‹ Anne SeverinChapitre 4 sur 4 · II:J LE8 DEUX FliNCfiS · texte numérisé non relu

II:J LE8 DEUX FliNCfiS

r «kl me disait que la peur produisait le mal, ce qui en rrltfdUiit une autre, car plus il me disait que la peur 9 flsr?.)ourrait me faire cet effet-là, plus, comme de raison, cvr^^'âvais peur. Bref^ mon cher enfant, un beau jour, ejis.iî^ fus bel et bien prise de cette effroyable fièvre, et, ton r2.'tn)is heures après, ma femme de chambre (Denise, ijj^^que vous connaissez) fut atteinte à son tour deTépiu j If demie avec non moins de violence que moi. En vérité, irrei/B ^^Y) ^^^ personne plus brave que je ne le suis eût

tremblé...

^ I « J'étais seule, & la chute de oe même jour, en lifé V^^^ ^ ^^^ angoisse morale et physique inexprij^g mable, n'ayant pour me soigner qu'une paysanne I fjg appelée à la hftte pour remplacer Denise, et dont le ^ visage inconnu ajoutait une impression sinistre à ^g toutes les autres. Il me semblait ôtre abandonnée du

monde entier. Je ne croyais pas pouvoir lutter contre 0 le mal croissant dont je me sentais envahie. J'aurais ^^1 voulu savoir prier Dieu, et je ne savais pas comment jj^ m'y prendre. Je me sentais désespérée... ^^ a Bientôt je n'eus plus ma tête, et je tombai dans ^1 un sommeil qui, je le crois, était une défaillance, j car tout cela est fort confus dans ma mémoire. Je sais ; seulement qu'en revenant à moi je n'étais plus seule, ^ je n'avais plus auprès de moi la maladroite paysanne

dont la vue m'avait été si déplaisante : une douce

main était posée sur mon front, un doux visage était

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tout près du mien; cette main, c^était celle d'Anne Séverin; ce doux visage, c'était le sien, et, dès que je pus faire une question, j'appris qu'elle était là non pour me faire seulement une visite, mais pour ne plus me quitter, pour remplacer la paysanne qui me servait, pour me servir, enGn, comme une bonne fée, ou plutôt, comme un ange. Pendant quatre jours et quatre nuits, elle resta là, ne quittant mon lit que pour aller à celui où gisait Denise dans une chambre voisine, sans bruit, sans hâte, sans agitation, nous soignant et nous consolant à la fois avec tant d^exactitude, de fermeté et de douceur, que cela tenait de l'enchantement. Ses petites mains semblaient donner de la vertu aux remèdes et posséder celle de calmer la souffrance, et sa voix si douce avait aussi le talent de faire pénétrer dans mon âme les courtes prières qu'elle laisait près de moi et que je me rappelais ensuite sans peine lorsque je voulais prier toute seule. Que vous dirais-je, Guy? cette maladie, dont j'avais si peur d'avance, elle demeurera pour moi un heureux souvenir, car j'espère être non-seulement guérie pour le moment, mais, grâce à elle, être devenue peut-être meilleure pour toujours.

« Et maintenant, vous savez sans doute comment il se fait qu'elle s'est trouvée près de moi si à propos, cette charmante fille, car on ne vous aura pas, je pense, laissé ignorer qu'elle était venue spontané-

xnent s'offrir pour soigner les enfants de l'école, tandis que les sœurs se dévouaient aux malades et je suppose qu'on vous aura raconté aussi son dévoue* ïnent héroïque lorsque l'épidémie a éclaté dans l'école elle-même, et tout ce qui fait que son nom ne s'ou- Uiera plus dans ce pays; mais, quant à ce qui me regarde, je tenais à vous en informer moi-même, et c'est pourquoi j'ai été longtemps à écrire ces trois pages, car je suis encore faible, et cette lettre...»

« J'en étais là, mon cher Guy, lorsque j'ai reçu avec le plus vif chagrin la nouvelle du grave accident qui vous est survenu. J'ai hâte de vous dire... »

Guy s'arrêta à son tour. Le reste de la lettre ne regardait plus que lui, il ne l'acheva pas...; il n'eût pas été en état de poursuivre.

