XVII N
Lorsque Guy, après avoir une première fois nommé les Séverin devant la vicomtesse, avait renoncé à la pensée de lui présenter ses amis, ce n'avait point été par la crainte de lui voir maintenir en leur présence les airs dédaigneux qui l'avaient blessé ce jour-là. Guy trouvait sa cousine fort souvent frivole et ridicule; mais il savait qu'elle manquait plutôt de bon sens
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que de bon goût. II était donc certain que le seul aspect de ceux qu'elle dénigrait ainsi d'avance ferait évanouir ses préventions, et quant à la nièce de lady Gecilia, même avant d'être instruit des circonstances qu'il venait d'apprendre, il n'était pas fort inquiet non plus de l'efTet que produirait sa vue ; mais le chalet était pour lui un sanctuaire, où après ce premier entretien, il trouva la vicomtesse indigne de pénétrer, et il décida que jamais il ne lui permettrait d'en franchir le seuil. Or, maintenant, grâce à ce dîner auquel il avait eu la faiblesse de consentir, il avait été amené à faire absolument le contraire de ce qu'il avait résolu, et même à Timposer avec une sorte d'autorité à la vicomtesse ! Aussi demeura-t-il plus contrarié que triomphant de sa victoire, et lorsque le même soir il s^achemina vers le chalet un peu plus tard que de coutume, ce fut avec une sensation de tristesse et de regret causée par la pensée que cette soirée était peutêtre la dernière qu'il eût à passer comme il venait d'en passer tant d'autres I
La nuit était belle et parfumée autant que l'avait ^,té le jour. Guy, malgré l'heure avancée, marchait lentement pour savourer la douceur de l'air, et bientôt la même sensation qui le matin lui avait rendu la présence de sa cousine importune lui fit éloigner maintenant avec impatience le souvenir de leur récent entretien. Mais était-ce bien la vicomtesse et l'ennui
LE GHJILET SU
dont elle était la cause qui oppressait à ce point le cœur de Guy? était-ce bien là le seul motif de l'agitation qui lui faisait tantôt hâter, tantôt ralentir son pas? et lorsqu'il fut enfin arrivé à la porte du salon, et au moment d'entrer, fut-ce là ce qui l'arrêta encore dans lombre du berceau de verdure pour y maîtriser un trouble inusité?
La porte était ouverte comme si l'on eût été en plein été, et de la place où il se trouvait, il voyait presque en entier rintérieiir du petit salon et (hormis une seule) toutes les personnes qui s'y trouvaient. Il s'appuya contre le treillage et regarda.
Deux lampes éclairaient la chambre, l'une posée sur une petite table auprès de laquelle lisait M* Se vérin, Tautre suspendue au plafond, au-dessus de la table ronde où travaillaient Anne et sa mère, tout en écoutant une conversation qui avait lieu entre le curé et Franz, placés en face l'un de l'autre. Franz avait un crayon à la main et dessinait dans un album, mais il s'interrompait souvent, soit pour écouler, soit pour répondre.
La conversation semblait intéressante, à en juger par l'expression qui animait le visage de Franz , à en juger aussi par la manière dont, sans changer d'attitude, Anne laissait parfois tomber son aiguille pour écouter plus attentivement, à en juger surtout par l'accent de la voix du curé, qui parvenait jusqu'à
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Torcille de Guy. Il connaîss«iil bien cette voîx graye et douce, cette voix que l'émotion d'un zèle aussi tendre qu'ardent rendait si pénétrante lorsqu'une circonstance particulière réveillait plus vivement que de coutume la charité qui brûlait dans son âme. Alors^ en vérité, ce visage humble et modeste devenait majestueux, ce langage simple et presque naïf devenait persuasif et éloquent. Dieu lui-même, en de tels instants, parlait par la bouche de son fervent et fidèle serviteur, et de grands effets souvent suivaient ses paroles.
Il semblait qu'il dût en être ainsi dans ce moment. Car lorsque le curé cessa de parler, Franz demeura muet et pensif; sa main traçait sur le papier des lignes dont il n'avait pas conscience, et cette fois, lorsqu'il releva les yeux et les tourna instinctivement vers le ciel étoile, son regard ardent et interrogateur jusque-là était complètement changé. Il déposa son crayon, appuya sa têle sur sa main et demeura sans parler, absorbé et ému. Le curé, presque surpris de l'effet qu'il venait de produire, se tut aussi, et, fermant un livre qu'il tenait à la main (et qui avait sans doute amené la discussion), il le rendit en silence à Franz, sans chercher à prolonger l'entretien.
On a souvent observé qu'au milieu de la conversation la plus animée, il y a des moments où soudain, et sans qu'on sache pourquoi, tout le monde
LE CIIx\lET 315
se lait à la fois. Une superstition poétique des peuples du Nord attribue ce silence subit et général au passage invisibh d^un ange auprès de ceux qui parlaient.
Si jamais silence put être interprété ainsi, ce fut celui qui régna pendant quelques instants dans le petit salon du chalet. Le témoin caché de la scène qui venait de se passer en ressentit lui-même une impression solennelle; mais presque au même instant une émotion toute différente succéda à celle-là, et, près d'entrer, il s'arrêta encore, cette fois en tressaillant. Une voix, qui semblait plutôt appartenir au ciel qu'à la terre, venait de rompre le silence, et le salon, le jardin, la voûte tout entière du ciel serein, semblèrent tout d'un coup s'animer et vibrer sous des accents d'une douceur pénétrante, puissante, divine.
Guy avait pour la musique un goût passionné, exalté, et parfois étrange dans ses effets, nous en avons déjà vu la preuve dans ce récit. La musique était véritablement pour lui un langage, et un langage qui prêtait une force toute-puissante aux idées dont il était l'interprète. Anne avait su se servir de cette force pour faire triompher un jour en lui le bien sur le mal. En ce moment c^étail une autre voix qui faisait battre son cœur, et cette voix y réveillait un autre écho. Le silence recueilli qui avait suivi les dernières paroles du curé était rompu. Éveline était au piano et chantait; tous ceux qui se trou-
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valent près de la table ronde s'étaient levés. Guy parut alors et il alla s'appuyer contre la bibliothèque, placée le plus près du piano. Éveline le vit et rougit ^ mais elle ne fi'arréta pas; seulement sa voix trembla icgèrement, et ses yeux, levés un instant, se baissèrent. Jamais ni son regard ni son chant n'avaient eu cette douceur, cet accent, ce charme inexprimable.
Lorsqu'à la fin de l'air elle releva les yeux, ceux de
Guy, fixés sur elle, obligèrent ses longues paupières
à se baisser encore. Elle voulut se lever.
' — Oh! non, de grâce, restez, restez, dit Guy bas
et d'une voix suppliante. . . Restez, je vous en conjure.
Éveline se rassit et laissa ses mains errer au hasard Sur le piano, tandis que Guy, penché vers elle, murmurait à voix basse quelques mots à son oreille.
Éveline tressaillit et se leva une seconde fois, vivement troublée, tandis que le regard de Guy semblait l'implorer et chercher à l'arrêter encore.
Elle secoua la tête.
-^ Non, non, dit-elle tout bas avec agitation.
— Un mot.
— Non, pas aujourd'hui, pas maintenant,
— Quand?
Ëveline ne répondit pas.
— De grâce, oh! de grâce, nommez un jour pour me répondre.
— Eh bien , eh bien^ balbutia-t-elle, demain ... non.
jeudi. •• oui, jeudi ; mais ne me parlez plus ainsi jusque-là.
Ces mots, échangés entre eux à voix basse, Éveline quitta le piano. Un étrange sourire efÛeura un instant ses lèvres ; mais presque sur-le-champ cette expression changea. Elle sortit du salon, et si quelqu'un l'eût suivie, on Teût trouvée, quelques minutes plus tard, assise dans le jardin, et pleurant à chaudes lar* Hies. Personne au reste en ce moment ne songeait à la suivre. Guy était demeuré à la place où elle l'avait laissé et semblait étudier attentivement un morceau de musique dont il s'était emparé. Le curé s'acheminait vers la porte avec Franz, qui lui avait demandé la permission de raccompagner jusqu'au presbytère. Ni l'un ni l'autre n'avait ce soir4à écouté la musique. Anne seule avait suivi Éveline au piano ; mais elle s'était assise derrière elle dans la sombre embrasure de la fenêtre, et elle ne quitta cette place qu'à l'heure du thé, que, suivant l'habitude de son pays natal, madame Séverin faisait servir tous les soirs au chalet.
ARne alors se leva et vint prendre à la table sa place accoutumée, mais lorsqu'elle voulut soulever la théière, sa main tremblait si fort qu'elle fut obligée de la remettre sur le plateau.
Guy n'avait remarqué aucun des mouvements d'Anne, il ne l'avait vue ni prendre ni quitter la place qu'elle avait occupée ; il était demeuré où nous l'avons
316 INNE SËTERIN
laisséi complètement absorbé. En ce moment, il se leva et s'approcha de la table à thé.
— Qu'as- tu, Anne? dit-il. Es-tu malade? tu es d'une pâleur effrayante.
— Ce n'est rien, dit-elle ; je te supplie de ne point y faire attention et de ne pas surtout effrayer ma mère... J'ai froid, voilà tout; cette fenêtre 9. été ouverte trop longtemps ce soir.
Guy la regardait d'un air inquiet. Anne porta la main à sa tête et sourit.
— Ce n'est absolument rien, te dis-je. J'ai mal à la tête ; cela m'arrive souvent depuis quelque temps. ., Ne causons pas ce soir, je suis trop fatiguée.
— Oui, tu as raison : ne causons pas en ce moment; repose-toi, et surtout ne sois pas malade, ma chère petite sœur Anne.
— Non. Bonsoir, Guy.
Elle se leva, lui tendit la main^ ^t aortit de la chambre.
XYIII
liC lendemain, à l'heure convenue, Guy était devant ^ le perron attendant dans son phaéton que la vicom-
tesse vînt prendre place auprès de lui. Il était distrait
et préoccupé, et si sa cousine avait encore cru faire
une démarche dotit il devait lui savoir gré, elle eût
' été désappointée du peii d'effet que produisait cet acte
• de condescendance ; mais bien qu'elle fût mécontente
• de le trouver maussade, elle ne pensait plus en ce moment aux Séverin. Ce n'était point eux qu'elle
' allait voir, mais la nièce de son amie, dont elle était fort occupée, et auprès de laquelle ses protecteurs momentanés né jouaient plus en ce moment qu'un
• rôle secondaire.
Lorsqu'aucune raison majeure n'invitait la vicomtesse à se taire, elle pensait volontiers tout haut. Aussi, malgré le silence de Guy et malgré les ménagements que renlrctien de la veille l'obligeait à garder, clic laissa bientôt échapper quelques-unes dos réflexions qui lui traversaient l'esprit :
— 11 faut avouer que ce vieux Devereux a eu, avant de mourir à Calcutta, une bien étrange fantaisie. Je me souviens, du reste, que lady Cecilia regardait son bcau-frèrc comme un être fort bizarre et l'appelait quelquefois un vieux fou. Il avait eu une grande passion, dans sa jeunesse, et lorsque plus tard il épousa lady Sarah, la première déclaration qu'il lui fit, fut celle d'clre désormais incapable d'aimer personne; ce irétait pas encourageant; mais lady Sarah 45'était engouée de lui, et lord Ilarlleigh son père
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désirait beaucoup ce mariage, parce que, dans oetle position et à cette distance, le nombre de ceux qui pouvaient prétendre à la main de sa allé était foft restreint. Ce Devereux était bien né, il avait fait une brillante carrière et avait une fortuneiconsidérable... A propos de cela, sa fille doit être une très-riche héritière?
Guy fit un léger mouvement de surprise et presque d'humeur.
— Je n'en sais absolument rien, dit-il.
— Gela vous ressemble!.,. Enfin n'importe, j'en reviens à ce que je disais. Quelle idée bizarre que celle de transplanter une jeune fille accoutumée à toute la magnifique aisance de la vie aristocratique en Angleterre, dans une espèce de loge de portier donnée par le marquis de Villiers à...I
La vicomtesse s'arrêta en rougissant; -r- Parlez- vous du chalet? dit Guy.
— Pardon, pardon, Guy, je ne veux, je vous l'assure, rien dire au détriment de cette maisonnette et de ceux qui l'habitent; mais enfin, sans lui faire le moindre tort, ni à eux, je sais mieux que vous ce que peut être une médiocre demeure champêtre dans le coin d'une de nos provinces, comparée à l'habitation où cette jeune miss Devereux a passé sa vie, car je le connais, moi, ce beau château d'Oakwood.
— En vérité? dit Guy avec un intérêt soûdaia;
Eh quoi, VOUS connaisses le cbftteiau où die a été élevée?
— Mais oui, sans doute, dit la vicomtesse; j'y ai passé deux mois entiers une fois dans ma vie, il y a . longtemps, il est vrai; il y a dix ou douze ans. C'est alors que j'ai tant entendu parler de M, Devereux, et de celte même enfant qu'il devait alors leur envoyer de Calcutta... J'étais loin assurément de mu douter qu'un jour je la retrouverais ici... Eh bien, à cette époque, Uakvrood était déjà un lieu admirable, et on m'assure qu6 depuis M. Morlon et lady Cecilia y ont encore ajouté ; il est fort riche et elle a un goût exquis.
— Et ce château, reprit Guy au bout d'un moment, est plus beau, dites-vous, qu'aucun de nos châteaux de France?.,, beaucoup plus beau, j'imagine, d'après cela, que mon pauvre Yilliers, par exemple?
Il fît celte demande en hésitant et avec une certaine anxiété ; la vicomtesse se hâta de reprendre ;
-— Quant à cela, tranquillisez^vous. Je n'hésite pas à vous dire que votre a pauvre Yilliers, )> comme vous l'appelez, soutiendrait la comparaison avec les plus belles habitations d'outre-Manche, surtout (permettez-moi, sans vanité, d'ajouter ceci) surtout depuis que j'y ai mis la main. Auparavant, je ne le nie pas, je crois bien que l'aspect du grand appartement
S20 ANNE SEVEKIN
dans son état de grandiose abandon, eût semblé déplorablement triste à cette jeune fille, si elle y eût été introduite. Maintenant je lui permets d'y venir quand elle le voudra, je sais d'avance qu'elle ne pourra rien y trouver à redire.
Guy fouetta SCS chevaux, dont il avait laissé ralentir le pas, puis il dit :
— Vous m'avez, en vérité, rendu un très-grand service, ma cousine, et il me semble que je ne vous ai pas assez remerciée.
Et il accompagna le compliment du sourire le plus gracieux; la vicomtesse reçut l'un et l'autre avec une vive satisfaction. Malgré elle, depuis la veille, elle suivait d'un œil inquiet les mouvements de la physionomie mobile de son cousin ; plus d'une fois elle avait clé tenlée de se montrer envers lui digne et mécontente, car elle ne pouvait lui reconnaître le droit de prendre, vis-à-vis d'elle, le ton qu'il avait pris, et il eût élc bon peut-être de le corriger de ses boutades en lui donnant une leçon : c'était ce qu'elle s'était répété plusieurs fois la veille au soir avant de s'endormir dans son grand lit, et ce qu'elle s'était dit encore, lorsqu'au commencement de la promenade elle avait remarque le visage froid et taciturne de Guy; mais elle avait beau s'en défendre^ il l'intimidait, et elle n'avait pas osé lui manifester son mécontentement; et maintenant* telle
LE GUALET . 321
était la puissance du sourire de ce même Guy, ce mécontentement s'était évanoui comme de la neige au soleil.
Ce sourire, il faut l'avouer, qui n'était pas trèsfréquenl sur la bouche ferme et sérieuse de Guy, éclairait parfois son visage d'u)ie façon soudaine et magique, et lui prêtait un charme qu'il était difficile .de ne point subir.
La vicomtesse sentit revenir toute sa bonne humeur : c< Il est original, pensa-t-ellë; malgré cela il est charmant ; » et elle poursuivit gaiement :
— Je suis encore plus ravie maintenant que je ne l'étais auparavant, d'avoir pu remettre les choses en ordre à Villiers, car, je vous l'avoue, il m'eût été désagréable que cette jeune Anglaise ne vit rien de mieux en France que la bicoque qu'elle habite en ce moment.
— Nous y voici arrivés, dit Guy en arrêtant ses chevaux, et si vous le voulez bien, nous remettrons au retour tout ce que vous pourrez avoir à m'en dire.
Le chalet, revêtu de toutes parts de verdure et de fleurs, et dont la forme irrégulière et gracieuse était comme encadrée dans son petit jardin tout brillant et embaumé de roses, ne répondait pas exactement à la dénomination qu'il venait de recevoir. La vicomtesse ne put le méconnaître, tout en ne l'avouant pas' surle-champ ; mais des qu'ils furent entrés dans le salon^
m ANNE SËVERIN
Guy s'aperçut que ses prévisions commençaient à se réaliser. A peine, en effet, Tœil exercé de sa cousine en eut-il parcouru l'ensemble, que l'expression de son visage changea. Ge premier regard avait suffi pour lui faire reconnaître qu'en dépit d'une extrême simplicité, tout était ici conforme à ses notions les plus exquises d'élégance et de bon goût. Rien que de la perse, il était vrai, rien qu'un simple papi^ sur les murs; rien que des tapis de drap uni sur les tables ; mais les livres, mais les fleurs^ mais les divers objets placés alentour, mais tout, jusqu'au désordre de la chambre vide, en ce moment, qui indiquait les occupations récentes de ceux qui l'avaient quittée, tout cela avait un cachet qui ne permettait pas de se mépmndre sur les habitants do cette maison.
-^ Décidément^ ils ne sont pas tulgaires !
Tel fut le verdict rendu intérieurement par la vîsomte^e après qu'elle eut ainsi embrassé Tenscmble et les détails de tout ce qui l'entourait; aussi, lors*que parurent enQn les maîtres du lieu, elle les ae* cueillit tout autrement qu'elle ne l'avait prévu; car nous savons asses que l'aspect de M. et madame Se* vérin, non plus que celui d'Anne^ n*élaient de nature à détruire la bonne impression produite par leur demeure. Aussi tout se pa^$a4-il exactement comme Guy l'avait prévu. Toutefois, il n'assista pas à IW tiwae» Aessltit qu'il eut intl^éeit latieomtecse dans
LE GHALEt S2$
le saîon, îl lui dit qu'il avait une course à faire à quelque distance, et il sortit aussitôt ; mais ce fut par la porte du jardin, en sorte qu'il rencontra par hasard une personne dont la robe blanche et le chapeau de paille s'apercevaient de loin dans le chemin de la prairie, et avec laquelle il put échanger quelques mots avant de regagner la route où était demeuré son phaéton.
H ne revit la vicomtesse que lorsqu'une heure après il se retrouva, en effet, à la porte du chalet pour la reconduire au château ; mais, dans l'intervalle, quelle qu'en fût la raison, il était redevenu soucieux et distrait ; et, malgré le plein succès de ses amis, malgré les louanges qui succédaient main* tenant aux critiques, et que la vicomtesse leur prodiguait avec profusion, Guy demeurait silencieux et répmdait par monosyllabes. La vicomtesse, au premier abord, ne le remarqua pas ; elle était trop préoccupée de tout ce qu'elle avait à dire sur un chapitre plus important que celui des Séverin, qui fut bientôt épuisé ; elle continua :
— Oui, cette petite Anne Séverin m'avait semblé^ je l'avoue, tout autre que je ne m'y attendais; je ne l'avais trouvée ni laide, ni gauche, ni mal fagotée... Mais, mon cher enfant, que vous diraisjc ensuite de ce que j'ai pensé lorsque, tout d'un coup , par la fenêtre du jardin , j'ai vu entrer
Mk ANNE SÉVERIN
cette merveillei cetle beauté, cette nymphe, cette déesse!
Elle s'arrêta. Guy ne dit rien. /
— Ah ! mon cousin Guy ! mon cousin Guy I . . . sachez-le, c'est une chose bien étrange, pour ne pas dire bien suspecte, que le silence absolu d'un jeune homme de votre âge (qui ne donne, d'ailleurs, aucun signe marquant d'impassibilité) sur le fait de la présence dans son voisinage d'une personne dont la seule vue suffit pour faire extravaguer une vieille femme comme moi.
Guy continua à regarder devant lui sans répondre. Elle reprit plus vivement :
— Que puis-je en penser, Guy?.., je vous en fais juge vous-môme. Quelle est l'idée qui peut me venir, si ce n'est l'idée naturelle, l'idée probable, l'idée, au surplus, infiniment agréable... ?
— Quelle idée, ma cousine? dit Guy en l'interrompant de son ton le plus froid et en fronçant légèrement le sourcil.
— Voyons, voyons, Guy! dit la vicomtesse avec impatience, ne reprenez pas ce ton-là avec moi; il n'est pas convenable; et puisque vous me poussez à bout, je vous rappellerai que je suis votre tante, et que vous n'avez pas le droit de m'imposer silence, quelque chose que je puisse avoir envie de vous dire.
LE CHALET Z^b
Guy sourit et s'inclina.
— Le droit de parler, ma chère cousine ou ma chère tante, vous appartient d'une façon imprescriptible; je ne réclame, pour ma part, que celui de me taire.
— Mais j'aurais bien aussi le droit, il me semble, quand j'interroge mon neveu, d'en exiger une réponse.
— Il ne me semble pas que vous m*ayez interrogé ; c'est moi, au contraire, qui vous ai demandé quelle était l'heureuse idée que vous suggérait mon silence sur... sur le sujet qui vous occupe.
— Vous devinez bien !
— Non.
— Oh! que sil
— Eh bien, oui, au fait! je le devine, et je ne veux pas le nier; vous attribuez mon silence à l'excès de mon admiration, ou quelque chose d'approchant, n'est-ce pas?
La vicomtesse sourit.
— Et quand même cette idée serait fondée, je ne vois pas ce qu'elle pourrait avoir de si agréable. . . surtout pour vous, ma cousine.
— Mais, Guido mio ! s'écria la vicomtesse, vous avez donc oublié tout ce que je vous ai dit sur la naissance, sur la famille, sur la fortune de miss Devereux, sur les avantages de tous genres, enGn, qu'elle
possède; avantages que je m'étais attendue, je Tavoue, à trouver compensés par une vraie figure d'héritière l... Au lieu de cela, je trouve une beauté, etvoas voulez que je ne sois pas ravie 1 .. • Ah! le vieux Devereux n'a vraiment pas eu une mauvaise idée ! et je suis presque tentée de croire qu'il avait un peu deviné d'avance tout ce que je prévois maintenant, lorsqu'il a tant insisté sur ce singulier voyage.
À ce mot de la vicomtesse, Guy fit un léger mouvement. Elle venait, à son insu, de lui suggérer une idée qui donna à sa rêverie un caractère nouveau ; il la poursuivit toutefois en silence, tandis que, de son côté, la vive imagination de sa cousine se donnait carrière. Guy eût été surpris, en vérité, s'il eût deviné qu'elle avait déjà transporté en esprit Éveline à Paris, qu'elle l'avait présentée à toute sa société, et avait vu l'éclat éblouissant de sa beauté rejaillir sur son propre salon et sur le cercle exclusif au milieu duquel rayonnerait cette étoile. Tout cela s'était formulé dans la pensée de la vicomtesse avec la rapidité de l'éclair, et comme en ce moment il lui semblait qu'elle venait de remporter un petit avantage sur la taciturnité de son cousin, elle allait revenir à la charge et poursuivre hardiment, lorsque, de cette voix calme et grave qui lui imposait tou« jours, Guy lui dit tout d'un coup brièvement, mail avec douceur !
LE CDàLET SS7
— Ma chère cousine, pensez tout ce que vous voudrez; mais, pour le moment, c'est un sujet dont je ' TOUS demande de ne pas me parler.
n avait l'air plutôt suppliant qu'impérieux; en outre, il semblait agité et ému ; il n'en fallut pas davantage pour que la vicomtesse s'arrélftt tout court* Poursuivre en ce moment la conversation eût été se montrer à la fois indiscrète et maladroite; elle le comprit, car elle n'était habituellement ni l'un ni l'autre; et il en résultait que, malgré le vide de son esprit et même celui de son cœur, malgré sa frivolité et ses ridicules, la vicomtesse avait beaucoup de par* tisans et presque des amis. Ne pas dire œ que les autres n'aiment pas à entendre, glisser là où ils n'ai« ment pas qu'on appuie, c'est avoir du tact et pas autre chose. Mais dans l'atmosphère des salons, le tact, ressemblance mondaine de la charité, devient presque une vertu. C'est môme la seule qui ne s'y affaiblisse point et qui puisse non-seulement y vivre, mais souvent y grandir.
