tandis que celui-ci, debout près de la table, d'un air irrésolu, semblait avoir encore quelque chose à dire.
La vicomtesse, la plume à la main, leva les yeux et attendit*
— Il y a une autre personne que j'allais oublier de vous nommer, dit enfin Guy, et qui doit être invitée avec les Séverin,*. une jeune Anglaise orpheline,., fille d'un ancien ami de mon père, qui se trouve en ce moment confiée à leurs soins,
La vicomtesse prit un air résigne.
308 ANNE SËYERin
— Et comment se nomme-t-elle, cette amie de vos amis? dit-elle d'un ton dolent.
— Miss Devereux.
— Que me dites-vous là, à présent! s'écria-t-elle avec un accent de joyeuse surpriiSe, Devereux! miss Devereux ! ... eh quoi ( la nièce de lady Cecilia Morton?
-^ Précisément, répondit Guy, fort étonné à son tour de reCfet produit par le nom qu'il venait de prononcer.
— Véritablement, mon cher Guy, vous me faites passer ce soir de surprise en surprise; mais celle-ci, du moins, m'est tout à fait agréable ; car sachez donc, mon cher enfant, que lady Cecilia Mortôn est mon amie, et que, lorsqu'elle vient à Paris, nous passons noire vie ensemble. Vous savez déjà, sans que je vous le dise, je suppose, que c'eât une très-grande dame, et, plus que cela, une femme très-élcganlc, ùi qui aopartient, en Angleterre, à la crème du beau monde.
— Je n'en savais rien, dit Guy, et... cela ne me fait rien.
— Mais cela me fait beaucoup à moi, s'écria vivement la vicomtesse, rendue tout à fait à cllc-mcme, et je liens a voir celle jeune personne le plus tôt possible!... Mais voulez-vous bien m'expliquer comment il se fait qu'une nièce de lady Cecilia se trouve trachée dans un coin du parc de Villiers et sous la garde des Séverin, encore I
LP CUALET 509,
Guy expliqua l'énigme, en racontant toutes les circonstances déjà connues du lecteur.
11 n'avait pas fini son récit que la vicomtesse s'écria :
— Demain, sans retard, vous m'y conduirez, Guy, et, par la même occasion, je ferai connaissance avec vos amis.
Cet incident imprévu rétablit aussitôt l'harmonie qui avait été plusieurs fois, pendant cet entretien, si près d'être troublée entre eux, et, avant de se séparer, il fut convenu que, le lendemain, la vicomtesse prendrait place dans le phaéton de Guy, et se rendrait avec lui au chalet.