Ce qu'il venait de lire avait pour ainsi dire rompu une digue dans son cœur, et le flot de sa jeune tendresse pour Anne y rejaillissait avec une force qui semblait accrue maintenant par les circonstances mêmes qui l'avaient réprimé, mais jamais tari. Il rouvrit et relut la lettre qu'il venait de recevoir d'elle. Cette lettre écrite lorsqu'Anne n'était informée que de la maladie de Guy, et nullement de ce qui l'avait précédée et suivie, exprimait son anxiété pour lui dans des termes que la pauvre Anne avait eu grand soin de mcsurier, et qui ne rendaient que bien faiblement l'angoisse de son cœur. Cette lettre était donc bien

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loin de correspondre aux senliments de celui qui la lisait. L'amertume passée, redevenue sans cesse présente depuis quelques jours, fut encore augmentée par ce contraste, mais elle ne ramena aucun doute dans son cœur. Ce sanctuaire intériem* où résidait pour lui le bonheur, Ëveline n*y avait jamais pénétré* A son propre insu comme à celui d'Ànnci c'était elle, elle seule qui en était demeurée gardienne. Il le reconnaissait sans détour, sans regret, et quoique ce fût en ce m.oment sans espérance, avec une sorte de joie, car les nuages étaient dissipés, il revoyait Tétoile première de sa vie, et, quel que fût l'avenir, il aimait à sentir qu'il ne pourrait plus jamais être entraîné à en suivre aucune autre !

Dans l'état de faiblesse où était Guy, la double émotion que lui avaient causée l'anivée de Séverin et les lettres dont il était porteur, amenèrent une lé« gère rechute, qui l'obligea à se soumettre quelques jours encore au repos et au silence; mais entin, lorsqu'il se trouva en état de jouir de la présence de ses deux amis, sa convalescence devint rapide, et leurs causeries à trois eussent été aussi douces qu'autrefois, si une inexprimable contrainte n'eût semblé se glisser entre eux et les faire tomber tour à tour dans des accès de silence qui indiquaient chez tous les trois une pensée que chacun hésitait à exprimer. Quant è Franz, cette habitude était chez lui si ancienne, qu'à

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peine sî on pouvait s'apercevoir d'un changement, et cependant, plus que de coutume, il semblait avoir maintenant besoin de solitude et de silence ; plus souvent encore que jadis il quittait ce petit cercle intime et restreint pour se retirer dans sa chambre ou pour aller chercher une retraite plus profonde dans de lointaines et solitaires promenades.

Séverin et Guy étaient ainsi demeurés un jour seuls sur la terrasse, le premier tenant à la main un journal qui avait sei*vi de sujet au début de leur con* versalion; le second se promenant sous ces longues arcades d'un pas qui annonçait le retour de ses forces, mais qui trahissait aussi une tristesse et une malaise dont la cause préoccupait celui qui l'observait sans en avoir Pair et lui demeurait encore inconnue. Après s'être ainsi promené quelque temps en silence, Guy, était allé s'asseoir sur le bord de la terrasse, et, la léte appuyée contre une des colonnes entourées de vigne grimpante, qui soutenaient les arches de la loggia, il regardait au loin, mais l'expression de ses yeux ne reflétait point la beauté de la nature environnante. Un découragement profond , une mélancolie amère, y semblaient seuls empreints, et Séverin, après ravoir contemplé un instant, ferma son journal et dévint lui-même plus pensif que Guy.

Enfin il se leta, et se rapprochant du jeutie homme^ il lui dit (oui d'uh cbu|) i

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— A quoi pensez- vous, Guy? diles-le-moi franchement,

Guy était si absorbé , qu'il ne Tavait point entendu venir : il tressaillit et d'abord ne répondit pas.

— Alors, laissez-moi le deviner.

Les longues paupières de Guy se baissèrent comme celles d'une jeune fille.

— Cela ne vous sera pas très-difficile, je pense, dil-il, tandis que son visage, très-pâle encore, se colorait faiblement.

— Eh bien, mon ami, dit Séverin d'une voix paternelle, je devine que la récente blessure saigne encore, le mal était profond, il n'est pas guéri ; mais le temps en viendra à bout, mon enfant. Voyez-vous, il vous faut un effort, vous voilà guéri. Il faut quitter Borne, voyager ; il faut vous distraire, enfin.