La vicomtesse garda donc pour elle le reste de ses réflexions, et même elle se promit de ne plus prononcer de la journée le nom d*Éveline Devereui; mais il était dit qu'il n'en serait pas ainsi, car, à peine entrée dans le vestibule, on lui remit une lettre arrivée pour elle pendant son absence, et cette lettre,' par une singulière coïncidence, était précisément de
528 ANNE SËYERIÏI
la tante d'Ëveline, de lady Gecilia Morton, dont elle n'avait pas de nouvelles depuis fort longtemps, et qu'elle n'avait pas revue depuis trois ans. A celte époque, il n'y avait aucune relation entre la vicomtesse de Nébriant et son vieux cousin , possesseur alors du château de Yilliers. Lady Gecilia ignorait doncles chances que pouvaient avoir sa nièce et son amie de s'y rencontrer. Elle écrivait seulement à celle-ci pour lui dire a que sa santé Tobligeait à aller d'abord aux eaux, puis en Italie, et qu'elle ne s'arrêterait à Paris que peu de jours, afin d'y attendre sa nièce séparée d'elle depuis quelques mois, et à laquelle, par ce même courrier, elle écrivait de venir la rejoindre, afin de partir ensuite avec elle. »
En lisant cette lettre, il fut impossible à la vicomtesse de réprimer une exclamation de surprise.
— Voici un singulier hasard ! dit-elle. Guy, tenez, lisez.
Guy prit la lettre, la lut, et la rendit à sa cousine sans manifester aucune surprise.
— D'après cela, dit la vicomtesse , elle va donc repartir presque sur-le-champ ?
— Qui cela? dit Guy d'un ton distrait; lady Gecilia? Oui ; elle va en Italie, à ce que je vois.
— Eh non 1 je parle de la belle É véline apparemment.
-^Éveline!... dit Guy du même ton; oui, elle va partir, je le savais.
La vicomtesse fit un léger mouvement de surprise, mais ne dit mot. Elle reprit sa lettre et en regarda la date.
— C'est aujourd'hui, pensa-t-elle, et pas plus tôt, qu'elle a pu recevoir la lettre de sa tante, et il en est déjà instruit ! C'est bon ; et puis, lorsqu'il n'est pas sur ses gardes, il l'appelle Éveline tout court : c'est encore mieux. Allons, je puis pour le moment m'abstenir de le questionner ; d'abord cela ne servirait de rieui ensuite cela ne m'apprendrait pas grand'chose.
Éveline en effet annonça son départ pour le surlendemain ; mais la vicomtesse parvint sans peine à faire modifier ce projet en proposant de ramener elle-même la jeune fille à sa tante, demandant seulement que le départ fût retardé de quelques jours. De cette façon, Éveline assisterait à la fête du château, fixée au jeudi suivant, et le lendemain matin elle partirait avec la vicomlosse pour Paris. Le projet fut
850 ANNE SËYERIN
0ur*le*chainp agréé de tous, par la raison qu'il ne déplaisait à personne. Guy, en particulier, récom* pensa sa cousine, par plus d*un gracieux sourire, de tout ce qu'elle avait arrangé et imaginé, y compris la soirée du château, qu'il semblait attendre mainte* nant avec une certaine agitation, mais avec beaucoup moins de déplaisir qu'il n'en avait manifesté d'abord. On était à la veille de ce jour. La vicomtesse, dont les visites au chalet étaient devenues journalières, venait de baiser au front Éveline en lui disant a k demain ! » de toucher la main d'Anne du bout de son gant, et elle reprenait maintenant le chemin du cbftteau dans un petit équipage que son cousin avait mis à sa dis-^ position, saluant encore de la tête les deux jeunes filles demeurées ensemble près de la grille.
— Où allez-vous? dit Éveline à Anne, qui allait ressortir du salon, au moment où après le départ de la vicomtesse, elles venaient d'y rentrer ensemble.
— A l'église, dit Anne.
— A l'église? répéta Éveline avec impatience, qu'y faire aujourd'hui et à celte heure?
«p— Oh 1 Éveline, est-ce donc uniquement le dimanche que vous sentez votre cœur gonflé, votre âme troublée et malade? n'est-ce que le dimanche que Dieu est votre père? que voua vous sentez le besoin de vous jeter dans ses bras. . . et non pas ici ou là-haut, non pas dans ce salon ou dans nos chambres
remplies, hélas I de tant d'autres images^ de tant d'autres pensées, mais là, là... dans son temple, à ses pieds... dans ce silence divin et sacré où tout nous parle de lui... de lui seul?
Anne parlait avec une exaltation qui lui était peu cordinaire, ; elle le sentit elle-même et s'arrêta presque confuse ; Éveline l'eût sans doute remarqué un autre jour, mais les paroles d'Anne ayaient semblé produire sur elle une émotion inexplicable ; elle détourna la tôte pour la cacher, tandis qu'Anne se calmait peu et peu et cherchait à maîtriser une agitation nerveuse qui rendait malgré elle ses paroles trop vives. Au bout de quelques instants de silence, elle reprit :
— Du reste, ce n'est pas précisément à l'église que je vais, c'est au presbytère.
— Pour voir l'abbé Gabriel?
--^Oui.
— Et pour vous confesser encore? demanda Eve» line avec ironie.
— Non, j'ai besoin de causer, et je n*ai pas envie de parler, voilà tout.
— Qu'est-ce que cela veut dire?
— Cela veut dire qu il y a des jouinsoù nul ne peut soulager l'âme que celui qui a reçu d'en haut le droit et le don d'y lire, et qu'à celui-là, il est à peine nécessaire d'articulersa pensée pour qu'il vous réponde.
S59 ÂKKE SfYERIN
— C'est bon pour celles qui n'ont ni mère ni amies; mais quant aux autres.. •
— U en est de même, dit Anne. La main d'une mère est trop tendre, celle d'une amie trop peu sûre. . . Une mère, d'ailleurs, n'appelle4-elle pas elle-même un autre, lorsqu'il s'agit d'infliger la moindre souf« franceà son en£mt?. . . Âh ! croyez-moi, Ëveline ; l'âme n'a pas moins besoin de médecin que le corps.
— Anne, Anne!... s'écria Ëveline avec un élan involontaire ; mais elle s'arrêta et n'acheva pas ce qu'elle allait dire : l'altération soudaine de traits d'Anne venait de la frapper.
— Qu'avez-vous ? dit-elle, qu'avez-vous, Anne? A rinstant vous étiez si pâle, et voilà maintenant vos joues en feu! Avez-vous la fièvre?
— Je ne sais, répondit-elle, mais il est vrai que, dans ce moment, l'effort de parler me fatigue ; ma tête brûle et je sens ici et là (en montrant son front et sa poitrine), une pulsation fatigante.
Ëveline la regarda avec anxiété.
— Mais c'est d'un vrai médecin dont vous avez besoin, dit-elle, et non de celui dont vous parliez tout à l'heure.
Anne sourit et se leva.
— Qui sait? dit-elle, cela se peut bien, et en ce cas l'abbé Gabriel me le dira bien vite, ce ne serait pas la première fois. En attendant, que je sois malade ou
non, j'ai la tête confuse et les pensées troublées ; je vais dler le prier de me les débrouiller un peu ; il a pour cela une main de maître.
Elle sortit du salon, descendit la petite allée, ouvrit la porte et se dirigea vers le presbytère, tandis qu'Évcline la suivait des yeux avec une expression étrange de tristesse et d'envie.
— 0 Dieu! Dieu! murmura -t-elle, si c'était vrai ! ... si l'âme troublée avait réellement ici-bas de tels appuis, de tels guides!...
Ses larmes recommencèrent à couler et elle demeura les yeux fixés sur la grille du petit jardin qu'Anne venait de franchir.
Tout d'un coup elle se leva, et avec cette promptitude d'impulsion qui lui était naturelle, elle jeta sur sa tête un châle de dentelle noire qu^elle avait sur les épaules, et en un instant elle fut hors de la maison et du jardin, marchant rapidement, dans la direction qu'Anne avait prise .
Elle avait déjà dépassé l'église et sa main allait se poser sur la sonnette delà petite porte du presbytère, lorsque cette porte s'ouvrit et Anne reparut. . . Éveline s'arrêta. Anne, en l'apercevant si près d'elle, fit un mouvement de surprise.
— Où alliez-vous? dit-elle.
— J'allais... j'allais. •., dit Éveline déconcertée, je ne sais trop où, à votre rencontre, je crois ; mais
554 ÂNIIE SÉVERIN
je ne m'attendais pas à tous Yoir reTenir si vite.
—-* M. le curé est sorti, dit Anne. Il a été appelé en toute bâle, il y a une heure, au Pré-Saint-Glair pour la pauvre madame Lamigny, qui est très-malade.
Les deux jeunes filles reprirent ensemble le che* min de la maison, sans que Tune ou l'autre parût disposée à parler; en rentrant, chacune regagna sa chambre, et Éveline, revenue dans la sienne, se jeta dans un fauteuil avec la sensation d'avoir échappé à un grand danger. L'impression vive mais passagère qu'elle avait éprouvée s'était évanouie comme tant d'autres qui se succédaient dans son esprit mobile, et elle ne sentit plus qu'une sorte de vague satisfaction de ne s'être point exposée à recevoir un conseil contraire à son penchant. Peut-être même, en regardant sa Bible, considéra-t-elle comme une tentation le généreux mouvement qu'elle venait d'avoir, et s'applaudit-elle d'en avoir été préservée.
Quelle eût été la surprise de celui dont celte Bible réveillait le souvenir, s'il avait pu deviner en ce moment combien il avait lieu de regretter que la voix du vieux curé de Villiers n'eût point été eflectivement entendue de celle à laquelle il avait tant recommandé de se méfier de leur$ prêtres I
LE GHÂLfiT m
Le jour du dîner au château était le dernier du séjour d'Ëveline au chalet; les jeunes filles eurent toutefois peu d'occasions de se parler. Éveline, oo* cupée des préparatifs de son départ, était rennionlée chez elle, peu après le déjeuner^ et lorsque plus tard Anne alla la rejoindre, elle trouva h chambre en* combrée de coffres ouverts, et tous les meubles joih chés de vêtements que Morris était occupée à embalW d'un côté, tandis qu'Éveline en faisait autant de l'autre.
En ce moment, elle était à genoux devant un de ses coffres, etelle allait y placer, après plusieurs autres objets, un livre de prières qu'elle tenait à la main. Ce livre s'était ouvert, et les yeux d'Éveline tombèrent sur les initiales gravées dans l'intérieur de la reliure. Elle rougit et son front s'assombrit un instant, puis elle ferma brusquement l'agrafe d'argent et jeta vivement le livre au fond de son coffre,
«^Puis-je V0U3 être bonne à quelque chose? dit Anne.
536 ANNE SËYERIN
É véline fit un signe négatif et continua sa besogne, plaçant avec plus ou moins d'ordre dans le coffre les livres qui se trouvaient amoncelés par terre, tandis qu'Anne, demeurée debout près de la cheminée, regardait autour d'elle en silence.
Elle pensait au jour de l'arrivée d'Éveline, au moment où, dans cette même chambre, elle l'avait regardée pour la première fois et trouvée si belle; où elle avait cru qu'il serait si doux de l'aimer ! . . . Combien de temps y avait-il de cela?. .. Deux mois? trois mois?... Anne n'en savait plus rien ; sa vie, jusque-là si calme, si simple, si facile, semblait tout d'un coup s'être compliquée d'une étrange façon. Peut-être le malaise physique qu'elle ressentait depuis quelques jours y contribuait-il, mais il lui semblait ne plus rien voir clairement et marcher et agir comme dans un rêve.
Éveline se releva.
— Comment êtes-vous aujourd'hui, Anne? dit-elle en se rapprochant de celle-ci.
— Mieux, dit Anne, je me suis levée tard, j'ai dormi, je souffre moins... • Oh! ce n'est rien, cela passera.
— Avez-vous vu l'abbé Gabriel?
— Non, il n'est pas revenu du Pré-Saint-CIair.
— Je partirai donc sans le revoir?
— Je le crains.
— J*en suis fâchée.
— Et lui aussi, il le sera.
— Anne, vous lui direz adieu de ma part. -^Oui.
— Et vous ajoutez. . .
Elle s'arrêta.
— Que voulez-vous que je lui dise de plus? dit Anne voyant qu'elle hésitait.
— Vous lui direz, dit Êveline, que je le remercie de sa bonté et que je ne Toublierai jamais. El puis, vous lui direz encore que, grâce à lui, j'ai reconnu mon erreur sur un point. Je ne pense pas certainement que tous les prêlres lui ressemblent; mais, puisque j'en ai rencontré un comme lui, je n^ai plus le droit de parler comme je le faisais jadis. Je ne mentais pas alors, car je croyais dire vrai, mais aujourd'hui ce serait mentir, et, certes, je vous promets que je ne mentirai jamais.
En prononçant ces mots, É véline avait l'accent le plus sincère. Anne en fut touchée.
— Je dirai à M. le curé ce dont vous me chargez, répondit-elle , et je sais qu'il en sera content , non pour lui-même, car il s'occupe peu de ce qu'on pense de lui, mais pour l'amour du vrai, qu'il aime plus encore que vous, Éveline, je puis vous l'affirmer.
Les deux jeunes filles se prirent la main avec cor-
538 ANNE SEYERIN
dialité, et en ce moment les yeux d'Évelîne se fixèrent sur ceux d'Anne avec une expression incertaine qu'ils avaient eue plusieurs fois depuis quelques V jours, et qui semblait témoigner d'une sorte de désir d'être interrogée. Mais Anne se détourna involontairement, son cœur battait, et elle trouva un prétexte pour quitter la chambre \ rentrée chez elle, elle s'appuya à son balcon.
« Tromper, n'est-ce pas mentir? » se demandât-elle. Mais avant qu'elle pût résoudre cette question subtile, Jeanneton parut et prévint sa maîtresse qu'il était temps de faire sa toilette. Une heure après les deux jeunes filles avaient pris place avec M. et madame Séverin dans la grande berline qui devait les conduire au château.
Nous ne ferons point ici la description détaillée de toutes les manières dont la vicomtesse avait su faire valoir pour ce jour ses arrangements précédents. Il suffira de dire que tout était somptueux, et que cependant rien n'était fastueux. Jamais depuis cent ans, peut-être pas depuis la mémorable visite du Régent, on n'avait vu autant de monde réuni dans les salons illuminés de Villiers; rien malgré cela n'indiquait un extraordinaire. C'était là le comble du savoirfaire de la vicomtesse, et Tindice le plus sûr de son bon goût. Aussi malgré la surprise de ceux qui rentraient dans ces salons transformés, les ayant connus
LE GHÂLET 539
tels qu'ils étaient auparavant, ou bien de ceux qui les voyaient pour la première fois, l'impression dominante, c'était que l'ordre avait été beaucoup plutôt rétabli que troublé par toutes ces nouveautés. En un mot, avec tout ce luxe, il n'y avait pas la moindre apparence d'étalage, à la seule exception cependant de la toilette de la vicomtesse, qui n'avait pas su s'en préserver complètement. Mais, il y avait si longtenips qu'elle n'avait mis ses perles et ses diamants ; il y avait si longtemps qu'elle ne s'était parée, qu'elle n'avait pu s'empêcher de profiter de l'occasion et peut-être d'en profiter un peu trop. En revanche, le talent de bien recevoir son monde, et de mettre chacun à son aise (talent porté chez elle à un rare degré de perfection), se déployait avec avantage. Et jamais trente convives à peu près tous inconnus à celle qui les recevait ne furent mieux reçus et plus savamment placés ensuite dans le salon, là où, pour l'agrément de chacun, il leur était le plus convenable de se trouver.
Lorsque madame Séverin parut, suivie d'Anne et d'Éveline, il y eut un mouvement de surprise. L'heure du dîner était assez tardive pour que la chambre fût déjà éclairée d'un grand nombre de bougies, bien qu'au delà des grandes fenêtres ouvertes on apergût encore la lueur mourante d'un beau jour d'été. La mise simple et noble de madame Séverin, sa
540 ANNE SEYERIN
taille encore distinguée, le charme de sa physionomie, que les années n'avaient point altéré, formait avec la beauté de Tune des deux jeunes filles et la grâce de l'autre, un ensemble trop remarquable pour que la vicomtesse n'en fût pas elle«même plus frappée que personne. Elle les regarda un instant avec complaisance, et elle ne trouva rien à critiquer^
Les deux jeunes filles étaient vêtues de blanc, liais elles n'étaient pas toutefois mises de même, et le contraste entre leurs toilettes était à l'avantage de toutes deux. Éveline était couverte de magnifiques dentelles ; ses cheveux relevés de manière à donner à sa belle tête la forme de celle d'une statue grecque, étaient retenus par des épingles en diamants» et des bijoux non moins riches ornaient sa robe et ses bras. Elle était belle ainsi ; elle était même éblouissante, mais les boucles longues et soyeuses des cheveux d'Anne, la simplicité même de sa robe de soie blanche, le bouquet de jasmin qui en était le seul ornement, semblaient faire valoir tout autant le charme de son visage et la grâce de sa taille ; et dans cette blanche et modeste parure, elle était remarquable, même à côté de sa rayonnante compagne. La vicomtesse ne put s'empêcher de le reconnaître : elle se rappela même involontairement en ce moment ce que Guy lui avait dit la première fois qu'il lui avait parlé d'Anne, et murmura : a En vérité, je le
LE CHALET Ui
conçois; » puis son regard passant de l'une à l'autre des deux jeunes filles, elle ajouta sur-le-champ : oc Mais je conçois aussi le reste. » Et elle s'avança vers Éveline pour Tembrasser avec une tendresse à laquelle se joignait une sorte de reconnaissance, motivée par l'admiration même qu'elle venait d'accorder à la pauvre Anne. Pendant ce temps, Guy écliangeait quelques paroles avec celle-ci :
— Franz ne viendra pas, disait-il, j'arrive, il y a une heure, du Pré-Saint-Clair, madame Lamigny est au plus mal.
— 0 pauvre femme I s'écria Anne. Puis elle ajouta : Et pauvre Franz 1... je regrette qu'il ne soit pas ici aujourd'hui 1
— Et moi donc ! dit Guy, cela m'ôte tout le plaisir de la soirée, si plaisir il y a.
Mais malgré ces paroles, une expression inusitée de joie animait sa physionomie, et tandis qu'il parlait à Anne, ses yeux étaient ailleurs.
Anne reprit en regardant autour d'elle : — Oh ! que tout ceci est beau I quel changement ! quelle transformation !.. . Il ne reste plus rien, rien du tout du Villiers de notre enfance.
Sa voix avait, malgré elle, un accent mélancolique qui frappa l'oreille de Guy.
Il ramena vivement son regard sur le visage d^Anne.
343 A^NE SËYERIK
— Oui, sans doute, les meubles et les murs de ces salons n'ont plus l'aspect d'autrefois ; mais le Villiers de notre enfance, comme tu le dis, ne demeurera-t-il pas toujours le même pour toi?
Anne le regarda sans répondre ; mais, avant qu'il pût remarquer l'expression troublée de ce regard, la vicomtesse lui toucha le bras du bout de soh éventail.
Thibaut ouvrait les portes du salon, en annonçant que le diner était servi, et Guy avait à aller offrir son bras à la femme du préfet.
C'était le seul point relatif à la marche des convives dont il eût consenti à prendre connaissance; tout le reste de la manœuvre avait été abandonné à sa cousine, qui en avait réglé tous les autres détails. II fallait donc, en ce moment, s'éloigner d'Anne, pour aller prendre la tête du cortège, qui, organisé en effet par la vicomtesse, suivit bientôt dans un ordre parfait, chacun ayant été informé d'avance de ce qu'il avait à faire : en moins de cinq minutes, tout le monde était placé, et Guy se trouvait assis au milieu de la table, en face de la vicomtesse, et flanqué à droite de madame la vicomtesse de Bois-Genêt, femme du préfet, et à gauche de madame la baronne du Portail, seconde notabilité du pays.
Pour dire toute la vérité, lorsqu'il se trouva dans cette situation, exposé à y demeurer peut-être pendant
deux heures entières, il se sentit surpris de sa propre faiblesse, et se demanda comment il avait pu permettre à une Tolonté étrangère de lui infliger une semblable corvée.
Toutefois, il n'y avait plus qu'à faire contre fortune bon cœur. Cet ennui avait d'ailleurs plus d'une compensation. Il fit donc un effort pour surmonter l'en vie presque irrésistible qu'il se sentait de garder un silence absolu, et entra peu à peu en conversation avec ses deux voisines.
Après quelques lieux communs épuisés à droite et à gauche, il allait retomber dans le silence, lorsque madame de fiois-Genêt lui dit :
— De grâce, dites-moi qui est cette jolie personne.
— Laquelle? dit Guy hypocritement.
— Mais là, en face de nous, avec ses cheveux singulièrement arrangés !
— Vous voulez dire celle qui est assise près de M. de Bois-Genêt?
— Oui, et de ce jeune officier,
— C'est une Anglaise.
— Ah !... et elle se nomme.. •?
— Mademoiselle Devereux.
— Mademoiselle!... Comment! ce n*est pas une femme mariée?... et elle porte des diamants?...
— Les Anglaises ne se croient pas obligées d'attendre leur mariage pour cela.
Si4 ÂNME SEYERIN
— En vérité, c'est fort bizarre. . . Que font-elles donc, après cela, quand elles se marient?
— Je ne puis trop vous dire, dit Guy ; elles n'en portent plus quelquefois, je crois.
— Allons donci . • • Mais c'est le monde renversé 1 .. • Quels originaux que ces Anglais 1 . ., Mais je ne trouve pas cela moral, moi.
— Pourquoi T
— Mais parce qu'alors les jeunes filles n'ont plus Tair d'être des jeunes filles; il n'y a plus de différence entre les demoiselles et les dames ; et cela peut fort bien les empocher de trouver des maris.
— En vérité I je n'avais pas compris que ce fût aussi grave, dit Guy.
— Mais demandez à M. de Bois-Genét ce qu'il en pense; tenez, je parie qu'il ne se doute pas que sa voisine est une demoiselle ; aussi. . .
— Pourriez-vous me dire le nom de cette jo^^e femme assise là en face, auprès du préfet?
Ceci était adressé à Guy par son autre voisine.
— Mademoiselle Devereux.
— Comment 1 ce n'est pas une dame?
— Non.
— Et elle cause comme cela avec ses voisins 7 ^»— Les Anglaises vont souvent dans le monde
avant leur mariage, plus qu'après, ce qui fait...
L£ CHALET ità
La baronne du Portail l'arrêta par une exclamation de surprise, mêlée d'indignation.
— Quel pays !
Guy avait encore envie de rire ; toutefois il était fort décidé à ne pas permettre à la conversation de continuer très^longtemps sur le sujet choisi par ses voisines. Il l'interrompit donc brusquement, enadres* sant à travers la table une question au préfet. Cette question se rapportait à une mesure politique d'un intérêt asset général, mais sur laquelle il savait qu'ils n'étaient point d'accord.
La conversation s'anima à l'instant comme un fagot s'allume par une étincelle, et tout le monde sembla prendre feu.
On suppose peut-être que Guy, tel que nous le con-* naissons, supportait impatiemment la contradiction ; mais il n'en était nullement ainsi lorsqu'il ne s'agis** sait que de son opinion et de celle des autres ; rien, au contraire, n'égalait son calme et sa bonne humeur dans une discussion de ce genre. N'imposant jamais son avis, cherchant sincèrement à comprendre celui des autres, non pour le combattre systématiquement, mais pour l'admettre s'il en reconnaissait la justesse ; sa voix, si facilement émue; son visage, si vite altéré, dans d'autres circonstances, conservaient toujours dans celles-ci l'accent courtois et l'air calme, et ja* mais on n'avait l'inquiétude de voir dégénérer en dis-
346 ANNE SËYERIN
pute une discussion à laquelle Guy prenait part. Rien, en de tels instants, n*eût pu faire soupçonner quelles tempêtes pouvaient s'élever en lui, et quels efforts il lui fallait pour les réprimer, lorsque le fond de son âme était touché, et qu'une cause quelconque y remuait la source profonde de la tendresse ou de la passion.
La vicomtesse ne comprenait rien du tout à son caractère, mais son tact l'avertissait des occasions où la vivacité de Guy était à craindre, et elle vit bien qu'en ce moment il n'en était rien, et qu'il accomplissait, au contraire, son devoir de maître de maison d'une manière qui dépassait son attente. Plus que jamais elle s'applaudissait d'avoir si bien su préparer le théâtre où devait se produire la faculté nouvelle qu'elle découvrait en lui ; plus que jamais elle se considérait comme ayant accompli, vis-à-vis de son , cousin, ainsi que de toute rassemblée, un grand et utile devoir; elle jetait autour d'elle des regards satisfaits, en agitant le bel éventail, présent de Guy le jour où elle était arrivée au château de Yilliers.