Il n'avait pas achevé ces paroles, que les grands yeux de Guy s'étaient relevés avec une expression de surprise si naturelle, que Séverin s'arrêta, surpris à son tour et s'écria :

— Ce n'est pas cela ? Je me trompe ? Eh bien , alors, que diableavez-vous? Dites-le-moi. Voyons, Guy, parlez : n'avcz-vous plus confiance en moi?

Guy passa son bras sous celui de Séverin, avec ce mélange de respect et de familiarité qui avait toujours caractérisé ses rapports avec Tami de son père.

LES DEUX FIÂNGËS A^

•^— Comment, Pierre, lui dit-il enfin, vous corv naissez toute ma vie, et vous ne devinez pas quel est le regret qui se réveille plus ardent que jamais depuis que rillusion que j'avais follement poursuivie s'est évanouie pour moi sans retour?... — -

Séverin le regarda d'un air incertain.

— Vous ne comprenez pas que mon sort, qui a l'air si brillant, est un sortétrange, malheureux, et jedirais même injuste^ si cette parole n'exprimait une pensée qu'il faut combattre. Et pourtant, poursuivit-il avec un accent dont la tristesse devenait de plus en plus amère, j'en ai yu plus d'un, parmi ces profanateurs de leur jeunesse, parmi ces hommes de mon âge qui trouvent bon de jeter dans la fange, avec leurs belles années, leur intelligence et leur pœur et leur âme. J'en ai vu enfin trouver, pour accepter ce cœur flétri^ un cœur pur parfois comme celui des anges. Oui , je vous le dis , cela se voit souvent, et je n'en veux pas gémir, car je conçois que ce bonheur immérité puisse être un bienfait et un remède que je ne voudrais pas leur ravir... Mais peut-on concevoir de même le contraire? Peut-on concevoir que, lorsqu'un homme a prétendu maintenir dans sa jeunesse les promesses faites au Dieu de son enfance, lorsqu'il n'a profané ni sa vie ni son cœur, lorsqu'il a placé dans une affection sainte sa première et pure ambition, et qu'il n'a rêvé ici-bas d'autre bonheur

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que celui d'un pieux et doux foyer, cette aflection soît dcçue, ce bonheur lui soit refusé, et qu'il retombe enfin de ses hauteurs, dans des déceptions et des mécomptes au delà desquels peut-éfre pourraient renaître les tentations vaineuesT Voilà ce qui est triste, Séverin, et voilà mon histoire. Ma rie eût été préservée de répreuve qui l'a presque brisée; ma vie eût été heureuse et bénie, si... si... vous ne l'ignorez pas, je pense, si Anne, qui pour tous est un ange, n'eût été, pour son pauvre ami, froide, indifTérente et cruelle I . . .

Guy acheva ce véhément discours sur un siège où il s'était jeté, çt il cherchait à reprendre haleine. Il s*élajt cru tout à fait rétabli, mais il sentait, après Teffort qu'il venait de faire^ qu'il était faible et haletant...

Il demeura ainsi sans parler jusqu'à ce que le silence fût rompu par ce seul mot : « Guy! x> prononcé d'une voix émue^

Guy, surpris, leva la tête} les traits dVdinaire si calmes de Séverin manifestaient une émotion non moins vive que son accent; enfin 11 dit d'une voix entrecoupée î

-^Guy, mon enfant, ce n*est pas elle... ee n'est pas Anne, c'est moi qu'il faut accuser.,, c'est à moi qu'il faut pardonner.

li est inutile de rapporter les rapîd» ifuestiom éê

Guy, les réponses de Pierre, inutile de dire enfin la joie, les regrets et les espérances qui se succédèrent pendant l'entretien incohérent qu^amena celte subite révélation. Tout dans le passé, le présent et l'avenir semblait être changé et transformé. Anne avait été tendre, ferme, dévouée et fidèle, et c'était lui qui avait été léger, ingrat et aveugle... Mais ce qui dominait tout, c'était la joie de cette heure, joie qui réparàit et surpassait toutes les peines. Oh! oui, tout était mieux ainsi. Il n'eût pas si tendrement apprécié et chéri celle qui lui était rendue, s'il n'avait pas cru l'avoir perdue sans retour. Elle n'eût pas été si noble, et Séverin lui-même n'eût pas été si grand, si délicat, si fier, sans cette rigueur passée, sans la simplicité avec laquelle maintenant, après avoir entendu Guy, il acceptait pour son enfant le bonheur qu'il avait d'abord éloigné d'elle et lui rendait la douce mission qu'il avait été si près de lui faire trahir.