Pendant ce temps, Guy, tout en causant, jetait fort souvent les yeux de l'autre côté de' la table, sur le charmant visage qui s'animait en parlant, et qu'embellissait encore le sentiment de sa propre beauté et de l'effet qu'elle produisait.
Éveline, la veille, avait cependant ressenti une ré-
pugnance sincère à reparaître dans le monde, à quitter son deuil pour la première fois, et à se parer. Elle avait, en outre, été toute la journée émue, agitée et, par instants, en proie à la plus douloureuse perplexité ; ses yeux, si brillants maintenant, versaient encore des larmes deux heures auparavant : mais, en ce moment, le monde, les lumières, les fleurs, le doux murmure des louanges qui réveillait une secrète sensation de triomphe, redoublée encore par la splendeur de ce qui l'environnait, tout cela avait produit chez elle une impression nouvelle, à laquelle elle cédait sans chercher à s'y soustraire, bien moins à l'analyser. Sa tristesse précédente lui semblait maintenant ne plus avoir de cause, et, lorsqu'un souvenir importun lui revenait vaguement, elle s'en débarrassait sans peine. Toutefois, si les yeux de Guy rencontraient par hasard les siens, alors elle rougissait : une expression inexplicable arrêtait le sourire sur ses lèvres, et jetait sur son front un nuage qui ne la rendait pas moins belle, mais rendait plus pensif le regard fixé sur elle.
— Ah çà ! mademoiselle Anne, nous voici presque au dessert, et vous n'avez exactement rien mangé.
— Je ne vous ferai pas le même reproche, mon cher monsieur des Préaux, répondit Anne à son voisin, en souriant. Je crois même que vous avez été trop occupé depuis une heure, pour vous
348 ANNE SÉTEftiN
rendre un compte exact de la manière dont j*ai dîné.
— Est-ce méchant ce que vous me dites là ! Non, veus êtes trop bonne ; vous voulez dire seulement que j^avaîs faim, et c'est vrai; et ensuite que j*ai été absorbé par la discussion, ce qui Test aussi. Peste! savez-vous qu'il est furieusement libéral notre jeune marquis ! . . . Qu'aurait dit son père, s'il l'avait entendu tout à rheure?
— Vous le connaissiez beaucoup, son père, n'estce pas?
— Beaucoup ! c'est-à-dire comme on pourrait connaître un homme comme lui... fier, hautain, entiché d'une foule d'idées. Oh ! je n'étais pas souvent de son avis!
— Mais il me semble pourtant que tout à l'heure...
— Je n'étais pas non plus de l'avis de son ûls, c'est encore vrai. Le feu marquis voulait que personne n'eût la liberté de parler. Celui-ci veut que tout le monde ait celle de tout dire ; mais il y a un milieu, mademoiselle Anne, un juste milieu, et c'est là précisément la nuance que je m'efforce de saisir. Ai-je tort, je vous le demande?
Anne répondit :
— Le marquis de Yillicrs était de son temps.
— Fort juste, mademoiselle x\nne, fort juste! il était de son temps... et il n'était plus de son pays.
— C'est un mauvais compliment, qu'il ne méri^tait pas, répondit Anne gravement, accoutumée comme elle l'était à ne jamais parler du marquis de Villiers qu'avec respect.
— Ce pauvre marquis ! c'était pourtant vrai , dit M. des Préaux, en avalant une cuillerée de fromage à la crème, rien appri$j rien oublié ! Vous savez, il était bien de ceux-là... mais maintenant, ah ! ah! ah! son fils me fait Teifet d'avoir oublié et appris trop de choses, et cela ne vaut pas mieux peut-être. Hais ce que vous avez oublié tout à fait vous-même aujourd'hui, je vous dis, mademoiselle AnnCi c'est de manger une bouchée. . •
*— Vous connaissez ce château de longue date? dit Anne, le questionnant au lieu de lui répondre.
-*- Je le crois bien, j'ai dîné ici , dans celte chambre où nous sommes, en 1815, il y a décela près de vingt ans ! Comme le temps passe ! notre jeune marquis avait alors trois ou quatre ans. On l'amena à la fin du dîner.
~- Vraiment?
— Oui. Oh! je vois encore tout cela d'ici, il était beau comme un ange ! ... et sa mère, cette belle mar« quise!... Mais quanta vous, mademoiselle Anne, il n'était pas encore question de vous... car, si j'ai bonne mémoire, le mariage de vos parents n'eut lieu que quelques mois plus tard, et vous êtes née l'année
350 ANNE SËYERIN
d'après. .. Ah ! ah ! ah ! il n'y a pas moyen pour vous de me cacher votre âge !
— J'ai dix-huit ans, dit Anne.
— - Parbleu 1 je le sais bien. Allez, je n'oublie rieA de ce qui s'est passé à cette époque-là, car, depuis, ce château m'a été fermé comme à tout le mondé.
— Le voilà rouvert aujourd'hui d'une manière brillante.
— Oui, en vérité ! c'est magnifique, ma foi, c'est royal ; mais nous allons quitter la table ; de grâce, mangez au moins ce biscuit et prenez ce verre de malaga.
Anne trempa le bout du biscuit dans le verre que venait de remplir son voisin et elle essaya de le manger, mais elle ne l'acheva pas.
— Non, dit-elle, donnez-moi à boire, je n'ai pas faim, mais j'ai soif. Et elle avala un grand verre d'eau.
En ce moment, on quittait la table, et en rentrant dans le salon, M. des Préaux, après lui avoir fait un profond salut, la quitta près d'une petite causeuse^ placée tout près de la fenêtre ouverte.
Évelîne, après s'être débarrassée des deux voisins que le hasard lui avait donnés, se dirigea vers une pièce séparée du grand salon par une courte galerie. Celte pièce était un petit salon qui ^ en comparaison de l'autre, semblait être tout à fait sombre; car au lieu d'être illuminé brillamment comme le reste de l'appartement, il ne s'y trouvait pas d'autre lumière que celle d'un réflecteur, placé de manière à éclairer vivement le seul tableau qui y fût suspendu.
Ce tableau, nous le connaissons déjà : c'était celui qu'Anne avait vu dans l'oratoire, lorsqu'elle s'y était introduite pour la première fois, le jour de la mort du marquis. Il venait maintenant d'être remis à cette place, qu'il avait occupée jadis.
— Quelle ravissante figure ! s'écria tout haut Éveline dès qu'elle eut mis le pied dans ce salon ; et elle lut ces mots inscrits sur le cadre :
CHARLOTTE DE NÉBRIANT, HARQUISE DE VILLIER8,
A l'âge, de 16. ans
Guy, sans avoir eu l'air de la suivre, était près
559 ANNE SÉTERIN
d'elle ; et ils se trouvaient seuls en ce moment dans la pièce où ils venaient d'entrer ensemble.
— Ce portrait, dit-il, représente ma mère, plus jeune encore que vous ne Fêtes aujourd'hui ; à une époque dont je n'ai connu les détails que dernièrement.
-*- Gomme moi, dit Éveline totit bas; et elle se laissa tomber dans un fauteuil placé en face du portrait .
Guy continua doucement :
-— Ma mère, le saviez-vous, Éveline ? ma mère à cet âge fut aimée de votre père, autant que je. . . il s'interrompit effrayé: Qu'avez-vous, grand DieuT...
Éveline pleurait, et pendant quelques instants, il ne put obtenir d'elle aucune réponse ; il se penchait vers elle avec angoisse, lorsqu'un bruit de voix dans la galerie l'avertit de l'approche de plusieurs personnes qui allaient envahir le petit salon. Éveline les entendit comme lui. Elle essuya vivement ses yeux, se leva, et se dirigeant vers la fenêtre ouverte, elle passa sur la terrasse et alla s'appuyer contre la balustrade, Guy la suivit ; Éveline demeura en silence, regardant les fleurs et les statues du parterre.
— Ne me direz^vous pas, dit enfin Guy d'une voix grave et tendre, ce qui vient de vous émouvoir à ce point?
Éveline regarda autour d'elle, et voyant un banc
de pierre placé dans l'ombre que projetait de ce côté le mur du château, elle alla s'y asseoir, et pendant un instant garda encore un silence qui ne fit que redoubler l'impatience de Guy.
Il s'approcha du banc, et sans s'y asseoir près d^elle, répéta sa demande avec une suppliante instance.
— Oui, dit enfin Ëveline, oui, je vais, sur cela, vous dire toute la vérité. Écoutez-moi, et pardonnes-moi, ajouta-t-elle plus bas.
Guy, surpris, se pencha pour mieux entendrei '^Lorsque j^ai su (et je ne l'ai su qu^après moil arrivée en France) ce qui avait causé l'absence de mon père, et par cette absence, le malheur de ma vie, le premier effet que produisit sur moi cette découverte fut celui de me faire détester votre mère et sa fatale beauté!
Guy, à ce mot, se redressa vivement et s'appuya contre le mur en tressaillant comme si un fer l'eût touché «
Ânne^ naguère, à cette même parole, avait tressailli de mémCi
^■^ Oui^ continua Éveline sans tourner la tête, oui, de la détester : et jusqu'à votre arrivée, je vous détestais aussi^ car on m'avait dit que vous lui ressembliez.
Guy récotitait àve6 une surprise et une anxiété croissante.
354 ANNE SÉVERISf
— Puis, plus lard... plus tard, lorsqu'il rac sembla que, ••
Elle hésita et continua d'une voix plus troublée :
— Lorsqu'il me sembla que je vous plaisais; quoique ce fût bien mal à moi (puisque ce sentiment, il m'était interdit et impossible de vous le rendre), j'en fus bien aise, parce que l'amer souvenir des souffrances de mon père me rendait indifférente aux vôtres, je veux tout vous avouer, me rendait satisfaite de vous voir souffrir aussi ...
Le fer sembla devenir plus aigu et pénétrer plus avant dans le cœur de Guy; toutefois, dans tout ce discours, ce qu'il avait surtout entendu c'était ces deux mots : impossible et interdit.
Il les répéta d'une voix émue.
— Et c'est pour me dire ces deux paroles que vous m'avez fait attendre jusqu'à ce jour?
— Non ! Guy; oh 1 non!
Ces mots étaient échappés à Éveline malgré elle, elle n'avait pu en maîtriser l'accent, bien autre que celui avec lequel elle avait parlé jusque-là.
Elle s'arrêta confuse, mais cette seule parole, cet accent avait sufG... l'ombre sembla s'évanouir, un vague espoir dilata le cœur serré de Guy ; il posa un de ses genoux sur le banc de pierre où Éveline était assise, et dans cette attitude où il semblait à la fois la dominer et la supplier, il dit à voix basse :
LE GHàLëT 355
— Ne me torturez pas, Éveline, comblez-moi de douleur ou de joie, mais n'hésitez pas... soyez simple ai vraie, par pitié.
Mais avant qu'elle pût répondre, Guy avait brusquement changé d'attitude et de son de voix :
— Miss Devereux, dit-il très-haut, voulez- vous bien accepter mon bras pour aller jusqu'au bout de la terrasse, il y a de ce côté-là des orangers qui parfument le jardin, et en n'y regardant pas de trop près on pourrait se<;roire en Italie, surtout par cette belle nuit?
Éveline tourna la tête et vit que madame de Bois- Genêt et M. des Préaux venaient de paraître sur la terrasse et avaient été s'appuyer à leur tour contre la balustrade.
Elle se leva, jeta sur sa tête une longue écharpe blanche qui lui couvrait les épaules et accepta le bras qui lui était offert, puis tous les deux, marchant lentement, se dirigèrent vers l'autre extrémité de la terrasse.
Madame de Bois-Genêt se retourna et les suivit un instant des yeux.
— Ce sont des manières anglaises apparemment ! dit-elle, en haussant les épaules... Cela est bien inconvenant, ne trouvez-vous pas?
Comment? quoi? dit M. des Préaux, qui regardait devant lui.
S5« ANNE SÉVEtllN
— Vous êtes myope et sourd apparemment, dit madame de Bois-Genêt avec humeur.
— Mais nullement.
— Je vous dis que si.
— Mais je vous assure que non.
— Eli bien alors, regardez donc '
— Où ça?
— Là-bas.
— Ah! ah!...
— Chut! les voilà qui reviennent, Taîscz-votis, et ne regardez pas maintenant.
Maïs M . des Préaux n'en regarda que mieux Éveline et Guy, qui se rapprochaient en effet, pour s'éloigner encore, et revenir une seconde foig.
Il ne s'était échangé entre eux que peu de paroles, au début de cette promenade ; mais à dire le vrai, ces paroles avaient eu pour effet de leur faire oublier tout le reste, et ils marchaient maintenant Pnn prés de l'autre en silence, sans songer qu'ils n'étaient pas seuls sur cette terrasse embaumée, sans se rappeler qu'en marchant ainsi ils longeaient les fenêtres ouvertes d'un grand salon rempli de monde.
Anne, demeurée à la place où nous l'avons laissée, regardait vaguement les fleurs de la terrasse et au delà la masse noire des arbres. Tout à coup elle vit passer devant elle la robe blanche d'Éveline; elle vit ses yeux levés ters celui qui marchait près d'elle ;
elle vît étînceler les diamants qu'elle portait ; elle vit le voile blanc flottant comme un nuage autour de sa tête, et elle ferma les yeux avec la sensation involontaire que cause la vue d'un éclair et Tappréhensioii de Forage qui va suivre. . .
Le reste de la soirée s'écoula elle ne sut comment : à peine si ensuite elle se souvint qu'Éveline, reparaissant dans le salon et pressée de toutes paris, y avait chanté avec une expression inaccoutumée l'air de la Somnambule : Ah I non giunge uman pemiero. Anne avait refusé de l'accompagner pour une raison qui n'était point un prétexte, car la douleur de tête dont elle souffrait était arrivée à un degré qui lui donnait le vertige. Enfin, l'heure du départ était ve* nue, et le silence, l'obscurité de la voiture, l'air frais de la nuit, l'avaient un peu soulagée.
En arrivant au chalet cependant ^es idées étaient confuses, une lassitude mortelle semblait s'être emparée d'elle* Elle monta lentement le petit escalier de ehèWf et elle rentra dans sa chambre sans avoir échangé avec Ëveline une seule parole*
SLS ANNE SËYERIN
Le lendemain matin en se réveillant, Anne comprit qu'elle était sérieusement malade ; son sommeil n'avait été qu'un accablement fiévreux et agité, et à peine maintenant si elle pouvait soulever la tête et mouvoir ses membres endoloris.
Malgré tout cependant elle voulut se lever. Jeanneton, effrayée de sa pâleur, voulait l'obliger à n'en rien faire, mais Anne lui résista avec obstination : Ëveline devait partir à dix heures.
— Laisse-moi faire, Jeanneton, je me reposerai plus tard, je te le promets.
Et, avec un effort dont une nature moins énergique que la sienne eût été incapable, elle se leva, s'habilla et descendit.
Éveline déjeunait à la hâte. La vicomtesse devait passer à la porte du chalet pour la prendre, et en effet on entendit bientôt la voiture.
La jeune fille se leva sur-le-champ et embrassa madame Séverin; puis, se jetant au cou d'Anne, elle dit tout bas :
LE GHÂLET 550
— Je VOUS écrirai, Anne; dans peu vous saurez tout.
Quelques instants après, elle avait pris place auprès de la vicomtesse, et le coupé, attelé de quatre chevaux, avait disparu sur la grande route.
Ce jour se trouvait par hasard être celui où une fois chaque mois M. Séverin se rendait à M... Sa femme et sa fille Ty accompagnaient d'ordinaire, pour y faire de leur côté leurs emplettes ou leurs visites ; mais aujourd'hui Anne trouva sans peine un prétexte pour s'en dispenser, et lorsque, environ une heure après le départ de sa jeune compagne, elle vit ses parents monter dans le petit équipage du^chalet et partir à leur tour, la laissant seule pour une partie de la journée, la première sensation qu'elle éprouva fut celle d'un grand soulagement.
Depuis quelques jours, elle avait subi dans son esprit, dans son âme, dans son corps, dans tout son être, un inexprimable malaise, aggravé encore par la ténacité déjà maladive avec laquelle elle avait cherché à le dissimuler à sa mère. Celle-ci était toutefois trop clairvoyante pour ne pas s'en être aperçue, mais elle l'avait attribué à une seule cause, et pour questionner sa fille elle attendait le départ d'É véline. Elle ne savait rien encore, mais elle devinait et elle pressentait tout... tout, pauvre mère, hormis l'épreuve qui ce jour-là même l'attendait au retour !
S60 ANNE 8ÉYERIN
A peine Anne se retrouva-t-elle seule dans le salon, qu'elle se jeta dans un fauteuil en respirant, comme si ce seul fait de n'avoir plus à se contraindre eût sou« levé de son cœur oppressé un poids lourd et immense. Elle demeura quelque temps immobile ; puis, sans se demander pourquoi, elle se mit à pleurer, et laissa longtemps couler ses larmes avec une sorte de jouissance. Bientôt cependant elle sentit que sa tête s'appesantissait, que ses paupières se fermaient malgré elle, enfin la vague rêverie dans laquelle elle était plongée, se transformait en sommeil.
Mais ses yeux, même fermés, semblaient être blessés par Téclat du jour. Elle se leva donc un instant pour abaisser les lourds rideaux verts de la fenêtre, puis elle regagna son fauteuil, et là, grâce au silence, à l'obscurité de la chambre, à la fatigue d'une nuit sans repos et à l'accablement de la fièvre qui depuis la veille au soir ne l'avait pas quittée, elle ne tarda pas à s'endormir profondément. Elle dormait ainsi depuis près de deux heures, lorsque le bruit de la sonnette, suivi de pas précipités dans le vestibule, la réveillèrent brusquement. Elle souleva sa tête appesantie, mais avant qu'elle se fût rendu compta du lieu où elle se trouvait, de l'heure qu'il était, ou qu'elle eût pu rappeler aucune de ses pensées, la porte s'était ouverte et Guy s'avançait jusqu'au milieu du salon.
Iv'obBCurité le surprit , il s'arrêta tout court et regarda autour de lui sans voir d^abord celle qu'il cherchait. Mais bientôt se$ yeux s'accoutumant au deniijour de la chambre, il s'approcha du fauteuil où so trouvait Anne, <
— Tu es malade? s'écria-t-il.
Anne porta la main à sa tête, indiqua la fenêtre et. dit :
-— Non, le jour me faisait mal.
Puis elle lui fit signe d'ouvrir le rideau.
— Non, non, dit Guy à «on tour, ma pauvre Anne, tu dormais.
Anne murmura :
— Oui, Ja fatigue d'hier au soir...
— Je ferai mieux en ce cas de m'en aller, continua Guy.,, et pourtant... pourtant il est très-important que je te parle ; peux-tu m'écouter?
— Oui, oui, dit Anne avec un soudain effort et reprenant pour un instant toute son énergie,
— Séverin est absent?
— Oui, ainsi que ma mère.
• Guy fit quelques pas dans la chambre, l'horloge sonna.
— Il n'y a pas à dire, contînua-t-il avec agitation et en revenant prendre sa première place ; il faut que je te parle, car il faut que je parte.
Malgré les battements de son cœur, de sa tête, de
362 ANNE SËYERIN
son pouls, Anne l'écoutait attentivement, et cependant elle répéta d'abord :
— Tu pars?... comme si elle n'eût pas bien compris ce que ces mots signifiaient,
— Oui, mais avant tout voici une nouvelle que tu ignores encore et qui t'affligera. La pauvre madame Lamigny est morte cette nuit.
— Morte ! s'écria Anne.
Et, en disant cette parole, elle se mit à sangloter convulsivement.
Guy était accoutumé à trouver Anne toujours si calme et si maîtresse d'elle-même, qu'il fut très-surpris de cette vive émotion.
— Tranquillise-toi, dit-elle enfin en s'efforçant de se calmer, cela va passer, mais... Pauvre femme! je m'attendais si peu à cette nouvelle qu'elle m'a saisie. Va, continue...
Guy reprit :
— Je pars à l'instant pour le Pré-Sainl-Claîr, et je ne quitterai Franz ni aujourd'hui, ni demain, mais après-demain... Après-demain matin, Anne, il faut que je parte pour Paris ; je ne repasserai donc point par Villiers, ce qui serait un détour, et c'est pour cela que j'ai voulu te dire adieu.
— Adieu ! répéta Anne d'une voix dont l'accent singulier aurait frappé Guy s'il eût été moins absorbe par ce qu'il avait encope à ajouter.
— Oui, poursuivit-il rapidement, mais je ne puis partir sans te dire tout à toi ; d'ailleurs, tu le sais déjà peut-être ; Éveiine te Ta peut-être déjà appris hier au soir.
— Ah l'ouï, je sais, dit Anne en l'interrompant, et parlant tout d'un coup très-vite : Oui, hier au soir sur la terrasse... vous vous êtes parlé, et puis... et puis... tout s'est arrangé, n'est-ce pas?
— Oui, chère petite sœur, oui, dit Guy en lui prenant la main.
— Mais je crois, dit-elle plus lentement et d'un autre ton, que cela ne se peut pas.
Elle cherchait à se rappeler cette confidence d'Éveliné dont le souvenir l'avait obsédée depuis quelques jours, mais elle ne le put; tout se troublait dans sa tête...
— Que veux-tu dire? dit Guy.
— Ah l je ne sais pas, dit Anne en mettant sa main, sur son front, je dors encore, je crois; mes idées s'en vont.
— Ma pauvre Anne 1 je n'aurais pas dû venir te réveiller ainsi ; un seul mot encore : garde mon secret pendant quelques jours, et puis maintenant, pardonne-moi.
— Oui, adieu, Guy, ne perds plus de temps... Ce pauvre Franz... puis Éveiine... Eve...
La tête d'Anne était retombée en arrière. Guy ne
Mk ANNE 8£VEaiN
pouvait Tûir son visage, il pensa que le sommeil qu'il avait interrompu s'emparait d'elle de nouveau, en dépit de ses efforts. Il serra doucement la main qu'il tenait encore et sortit sans bruit de la chambre.
Une heure aprèsson départ, lorsque madame Séverin revint au chalet, elle trouva sa fille à la place où Guy l'avait laissée, non point endormie, hélas I mais pâle, glacée et privée de toute connaissance,
La maladie dont les symptômes précurseurs avaient été aggravés par les émotions des jours précédents se déclara dans toute sa gravité la nuit suivante, et la vie d'Anne fut bientôt dans un danger extrême.
Pendant trois semaines, M, et madame Séverin ne quittèrent pas le chevet de leur fille, passant durant cette période par des alternatives qu'il n'entre point dans notre plan d'énumérer, mais dont les cheveux blanchis du père et le visage sillonné de la mère gar* dèrent rineffaçable trace. Nous n'avons ni le talent, ni le goût de les peindre en détail, ces cruelles an^ goisses. Nous soupçonnons même ceux dont la plume ne se refuse pas à les décrire de n'en avoir jamais connu la poignante réalité.
Nous passerons donc sous silenee plus d'un mois tout entier, pour en arriver au jour où nous retron* verons Anne établie pour la première fois dans le petit salon du chalet, sur un canapé qu'on avait placé le plus près possible du jardin.
Le ciel était pur, l'air était doux; la joie était au cœur de tous, car depuis quelques jours toute inquiétude aTait cessé, et il était permis aujourd'hui à chacun de prouver à la jeune malade sa tendresse, en Tentourant de tout ce qui pouvait hâter et égayer sa convalescence. Fleurie et livres étaient amoncelés sur une petite table placée près d'elle. Elle pouvait enfin respirer les unést, feuilleter les autres, jouir de la présence de ses parents et même de celle de ses amis; car non-seulement le curé était présent, mais encore Franz, qui avait été admis ce jour-là à la revoir pour la première fois. De son côté, Sylvain emportait en triomphe, sur un plateau, les restes d'un repas au« quel Anne venait de faire honneur. Enfin, la jeune fille elle-même ressentait le doux bien-être du retour de ses forces, et celte sensation si vive dans la jeunesse, que j'appellerai celle de la vie triomphante qui, terrassée un instant et presque vaincue, reprend ses droits et remonte sur son trône, avec tout son cortège de promesses vraies ou fausses, mais toutes joyeuses et charmantes, dans ces jours où elle reprend son empire.
Malgré tin changement notable dans Texpression de ce pâle visage, et qui lui donnait un caractère plus pensif et plus grave, un doux sourire effleurait ses lèvres, une joie sereine briHaît dans son regard ; et, plus que tous les autres signes de la convale^c^ce de
S86 ANNE SfiYERIN
sa fille, ceux-ci semblèrent causer en ce moment à madame Séverin une joie si vive et pourtant si voisine de sa récente angoisse, que ses yeux se remplirent de larmes, et elle se détourna pour les cacher.