— Aujourd'hui, dit Pierre Séverin avec une sorte de solennité, en vous donnant mon consentement, je crois accomplir la volonté de Dieu autant qu'il m'est donné de la comprendre; c'est vous dire, mon cher enfant, que l'opinion du monde à ce sujet ne pourra plus désormais me troubler.

Le visage de Guy rayonnait de joie et d'espérance lorsque Franz revint de sa longue promenade ; le premier regard de son ami n'eut pas le temps d'être

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suivi d'une question. Guy avait hâte de toat lui dim et était impatient aussi de Gxer l'heure de son départ, non qu'il fût pressé d'aller se jeter aux pieds d'Anne et de lui redemander sa main ; mais il avait besoin de la voir, de l'entendre, de la retrouver et de devenir enfin digne d'elle, pris d'elle!..»

Franz Tccouta avec une attention profonde et attendrie :

— Oh! que Dieu soit bénil dit-il, maintenant, j'aurai le courage de te dire adieu.

— Adieu! répéta Guy, que veux-tu dire? Plus que jamais n'allons-nous pas être unis?

Franz ne répondit pas en ce moment. Il voulut laissera l'agilalion de son ami le temps de se calmer. Mais le môme soir il reprit avec lui Teotretien interrompu :

— Guy, lui dit-il alors d'une voix douce et sérieuse, il y longtemps que j'hésite à te confier ma résolution, car je me sentais une sorte de terreur à la pensée de te laisser seul; maintenant, Dieu m'a exaucé, rien ne me relient plus et je puis tout te dire.

— Je te devine, Franz, le bien ne te suffit pas, tu veux le plus, le mieux, le parfait; mais pourquoi nous dire adieu, pourquoi ma vie, que j'espère rendre utile, doit-elle devenir étrangère à la tienne?

— Étrangère ? dit Franz : nos âmes sont unies pour

l'éternité, et mes pensées te suivront partout A tou« jours, mais il faut nous séparer ici*bas.

Il y avait quelque chose de doux mais d^irrévooable dans ce peu de mots. Guy attendit ce que son ami allait ajouter, avec un sentiment où la tendresse était mêlée de respect.

— Je vais partir, dit Franz simplement, et très* probablement pour ne revenir jamais. La vie est toujours belle, mais souvent courte là où je vais, et s'il en est de prolongées ou d'épargnées, je ne désire point que ce soit la mienne. Toutefois, j'embrasse tout, la plus dure vie comme la plus prompte et dou« loureuse mort. Dieu est mon maître, je suis à lui pour Tune ou pour l'autre.

— Quand pars-lu? dit Guy avec émotion, et dans quel lieu vas-tu ?

— À Jérusalem d'abord, dit Franz avec un accent qui donnait à ce grand nom une signification particulière ; j'ai à faire là une prière spéciale, une promesse sacrée, une offrande solennelle avant de poursuivre ma route. Mais avant la fin de l'année qui s'achève, je serai en route pour l'extrême Orient. Le lieu précis de notre destination n'est pas encore fixé. Mon compagnon de voyage, tu le connais, ou du moins tu l'as vu, car c'est celui que tu as entendu prêcher au Colisée. Il sera envoyé là où le travail sera le plus rude et le péril le plus grand, et j'ai obtenu

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la grâce de ne pas le quitter. Dieu m'a conduit vers lui, et il me conduira à Dieu par le même chemin qu'il a choisi pour lui-même.

Cette résolution de Franz jeta sur les derniers jours de leur réunion à Âlbano un voile de solennelle tristesse, consolée toutefois par une tendresse qui semblait s'être élevée pour tous deux au-dessus de ce monde et qui donnait à Tun autant de force et de ferveur qu'à l'autre. Parfois cependant le souvenir des paroles de Franz sur le Palatin faisait passer devant les yeux de Guy une vision sanglante, et il frémissait malgré lui.