Elle se rapprocha alors du curé; il était assis près de la table où M. Séverin écrivait ou plutôt tenait sa plume d'une main distraite.
Le curé la regarda et la comprit :
— Oui, il fallait bénir Dieu de la revoir ainsi, leur pauvre enfant! après ces nuits d'angoisses où le délire avait amené sur ses lèvres tant de douloureuses paroles et donné à ses yeux un éclat si sinistre. Oh ! oui, il fallait le bénir aujourd'hui ; et, quant à l'avenir, il fallait le lui abandonner sans prévisions et sans murmures. Le proverbe dit, ajouta le curé : Tout vient à point à qui sait attendre ; et moi, je vous dis : Tout vient à point à qui sait espérer. Croyezmoi, mes amis; car je vous parle au nom de Celui qui aime votre enfant bien mieux que vous ne savez l'aimer vous-même!
Le curé adressait ces mots à madame Séverin, mais son intention évidente était que son mari les entendit. Celui-ci releva, en effet, la tête et r^arda le curé :
— Mieux que nous n'avons su l'aimer !... dit-il à demi-voix. Hélas f mon anai, c'est bien peu dire !
Le curé ne répliqua rien. Jamais blessure n'avait exigé plus de ménagements que celle qui en ce m(h
LE GHÀLET 3^7
ment faisait saigner ce cœur paternel. Il le savait. Sans insistance comme sans empressement, il ramena peu à peu la conversation sur les sujets qui occupaient d'ordinaire la vie solitaire, mais active, de Séverin ; et, enCn, il parvint à l'emmener pour faire avec lui une de ses promenades jadis accoutumées, mais qui, depuis la maladie de sa fille, avaient été interrompues comme toutes ses autres habitudes. Madame Séverin les vit sortir avec joie; et, après leur départ, se rapprocha d'Anne et de Franz qui, pendant ce temps, avaient eu ensemble l'entretien suivant :
— En vérité, monsieur Franz, si je ne savais pas que je suis guérie, je me croirais plus mal que de coutume à voir votre air consterné.
— Je ne suis pas consterné, mademoiselle Anne, bien au contraire; mais je suis un peu saisi, pardonnez-le-moi. J'ai été bien malheureux pendant votre maladie !
— Je le sais, je le sais, monsieur Franz, je vous en remercie, et vous aviez d'ailleurs un si grand chagrin de votre côté !
— Oui, mademoiselle; mais à peine ce malheur était-il survenu, qu'une inquiétude plus grande encore que mon chagrin m'en a distrait; je vous le dis, quoique ce soit peut-être mal à moi d'avoir éprouve cela. Ma pauvre tante ! je l'aimais pourtant presque comme une mère.
SOS ANNE SÉveBIN
— Et sa mort a été si rapide ! ... car enfin elle Tenait seulement de tomber malade le jour de.. . le jour où,..
Anne sVrôta. Elle était encore faible, et son visage se colora au souvenir que ces mots réveillaient.
La soirée du château, où Guy lui avait dit que son ami ne viendrait pas; le moment où, le lendemain, dans cette même chambre, il lui avait appris la mort de madame Lamigny, puis ce qu'il lai avait dit ensuite... tout cela se retraça à sa mémoire, mais avec un certain effort, et elle demeura silencieuse, cherchant à recueillir ses pensées, et oubliant presque la présence de Frani.
L'état de maladie dans lequel, Sans s^en rendre compte, elle se trouvait lorsque tous ces événements étaient survenus ; la fièvre ardente qu^elle avait déjà au moment de sa dernière entrevue avec Guy ; le dé* lire qui Tavait suivie, tout avait contribué à rendre ses souvenirs confus, et il n'y avait que peu de jours qu'elle avait commencé à pouvoir les Rappeler et les coordonner sans fatigue. Mais il y avait un point sur lequel elle demeurait encore dans une vague perplexité: elle se souvenait que Guy lui avait demandé de garder son secret pendant quelques jours. Combien de jours s'étaient écoulés depuis celui-là? Elle commençait à pouvoir les compter et à s'étonner que personne autour d'elle n'eût l'air de savoir la grande nou-
velle ; qu'aucune lettre de Guy ne fût parvenue au chalet. Elle remarquait avec surprise que personne n'avait, même une seule fois, prononcé son nom en sa présence.
Elle ne devinait pas les craintes et les précautions que devaient suggérer les paroles qui lui étaient échappées dans le délire, et l'hésitation à lui remettre les lettres d'Éveline et de Guy, ou à prononcer leurs noms devant elle. Elle demeura donc ainsi dans une sorte de rêverie dont ne la tirèrent pas les premières paroles de Franz.
— Oui, c'est cette nuit même de la fête au château que je l'ai perdue, cette pauvre tante. En ce moment, notre excellent curé était seul près de moi, mais le lendemain je fus rejoint par Guy.
Anne redevint attentive. Madame Séverinleva avec anxiété les yeux sur Franz, mais il ne s'en aperçut pas et continua :
— Il ne me quitta pas un instant ce jour-là, ni le jour suivant ; mais comme vous le savez, poursuivit Franz tout simplement, il fut obligé ensuite de partir de bonne heure le surlendemain pour rejoindre à Paris sa belle fiancée et la suivre sur-le-champ en Allemagne, puis en Italie. Et c'est ainsi qu'il n'a su votre maladie que lorsque tout danger était passé.
Anne Técoutait sans l'interrompre, tournant et retournant dans ses petites mains les bouts d'un long
570 ÂlfHll SfiVIRIN
ruban bleu qui serrait autour de sa taille le peignoir de mousseline blanche dont elle était vêtue. Le cœur de la pauvre nière battait ; elle attendait avec impatience la première parole qu'allait dire sa fille. Elle s'inquiétait, sans oser le témoigner, de son silence prolongé, de sa tranquillité même ; elle priait tout ba& en joignant les mains. EnGn les beaux yeuxd'Annese levèrent lentement ; elle tourna la tête, et la mère et la fille se regardèrent. Elles se regardèrent, et, sans explications, sans paroles, tout s'éclaira en un instant, et leurs deux âmes semblèrent redevenir transparûtes Tune pour l'autre.
Anne passa ses deux bras autour du cou de sa mère:
— N'aie pas peur, dit^elle tout bas, je suis guérie.
— » 0 mon pauvre trésor ! murmura sa mère plus bas encore en la serrant passionnément entre ses bras et en couvrant de baisers ses cheveux, son front et ses yeux.
Et cet échange de pensées, ainsi que le mouvement qui l'avait suivi, fut si rapide, que si Franz eût été attentif, à peine aurait-il pu y voir autre chose qu'une effusion de tendresse bien naturelle entre la mère et la fille. Mais en ce moment il était complètement distrait. Son regard, perdu dans l'espace, suivait une pensée qui semblait l'absorber, et, lorsqu'il revint à
IiE GHALBT 571
lui, il lui aût été aussi difTicile qu'à Aune de dire combien avait duré le silence de tous les deux. Us étaient seuls, madame Séverin les avait quittés pour
aller prie? et pleurer de joie dans l'église.
xxin
Ce fut Anne qui reprit la parole la première ;
— Et votre départ? dit-elle,
— Mon départ? répondit Franz ; oui, mon départ ; c'était à cela précisément que je pensais, mademoiselle Anne, et à la grande différence qu'il y a entre la manière dont je devais partir, il y a un mois, et celle dont maintenant je partirai.
— Ahl oui, voua n'avie» pas dû partir seul,
— D'abord cela, dit Franz. Guy devait ôtrp mo(i compagnon, ou du moins je devais être le sien.,, tandis que maintenant c'est , en vérité y bien autre chose.
— Mais vous le rejoindrez, n'est-ce pas? dit Anne.
— Oui, à Rome.
Et Franz retomba dans ses réflexions.
— A Rome ! . . . Anne répéta ces mots, et elle se tut. Un flot de pensées s'était soulevé, à ce nom, dans son esprit.
Rome ! la grande, la sainte et solennelle ville ! objet de tant d'aspirations communes, de faut d'intérêt et d'études ! Que de projets formés d'y aller un jour ensemble, l'histoire et TÉvangile à la main, rechercher l'ineffaçable empreinte du passage des hommes sur cette terre classique ; vénérer la (race immoilelle du passage des saints sur cette terre sa* crée; enfin, adorer Dieu dans la plus grande de ses œuvres vivantes, la sainte Église, représentée spécialement et visiblement dans cette ville choisie pour ôtre de tout temps et de toutes les manières grande : c'était la vision que n'avait point fait évanouir le premier changement survenu dans leur vie. Qu'Anne fût sa femme, ou seulement sa sœur, elle était pour Guy la compagne choisie de ce pèlerinage. Un mois encore auparavant, il n'aurait pu songer à lui en préférer aucune autre.
Toutes ces pensées se réveillèrent un instant, et Anne ressentit encore une fois la grande douleur et le grand étonnement qui avait ajouté tant d'amertume au sacrifice silencieux de son bonheur : ce Et sous ces voûtes sacrées, et sur ces saints tombeaux, il ira s'agenouiller seuil » pensa-t-elle.
L'image d'Éveline se dressa devant elle, debout et
dédaigneuse dans ces sanctuaires où tant de fois clic s'était vue d'avance prosternée près de lui. A celle
vision, son cœur se serra.
• — Oh I quel changement, dit Franz sortant subi* tement de son silence; mademoiselle Anne, laissezmoi vous en parler...
Anne le regarda d*un air interdit en entendant ces mots qui semblaient répondre à sa pensée ; mais toute son attention se reporta sur Franz lorsqu'il continua :
— Laissez-moi vous parler du grand et bienheureux changement survenu dans ma vie. Oui, mademoiselle Anne, j'ai besoin de vous en parler, car, sans le savoir, c'est vous. . . Mais puis-je vous fatiguer ainsi? n'êtes-vous pas encore trop faible pour m'écouter aujourd'hui?
— Non, non, dit Anne vivement, au contraire ; il y a si longtemps que je n'ai parlé, que du moins je n'ai catisé^ cela me fait du bien ; oh ! un grand bien, je vous assure.
Et elle disait vrai ; la vie concentrée qu'elle avait menée avant sa maladie était pour elle contre nature. Aujourd'hui, avec ses forces revenues, se réveillait chez elle l'expansion qui était dans son caractère, et surtout la faculté charmante de s'intéresser aux autres autant et plus qu'à elle-même.
— Dites, dites donc, monsieur Franz.
374 ANNE SËYERtN
— Eh bien, dit Franz en levant sur elle ses yetct sincères et émus, laissez-moi donc Yoas parler un instant, mademoiselle Anne, et tous parler de moi. Je vous disais donc que, sans y songer, sails le faire exprès, sans que je sache moi«mëme comment, vous avez la première jeté dans mon aine Une étincelle bénie.
— Moi!
— Oui, vous, et je ne cherche point à vous Texpliquer, je veux vous parler de moi le moins possible; mais, sachez-le, je vous dois, non pas la foi, oh 1 non, la foi est un don qu'aucune créature humaine, qu'aucune créature atigélique même ne peut faire ; mais je vous dois le désir de tout faire pour combler le vide que son absence creusait dans mon âme«
Le plus vif intérêt se peignit dans les yeux d^Anne*
— Sans vous, continua Franz, peut-être aurais-je traîné ce malaise, cette douleur, assez longtemps pour m'y habituer et pour vivre avec elle sans la combattre ; ou, ce qui eût été pire, pour cesser de réprouver. Je ne vous dirai rien de plus sur ce que vdtis avez été pour moi, Dieu seul le sait, vous n'en saurez jamais davantage; mais enfln, un joiir, ou plutôt un soir, ici, à cette même place, un bienheureux soir! Tabbé Gabriel était là; vous, près de lui. Un livre, celui-ci, tenez, dit-il en prenant sur la table tin volume de Pascal, amena une conversation pendant la-
quelle je ne puis vous dire ce qui se passa en moi, mais le feu sembla tout d'un coup jaillir de cette étincelle de foi et d*amour déposée dans mon âme. Oh I quelle soirée 1 je ne l'oublierai jamais I
— Ni moi!... murmura Anne avec une angoisse réprimée que Franz n'aperçut pas.
— Je suivis l'abbé Gabriel à son presbytère, et notre entretien se prolongea bien avant dans la nuit. Enfin, mademoiselle Anne, que vous dirai-je de plus? Sans vous ennuyer d'un plus long récit, écoutez seulement ce qu'il me reste à ajouter : Ce don, je l'ai obtenu! cette grâce, je Tai reçue ! cette foi, cette foi bénie, je la possède I . . .
Une joie céleste, la seule joie des anges qui ait été révélée aux hommes, rayonna en ce moment sur le pâle visage d'Anne. Ses peines, ses troubles, sa maladie, sa faiblesse, tout s'effaça.
Elle se leva vivement du canapé où elle était encore étendue, comme si la dernière trace de sa maladie disparaissait subitement; et, se rapprochant de Franz, elle lui lendit la main.
— Oh ! que Dieu est bon ! dit-elle.
Dans ce mouvement, la manche légère du vêlement de mousseline qu'elle portait se releva un peu, laissant à découvert la trace de la blessure dont son bras &ait marqué à jamais. Franz prit la main qu'elle lui offrait, et regarda un instant en silence cette blanche
cicatrice, puis il sinclina vivement, comme s'il aliail la baiser. . . ; mais tout à coup il s'arrêta, laissa retomber la main qu'il avait à peine un instant serrée dans la sienne, et se leva.
n était un peu plus pâle que de coutume, et sa voix était légèrement tremblante.
— Pardonnez-moi cette longue visite, dit-il ; je reviendrai vous voir encore une fois avant mon départ, si vous le permettez, pour vous dire adieu...; et puis ensuite, quand je serai parti, mademoiselle Anne, vous prierez pour moi I
Après avoir dit ces mots, Franz sortit de la chambre, laissant Anne beaucoup moins surprise de ce brusque départ qu'elle ne l'avait été de son soudain épanchement, et trop joyeuse de ce qu'elle venait d'entendre pour penser à autre chose.
Le lecteur n'a peut-être pas oublié comment Anne avait reçu la blessure dont le souvenir venait de causer à Franz une soudaine et étrange émotion. Il se souvient que la terrible scène entre Guy et son père
LE GCALET S77
au milieu de laquelle Anne était intervenue si à propos, causée à son insu par Franz lui-même, avait été suivie de l'acquiescement subit du marquis aux désirs de son fils. C'était le lendemain de ce jour que Franz avait franchi le seuil du château, et Anne avait encore le bras en écharpe lorsque elle lui était apparue pour la première fois dans un éclat de pureté et de sainteté dont aucune autre femme n'avait jamais été revêtue à ses yeux.
Depuis ce jour, son image et celle de Guy étaient demeurées inséparables pour lui, et si sa rêverie et son regard s'absorbaient pour quelques instants dans une contemplation dont Anne seule était l'objet, il ne s'en rendait pas compte, tant sa pensée unissait habituellement à son ami la seule femme qu'il trouvât digne de lui.
Lorsque Anne avait refusé la main de Guy, Franz en était demeuré dans une inexprimable surprise; mais moins modeste pour son ami que Guy pour luimême, il ne croyait point que les sentiments d'Anne fussent le motif véritable de ce refus, et n'admettant pas que ceux de Guy pussent changer, il attendait du temps l'éclaircissement de ce qu'il regardait comme un malentendu, et désirait seulement que son ami demeurât digne jusque-là du pur et premier rêve de sa vie.
C'était dans cette disposition qu'il avait rejoint Guy
m ANNS SÉTERIN
h Villicrs, lorsqu'Ë véline se trouvait au chalet depuis deux mois. La rare et éblouissante beauté de la jeune Anglaise ne pouvait passer inaperçue devant son regard d'artiste^ mais ce qu'il remarqua surtouti ce fut le contraste frappant qu'elle offrait avec celle dont les traits se reproduisaient malgré lui sous son pin« ceau, chaque fois qu'il cherchait à réaliser un type idéal de noblesse et de pureté; et ce contraste ne fut pas aux yeux de Franz à l'avantage de la plus belle des deux« H se garda bien toutefois d'en dire son avis, le silence lui était d'ailleurs si ordinaire et si facile 1 mais malgré lui, à côté d'Anne, qui était à ses yeux l'ange gardien de son ami^ la charmante Éveline prit à peu près l'aspect dô son mauvais génie«
Aussi, bien qu'impatienté de l'influence que Guy semblait subir et qui n'avait pu lui échapper, il n'était nullement préparé à la brusque nouvelle que son ami était venu lui annoncer au Pré-Saini«Clair la veille de son départ. Il en était demeuré stupéfait et consterné ; mais les pensées de Franz, déjà absorbées par la crise suprême que traversait son ftme, par la mort de sa tante, et les affaires, qui en étaient pour lui la suite, avaient été ensuite tellement envahies par l'émotion de la maladie, et du danger d'Anne, qu'à peine s'il avait eu le temps de réfléchir au grand événement survenu dans l'existence de Guy. Cette existence cependant formait le principal intérêt de la
LE CâALËT m
Sienne, car il jetait rarement utl regard inquiet ou même curieux sur son propre sort. Le culte de Tidéal lui faisait déjà Une belle vie intérieure même avant la transformation qui venait dé rilltiminer de la splen^ deur du vrai. Et quant au bonheur de ce monde, en ce qui le coticernait, il était si rare qu'il lui arrivât d'y penser, que la choie ne pouvait passer inaperçue^ et voilà pourquoi nous venons de voir le pauvre Franas si bouleversé.
Avec une rapidité que ne connaît aucune des lan« gués humaines, une foule dépensées qui ne s'étaient jamais offertes à son esprit venaient tout d'un coup de l'assaillir : un respect voisin de l'adoration, un attendrissement irrésistible... au lieu du regret éprouvé naguère à la pensée qu'Anne et Guy étaient Séparés sans retour, un involontaire transport de joie... une espérance soudaine et passionnée. . . c'était là ce qu'il avait surmonté dans ce rapide instant où il s'était incliné sur la main d'Anne, et l'avait ensuite laissée retomber sans y poser ses lèvres.
Surmonté... oui! Lorsque, rentré le soir dans le petit cabinet d'étude qui était la seule pièce habitée maintenant dans cette maison devenue la sienne, Franz se demanda un compte sévère de sa propre émotion, il put, seul avec sa conscience et en face de son Dieu, se rendre le témoignage qu'un instant surpris par son cœur, il avait su le vaincre « Une im*
880 ANNE SÉYERIN
pulsion vive et involontaire l'avait, il est vrai, presque jeté aux pieds d'Anne. D'ardentes paroles allaient, en efîet, monter de son cœar ému à ses lèvres tremblantes ; mais le ciel sillonné par l'éclair dans une nuit d'été n'est pas plus vite rendu au paisible éclat des étoiles, que l'âme de Franz un instant troublée n'avait été rendue à la calme et complète possession d'ellemême.
Il se leva, ouvrit la fenêtre et regarda le ciel avec ravissement. Il avait au cœur une étrange sensation de force, de joie, de triomphe.
Pourquoi ? qu'avait eu de si condamnable la pensée qu'il venait de combattre ainsi? tout lien n'élait-il pas, en effet, brisé entre Guy et Anne? toutes les convenances d'âge, de position, et maintenant de fortune, n'auraient-elles pas permis à Franz de prétendre aujourd'hui à ce noble cœur, de l'obtenir peut-être un jour? quel était donc le sentiment plus fort que lui-même qui l'engageait à lutter ainsi? quelle était la force qui semblait lui interdire le bonheur le plus pur de ce monde, pour l'entraîner vers des régions inconnues, dont il ne savait ni le lieu, ni le nom?
Il l'ignorait encore : mais il lui semblait qu'une chaîne invisible venait de se rompre et qu'en ce moment son âme et sa pensée déployaient des ailes. Une aspiration immense et nouvelle naissait
en lui et le portait vers un terme divin qu'il se sentit assuré d'alteindre comme la flèche atteint son but, lorsqu'elle échappe à la main qui a dirigé son vol.
Deux jours après, Franz avait dit adieu à Anne, il Tavait quittée pour ne jamais la revoir ici-bas.
Anne était complètement rétablie et les lettres qu*on avait d'abord hésité à lui remettre étaient maintenant entre ses mains. Il y en avait plusieurs de Guy, écrites successivement, sous l'impression de l'inquiétude pendant sa maladie, et de la joie depuis sa guérison. n y en avait une seule d'Éveline.
Anne lut d'abord lentement les premières, puis enfin elle ouvrit celle-ci : elle était écrite de Milan et d'une date plus récente que les autres.
Éveline Devereux à Anne Séverin^
3c Ma chère Anne, c< Je vous avais promis en partant de vous écrire, et je ne l'ai pas fait encore à cause de votre maladie
381 ANNE SËTERIR
qui a suivi de si près mon départ. Tant que j'ai été inquiète pour vous, je n'aurais pu vous parler d'autre chose. Maintenant, Dieu soit loué 1 vous êtes guérie, et peut-être avez-vous déjà pensé plus d'une fois tjue j'avais oublié ma promesse, mais il n'en est rien ; j'ai au contraire attendu avec peine aussi longtemps, car vous m'inspirez plus de confiance que personne, et je vous assure que si vous l'aviez voulu, vous sauriez déjà depuis longtemps de moi tout ce que j'en sais moi-même. Ouvrir son cœur est une bonne chose, je le reconnais, quoique je ne puisse pas monter avec vous à ces hauteurs où vous dites que la confiance se transforme et devient cette chose sacrée et divine que vous nommez un sacrement. Mais laissons cela... j'ai en ce moment tout autre chose à vous dire.
a Ma chère Anne, m'y voici. Vous le savez déjà, puisque Guy vous Ta appris, notre mariage est décidé, quoique pour des raisons que vous saurez, il n'ait point été annoncé publiquement : nous attendons pour cela que mes parents d'Angleterre en aient été informés, ayant quelque raison de craindre que cette nouvelle ne leur fasse pas plaisir à tous.
a Vous vous souvenez bien, j'en suis sûre, d'une conversation que nous eûmes ensemble au chalet peu ie jours avant l'arrivée de M. deVilliers. Ce même jour, je vous fis aussi une brusque confidence, qui
LES DEUX FIÂNGES 38»
VOUS surprit fort alors, mais qui, je le pense, aura surtout rendu bien surprenant pour vous tout ce qiû est survenu depuis.
« 0 ma pauvre Anne 1 j'ai été bien agitée, bien troublée pendant les derniers temps de mon séjour au chalet ; j'ai bien pleuré souvent en me cachant ; vingt fois j'ai été au moment de tout vous dire, et puis le courage me manquait : vous sembliez d'ailleurs vous soustraire à ma confiance. Enfin, les jours se sont passés, et c'est Guy qui vous a tout appris, mais il n'a pas pu deviner l'étonnement que cette nouvelle devait vous causer, car il ignorait et ilignore encore ce que vous savez,*. »
Ici Anne s'interrompît et relut ce dernier passage; une expression de surprise légèrement dédaigneuse se peignit sur son visage, et la même question qu'elle s'était adressée un jour : «tromper, n'est-ce pas mentir? » se formula de nouveau dans son esprit.
Elle continua sa lecture avec curiosité :
« Écoutez donc tout maintenant : vous savez combien j'étais malheureuse chez ma tante. Malgré ses soins, malgré la somptuosité de tout ce qui m'entourait à Oakwood, j'ai toujours délesté ce séjour, Je m*y sentais toujours seule et toujours triste; au fond, mon oncle et ma tante ne m'aimaient point.
lis n'avaient jamais eu d'enfants, ce qn*ils avaient toujours passionnément regrattéi et ma présence, an lieu de combler ce vide, le leur rappdait sans eesse. Lady Gocîlîa accomplissait «ivers moi un devoir , rt die s'en acquittait consciencieusement) mais sanf aucune affecUon. De temps en temps la maison )e remplissait de monde, et pendant quinze j<mTS je ne m'ennuyais pas V mais cela recomnmngait de {4us belle^ lorsque je me r^rouvaisseute; c'est alors que j'appelais mon père avec ces transports dont je TOUS ai parlé*»* que je lui reprodiais de m'avoir abandonnée^ que j'implorais son retour ! Car je ne trouvais d'affection vériiabte que dans ses ItMres^ et toute celle dont j'étais capable se tournait vers miî
« Unjouir — -ilyannpeuploisd'unan— -leffère de ma mèf^ et de lady Gedlia, lefi^rquis d'Hartleigh, mon oncle^ arriva au château avee son semnd fib lord Vivian Lyie. Je n'avais vu celui-ci qu'iMe fois à mon arrivée^ lorsque j'étais enfant ei qu'il partait pour Oxford y depuis lors il avait voyagé et nous l'avions perdu de vue* U me parut fort grave, et d'abord fort silencieux; mais Wentôt je l'entendis cansef^ ei je VIS qu'on rccowtait avec intérêt et oonsidératioii« H était sortit d'Oxford avec tous les faonn^rs de ïu* niversité, et, depuis celte époqi*c, il avait déjà aeqms toe réputaiii» q«i lui pomcitait darjs son pays un
LES DEUX FIANCES 58Î
grand avenir politique, en sorte que, bien qu'il fût le cadet, Vivian était le personnage le plus important de la famille. Son frëre aîné, lord Lyle, qui venait de se marier, ne s'occupait que de chasse et de courses^ et ne lui disputait point cette position. Malgré toute sa distinction, Vivian ne me plaisait guère, parce qu'il était très-sérieux et d'une austérité qui me faisait peur; cependant il m'était impossible de ne pas le respecter et même de ne pas lui obéir quand il me donnait un conseil, ou bien, ce qui arrivait souvent, quand il me faisait une remontrance.
« Ma tante, bien qu'aimant le grand monde et Téléganee, était d'une exactitude à remplir ses devoirs religieux que j'aurais volontiers imitée, sans l'esprit tf opposition qu'elle avait le don de réveiller en moi* Pour ne pas Éaire comme elle, j'étais fort souvent inexacte à aller à l'église, je m'absentais de temps à autre de la prière du matin. Le dimanche, je m'égayais le plus que je pouvais ; enfin un jour, me trouvant chez une de nos voisines où Ton faisait de la musique sans scrupule le dimanche, j'en pris ma part avec empressement, et comme ma voix est belle et que peu de gens l'avaient alors entendue, on en parla dans tout le pays.
& Le lendemain je m'aperçus d'un grand changement dans la manière "d'être de Vivian vis-à-vis de moi ; j'avais bien remarqué jusque-là qu'il me suivait
38S ANNE SfiYERIH
souvent des yeux ; à dire Trai, je De sais trop si cek me flattait on me gênait, mais il me semblait être toujours sons son regard, fort souvent bienveillant, mais surtout attentif et sérieux. Ce jour-là, il ne me regarda pas une seule fois, ne m'adressa pas la parole, et à la fin du diner je l'entendis dire à mon oncle qu'il partirait le lendemain matin.
a Que vous dirai-je, Anne? les larmes me vinrent aux yeux; il était froid, sévère, impérieux, il m'avait souvent fait des réprimandes qui ma déplaisaient, et pourtant je sentis que l'intérêt qu'il prenait à moi allait me manquer horriblement. En rentrant dans le salon (où, comme vous le savez, après dîner, en Angleterre, les hommes ne suivent pas sur-le-champ les femmes), j'allai m'asseoir assez tristement dans un coin fort éloigné, et j'y étais encore, lorsque Vivian entra. Peut-être s'était-il aperçu de mon émotion, car il s'approcha immédiatement de la place où j'étais ; à ma grande surprise, je le vis pâle et ému, et je me sentis tout à fait interdite.
c( Je balbutiai quelques mots sur son départ.
— « Je pars, me répondit-il, sur-le-champ, parce que j'ai peur de l'ester.
— « Peur de rester? pourquoi?
— « Je vais vous le dire franchement : j'ai peur de vous aimer, et je veux, s'il en est temps encore, échopper à ce malheur.
« Je me sentis flattée et même touchée, et je lui dis :
— « Pourquoi serait-ce un malheur, Vivian T
— « Parce que, répondit-il avec unaccent que je ni puis pas vous rendre, vous ne m'aimerez jamais comma je voudrais être aimé ; parce que vous êtes vaine , loquette et légère ; parce qu'en rien nous ne sommes d'accord ; parce que (ainsi que vous l'avez fait hier), vous manquez sans scrupule à des observances que je regarde comme sacrées; enfin, parce que, hormis votre beauté, Éveline, rien en vous ne correspond à l'idéal que dès mon enfance je m'étais composé de cette femme préférée entre toutes que je nommerais ma femme. Et cependant... cependant, si là, ce soir, en ce moment, vous mettiez votre main dans la mienne, je la prendrais, cette main, et ce serait pour ne plus la céder jamais à un autre. Nous serions unis jusqu^à la mort. Il vaut donc mieux que je m'en aille. »
c< Il y avait dans sa voix, dans son accent, dans ces étranges paroles elles-mêmes, quelque chose qui flattait mon orgueil plus que tous les compliments qui m'avaient été adressés jusque-là. Aussi, presque sans réflexion, par une impulsion irrésistible, je lui doniiai ma main, et je lui dis :
— a Prenez-la, et faites de moi cette femme que vous avez rêvée.
5M AH>E SÉTERIR
a C'est ainsi, ma cb^e Ânm, qae se forma cet engagement dont, lorsque je me retrouvai seule, je me sentis comme effrayée : mais nous attendions à ectte époqne le retour presque immédiat de mon père. Jusqu'à son arrivée nous ne devions parler è personne de ce qui s'était passé entre nous, et je me calmai par la paisée que les conseils de mon père me guideraient, et qu'en tous cas je ne serais irrévocablement liée qu'après avoir obtenu son consentement et son approbation. Yous savez ce qui survint au lieu de cela ! vous savez l'afireuse nouvelle qui nous parvint peu après. Je vous en ai assez souvent parlé, de ces tristes jours, sans vous dire cependant combien alors l'appui de Vivian me fut utile et sa sympathie me fut douce. Mais lorsqu'un mois plus tard, il fut question de mon voyage en France, il s'y opposa plus que personne, et il mit à cette opposition une vivacité
qui m'irrita. Je lui dis un jour non moins vivement que, plutôt que de lui obéir en cela, je romprais l'oagagement qui nous liait,
c( À ce mot, il sourit d'une façon singulière, et se tut pendant quelques instants; puis, sans relever la parole que je venais de dire :
a — Toute réflexion faite, me dit-il, je ne vois pas pourquoi je m'opposerais à un voyage qui vous procurera une distraction dont vous avez besoin. Partez, £veline; il faudra des circonstances plus importantes
LES 8BIJ1 FIANGËS 391
que t^elle^ci pour que ma rolonté résiste libsolument à la vôtre*
ft Le leodemam il m'apperta une Bible et un livre de prières; il y avait fait graver ses initiales et la date du jour de ma promesse : il me recommanda de me préserver de vos embûches, ma pauvre Anne, car il devinait en vous une dangereuse papiste; et il me dit qu'il fallait surtout me tenir en garde contre vos prê« très. Il me recommanda la lecture assidue derËvan* gile, m'assurant que cette lecture était interdite aux catholiques, et il m'enjoignit enfin de m'abslenîr de vous répondre, lorsque (ce qui arriverait sans doute) vous voudriez entamer avec moi le sujet de la coih troverse.
a Je vous répète tout cela pour vous ezpliqueir dans quelle disposition je suis arrivée pràs de vous. Je dus bientôt reconnaître de combien de manières il s'était trompé ; sûre toutefois qu'il avait cru me dire la vérité, sûre aussi de sa sincérité et de sa justice, je me promis en le revoyant de faire tomber la plupart de ses préventions. En attendant, vous le savez, je lui obéissais avec exactitude en ce qui me concernait ; car le talent de me faire faire sa volonté, il le pos^ lédait à un point singulier. J'ai fait par nécessité jans ma vie la volonté d'autrui, mais je n'ai jamais obéi qu'à lui. »
Anne, à mesure qu'elle lisait, sentait croître sa surprise. Elle avait cru trouver dans celte lettre l'explication de la conduite d'É véline : tout, au lieu de cela^ lui semblait devenir de plus en plus inexplicd' ble. Elle continua :
c< Sur ces entrefaites j'eus avec M. le curé de Yilliers une conversation qui me révéla la part qu'avait eue la mère de Guy à la résolution de mon père et à cet exil qui avait si malheureusement influé sur mon enfance et sur ma vie, et je pris ce jour-là pour elle, et, à cause d'elle, pour son fils que je n'avais jamais vu, une antipathie furieuse.
« Il arriva peu après.
t< Maintenant, ma chère Anne, voici où ma confidence va devenir une confession, c'est-à-dire un aveu pénible et humiliant.
« Vivian avait eu raison de dire que j'étais vaine; oui, je croyais qu'il m'était très-facile de plaire, et j'aimais à en faire l'épreuve. Je n'avais aucune inten» tion de manquer à ma parole, mais en voyant ce jeune inarquis, j'eus envie, comme on dit, de lui tourner la tête ; et la méchante pensée me vint que si jamais il venait m'offrir sa main, je lui dirais que cette main appartenait à un autre, et que j'aurais la joie de voir malheureux et désolé le fils de cette belle Charlotte qui avait tant affligé et désolé mon père.
c( Cela était mal, bien mal, je le sais, et bien insensé aussi, car lorsqu'enfin un soir, après m'avoir écoulée chanter (et vous savez, Anne, comment Guj écoute la musique), il se pencha tout d'un coup vers moi et prononça ces paroles décisives, j'eus, presque en même temps qu'un sentiment de triomphe, uQ véritable accès de désespoir. Je ne lui donnai qu'une réponse .confuse et je m'enfuis dans le jardin pour y pleurer à chaudes larmes, car je me sentais émue jusqu'au fond de l'âme. Cet homme si vif, si impétueux, si près d'être violent parfois, il y avait dans les paroles qu'il venait de me dire une humilité, une tendresse, un respect qui semblaient m'élever au-dessus de moimême, et me placer sur un trône d'où la force de le repousser me manquait maintenant. Je compris alors ma folie et mon tort ; h souvenir de Vivian ajouta à mon agitation, à mes remords, à mes larmes. Je vis bien clairement en ce moment que je trahissais l'un, et que je trompais l'autre, et au milieu de tout cela, croyez-moi si vous voulez, il m'était impossible de discerner ce qui se passait dans mon cœur. Qui meut révélé ma véritable pensée m'eût rendu un vrai service, mais au fait je flottais de l'une à l'autre. Tantôt l'affection sérieuse de Vivian me semblait être un lien sacré que je ne pouvais briser sans crime; tantôt elle me paraissait peu de chose en comparaison de la muette extase et de l'admiration sans bornes de Guy,
594 iNNE SÉYËEIlf
et je me disais que je ne devais pas tenir la promesse qae j'avais faite, si mes sentiments étaient changés. J'étais folle de perplexité I une fois je fus au moment d'aller me jeter aux pieds de l'abbé Gabriel .pour lui demander de m'éclaire, de me guider, de me faire sortir avec une sorte d'autorité de ce labyrinthe !
a C'est ainsi que je passai mes trois derniers jours à Yilliers. J'hésitais encore le matin de celui qui pré* céda mon départ. Je tremblais de ce que penserait Vivian si jamais je lui avouais mon hésitation actuelle, et je savais d'avance que je ne pourrais pas la lui cacher, car le tromper est encore plus dil](icile que lui désobéir. Je tremblais aussi de ne plus jamais revoir Guy, si je lui avouais tout; mais enfin, je pris, ou je crus prendre, ce dernier parti. Pendant la . soirée au château, dans un moment où, il m'était possible de lui parler seul, je commençai à lui faire ce pénible aveu. Je lui racontai ma bizarre pensée de transformer son attrait pour moi en un moyen de vengeance, et j'ajoutai, non sans effort, qu'il m'était interdit de penser à lui.
« A ce mot, je le vis si surpj^is d'abord, puis si ému, et une expression de douleur si vive se peignit sur ses traits lorsqu'il me demanda c< $i c'était là tout ce que favai$ à lui dire^ » que je m'écriai non ! avec un accent que je ne pus maîtriser, et qui était bien en ce moment celui de mon cœur. Il ne s'y
LES DEUX FIANCES 505
trompa pas ; et alors, kune^ je n'eus plus le courage d'achever ma confession. Il lui suffisait desavoir que mes sentiments (quels qu'ils eussent été jadis) ne lui étaient plus contraires maintenant. Ce qu'il me dit, ce que je lui répondis, je ne pourrais vous le dire, mais ce furent les mots suivants qui entraînèrent ma volonté flottante.
« — Vous vouliez venger votre père, me dit-il doucement; mais qui sait si, au lieu de cela, vous ne lui obéirez pas en comblant mes vœux ? Qui sait si vous n'accomplirez pas ainsi la secrète intention de celui dont la volonté si expresse a été de nous rapprocher?
« Cette idée, fondée ou non, qu'il m'offrit ainsi, jeta un poids décisif dans la balance déjà fortement inclinée en sa faveur, et je ne sentis bientôt plus qu'une seule chose, ce fut qu'il m'en coûterait infiniment moins d'écrire à Vivian que notre mariage était rompu, qu'il ne m'en coûterait maintenant de me séparer de Guy pour toujours.
a Tout fut donc décidé ainsi ce soir-là, et je pris la résolution d'en instruire sur-le-champ Vivian. Mais ^uand je voulus écrire cette lettre, elle me sembla plus difficile à composer que je ne l'avais prévu, et je l'ajournai tant que je pus, tout en sentant mes torts envers lui s'aggraver chaque jour ; enfin, je m'y décidai, et depuis hier cette tâche difficile est accomplie.
S96 ANNE SËYERIlf
a Voilà toute Thistoire, ma chère Anne, et maintenant que je n'ai plus rien de caché pour vous, je désire fort recevoir vos conseils, même vos remontrances ; mais avant tout, et surtout, l'assurance que, vous n'avez pas cessé d'aimer votre reconnaissante et afleclueuse amie.
«ÉVELIKE DeVEREUX.
« P. S. Notre mariage n'aura lieu qu'au pnntemps. »
\près avoir achevé celte lettre, Anne demeura longtemps pensive et soucieuse. Elle avait assurément autant d'esprit qu'une autre, mais la simplicité de son caractère l'empêchait de comprendre celui d'É véline : elle la croyait sincère, elle la reconnaissait incapable de proférer un mensonge, et cependant elle lui voyaï commettre un acte de duplicité étrange; elle la savait droite, pure , même pieuse, et cependant elle la voyait céder sans scrupule à son orgueil, à sa vanité, subir sans résistance les impressions les plus
LES DEUX FIANCES 391
contraires, en résumé trouver toujours moyen de satisfaire celle du moment. Ces contradictions lui semblaient inexplicables ; elle ne remarquait pas que ce qui manquait à Ëveline, c'était l'habitude de s'examiner elle-même et celle de se vaincre.
. Il y a des natures si bien douées qu'agir, et faire le mieux possible, c'est pour elles une même chose : celles-là traversent la vie sans se ternir, et elles appartiennent à Dieu et à la vérité, en quelque lieu qu'elles se trouvent. Mais ce n'est pas là la loi commune : celui qui a dit qu'il venait sauver c< non pas les justes mais les pécheurs, » et guérir « non pas les sains mais les malades, » connaissait l'infirmité humaine. Il lui laissa un divin remède, et lui seul peut discerner ce que recèlent les âmes qui n'y ont jamais eu recours.
Quoi qu'il en fût, le sort de Guy était fixé, et Anne s'y était crue résignée ; mais cette lettre renouvelait ses perplexités et la laissait incertaine et troublée. La diversité de leurs croyances élevait déjà une triste barrière entre Éveline et Guy, et voici maintenant que, de gaieté de cœur, Eveline en élevait une nouvelle par son inexplicable dissimulation, Ëveline qui se piquait plus qu'une autre de sincérité et de franchise !
Mais si Anne avait de la peine à se rendre compte du caractère d'Éveline^ elle connaissait fort bien
S98 ANIfB SÉYERIN
celui de Tami de son enfance, et son cœur battait d'appréhension, à la pensée de ce qu'éprouverait Guy lorsqu'Ëveline hii avouerait enfin ce qu'elle lui cachait encore', et rendrait manifeste par cet aveu la duplw cité dont elle était coupable envers lui en ce moment. Sa passion y résisterait peut-être, mais son estime et 8a confiance? Elle en doutait. De plus, elle savait mieux qu'une autre de quels accès de violence il étsut capable, et bien que, depuis la mort de son père, elle l'eût vu lutter avec lui-même au point de s'être en apparence complètement dompté, elle n'était pas sûre cependant qu'une épreuve soudaine et sensible ne fût pas au-dessus de ses forces. Quelques-uns de ses souvenirs justifiaient toutes ces craintes. La pauvre Anne soupira et son cœur se gonfla; Elle avait trouvé juste et convenable de s'immoler ellemême 5 elle avait fait ce sacrifice avec une fermeté qui manifestait chez elle des habitudes toutes contraires à celles d'Éveline^ mais était-ce pour perdre en même temps la satisfaction de le savoir heureux et la certitude de le savoir bon ? ^— Ces deux choses se liaient facilement dans le caractère de Guy. — A Inesure que ces réflexions et mille autres se succédaient dans son esprit^ une mélancolie jamais éprouvée jusqu'alors s'emparait d'elle. Le sacrifice qu'elle avait fait changeait d'aspect : pour la première fois, il cessait de lui paraître juste et sensé, et avec le doute,
LES DEUX FIANCES S99
le réfeillait dans son jeune cœur un poignant et in* tolérable regret,
Anne chercha à secotter cette trop TÎ?e împres- 6ion en (juiltant sa chambre, en sortant de la mai« «m; mais (oui, lé jardin comme ie salon, la route comme T'élise, comme te parc de Villiers àa loin, tout lui rappelait un passé disparu pour toujours. ÊTefme ellé-mênfe; malgré toutes les énKHions pénibles dont elle atàit été la cause , laissait mainfienani dans ces lieux un vide plus pénible encore que 6a présence. Enfin, Franz, ce paisible, ce Odèle «mi ^ dont k société Itii eût été douce et bienfaitânie, il était patti, lui aussi, comme les autres ! Et dé tout cela ii ne fallait rien dire, pour ne pas afiKger sa m^, pour ne pas ajouter au chagrin ifài courbait la tête de son pèrel Anne mit la main «r son tœwf et respira avec effort. Un instant, file fat tentée de dire : «' C'est tf^op î v Mais presi{Ué ^ur-le-champ elle sourit : ce Oh I non , non I jamais, mon Dieu! cette parole ne viendra sur mes ièrresl ^
£t(e hâla son pas, car presque instinctivement elle s'acheminait en ce moment vers son refuge ordinaire,, «t, iprès être demeurée prosternée une demi-heure à Pëglise, die se dingea par la route vers la petite porte du presbytère.
Eik mam. Lecut^é lui-même vînt lui ouvrir; il
406 ANNE SËYERIN
disait en ce moment son bréviaire dans l'ÂUéè du dimanche.
Anne entra. L'air était doux, ]es arbres verts et touffus ; les étoiles commençaient à se lever dans le ciel pur ; mais la pauvre enfant n'éprouvait rien de correspondant à ces douces impressions extérieures, et son cœur serré venait s'épancher avec son vieil ami.
Pour ménager Éveline, pour ne point parler de Guy, et encore moins d'elle-même , c'était pour la première fois qu'Anne venait aujourd'hui rompre le silence et faire un récit fidèle de tout ce qui s'était passé autour d'elle et en elle-même depuis deux mois. La veille de la fête du château, on s'en souvient, déjà oppressée de tristesse et de perplexité, elle était venue chercher le curé, mais il était ab* sent. C'était donc le premier jour depuis sa maladie qu'elle se retrouvait dans celte allée chère aux pieuses pensées et aux causeries saintes. La conversation qui eut lieu maintenant entre le vieux prêtre et la jeune fille fut longue et triste. Anne parlait et pleurait à la fois; mais son cœur trop lourd ne trouvait pas en s'ouvrant son soulagement ordinaire.
Le curé l'interrompait peu. Il souffrait pour la pauvre enfant presque autant qu'elle-même, mais il n'avait pas en ce moment à la plaindre, pas même à la consoler: il avait à la fortifier et à éleverau-dessus
LES DEUX FIANCÉS 40i
du seiitiment de ses peines cette âme un instant re* pliée sur elle-même.
Il lut attentivement la lettre d'Éveline, et, après en avoir pesé chaque parole, une pensée lui vint qui
eût peut-être causé en ce moment à la pauvre Anne une grande joie; mais il ne Tarlicula pas.
a Non , se dit le prudent pasteur , Dieu seul connaît l'avenir ; c'est dans le présent que nous devons agir. »
Il fit une silencieuse prière, puis il dit à Anne :
— Vous êtes tout à fait rétablie, n*est-ce pas, mon enfant?
— Oui, mon père, répondit Anne un peu étonnée. -^ Je ne vois plus en vous la moindre trace de
maladie; mais vos forces sont-elles réellement rcvo* nues?
— Oui, tout à fait, dit Anne, surprise de cette manière de lui répondre.
Et elle ajouta :
— Jamais je ne me suis sentie si active, si infatigable ; je me porle mieux que jamais, vraiment, et ce n'est pas ma santé qui doit vous occuper.
-— Si fait, répondit le curé, car j'ai besoin d'être sûr que vous pouvez sans crainte affronter quelques fatigues...
Il hésita un peu, puis il dit :
— Et quelques dangers.
403 ANNE SËYEEIH
Anne leva vivement la tête,
— Je ne sais ce que vous voulez me proposer, ditelle, mais tout ce dont vous me croirez capable jo puis vous promettre de le faire.
— ^ Eb bien ^ écoutez-moi. Il vient d'éclater une épidémie à six lieues d'ici, par delà Hauteville, dans le petit village de Sérigny; les trois sœurs qui te- Iraient T école ont quitté les enfant^ pour se dévouer aux malades. Il faudrait trouver quelques personnes de bonne volonté pour les remplacer dans le poste qu'elles ont laissé vacant, ou même... — il s'arrêta — ou môme pour les suivre dans celui qu'elles occii^ peut maintenant.
Le lourd ennui qui pesait sur le cœur d'Anne siembla à ces mots se soulever comme par enchante* ment.
. — Je suis prête, dit-elle sans un instant d'bésitation. Quand faut-il partir?
Une expression attendrie se peignit sur le visage vénérable du vieillard. 11 avait atteint son but; le reste pouvait attendre.
— Laissez-moi arranger cela avec vos parents, dit-il. Je me trompe fort ou ils n'auront pas moins dû courage que vous. Vous partirez dans peu de jours, mon enfant. En attendant, allez, que Dieu soit avec vous.
Le cure venait d'agir comme fait un habile méde-
LES DEUX FIANCES 403
cin lorsqu'il connail la force de son malade : il avait appliqué d'une main sûre, à une âme courageuse, un remède héroïque.
La session du parlement anglais approchait de sa fin. Le dîner classique de Greenwich, qui précède la dispersion de ses membres, avait eu lieu. Députés et pairs du royaume commençaient à tourner leurs pensées, les uns vers l'Ecosse, où la chasse les appelait, les autres vers le lieu plus ou moins somptueux, mais toujours éloigné de la ville, qu'ils nommaient par excellence leur chez eux. D'autres enfin, en assez grand nombre, se disposaient à voyager pendant le reste de l'année et calculaient déjà les distances qu'il leur serait possible de parcourir sur le continent depuis la fin de la session actuelle jusqu'à l'ouverluro de la session prochaine.
C'était parmi ces derniers, quoique avec un but plus défini, que se trouvait un membre, encore jeune, mais déjà important de la chambre des communes, qui en ce moment regagnait sa demeure assez éloi-*
gnée du lieu où siégô. le parlement. Il semblait pen* sif et ne pressait nullement le pas de son cheval, ce qui lui donnait le temps d'être reconnu et salué par un grand nombre de personnes auxquelles il rendait leur salut machinalement et d'un air distrait.
Il entra ainsi dans le parc à l'heure élégante où l'on y rencontre, en voiture ou à cheval, la société aristocratique de Londres tout entière. Parmi les prome- . neurs à cheval, il aperçut bientôt deux de ses sœurs, /dont l'une était mariée; l'autre était une jeune fille de dix-sept ans. Le mari de la première servait d'escorte à toutes les deux. Lord Vivian Lyle (car on a déjà peut-être reconnu le cousin d'Éveline) se joignit à cd groupe de famille, et ils cheminaient ainsi depuis quelques instants assez rapprochés les uns des autres, lorsque tout d'un coup ils entendirent derrière eux des cris et un grand bruit. Vivian tourna vivement la tête et vit, arrivant sur eux, un cavalier dont le cheval avait pris le mors aux dents. Aussi prompt que la pensée, il poussa d'un vigoureux effort le cheval de sa jeune sœur, qui se trouvait placé immédiatement dans la direction de l'animal emporté ; mais par ce même mouvement, il prit sa place et il fut renverse lui-même, tandis que leur assaillant involontaire poursuivait sa course furieuse et lie parvenait enfin à s'arrêter que fort loin du groupe qu'il venait décharger ainj^i.