— Allons donc, mon Guy, lui disait Franz en souriant, depuis quand le sang versé sur un champ de bataille te fait-il peur? Et en est-il un, je te le demande, plus grand et plus glorieux que celui Où je suis appelé?

— Non, Franz, non, je ne veux pas trembler pour toi, je ne veux pas te plaindre. Quelque incapable que je sois de t'imiter, je te comprends, et, malgré tout ce que je possède et tout ce qui m'attend, je pourrais dire que je t'envie, car la simple raison me suffit pour comprendre que s'il est doux ici-bas d'aimer sa patrie, s'il est grand et glorieux de mourir pour elle, ceux à qui cet amour est accordé et cette mort réservée pour l'autre, pour la véritable et éternelle patrie, ceux-là sont dès ce monde les plus heureux de tous.

Nous n'en dirons pas davantage sur les adieux des deux arnis; nous ne dirons pas de quels sérieux discours, de quelles solennelles promesses, de quelles douces larmes ils furent accompagnés. Nous dirons seulement que ce furent pour tous les deux des discours féconds, des promesses maintenues, des larmes bénies!

L'heure de la séparation vint enfin : au moment où Guy et Séverin allaient s'embarquer, Franz, revêtu du même habit que son vénérable guide, monta avec lui sur le navire qur devait les emmener sans retour, et Guy, debout sur la rive, le suivit d'un regard voilé de larmes jusqu'à ce qu'il l'eut vu disparaîlre à l'horizon !

Le vent soufflait et la soirée était froide, comme le jour où, à la même époque l'année précédente, nous avons vu Anne Séverin attendant son père à la grille du petit jardin du chalet. C'est à la même place que nous la retrouvons aujourd'hui ; mais, cette fois, aucune inquiétude ne voile son front. Une douce et

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tranquille joie se trahit au contraire dans tous ses mouvements, et sa mère, assise à sa place accoutumée, la suit des yeux en souriant, tandis qu'elle va et vient du foyer au jardin où pétille un feu réjouissant. Enfin, lejour tombe, la nuit vient. Anne ferme la fenêtre, et venant embrasser celle qui lui tend les bras, elle lui dit :

— 0 chère mère, n'est-ce pas heureux de penser qu'ils ne peuvent plus tarder maintenant, que nous allons les revoir et que tout va redevenir comme autrefois?

« Comme autrefois ! » Tout ce qu*Anne avait connu de bonheur dans sa vie élait exprimé par cette parole, et lorsqu'une heure après, Guy fut arrivé et qu'il se retrouva, en effet, au milieu de ses amis comme jadis, on aurait pu croire, tant celte première soirée de réunion fut calme et paisible, qu'à lui aussi ce bonheur suffisait ! Guy revoyait Anne avec un sentiment trop profond pour être pressé de s'épancher. Ce trésor désiré et perdu, poursuivi et retrouvé enfin pour le posséder jusqu'à la mort, il en appréciait le prix mieux que jamais, il osait croire qu'il enélait devenu plus digne. Il se senlail mûri par l'épreuve qu'il avait subie, et fortifié par les entretiens et le souvenir de l'ami qui, de loin, les protégeait de ses prières ; mais tout cela, il attendit pour le dire, et n'en fut pas écouté avec moins d'émotion lorsqu'il parla

enfin, et qu'il versa le contenu de son cœur tout entier aux pieds de celle que sa mère avait si bien nommée dès leur enfance a Fange gardien de son pauvre Guy. »

Aussi, lorsque tout eut été peu à peu dévoilé au bon curé, dans le long entrelien au presbytère dont l'heure vînt bientôt, il put à bon droit s'écrier :

~ Ne Tavais-je pas bien dit que tout vient à point h qui sait espérer, c'est-à-dire, mon cher enfant, tu me comprends bien, n'est-ce pas? à qui sait espérer en Dieu? Car soit qu'il accorde la réalisation dès ce monde, telle qu'elle vous est donnée aujourd'hui, soit qu'il Tajourne pour la rendre plus complète au delà de la vie, il est toujours et éternellement fidèle I

Aux premiers jours du printemps, Tabbé Gabriel bénit l'union des deux enfants qu'il avait vus naître, et peu après les nouveaux époux partirent pour Rome. Pendant les deux ou trois années suivantes ils y passèrent les hivers, ne revenant à Villiers que pendant la belle saison, cette condition peu rigoureuse ayant été imposée à Guy pour assurer le rétablissement complet do sa santé.