LES DEUX FUNGËS 40S
Émotion générale et grand effroi, mais heareusement de courte durée, car les premiers, parmi la foule de ceux qui se précipitèrent, trouvèrent déjà lord Vivian debout et se disposant à remonter à cheval. Toutefois, lorsqu'il voulut prendre ses rênes, il s'aperçut qu'il ne pouvait pas remuer le bras et sentit en même temps une intolérable douleur à l'épaule. Bref, il avait le bras cassé et Tépaule démise, ce qui ne l'empêchait pas de vouloir continuer sa route à cheval. Mais, parmi les voitures arrêtées en ce moment près de lui, se trouvait celle de la jeune comtesse Lyle, sa belle-sœur ; force lui fut de céder à ses instances et d'y monter avec ses sœurs. Il fut ainsi reconduit chez lui, et les soins nécessaires lui furent promptement prodigués par le médecin appelé en toute hâte, qui était l'ami de Vivian et de toute sa famille.
Cet accident lui était survenu depuis trois jours et il était encore au lit, lorsqu'à l'heure où il recevait tous les malins ses journaux et ses lettres, on lui en remit une en apparence fort importante car, dès qu'il en eut reconnu l'écriture, il déposa toutes les autres sur une petite table à écrire placée près de lui, et déchira l'enveloppe de celle-ci avec une vivacité qui lui était peu orcfinaire.
Vivian lut rapidement la lettre qu'il venait d'ouvrir, et il devint mortellement pâle, mais du reste
406 ANNE SËYERIN
aucun mouvement ne trahit son émotion; il la relut encore deux ou trois fois avec attention, enfin il la plia et la mit avec soin dans le tiroir de la table.
En ce moment le docteur entra. Les sourcils fron* ces, le singulier sourire, la pâleur livide de Vivian le frappèrent à l'instant.
— Vous avez fait quelque imprudence et vous souffrez davantage, &'écria-t-il en s'approchant vivement de son malade... Mais non, ce n'est pas cela, vous venez de recevoir une mauvaise nouvelle, je ne me trompe pas, j'en suis sûr.
Vivian répondit d'une voix moins altérée que son
visage :
— J'ai reçu, oui, mon cher ami, vous ne vous trompez pas, j'ai reçu une nouvelle... importante; une nouvelle qui m'obligerait à partir à l'instant si je le pouvais.
— Vous savez bien que vous ne le pouvez pas.
— Quand pensez-vous que je le pourrai?
— Pas avant deux mois, si vous tenez à ne pas demeurer estropié.
— Et si je n'y tiens pas, si je ne tiens qu'à partir et à arriver ?
— Vous n'êtes pas un enfant à qui il faille répondre quand il parle sans raison.
-— Sérieusement, dit Vivian, très-sérieusement,
quand pourrai-^je partir^ non pas sans danger, mais sans folie 7
— Eh bien, la chose est impossible avant quarante jours au plus tôt.
Vivian ne répliqua pas et bientôt parla d'autres choses; toute trace d'émotion avait disparu, mais soit que celle qu'il avait éprouvée eût été plus vive qu'il ne l'avait laissé voir, soit toute autre raison, son état se compliqua tout d'un coup d'une fièvre violente qui retarda de plusieurs semaines sa convalescence, et l'automne était déjà très-avancé, lorsqu'on put lire un matin dans un paragraphe du Morning Post que c< lord Vivian Lyle, enfin rétabli des suites de l'accident qui avait causé de si longues inquiétudes à ses nombreux amis, ainsi qu'à sa famille, quittait l'Angleterre pour quelques mois et avait rintenlion d'aller passer l'hiver à Rome. »
Tandis que le fiancé éconduit de la belle Eveline subissait ainsi une détention imprévue, celle-ci inter" prétait son silence au gré de ses désirs. Elle avait al»
tendu sa réponse avec un certain malaise ; maintenant elle pensa qu'il était trop fier pour exprimer des regrets, trop 6er peut-rêtre pour en ressentir^ et elle finit par trouver que la chose valait bien mieux ainsi. Les journaux lui avaient, il est vrai, appris l'accident arrivé à son cousin, mais elle n'en avait pas de loin apprécié la gravité. Elle n'avait surtout pas soupçonné la part des souffrances de Vivian qu'elle aurait pu s'attribuer à elle-même, non qu'Éveline fût naturellement disposera une modestie qui lui eût interdit ce soupçon, mais l'ensemble de ses souvenirs lui représentait son cousin sous un aspect calme, froid et fier qui rendait le sentiment ^'elle lui prétait plus naturel que tout autre.
Ce qui importait en ce moment plus que tout à Éveline, c'était de n'être troublée par aucune pen** sée importune. N'entendant plus parler de Vivian, elle regarda comme surmontée la principale difficulté de sa vie, et ne songea plus qu'à se livrer avec confiance à l'avenir qui s'ouvrait devant elle.
Lady Cecilia, on le sait, ignorait, comme tout le monde, la promesse qui avait lié Éveline à Vivian : ^elle avait donc agréé sans déplaisir la perspective do mariage de sa nièce avec Guy, lorsque celui-ci, à son arrivée à Paris, lui avait fait sa denunde en forme. L'obstacle religieux, sur lequel elle avait consciendeusement et peut-ôtre trop longu^nent iniiisté en
causant avec Éveline, avait cependant une grande importance à ses yeux ; mais s'apercevant à la fin de son enlretîen à ce sujet avec sa nièce que celle-ci semblait être un peu plus décidée à passer outre qu'au commencement, elle réfléchit qu'au bout du compte Éveline n'en ferait qu'à sa tête, et qu'elle n'avait elle-même d'autre obligation que celle de l'arrêter si elle voulait faire une folie dont le monde pourrait la rendre responsable.
Or, parmi ceux qui en Angleterre se récrieraient en entendant dire que miss Devereux épousait un étranger, elle prévoyait que la phipart, en apprenant que cet étranger était le marquis de Villiers, finiraient par un : a Vous m'en direz tant ! » qui justifierait complètement lady Cécilia, le nom et la fortune de Guy le plaçant en effet au nombre de ces prétendants qui passent dans la race prudente des mères et des chaperons pour ne pouvoir être légèrement écartés.
Pour rendre justice à Éveline cependant, il faut dire que bien qu'elle eût l'habitude et le goût de la richesse et qu'elle ne fut point insensible au plaisir de porter un grand nom, il eût été injuste de croire qu'elle eût sacrifié son cousin à aucune considération de ce genre. Peut-être même n'avait-elle jamais ré« fléchi à ce &it que lord Vivian Lyle était un cadet sans fortune, tandis que celle du marquis de Villiers était
princière, et il n'eût point été impossible que celte idée, si elle se fût présentée clairement à son esprit, n'eût plutôt entravé que secondé l'attrait par lequel Guy avait supplanté son rival ignoré. Lord Vivian luimême ne s'y était point trompé, et c'était précisé* ment pour cela qu'il s'était senti frappé au coeur«
Tandis que lady Cecilia et Éveline voyageaient lentement dans le nord de l'Italie, Guy était allé les attendre à Rome, où ils devaient se réunir. Il y était arrivé dans une saison où l'on n'y rencontre pas d'étrangers, et dès les premiers jours il avait ressenti cette impression calme et imposante — triste au gré de quelques-uns — qui, selon qu'elle attire ou déplaît, indique assez vite de quelle trempe est l'âme qui la ressent. Pour Guy, l'attrait fut immédiat, et pour l'en faire jouir mieux encore, l'arrivée de Franz vint bientôt lui apporter la seule compagnie qu'il pût en ce moment préférer à la solitude. Le lieu où ils se retrouvaient ajoutait pour tous deux au bonheur de se revoir, et il leur sembla que dans cette rencontre ils célébraient la fôte solennelle de leur amitié.
Bientôt ils commencèrent à parcourir ensemble celte grande Rome, où tout était depuis longtemps familier et cher à Franz, mais où tout cette fois lui paraissait transfiguré. Plus qu'un autre assurément, il avait goûté jadis cet enchantement que l'histoire et
LES DEUX FIÂNGËS 411
les arts y répandent avec profusion. Et cette beauté aérienne des lignes et des contours, et ce charme de la couleur, et cette splendeur de la lumière, n'étaitce point là ce qui avait fait épanouir et grandir ce talent qui rendait aujourd'hui son nom célèbre? Maisi un autre enchantement, une beauté plus haute, une splendeur plus vive, semblaient aujourd'hui s'échapper de tout ce qui l'environnait etiui parler un langage nouveau et plus auguste. C'était cette même voix entendue pendant la nuit dans sa petite chambre du Pré-Saint-Clair, qui semblait à Rome s'élever de toutes parts plus suave et plus forte, et remplir la voûte des sanctuaires comme celle du ciel azuré, les ruines du Forum comme les profondeurs des Cala- Combes, les palais magnifiques comme la campagne poétique et déserte. Ces galeries incomparables, temples de l'art, naguère seul objet de son culte, ne lui suffisaient plus,. non qu'il fût devenu indifférente aucune des choses qui avaient élevé ou charmé son âme; mais la voix qui retentissait en lui semblait sans cesse lui répéter ces mots : c< Plus haut, plus haut encore! » Cette ascension de l'âme, décrite plus tard dans des vers immortels^, Franz dès lors en ressentait Tattrait puissant. Avant le poëte, il avait vu en rêve là bannière du mystérieux voyageur, et il la
* Longfellow*
4i« ANNE SÉVEftîN
suivait de cime en cime en murmurant comme lui la devise qui y était inscrite : Excehiorl
Ce qui se passait dans la silencieuse profondeur du cœur de son ami échappait à Guy ; mais ce qu'il avait compris et apprécié, c'était l'accord nouveau de leurs âmes qui imprimait à leur amitié un sceau plus tendre et plus sacré. C'était cette flamme de foi et d'amour qui, bien que contenue, donnait à Franz une éloquence ignorée de lui-même lorsqu'il visitait main* tenant en chrétien les lieux naguère parcourus en artiste, et répandait dans leurs entretiens comme un torrent de lumière et de vie. Rien, nous le savons, n'avait détruit chez Guy les influences bénies de son enfance; et, bien qu'il ne se souvînt pas à chaque in* stant de tout ce qu'elle aurait dû lui imposer, sa foi lui était souverainement chère, et au temps où pour elle il aurait fallu soufTrir et mourir, il eût été sans peine héros ou martyr.
 défaut de ces combats, il avait su d'ailleurs en livrer d'autres, et d'aussi difficiles, en imposant à sa jeunesse le frein de la loi de Dieu, et c'était là surtout que s'était manifestée l'énergie qui était une de ses qualités principales. Mais cette énergie, on le sait, l'avait mieux servi contre les fautes auxquelles la faiblesse aurait pu l'entraîner, que contre celles qui naissaient de l'impétuosité de son caractère et de la vivacité de son imagination. Sous ce dernier rapport,
LES DSUX FIANCES 415
Pierre Séverin, tout en s'étaut trompé une fois, avait cependant bien jugé Guy en le croyant susceptible d*une impression d'autant plus vive qu'elle serait soudaine et imprévue. La preuve en fut donnée le jour * où il rencontra Éveline, qui de son côté lui ressem* blait sur ce point, en sorte qu'ils avaient été attirés Tun vers l'autre par un défaut identique. Ajoutons cependant, pour excuser notre héros, qu'il eût été difficile de résister au charme séduisant qu'É véline, lorsqu'elle voulait plaire, savait ajouter à celui de sa beauté. On pouvait la critiquer, la blâmer, quelquefois même la détester : se passer du rayon de soleil que faisait luire sa présence devenait presque impossible. Il n'était point surprenant que Guy eût subi ce charme; un autre esprit, aussi froid que le sien était ardent, l'avait subi comme lui et plus puissamment encore, car en ce cas le contraste avait encore ajouté au prestige.
Il faut donc bien avouer ici que sous l'empire de celte fascination Guy avait détourné les yeut de l'obstacle qui aurait pu le séparer d'Ëveline, ou du moins il n'y avait songé que vaguement et avec l'espérance que le temps viendrait où cet obstacle disparaîtrait et où leur union deviendrait plus complète. y
Mais pendant les jours qu'il passait maintenant à Rome avec Franz, jours calmes et doux à ce point que, à peine si l'attente do celles qui allaient venir lui
m "" ANNE SËVERIN
en faisait hâter la (in, cette pensée se révalla airec une tout autre intensité. Son ami venait de lui faire goûter, d'une façon saisissante et nouvelle, le bonheur d'une sympathie sans laquelle l'amour peut sans doute naître et vivre, mais non grandir et s'élever^ Guy le comprit, et il s'étonna d'avoir pu jusque-là placer cette sympathie plus bas qu'au sommet de ses espérances d'avenir.
Il ne communiqua pas cependant cette pensée à son ami ; peut-être même voulait-il s'en distraire en cherchant de plus en plus à suivre celui-ci dans ses courses journalières et à surprendre pour ainsi dire les pensées nouvelles qui naissaient, belles et vigoureuses, de sa nouvelle croyance. Chaque promenade devenait ainsi un doux enseignement aussi bien qu'un épanchement intime, et Guy, dans ce contact, remontait graduellement à une hauteur dont il était descendu à son insu depuis que l'influence d'Anne ne régnait plus sur sa vie.
Dans le cours de l'une de ces promenades, ils étaient parvenus un jour à cette partie des jardins situés sur le Palatin qui domine le Forum, et d'où les yeux rencontrent de toutes parts les souvenir^ !es plus illustres et les ruines les plus fameuses de l'histoire. Ils s'assirent sur le fragment brisé d'une colonne à moitié recouverte de mousse et d'herbes grimpantes. Guy se mit à murmurer quelques vers
d'une strophe de ChUde Harold. La nouveauté leur prétait alors un charme qui, selon nous et en dépit de la modet subsiste encore. En tout cas, à celte époque, Guy, comme la plupart des hommes de son âge, les savait par cœur et les citait volontiers dans les lieux chantés par le poète.
Il s'arrêta pourtant bientôt»
— Ma mémoire est en défaut ; aide-moi, Franz, la tienne est meilleure.
Mais Franz secoua la tête.
-^ Ne me demande plus cela, dit-il, ce serait inutile« Oh ! non, Guy, en vérité, ce ne sont pas des paroles harmonieuses et des pensées vagues comme celles de Byron que m'inspirent aujourd'hui le lieu où nous sommes ou ceux que nous avons sous les yeux. Mais , j'en conviens, tu ne peux pas deviner ma pensée... ; tu ne peux surtout pas ressentir ce que j'éprouve*..
— Cependant, dit Guy avec un demi-sourire, il me semble qu'habituellement je te comprends assez vite, Je ne devine pas toutefois, je l'avoue, pourquoi la vue de ce Forum, de ce Capitole et de toutes ces ruines semble te troubler si fort.
Franz s'était levé ; son pâle visage s'était animé d'une façon peu ordinaire ; il alla s'appuyer contre un pan de mur qui se trouvait derrière lui : ses cheveux, rejelés en arrière, découvraient son profil, dont
41« ANNE SËYERIN
le contour, accentué quoique fin, se dessinait sur le ciel bleu, et il regardait devant lui avec une ex« pression qui changeait entièrement sa physionomie, d'habitude si simple et si calme. Le génie qui résidait réellement dans son âme se trahissait bien ainsi quel* quefois dans son regard; mais en ce moment l'in* pirationqui faisait rayonner ses yeux d'un feu sombre semblait être d'une tout autre nature.
Il étendit son bras vers la droite.
— Je ne vois dans toutes ces ruines que cet arc triomphal intact et debout, dit-il en désignant Tare de Titus. Ces pierres me parlent un langage éloquent et terrible qui fait tressaillir tout mon sang...
Jamais Guy n'avait vu à son ami cette attitude, cette voix, ce regard. Il le considéra avec surprise, osant à peine lui demander la cause d'une exaltation qui lui semblait extraordinaire.
Au bout d'un moment, Franz lui dit tout d'un coup:
— Guy, dis-le-moi, toi qui portes un grand nom et qui es fier de l'ancienneté de ta race, as-tu jamais songé à ^ mienne ?
Guy fit un mouvement do surprise. En ce moment et dans la bouche de Franz, cet le question loi parut bizarre et presque dénuée de sens.
— Tu me crois fou, dit Franz en souriant tristement. Oui, et tu aurais raison si je venais me vanter
S toi de ce privilège, dont tons cependant nous portons rindubitable signe^ puisque le temps ne peut l'effacer de nos traits, de celle noblesse, des-je de l'ancienneté, qui rendrait la tienne, Guy, celle d'un par- Tenu si les siècles comptaient pour nous conomc pour tous. Non, non, ce n^est pas cela ; je ne suis pas fou, et lorsque je te parle de ce sang antique et illustre, de ce sang coupable et puni qui brûle dans mes vei« nés... c'est... c'est...
Franz s'arrêta un instant, suffoqué par l'émotion^ puis il acheva presque h voix basse :
-— C'est parce qu'il brûle avec une douloureuse ardeur de se répandre pour Celui dont le sang divin et sacré crie vengeance contre lui !•.. vengeance et pardon ! . . .
11 demeura un instant en silence. Guy, ému et attentif, ne songeait point à lui répondre; d'ailleurs lorsque Franï sortait ainsi de sa réserve et pensait tout haut^ il aimait à l^écouter et craignait de l'interrompre.
— Oh f poursuivit bientôt celui-ci, depuis que je suis chrétien (cat* quoique baptisé en naissant, tu sais bieto que je suis vraiment chrétien depuis peu), tout m'apfaralt souà un aspect frappant et nouveau!
Il releva la tôte, croisa les bras, et, regardant encore une fois vers la droite :
— Jérusalem est détruite, dit-il ; il ne reste pas
418 AUNE SÉYERIlf
pierre sur pierre de Fanlique cité; mais cet arc de triomphe élevé au vainqueur du peuple juif est debout ! Les richesses du Temple sont anéanties, et les dernières traces de sa magnificence apportées à Rome pour orner ce triomphe ont disparu mystérieusement les unes après les autres; mais l'empreinte de ces trésors est demeurée gravée sur ce monument même, consacré au souvenir de la chute du Temple et de la Tille! Chule si effroyable et si profonde que depuis le commencement du monde il n'y en a pas eu de semblable, et il n*y en aura jamais ! Il n'a été donné à aucun peuple de pouvoir être aussi criminel et d'en* courir un châtiment aussi redoutable que celui du peuple qui fut le mien!...
11 se tut encore et promena son regard dans une autre direction.
— ' Et cependant, reprit-il en se rapprochant de Guy, ne semblerait-il pas que les derniers défenseurs de Jérusalem eussent dû demeurer illustres, ne fût-ce que par leur infortune et par leur valeur ? Pourquoi donc les antiquaires et les guides qui nous ont si souvent montré cette voie triomphale qui mène au Capitule et nous en ont tant de fois énuméré les souvenirs; pourquoi aucun d'eux ne nous a-t-il jamais parlé de ce qui survint le jour du triomphe de Titus, là-bas, à cette place, près des prisons Mamertines, que nous apercevons d'ici? Pourquoi, parmi tous les faits qui rcn-
dent ces prisons célèbres, ne nous ont-ils pas mentionné celui-là, qui cependant mériterait de l'être, autant du moins que celui de la mort de Juguriha?
— Je ne me souviens pas du fait dont tu veux parler, dit Guy.
— Non, j'en étais sûr. Et pourtant tu sais l'histoire et la mémoire est bonne. Eh bien, Guy, laisse-moi te rappeler que ce jour-là le triomphateur, au moment de monter au temple, devant verser le sang d'une victime, s'arrêta à cette place, tandis que l'on détachait de soncorlége un captif de plus haute taille et plus richement vêtu que les autres, et qu'on remmenait dans cette prison pour y achever son supplice avec le lacet même qu'il portait autour du cou. Ce ne fut qu'après cette immolation que le cortège reprit sa marche et acheva de monter jusqu'au Capitole! Guy, ce . captif dont on ne daigne pas nous parler, c'était Simon Bar-Gioras ; c'était un des trois derniers défenseurs de Jérusalem. Oui, poursuivit Franz avec une émotion croissante, oui, c'était l'un de ceux qui la défendirent jusqu'au bout... mais, hélas! qui la défendirent comme des démons maîtres d'une âme de laquelle ils ne veulent pas se laisser chasser, et non point comme les champions héroïques d'une cause sacrée et perdue. Aussi cette grandeur que la seule infortune suffit souvent pour donner, elle manqua à la calamité la plus grande que lé monde ait vue, et les
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noms attachés ù cette immense catastrophe ne demen* rèrent pas mâme fameux !... Jean de Giscala, Éléazar, Simon Bnr-Gioras : qui pense à eux aujourd'hui? L'univers tout entier proclame et vénère les noms de deux pauvres Juifs qui, quatre ans auparavant, dans cette même prison, avaient eux aussi attendu le supplice ; mais le malheur, le courage, la mort tragique des autres, ne leur ont point donné la gloire, et un dédaigneux oubli les a effacés de la mémoire des hommes I
Franz se tut et appuya sa tête sur ses mains jointes :
— 0 mon Dieu! dît-il tout bas avec ferveur, ô mon Dieu, que moi aussi je meure obscur, mais que ce soit pour vou$ l que moi aussi j'achève ma vie par un supplice ignoré, mais que ce supplice wit une expiation pour eux, et que cette expiation, d^ sîroe avec ardeur, soit acceptée avec miséricorde!
Cette prière, Guy ne l'entendit pas, mais lorsque son ami releva la tête, toute ombre avait disparu de son front, et il vît briller dans ses yeux comme un rayon céleste.
Ils se serrèrent la main sans parler davantage, et ils achevèrent lentement et en silence la promenade que cet cnlrclicn avait interrompue.
Le temps ainsi occupé et rempli passait sans que, malgré raltcntc, Guy songeât à se plaindre de sa du-
rée, et nous savons maintenant dans quelles disposi* tions il se trouvait le jour où, à quelque distance du Ponte Molle, il aperçut enfin la voiture qui amenait à Rome les deux voyageuses.
« Ecco Romalv^ ceux qui aujourd'hui arrivent à Rome par le chemin de fer et se précipitent comme un tourbillon dans une station que rien au premier aspect ne distingue de celle du lieu le plus obscur de la terre, ne peuvent se représenter Teffet que produisaient jadis ces deux mots, lorsque, parvenu à l'endroit du chemin d'où Ton aperçoit pour la première fois la ville éternelle, le postillon arrêtait ses chevaux et le désignait de loin au voyageur, et les prononçant de cet accent romain, sonore et grave, comme le nom de Rome elle-même.
Éveline avait assez d'esprit et d'instruction pour .n*être point insensible à ce nom, et assez de goût pour embrasser de l'œil avec admiration les lignes gracieuses qui se développaient devant elle détachées sur le ciel ardent et pur, et dominées par l'incom-
parable coupole qu'on ne peut confondre, même à une première vue, avec aucune de celles qui Tentourent. Debout dans la calèche découverte où elle voyageait avec sa tante, les yeux brillants, les lèvres entrW vertes, elle était belle et charmante dans ce premier, mouvement de curiosité et d'intérêt. C'est ainsi que la revit celui que venait au-devant d'elle et dont elle rencontra rougissant le regard ravi, lorsque au bruit des pas de ison cheval elle tourna la tête et aperçut Guy, qui venait de mettre pied à terre auprès de leur voiture.
Rien pendant les premiers jours ne vint troubler l'impression de cette rencontre. Éveline était dans les dispositions voulues pour apprécier Rome historique et poétique, et elle avait hâte d'en visiter les monuments. Elle n'avait point en fait d'art un goût exclusif pour celui dans lequel elle excellait : elle savait admirer le beau sous toutes les formes. Ce fut donc pour Guy un intérêt vif et nouveau que de parcourir avec elle ces galeries merveilleuses, en lui communiquant dans un langage animé ses impressions enthousiastes, tandis que lady Cecilia les suivait, en regardant avec son lorgnon les tableaux et les statues^ lisant ensuite scrupuleusement le Guide dam Rome de madame Slark (le Murray de cette époque). Par la nature de son esprit et par celle de ses études, Guy eût été en tout temps un guide intelligent et
sympathique; maissesrécentcsexcrtrstons avec Eninz avaient élevé plus haut ses appi'écii]lions,ettnnlqu*ils ne firent que regarder ensemble des tuhleaux et des ruines, des statues et des paysages, rien ne vint trouble le charme de l'harmonie complète qui semblait régner entre eux. Ëvelïne aimait l'éloquence et l'enthousiasme de Guy, et sans pouvoir toujours lui répondre, elle le comprenait assez pour qu'il pût rarement s'apercevoir qu'elle ignorait la langue qu'il parlait. C'était à peine si une ou deux fois un mot, un accent, un regard ou surpris ou distrait, était venu le faire tressaillir comme une note fausse qui aurait frappé son oreille. Mais cette impression passagère était promptement dominée ensuite par le charme de la présence d'Ëveline, par l'originalité naturelle de son esprit, parl'amour enfin, qui jelaiten ce moment un voile doré sur tout ce qui les environnait.
Le jour où pour la première fois ils entrèrent ensemble dans Saint-Pierre, celte impression pénible et momentanée se fit sentir d'une manière plus accentuée et plus vive. Ce jour-là, Éveline dit beaucoup de choses qui témoignaient de sa surprise et de son admiration; mais les paroles que Guy aurait vou\u entendre, elle ne les dit point. Il en conserva «"fta sorte de répugnance à visiter avec elle aucune éèuî^ï répugnance qui jv„gnientail à mesure au'eU** *^ pressait avec la \'^ "KanS
424 ANNE SffERiR
d'une voyageuse. Lorsque enfin il s'y décida, ce fut avec une appréhension qui souvent arrêtait sur ses lèvres l'expression de sa pensée là où elle eût été la plus vive ; et il arrivait qu'après avoir été éloquent et animé en présence du site ou était placée une église, il devenait soudainement silencieux et rêveur dès qu'ils en avaient franchi le seuil. Parfois il s'éloignait alors brusquement d'Éveline, comme s'il eût redouté da Tentendre parler. Parfois il se jetait à genoux devant cet autel spécial où brûle la lampe qui indique que là est la vie du sanctuaire, et pendant ce temps Éveline l'atlendait patiemment, appuyée contre un pilier, sans se douter qu'il venait de tomber pour elle au pied de cet autel une ardente prière. Mais lorsqu'il se relevait, pâle encore de l'émotion de son âme, le regard qu'il rencontrait semblait envoyer à sa brûlante espérance une réponse glacée !...
0 cruels destructeurs de l'unité chrétienne ! que de cœurs ont saigné par vos mains, de siècle en siècle, parmi les plus nobles cœurs de la terre !
Éveline n'était cependant indifférente à aucune des richesses que l'art a accumulées dans les églises les plus obscures de Rome ; ni le goût, ni l'intérêt, ni l'inlelligence ne lui manquaient pour les apprécier et en jouir. Elle comprenait tout enfin, tout, hormis la pensée qui avait fait naître ces sanctuaires, la pensée qui était exprimée par ces symboles, la pensée
LES DEUX FUNGËS 43&
qui était la raison, TÂine et la vie de tout ce qui l'entourait. Ceci, elle n'était même pas curieuse de le savoir ou embarrassée de l'ignorer. Une indifférence profonde succédait au plus vif intérêt dès qu'il était question d'autre chose que de la forme extérieure et de la parure de ces temples chrétiens dont elle ne songeait jamais à apprendre Tbistoire. £Ue eût rougi d'ignorer le nom de Jupiter Olympien ou Gapitolin et de ne pas reconnaître à la première vue la statue d'Auguste, celle de Tibère ou même cello d'Antinous ; mais ses yeux passaient indifférents et ignorants devant les images des plus grands bienfai* leurs des peuples. Les traits connus et vénérés de Vincent de Paul, de Philippe de Néri, de François d'Assise et de tant d'autres qui ont élevé l'humanité au-dessus d'elle-même et accompli des œuvres que les anciens auraient nommées divines, non^seulement ils lui étaient inconnus, mais elle n'avait ni honte d'ignorer leur histoire, ni désir de la connaître.
Telle était Éveline, qui, en cela, ressemblait à beaucoup d'autres, et elle eût été fort étonnée si l'imipression produite sur son fiancé par une conduite aussi simple lui eût été révélée. Elle remarquait bien parfois les nuages passagers qui altéraient la physionomie de Guy, mais elle était loin d'en soupçonner la cause. Quant à lui, lorsqu'il avait ressenti la sensation pénible que nous venons de décrire, il espérait
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mmox du lendemain, ou plutôt le lendemain il évi- Uiit tout ce qui aurait pu la renouveler et proposait une promenade à cheval ou une course à la campagne. Alors, en présence de cette glorieuse et riante nature, au milieu de ces ruines fameuses, où tout dans leurs impressions était identique, Tenchantement redevenait puissant, irrésistible, et il s'y livrait sans réflexion ; mais le contraste n'en était ensuite que plus grand lorsqu'il sentait par un regard ou une inflexion de voix qu'il fallait cacher les sentiments qu'il ne voulait pas voir involontairement profanés par celle qui ne les partageait pas.
La souffrance actuelle de Guy tenait moins, il faut l'avouer, à un zèle d'apôtre tardivement réveillé, qu'au besoin de ne pas vivre sans Éveline dans des régions qu'il sentait être les plus hautes et où il venait si récemment de retrouver la joie d'une sympathie complète. Sa passion, vive et irréfléchie d'abord, était devenue sérieuse et tendre comme le nœud qui allait les unir; il ne pouvait supporter cette privation, et tout lui semblait inférieur maintenant à ces fétcs de l'âme qu'ils ne pouvaient goûter ensemble.
Dans la tristesse qui s'emparait parfois de lui, peut-être eût-il ouvert son cœur à Franz ; mais depuis quinze jours Franz avait quitté Rome pour aller chercher une solitude plus profonde. Une fois il songea à écrireà Anne..,, puis, après être demeuré longtemps
pensif, il finit par jeter sa plume et par se rë$oudre à ne parler à personne ni d'Éveline, ni de lui-même. Résolution sage peut-être, mais dont le résultat était contraire à cet équilibre parfait d'humeur et de caractère que Guy obtenait à grand'peine de lui-même, lorsque, par une raison bonne ou mauvaise, le fond de son âme était troublé.
— Voulez-vous nous accompagner aujourd'hui au Cotisée? dit Ëveline à Guy un matin où à son heure accoutumée il arrivait chez lady Gecilia.
— Sans doute, répondit-il d'abord avec empressement.
Puis il réfléchit, et d'un autre ton il dit :
— Mais c'est aujourd'hui vendredi, il y aura foule au Colisée; il vaudrait . mieux, je crois, y aller un autre jour.
— Non, non, dit Éveline, c'est précisément pour cela que je veux y aller. On m'a dit qu'il fallait le voir ainsi rempli de monde, et que d'ailleurs cette fête était curieuse.
m ANNE SÊYERIN
— Ce n'est pas une fête, dit Guy gravement, c'est un simple acte de dévotion qui se répète tous les vendredis.
— En vérité, dit Êvelîne, et pourquoi le vendredi?
— Parce que c'est le jour où le Christ est mort pour nous; par cette raison, vous ne l'ignorez pas, ce jour est demeuré consacré dans le monde chrétien... dans le monde catholique du moins... répondit Guy.
— Mais à quel propos choisit-on le Colisée pour s'y réunir ce jour-là?
— Parce que le Colisée a été baigné du sang des martyrs et que leur souvenir se mêle là plus qu'ailleurs à celui de la croix pour laquelle ils l'ont versé.
Guy donna cette explication d'un air triste et contraint qui sembla inexplicable à Éveline. Elle se trouvait irréprochable dans ses ménagements envers la croyance de Guy ; elle réprimait soigneusement tout ce qui aurait pu le blesser et l'interdisait même aux autres. La veille encore, une jeune Anglaise ayant dit devant elle qu'au bout du compte elle était persuadée que les catholiques adoraient les images, a quoiqu'ils ne voulussent pas l'avouer, » Éveline s'était fâchée et avait soutenu que les catholiques étaient de bons chrétiens : a Aussi bons que vous et moi, » avait-elle ajouté avec vivacité. Elle était donc tolérante, très-tolérante. Que fallait-il de plus à Guy?
LES DEUX FliRGÉS 42»
Elle ne voulait point, il est vrai, qu'il cherchât à Tinfluencer, mais en retour elle ne voulait exercer sur lui aucune influence, et elle trouvait qu'il aurait dû lui en savoir gré, quoique à vrai dire cette réserve ne lui coûtât absolument rien. « Guy était catholique; Vêtait dommage, mais ce n'était pas sa faule, il était Français, il ne pouvait donc pas évidemment être anglican.» Éveline n'allait pas plus loin que cela, et elle ne s'en préoccupait plus* Pour Guy, nous le savons, il en était autrement; mais sur ce point important il avait pris le douloureux parti de se taire toujours, un infaillible instinct Tciyant averti que dans la disposition actuelle d'Éveline ses paroles seraient vaines et qu'elles pourraient blesser sans jamais convaincre. Il gardait toutefois le silence avec effort} et c'était aussi avec effort qu'il se laissait par« fois entraîner à le rompre. Éveline s'aperçut donc en ce moment avec déplaisir qu'il était triste et sombre. Elle ne comprit pas pourquoi et elle alla mettre son chapeau d'assez mauvaise humeur, laissant Guy l'attendre dans le salon.
Il était demeuré assis près d'une table sur laquelle étaient amoncelés des livres, des fleurs, des paniers à ouvrage et une foule d'autres objets que les Anglaises transportent volontiers en tous lieux et tirent comme par enchantement des profondeui^ de leurs sacs de voyage^ se donnant ainsi l'air d'être établies
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poor y passer leur vie dans toutes les auberges qu'elles traversent.
Distrait et préoccupé, Guy touchait machinalement à ce qui se trouvait sous sa main : c'était en ce moment une fort jolie corbeille dans laquelle, parmi les objets jelés pêle-mêle avec les gants, le flacon, l'ouvrage d'Éveline, il remarqua un petit livre dont la riche reliure attira son attention. 11 le prit, l'ouvrit, et voyant que c'était un livre de prières, il allait le refermer avec un léger soupir, lorsqu'il aperçut deux initiales gravées dans l'intérieur de la couverture et qui n'étaient point celles d'Évcline, Y. L. Il regarda un instant ces deux lettres avec attention et une certaine curiosité, puis il lut les mots écrits au-dessous de ces initiales : « Souvenez-vous de ce jour. » Le livre était encore dans ses mains, et il relisait cette phrase lorsque Éveline rentra et s'avança vivement en rougissant ; mais avant qu'elle pût le lui prendre, Guy avait déjà replacé le livre sur la table d'un air indifférent et il s'était levé. 11 avait très-bien remarqué cependant le mouvement d'Éveline; mais il l'attribua à l'habilude qu'elle avait prise d'éviter tout ce qui pouvait amener entre eux une discussion religieuse. Cette pensée pour le moment éloigna de son esprit le souvenir des deux initiales et la . question qu'il allait faire à ce sujet. Au même instant, lady Gecilia parut et leur donna le signal du départ.
La tante d'Éveline, dans son costume ilc promenade, éUiit coiiïée d'un chapeau gris auquel s'ndaptail une espèce de cabriolet de soie bleu qui la préservait du soleil, tandis qu'un vaste mais \é^er manteau la préservait de la poussière. Sous Tuu de ses bras elle portait un petit pliant qui lui permettait de s'asseoir en tous lieux; sous Tautre son lidèlc c< guide du voyageur » et un album où elle et Évelinc dessinaient tour à tour; enûn, elle tenait à la main un petit panier dont le contenu était préparé pour le cas où la faim les surprendrait en route. C'était dans cet équipage que lady Gecilia accomplissait périodiquement tous ses devoirs de voyageuse et jouissait de tout à sa maiiière.
Elle s'établit avec son bagage dans la calèche, Éveline y monta à son tour et Guy se plaça devant elle.
C'était une de ces journées d'Italie dont la be^iuté se fait sentir même dans une série de beaux jours et cause une sensation si vive que le cœur, trop plein, en arrive à souffrir de l'intensité même de la jouissance qu'il ressent. L'œil est satisfait et ravi; de quelque côté qu'il se pose, tout semble être rassemblé pour son plaisir; l'harmonie est partout, non moins dans la forme et la couleur des édifices, que dans celles des mrniagnes et des arbres ; la main de l'homme semble avoir su seconder de toutes parts l'incompa-
im AMNE SÉTERIN
rable nature. Et sur tout cela tombe une lumière magique, une lumière dont la beauté ta toujours se transformant et croissant Jusqu'à l'heure où le jour se perd dans la nuit au milieu d'une splendeur qui dépasse encore celle du matin! C'est surtout cette lumière, vie de cette terre charmante, âme de ce beau corps, qui produit sur l'âme humaine l'efTet dont je viens de parler, et transforme parfois l'admiration en douleur. Pourquoi? serait-il facile de le déGnir? Je ne le crois pas, car cette sensation est mystérieuse, et les mystères ne peuvent s'expliquer; mais ne seraitce point qu'alors le cœur s'ouvre à une joie trop grande pour ce monde, et qui n'a pas de rapport avec la réalité de la vie? De là un retour mélancolique sur eux-mêmes, pour ceux dont l'aspiration n'est pas assez forte pour les porter plus haut que la terre, et jusqu'au lieu de l'accomplissement véritable, dont cette beauté qui nous accable n'est que la promesse et que l'ombre 1
Éveline et Guy étaient montés en voiture assez soucieux l'un et l'autre; mais sous. l'influence irrésistible de cette belle journée, tout sembla bientôt s'effacer et disparaître, hormis la joie d'être l'un près de l'autre soùs cd beati ciel et de respirer ensemble l'air pur et parfumé, de regarder enfin autour d'eux avec une sorte d'ivresse, carj disons-le en passant ^ il y a dans la vie de rapides moments oô la mélancolie dont
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J€ Viens Se parler ne peut se glisser entre Fadmiralion et le cœur qui la ressent, parce que le transport qui le remplit dépasse toute impression du dehors. Pour Guy et Ëveline, ce moment était un de ceux« là!...
Au lieu d'aller tout droit au Cotisée, Guy implora et obtint de faire un long détour. Une sensation indéfinissable lui faisait désirer que cette heure ne pût jamais finir ; le poids qui avait si souvent oppressé son cœur était soulevé; il ne songeait plus qu'à écouter la voix mélodieuse qui vibrait dans l'air et le faisait tressaillir, le mélange de sérieux et de grâce qui était l'un des charmes de la nature impressionnable d'Éveline, ne lui avait jamais paru si séduisant, jamais il ne Tavait trouvée si belle I jamais la fascination qu'elle exerçait n'avait été si puissante ! Lorsque, sous l'influence de telles impressions, Guy parlait, il savait être éloquent, il savait l'être même en se taisant, et, plus émue que de coutume, Ëveline, tantôt par ses paroles, tantôt par son silence, savait de son côté et Tenlendre et lui répondre.
Ils arrivèrent enfin au Coliséc, où la foule en effet était immense, et ils eurent d'abord de la peine à pénétrer; mais enfin ils parvinrent jusqu'au milieu de la vaste enceinte et ils regardèrent autour d'eux.
La ruine habituellement déserte était peuplée et
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ofTrait de tous côtés le speclacle lo plus surprenant. Le monde entier semblail s'y être donné rendez^vous* Depuis le costume pittoresque des paysannes d'ÂIbano jusqu'au cabriolet bleu de lady Gccilia; depuis les frocs de moines de tous les ordres jusqu'au manteau sombre des transtéverins, depuis le vêlement des hauts dignitaires ecclésiastiques jusqu^aux costumes excentriques des artistes et des voyageurs de tous pays, on apercevait toutes les variétés imaginables de formes, de couleurs, de physionomies et d'attitudes. Mais la foule se pressait surtout compacte et attentive autour de la croix qui occupe le centre de l'immense arène, car auprès d'elle se tenait debout le prédicateur des stations.
C'était un religieux revêtu d'un de ces habits aussi chers à Tceil du peinlre qu'au cœur du fidèle, et dont l'aspect vénérable semblait être la réalisation parfaite de tout ce que le vêtement qu'il portait signifie et impose. Les lîancés étaient arrivés tard, le prédicateur avait déjà parcouru les diverses stations, et en ce mo* ment il faisait comme un résumé des vérités qu'il venait de préclier. Guy s'était approché le plus possible et il avait voulu faire place àÉveline près de i lui ; ?nais clic avait quitté son bras pour rester à côté I de -sa tante, où elle était cependant à portée d'en* tendr«.*, si elle le voulait.
Guy, encore ému de leur promenade, ne sentit
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d'abord que le regret d'être séparé par ce mouvement, mais bientôt une émotion d'une tout autre sorte s'empara de lui!».. Ce religieux qui prêchait, c'était plu8 qu'un orateur, c'était un saint. On abuse souvent de ce terme, souvent on l'emploie légèrement ou à tort, mais nous nous en servons en ce moment d'une manière exacte. C'était un homme qui véritablement aimait son prochain plus que lui-même et Dieu plus que tout, et cet homme avait refiu le don de l'éloquence! Dans ces conditions, la parole humaine est ce qu'il y a sur la terre de plus grand et de plus divin, et rien n'égale sa puissance. Telle était celle qui en ce moment tombait du ciel sur cette multitude. Guy surpris, pénétré, transporté, sentit bientôt son cœur battre d'enthousiasme, et les plus nobles instincts de son âme se réveiller avec ardeur. L'amour du bien, le désir de rendre sa vie utile et féconde, la volonté d'user noblement de sa jeunesse, de ses facultés, de sa fortune ; toutes ces pensées et ces résolutions, dont il pouvait bien parfois se distraire, mais qui étaient inhérentes à sa nature, semblaient sous cette parole forte et pénétrante prendre sur lui un empire nouveau. Placé en face de la croix, il écoulait avec une telle attention, et sa haute taille le rendait si remarquable qu'un instant le profond et magnifique regard du prédicateur s'arrêta sur le sien et il sembla lui adresser directement ses dernières paroles : ces
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paroles promettaient au chrétien de rudes combats, Je lourdes croix, mais ensuite le triomphé et la paix... Et lorsque en les terminant la main du saint religieux $e leva pour bénir les assistants, Guy, avec la foule tout entière, tomba à genoux, dans des sentiments de foi, de ferveur et de courage, dignes du sol sacré sur lequel il était prosterné.
Tandis que le peuple qui Tentourait était encore à genoux comme lui, il se retourna pour chercher Éveline des yeux. Ce tourbillon divin, dont il était si profondément ébranlé, quel effet avait-il produit sur elle? Il se le demandait en tremblant, mais non sans espoir, car, il le savait, elle était sensible à Téloquence, et peut-être celte fois leurs cœurs, pour un instant, battaient-ils à l'unisson. Au premier moment il ne la vit point, parcequ'elle s'étaitéloîgnée de plusieurs pas du lieu où il l'avait laissée ; mais il Taperçut bientôt, et il l'aperçut sans peine, car, seule, elle était debout ! ... Elle était debout, et elle tenait à la main son album, dans lequel elle faisait en souriant un croquis du prédicateur, tandis que sa tante, assise près d'elle sur son pliant, était absorbée par le contenu du panier qu'elle tenait ouvert sur ses genoux!...
Ce que Guy ressentit, nous le dirons tout à l'heure; maïs en attendant, demandons-nous si l'indifférence d'Éveline était réellement aussi coupable qu'elle le
parut en ce moment à celui qui cherchait avec tant d'angoisse, dans son regard, la trace d'une émotion sympathique.
Hélas ! nous croyons que non ! Que pouvait attendre Éveline des paroles d'un moine î... Pourquoi les aurait-elle seulement écoutées?... Dès l'enfance et à travers la vie, beaucoup d'Anglais et des meilleurs, ne sont-ils pas, comme elle, habitués à ignorer, à mépriser, à détester tout ce qui porte le cachet de l'antique Église qui fut leur mère?. .. et souvent pour les plus pieux d'entre eux, ce mépris et cette haine ne sont-ils pas les points les plus définis de leur foi religieuse?
Oh I sur cette terre, où le bien et le mal, la vertu et le vice partagent et déchirent déjà si douloureusement la famille humaine, n'est-ce point une plus étrange et plus cruelle calamité que celte nouvelle division survenue entre ceux qui aiment Dieu et qui aiment leurs frères ; entre les cœurs qui, des deux côtés, sont souvent les plus purs et les plus fervents de ce monde? Et peut-on jamais cesser de dire : « Malheur au jour qui nous sépara!... »
Malheur! oh! oui, malheur aux catholiques dont les fautes et les crimes voilèrent la face auguste de leur mère! malheur aux prolestants qui, à traversée voile, ne surent pas la reconnaître et manquèrent d'amour et de foi au point de la renier !
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Guy se leya et se rapprocha d'Éveline»
— Qu'avez-vous, grand Dieu ! dit celle-ci»
Il lui répondit qu'il n'avait rien.
En eflet, il n'avait rien qu'il pût dire, rien qu'il pût communiquer, rien qui pût êlre exprimé ; car rien n'aurait été compris. Son cœur était plein, plein jusqu'à déborder des sentiments les plus purs, les plus nobles, les plus élevés, qu'il fût capable de contenir, et il fallait les réprimer, les dissimuler, les taire absolument sous peine de souffrir plus encore qu'il ne souffrait en ce moment.
Il prit sans parler le bras d'Éveline. Elle avait déjà remarqué plusieurs fois, nous l'avons dit, que depuis leur arrivée à Rome son humeur était devenue iouvent inégale et bizarre: mais jamais pareil nuage n'avait altéré ses traits ou obscurci son front. Une autre peut-être en eût été inquiète et effrayée, mais elle n'en fut que mécontente et elle trouva bon de montrer à Guy qu'elle attachait peu d'importance à un caprice qui le faisait passer ainsi si vite et sans raison d'une
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disposition à une autre. Tandis qu'ils s'acheminaient lentement à travers la foule, elle se mit donc avec line sorte d'affectation à parler gaiement de choses indiflerentes, sans avoir l'air de s'apercevoir le moins du monde du trouble de Guy. Celui-ci se taisait toujours ; mais cette voix charmante, et qui tout à l'heure vibrait si doucement à son oreille, il aurait voulu maintenant ne pas l'entendre, et lorsque enfin ces mots prononcés d'un accent dont il ne fut pas le maître lui vinrent aux lèvres, en dépit de lui-môme : « Éveline! par pitié 1... par grâce !... » — il s'arrêta brusquement, ne sachant plus ce qu'il allait dire ; mais il s'arrêta surtout devant le regard surpris de ces grands yeux qui lui semblèrent en ce moment froids et cruels, et dont il détourna involontairement les siens de peur de trop souffrir.
Ils parvinrent ainsi en silence jusqu'au lieu où était demeurée la voiture de lady Cecilia ; mais lorsque Ëveline déjà placée auprès de sa tante s'attendait à voir Guy la suivre, il ferma la portière et il demeura immobile à la place où il élait sans même la saluer d'un regard , au moment où la voiture s'éloignait.
Un cabriolet attaché sur un chapeau borne la vue aux objets placés en face de soi; lady Cecilia s'était donc gardée d'apercevoir le changement survenu dans la physionomie et les manières de Guy; elle ne re-
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marqua pas même d'abord son absence dans la voiture. Lorsqu'elle s'en aperçut enfin :
— Qu'est-ce que cela veut dire? dit-elle en se rotournaot tout d'une pièce vers Éveline.
Mais celle-ci, rouge et l'air mécontent, semblait fort peu disposée à répondre.
Lady Cecilia la regarda un instant et n'insista paâ davantage.
« Une querelle d'amoureux, pensa-t-elle, cela ne me regarde pas. d Et elle se tut jusqu'au moment où la voilure s'arrêta devant leur porte.
— Il viendra pourtant dîner avec nous, comme à l'ordinaire à huit heures, n'est-ce pas? dit-elle alors.
Éveline répondit sans hésiter affirmativement, quoique en ce moment elle n'en fût rien moins que certaine, et ce doute ajoutait à son déplaisir. Elle ne comprenait rien au bizarre accès que venait d'avoir Guy, et elle lui en voulait ; mais elle désirait le revoir, ne fût-ce que pour avoir la satisfaction de lui faire dus reproches, et puis ensuite de lui accorder sa giâie, après qu'il lui aurait demandé pardon. Elle suivait ainsi sa tante, assez pensive en montant lentement le long escalier du palais qu'elles habitaient dans la via délie Quattro Fonlanôy lorsque lady Cecilia Gt une joyeuse exclamation et lui jeta une carte que Ton venait de lui remettre.
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— Tenez, Evy, lui dit-elle, voilà une arrivée qui me fait grand plaisir; nous allons avoir des nouvelles d'Angleterre, et de plus, un homme agréable à ajouter aux habitués de notre salon, ce qui ne sera certaine» ment pas de trop.
Le visage d'Éveline ne sembla pas en ce moment confirmer cette dernière assertion. Elle regardait la carte d'un air pétrifié, et ici encore le cabriolet seul empêcha lady Cecilia d'être frappée et effrayée de la soudaine pâleur de sa nièce ; mais lorsque, débarrassée de cet appendice et étonnée de son silence, elle la regarda enfin :
— Qu'y a-t-il, Evy, lui dit-elle; n'êtes-vous pas contente de revoir voire cousin ?