Ces hivers furent beaux ; mais les retours au doux foyer de Villiers ne le furent pas moins. La vicomtesse de Nébriant, qui revenait régulièrement passer tous les étés à Hauteville, s'absentait rarement de ces réunions, et elle ne cédait pas non plus aux au '

KM ANNE SÉTEain

très la part qu'elle se réservait de la correspondance qui charmait les absences. Ce fut pendant la durée de leur second séjour à Rome, que Guy reçut une lettre de la vicomtesse, dans laquelle se trouvait U page suivante. Nous la mettons en finissant sous les yeux du lecteur, espérant qu'il a pris assez d'intérêt aux personnages de ce récit, pour n'être pas fâché de les revoir encore une fois tous avant de les quitter, a • . . Paris est animé cette année, disait la vicomtesse, et j'ai de la peine à empêcher mon salon d'être envahi par la masse des étrangers qui s'y est donné rendez-vous. Parmi eux, toutefois, j'ai eu grand plaisir à revoir lady Gecilia Morton, qui d'abord ne savait pas si nous étions brouillées, mais je l'ai bien vite mise à son aise en lui parlant la première de lord et lady Vivian Lyle, et nous avons enfin fini par nous féliciter mutuellement de tout ce qui était survenu. Je ne lui ai point caché, mon cher Guy, que vous vous trouviez fort heureux de votre sort; elle m'a répondu : c< Gela ne m'étonne pas : Éveline m'a ré- « pété mille fois que le marquis de Yilliers avait « épousé la seule femme qui lui convenait. » Elle a ajouté que sa nièce avait conservé un si grand attachement pour Anne, que le seul chagrin de sa vie était de s'en trouver séparée par les circonstances, et que tôt ou tard elle espérait la revoir et redevenir son amie. Je l'ai assurée que les choses ayant si bien

tourné pour toutes les deux, je ne voyais aucune raison pour qu'il en fût autrement, et je crois être sûre qu'Anne ne me démentira pas. Il paraît du reste qu'É véline est, en effet, fort heureuse, quoique son mari, qui pourtant l'adore, ne soit nullement à ses pieds et lui fasse faire sa volonté en toute chose.

a A propos, lady Cecilia prétend que son neveu est devenu un puseyiste de la plus haute volée, ce qui lui déplaît, parce qu'à ses yeux un puseyiste, c'est un romaniste^ en langue vulgaire, un catholique. Gomme elle appartient à la fraction la plus opposée de leur Église, il ne faut pas attacher trop d'importance à ses paroles ; n^ais 'ëi pourtant la chose était véritable, il faut avouer q^^ 'elle serait singulière, car Ë véline, à n'en pas douter,^ i^ivrait en ce cas Texemple de son mari. Or, je vous demande si ce ne serait pas le cas de dire alors comme ^jamais : Que tous les chemins mènent à Rome? »

Anne et Guy, après après avoir li|^Qette lettre en souriant, se priren t la main et demeurèrent doucemen t pensifs. Ce jour-15, au relour de leur promenade, ils s'arrêtèrent à Saint -Pierre, et ils y firent à genoux, l'un près de l'autre, une prière plus humbl^^et plus fervente que de coutume. Cette prière, c'était celle qu'Anne avait jadis enseignée à Jeannelon, c'était celle qui devrait être sur les lèvres des grands et des petits, des riches et des pauvres, des savants et des

BM ANNE 8ËTERIR

ignorants ; c'était celle qui devrait sortir de tous les cœurs de bonne volonté, quelle que soit la croyance à laquelle ils appartiennent, et s'élever vers le del avec cette force devant laquelle la volonté de Dieu incline parfois sa toute-puissance : Réunmez^ ô mon Dieu y dans la même foi tom ceux qui ont ici-bat la même charité et la même espérance!

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