Éveline avait eu le temps de retrouver, son sangfroid, elle répondit avec assez de calme :
— Ni fâchée, ni contente, ma chère tante, mais il faudra voir si Vivian se plaira ici et avec nous, avant d'être sûre que nous trouverons sa société agréable.
Et, sans ajouter une parole de plus, Éveline jeta la carte sur la table et rentra dans sa chambre.
Lady Cecilia réfléchit à ces derniers mots, et se rappelant quelques particularités du caractère de son neveu, elle pensa qu'en effet Éveline n'avait peut-être pas tort, et qu'il pourrait bien ne pas être aussi à son aise parmi des étrangers et par conséquent aussi aimable à Rome qu'il l!élait à Londres.
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S'ctanl ainsi, pour la seconde fois, rendu compte à sa manière de ce qui préoccupait sa nièce, lady Gecilia alla se reposer, mais seulement après avoir envoyé une de ses propres cartes à lord Vivian Lyle^ chez Serny^ place (T Espagne, pour l'engager avenir diner avec elle, ce jour-là, à huit heures.
Après avoir quitté Éveline au Colisée, Guy s'était éloigné rapidement en se dirigeant à peu près au hasard, et cherchant seulement à échapper le plus vite possible au bruit, à la foule, au monde entier. En ce moment, il n'avait qu'un désir : se retrouver seul, avec les pensées qui se partageaient son cœur, et reprendre sur lui-même assez d'empire pour les maîtriser et ne pas permettre à son caractère de trahir ses meilleurs sentiments, comme il sentait bien qu'il venait imprudemment de le faire ; mais il marcha longtemps sans pouvoir venir à calmer son agitation intérieure. Les paroles admirables qu'il avait entendues au Colisée étaient vivantes dans sa mémoire. Il se les répétait et sentait encore les frémissements, l'admiralion qu'il venait d'épit)uver; delà, sa pensée le reportait à l'heure qui avait précédé celle-là, a cette promenade pendant laquelle Éveline s'était montrée si charmante...
Mais tout semblait transformé. Il avait peine à se î-'ïDpeler maintenant le charme qu'il avait subi, il ne
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Toyait plus que la métdmorphose qui avait suivi cette iieure d'enchantement. Celte froideur ^ cette indifférence, cette raillerie!... et cela lorsque la conscience de Guy lui disait que si jamais il avait mérité rapprobation d'une âme élevée, la sympathie d'un jioble cœur, c'était au moment où des paroles sublimes et saintes venaient de réveiller en lui un si puissant, si salutaire écho«
Il marchait ainsi toujours à l'aventure, et se trouvait dans un chemin resserré entre deux murs, sur- .montés ça et là de pins et de cyprès dont la couleur sombre se détachait sur le ciel étincelant. Il arriva ainsi jusqu'à la porte d'une petite église de couvent, et presque machinalement il y entra.
La fraîcheur soudaine, et Tobscurilé qui succédait tout à coup à Téclat embrasé du jour, lui causèrent une sensation subite de bien-être, et les pensées qui s'agitaient en lui commencèrent à s'apaiser. L'église était vide. Il ne s'y trouvait qu'un seul prie-Dieu placé devant l'autel. Guy alla s'y agenouiller, et la tête dans ses mains, il y demeura longtemps dans une rêverie qui n'était point une prière, mais qui était le repos dont il avait besoin. Il réfléchit avec plus de calme à ce qu'il venait de ressentir, à tout ce qu'il avait éprouvé depuis un mois, et il comprit alors à la fois la puissance et le vide du sentiment auquel il avait livré son cœurl Puissant! oh! oui, il l'était^ car il avait un
instant transformé pour lui toulela terre; mais vide, car il ne pouvait Télever plus haut ; il y avait des jours qu'il sentait bien être pour lui les meilleurs, des jours où la terre ne lui suffisait pas!
Guy leva la tête, il avait besoin d'alléger le poids de tant de pensées dans une véritable et fervente prière; il joignit les mains et ses yeux se portèrent vers Tautel. . . mais au même instant il tressaillit et se leva par un mouvement soudain, comme s'il eût aperça une vision extraordinaire. La lueur du soleil couchant pénétrait par la fenêtre placée au-dessus de la porte d'entrée, et jetait dans ce moment une lumière écla* tante sur le tableau qui se trouvait en face de lui, et là, plus brillamment éclairée que le reste, semblait se détacher du fond, une figure qui était celle de la suinte dont ce tableau représentait le martyre. Mais ce n'était point là le rêve d'un peintre ; cette figure il la connaissait; ces yeux, cette expression, ce sourire, c'étaient ceux de l'amie de son enfance ; c'était le regard, c'était l'âme d'Anne Séverin qui vivaient sur cette toile!... Guy regarda d'abord, comme s'il avait eu le vertige, puis il retomba à genoux, et sans qu'il lui fût possible de les réprimer, un torrent de larmes s'échappa de ses yeux !
Il fut quelque temps sans pouvoir se rendre compte de ce qui lui arrivait. Une influence bienfaisante semblait l'environner de toutes parts : peu à peu enfin
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rapaisement tant de fois produit par la présence d'Anne elle-même se fit sentir, et les flots orageux soulevés dans son âme se calmèrent, comme les grandes vagues de la mer s'apaisent après une tempête. Une sorte de silence succéda en lui-même à ses pensées tumultueuses, et des paroles souvent lues, mais jamais comprises comme aujourd'hui, semblèrent retentir au fond de son âme. c< Aucun amour dont Dieu n'est le lien, ne peut être puissant et durable^. »
Guy retomba à genoux devant cet autel, et la prière, la vraie prière revenant sur ses lèvres, il demanda avec ardeur que ce lien divin fût accordé ici-bas à son amour et à sa vie.
Il se leva soulagé et confiant. Mais avant de quitter l'église, il regarda avec plus de sang-froid le tableau qui venait de lui causer une émotion si violente et si douce.
On a déjà deviné que c'était le même qu'il avait vu l'année précédente dans l'atelier de Franz. Il le contempla maintenant avec un atienJrissemcnt nouveau et demeura longtemps absorbé par les pensées que réveillaient ensemble le souvenir de Tami dont il reconnaissait l'ouvrage et l'image de celle dont il avait reproduit les traits I
* Imitation de Jésu&'ChrisL
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Vin
Guy rentra chez lui grave et pensif. Tout ce que la nature de son caractère avait ajouté de vivacité aus émotions de la journée était calmé, mais Timpression du regard froid et moqueur d'Ëveline n'était point effacée, et il le comparait involontairement avec celui qu'il venait de revoir. Le souvenir d'Anne, si inopinément réveillé, le poursuivait maintenant, et ]e cours obstiné de sa rêverie le ramenant encore une fois en face de cette croix du Golisée où deux heures auparavant il avait tant souffert, il ne put s'empêcher de songer à ce qu'eût éprouvé Anne à cette même place, à ce qu'il eût éprouvé lui-même près d'elle. Son cœur battit à celte pensée, et une blessure sembla se rouvrir, si douloureuse et si vive, qu'il put se demander s'il en avait jamais été bien guéri.
Toutefois Guy réfléchit qu'Éveline était innocente du tourment involontaire qu'elle lui avait infligé, tandis qu'elle avait lieu de se plaindre de lui; il lui tardait de réparer son tort, peut-être lui tardait-il de la revoir pour effacer de son esprit l'image qui venait d'y
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revivre. Aussi se disposa-t-il à se rendre, selon sa contume, chez lady Ceeilia, maïs il était revenu lentement, et l'heure du dîner (quelque tardive qu'ello fût) était déjà sonnée lorsqu'il s'achemina enfin vers la via délie Quattro Fontane.
Le salon de lady Cecilia était fort recherché, et lorsqu'elle en faisait les honneurs, on reconnaissait sans peine en elle, non-seulement une fort grande damé (ce que ne dissimulait point même son bizarre costume de promenade), mais une femme très-élégante. Et telle que nous la retrouvons en ce moment reposée et parée, elle était une tout autre personne que celle qui nous est apparue tout à l'heure dans son équipage de touriste.
Tandis qu'elle attendait tranquillement ses convives, le lecteur devinera sans peine qu'Éveline n'était point aussi calme que sa tante. Elle aussi faisait sa toilette ; mais elle était si distraite que Morris, après avoir demandé deux ou trois fois ses instructions sans recevoir de réponse, s'était décidée enfin à agir selon ses lumières et à ajuster la coiffure de sa maîtresse au gré de sa propre fantaisie. Pour être juste envers cette habile chambrière, il faut avouer que si Éveîîne eût jeté un regard sur le mélange de velours et de perles qui venait d'élre entrelacé dans sa belle chevelure, elle eût reconnu que madame Morris avait judicieusement usé de sa responsabilité. Mais Éveline ne pen-
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sait dans ce moment-là ni à sa parure, ni à sa beautc, ni à rien qui lui fût agréable. Sa toilette achevée, la jeune fille demeura debout devant sa fenêtre, plongée dans ses réflexions, et ces réflexions ne semblaient point être sereines.
La beauté d'une nuit merveilleuse succédait à celle de la journée, la lune montait à l'horizon, le ciel étincelant d'étoiles conservait encore une teinte pourprée qui était comme un dernier adieu de la lumière splendide du jour. Tout cela demeurait inaperçu pour Ëveline, et elle resta à la même place immobile et pensive jusqu'au moment où Ton vint frapper à sa porte pour Taverlir que « tout le monde était arrivé, et que l'on n'attendait plus que miss Devereux pour se mettre à table. »
« Tout le monde était arrivé l...y> ce simple message lui fit un tout autre e(Tet qu'à Tordinaire, car, au lieu de presser son pas, il la fit encore hésiter un instant : il fallut pourtant se décider, et tout en sentant que son cœur battait beaucoup plus vite que de coutume, Éveline s'achemina enfin vers le salon.
Que de pensées et d'inquiétudes venaient, en effet, de l'assaillir pendant sa longue rêverie I Vivian, à qui elle avait si peu pensé depuis deux mois, dont elle n'avait pas pendant ce temps regu une seule lettre, comment allait-elle le revoir? L'ascendant étrange qu'il avait toujours exercé sur elle et dontle souvenir
lui revenait en ce moment d'une façon importune, pourrait-elle aussi facilement s'y soustraire de près que de loin?... Quel accueil ferait-il à son fiancé?.., et Guy lui-même, dans quelle humeur allait-elle le retrouver? Quant à lui, il ignorait le passé et n'avait aucune raison pour voir lord Vivian avec déplaisir, mais cette réflexion qui aurait pu sembler rassurante était au contraire celle qui lui causait le plus d'anxiété. Elle regrettait amèrement un silence qu'elle avait gardé pour ajourner une explication que chaque jour de délai rendait plus pénible, mais qui n'eût jamais pu l'être autant que l'embarras dans lequel elle se trouvait en ce moment. Enfin, ce fut avec une sorte de soulagement que se rappelant tout d'un coup l'accès d'humeur de Guy au Colisée et la façon bizarre dont il les avait quittées, elle se dit que probablement il ne viendrait pas dîner ce jour-là, et ce qui une heure auparavant lui eût fort déplu lui sembla alors être sa seule chance de salut. « Oui, oui, tout s'arrangerait ainsi ; elle aurait d'abord une entrevue avec Vivian, puis lorsqu'elle reverrait Guy, elle lui dirait tout : ce qu'il lui fallait seulement, c'était àl^ ne pas les revoir ensemble. » Comme c'était lace qm lui convenait le mieux, elle se persuada qu'il en serait ainsi et arriva dans cette confiance à la porte du salon.
Elle l'ouvrit... et elle les vit tous deux devant elle*
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Les pelites entraves des convenances sociales ont en plusieurs circonstances leur très-grand avantage. Ce qui empocha Évcline de pousser un cri, dont Teflet eût été forl regrettable ou môme de défaillir, comme cela cûl pu lui arriver, tant étaient rapides les batte* monts de son cœur, ce Ait Tobligation immédiate oïl elle se trouva de répondre à Taccueil empressé d'une princesse romaine qui était ce jour-là au nombre des convives de lady Cecilia. La première chose dont Éveline eut conscience, ce fut que sa tante la présentait' à une dame très-parée qui lui disait d*aimables lieux communs et & qui elle repondait sans trop savoir ce qu'elle disait ; mais cnûn elle disait quelque chose et cela Taidail à se remettre. Peu à peu avec un sang* froid que celte petite diversion lui avait permis de recouvrer (au moins en apparence}^ elle jeta les yeux autour d'elle, salua les personnes qui se trouvaient réunies, et semblant seulement » percevoir son cousin^ elle lui tendit la main et lui dit d'une voix presque naturelle :
--^ Bonjour Vivian ; je suis bien aise de vous voir à Rome.
11 ne repondit pas d'abord, et elle n'osait pas trop le rcgat'dcr en face. La main qui avait serré la sienne éiail glacée. Enfin il répondit :
— El moi aussi, Éveline, je suis heureux de vous ccvoir apçcs uœ si tonguo ehficm:e«
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Ces mots étaient à peu près aussi insignifiants que ceux qu'elle venait de dire, mais, dans cette voix ferme et calme, elle retrouva précisément l'accent qu'elle redoutait d'entendre et elle se sentit inter* dite.
On annonça le diner.
Guy alors s'approcha d'elle et lui offrit son bras avec la tranquille assurance qui était ici son droit. Évelinele prit sans savoir ce qu'elle faisait. Elle avait la tête en feu. Lord Vivian fit deux pas en arrière et les laissa passer. Il n'offrit lui-même son bras à personne et entra le dernier dans la salie à manger, où il prit la seule place restée vide à l'extrémité de la table : il se trouva placé ainsi en face d'Éveline et de Guy, quoique fort loin d'eux.
Guy était encore sérieux ; mais toutefois il avait déjà à voix basse demandé pardon à Éveline de sa disparition du matin; il l'avait fait avec cette grâce et celte douceur qui donnaient parfois à ses manières un charme rehaussé encore par la vivacité même qu'il avait trop souvent peine à réprimer. Éveline ne savait que lui répondre. Elle avait oublié son grief; c'était elle-même qui naaintenant se sentait coupable envers lui^ Aussi, dans son trouble, lui répondit^elle à son tour avec un accent doux et humble, fort inaccoutumé pour elle, et dont l'effet tat de rono^oor à Tinstant «Mit son charme eelui qui
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tout à rheurescmblait prêt à s'y soustraire. Toutefois il était impossible à Éveline de dissimuler son agitation. Guy s'en aperçut bientôt sans pouvoir en deviner la cause. Il redevint silencieux : peu après il fut tiré de sa rêverie par lady Gecilia, qui adressa à travers la table à son neveu une question à laquelle celui-ci répondit brièvement.
Guy était arrivé dans le salon avant le dîner, en même temps qu'Éveline, et n'avait nullement remarqué jusque-là le nouveau venu. Il le regarda et dit à Éveline :
— Quel est ce jeune homme? Je ne l'ai jamais vu chez vous jusqu'à ce jour; il vient donc d'arriver?
— Oui, c'est mon cousin, lord Vivian Lyle, balbutia Éveline.
Puis elle continua très-vite :
— Guy, j'aurais dû vous parler de lui plus tôt. Guy la regarda avec surprise et se tut un moment,
puis il dit :
— Répétez-moi le nom que vous venez de dire. Éveline le répéta :
— Vivian Lyle.
Ge mot réveilla subitement dans la mémoire de Guy un souvenir récent et cependant déjà presque effacé, tant l'impression produite par la circonstance qu'il lui retraçait avait été légère.
Il jeta les yeux une seconde fois de l'autre côté de
la (able, et, à sa grande surprise, il rencontra le regard de lord Vivian fixé directement sur lui, et ce reganl lui parut inexplicable. Pourquoi cet inconnu le regardait-il ainsi? Qu'était-ce que ce regard, non certes impertinent, mais attentif, grave, presque imposant? Guy ne pouvait le comprendre, mais il n'était en aucun cas d'humeur à se laisser patiemment regarder ainsi. Malgré lui, il prit en retour une expression quelque peu hautaine qui s'adressait à l'autre bout de la table, mais qu Éveline prit pour elle lorsqu'il lui dit :
— Vous avez là un cousin qui peut difficilement passer inaperçu. Vous allez donc me dire sans retard ce que vous regrettiez tout à l'heure de ne m'avoir pas encore dit à son sujet.
Si Guy lui avait fait cette prière du ton qu'il avait pris pour lui demander pardon quelques minutes auparavant, peut-être Éveline lui eût-elle répondu par un humble et soudain aveu ; mais cette injonction un peu impérieuse eut un effet tout contraire : l'humilité et le repentir s'évanouirent, et elle lui répondit froidement :
— Vous le saurez, mais ce n'est point ici le lieu ni le moment.
Et ils ne se parlèrent plus jusqu'à la fin du
dîner.
En rentrant dans le salon, lord Vivian fui formel
454 ANNE SfiVERIN
lement présenté par lad y Gccilia au marquis dé Yilliers, et ils échangèrent qnelques paroles brèves et insignifiantes, après lesquelles d'un commun accord ils se séparèrent assez vite. Guy se rapprocha de la table. La carie de lord Vivian, qu'Éveline y avait jetée deux heures auparavant, s'y trouvait encore; il l'a* perçut, la prit vivement, et s'approchant d'elle, il lui dit tout d*un coup à demi-voix en la lui mettant »ous les yeux :
~ Est-ce là par hasard le nom dont les initiales sont gravées dans votre livre de prières?
Ëveline tressaillit et rougit, mais ainsi interrogée, jamais elle n'eût répondu par un mensonge. Elle dit donc sur4e*champ : ce Oui, » et malgré sa vive rougeur, ce fut sans aucune trace d'embarras, car laccent impérieux de Guy avait réveillé chez elle l'esprit de résistance.
*~ Alors, dit-il gravement, je vous demande, je fais mieux, f exige que demain vous me disiez tout ce que vous m'avez caché. Je viendrai avant midi, et j'espère que lady Cecilia permettra que je vous trouve seule.
Le salon s'était peu à peu rempli de monde. Guy se leva et se dirigea sans être aperçu vers la porte. Au moment de sortir, il se retourna et vit lord Vivian debout près du canapé où il venait de laisser Eve- Une a3isi^e, Il lui parlait à soxi tour, Javeline tournait
LES DEUI PIâN€ËS 4S5
le dos à Guy, mais il lui vil lever la lôle pour répondre. Un instant il eut la tenlalion de resicr pour chercher à deviner de loin ce qu'on lui disait cl ce qu'elle répondait, mais l'observer ainsi à son insu répugnait h la noble nalure de Guy. Il jeta encore un regard sur le profil régulier, sur les yeux brillants, sur la taille gracieuse de sa fiancée : il vil floller sur ses épaules les longs bouts du ruban rouge qui tom<baient de sa chevelure, et il sortil de la chambre.
La nuit invitait à rester dehors ; il revint chez lui par le plus long et ne rentra que fort tard ; mais il eût prolongé sa promenade jusqu'au jour, s'il eût voulut récapituler tout ce qui lui était survenu pendant une journée où cependant en apparence et aux yeux de tous, hormis aux siens, il ne s'était absolument rien passé d'extraordinaire.
Cette journée indifférente pourles indifférents, nous savons en effet ce qu'elle avait été pour Guy. Par un singulier concours de circonstances, il n'était pas dans tout son être un seul point sensible qui, pen«
45C ANNE SËYERIN
dant la durée de ce jour, n'eût été ou touché, ou froissé, ou profondément troublé. L'amour, l'enthousiasme, le mécompte et la douleur l'avaient envahi tour à tour, puis à ces émotions avait succédé de la manière la plus imprévue le réveil vif et soudain d'un souvenir voilé, mais jamais effacé, qui lui causait a la fois peine et plaisir, joie, regret et remords. Après tout cela, il avait revu Éveline et il n'avait d'abord songé qu'à réparer les torts qu'il se reconnaissait envers elle. Mais ce repentir avait été troublé par un subit et étrange soupçon, et maintenant il était en proie à un accès de jalousie furieuse dont il n'était pas le maître et qui, pour le moment, dominait tout le reste.
Oui, il était jaloux et ne songeait plus que, si toutes ses pensées, ce jour-là, eussent été dévoilées à Éveline, elle aurait bien eu de son côté quelques raisons de l'être. Mais il ne s'agissait pas de cela en ce moment. Une vive et insupportable méfiance venait de s'emparer de lui et transformait sa souffrance du matin en une autre plus vive encore et plus antipathique à sa nature. De toutes les qualités de Guy, la fran* chise était celle qui, dans toute sa vie, s'était le moins démentie. Jamais une çeule fois depuis son enfance, non-seulement un mensonge n'avait effleuré ses lèvres, mais jamais une dissimulation, un déguisement quelconque n'était entré dans sa pensée, Â une époque
OÙ Éveline traitait comme un jeu l'attrait qu'ellelui inspirait, elle lui avait un jour, à propos d'Anne, adressé en badinant une question semblable à celle qu'elle avait un jour adressée à Anne elle-même, et Guy avait répondu par le récit simple et sincère de tout ce qui s'était passé avant l'époque de l'arrivée d'Éveline à Yilliers. Les détours dont il était incapable, il ne les supposait pas chez les autres, et lorsqu'un soupçon de ce genre naissait dans son esprit, il y * produisait un involontaire et insurmontable mépris. Or, c'était là un sentiment qu'il lui était odieux d'éprouver lorsqu'il s'agissait d'Éveline; aussi cherchait-il à s'y soustraire en dirigeant surtout l'irritation qui commençait à bouillonner en lui vers celui qui venait d'apparaître tout d'un coup entre eux, et au souvenir du regard qui avait semblé vouloir lui faire baisser les yeux, il sentait le sang lui monter à la tête et de dangereuses pensées lui traverser l'esprit.
Il arriva ainsi au pied du long escalier qui conduit de la place d'Espagne à la Trinité-du-Mont et en monta les marches plus vite que de coutume ; on parvenait de ce côté à pied à sa demeure, située précisément au haut de cet escalier et qui dominait Tune de ces vues dont même à Rome la beauté est exceptionnelle. Rentré chez lui, il ouvrit la fenêtre et s'établit sur son balcon... Mais la sereine influence de la
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nuit ne se Gl point sentir ; le doute et Tamertunie pesaient sur lui et au fond de son âme grondait i'oragc. 0 demeura ainsi longtemps, cherchant à se maîtriser et n'y pouvant réussir, sinon quand le eouis de ses pensées le ramenait devant Tautel où l'amie de son enfance lui était apparue. Alors il sentait comme un souflle de paix passer sur son âme, et il murmurait le nom de celle dont la douce image semblait avoir été suscitée tout exprès pour lui venir en aideà Theure du danger; car Guy, en ce moment, se sentait menacé par le démon qu'il avait juré de combattre, par l'ennemi de la dignité et du repos de sa vie, par celte violence héréditaire cnCn qu'Anne avait reçu du ciel le don de conjurer.
Il en était là de ses réflexions lorsque l'horloge du couvent voisin sonna cinq coups. Geci| selon la manière habituelle de marquer Theurc en Italie, signifiait dans la saison où on se trouvait alors, environ onze heures et demie du soir. Guy se leva pour quitter le balcon ; mais avant de rentrer, il jeta encore un coup d'œil sur cette vue, à laquelle l'habitude ne l'a* vait point rendu indifférent. Tous les objets se discer<naient avec netteté à la clarté do la lune. L'obélisque qui s'élève devant 1 église de la Trinité se détachait sur Je sombre azur du ciel comme une blanche apparitioui et semblait veiller sur le monastèreendormi. Le vaste escalier, complètement désert à celte heure, était cou-
LES DEUX FIANCES 459
vert d'ombre d'un côlé, mais de l'autre (celui où se trouvait Guy) la lune répandait la plus éclatanfe lumière. On entendait au loin le roulement dequelques voitures sur la place d'Espagne et le bruit plus lointain encore des passants dans les rues avoisinantcs; près de sa fenêtre tout était silencieux. Au moment où il allait la fermer, il fut donc surpris d'entendre tout d'un coup de ce côlé un bruit de pas sur l'escalier ; il se pencha sur son balcon et il aperçut un homme de haute stature qui venait en effet de la place par ce chemin. Guy le regarda avec attention et bientôt son visage prit l'expression de la surprise et presque de la stupeur, car il l'avait reconnu! Celui-là même contre lequel il cherchait en ce moment à dompter sa colère , le cousin d'Éveline, lord Vivian Lyle, c'était lui qui en ce moment passait là sous sa fenêtre, c'était lord Vivian Lyle (un pressentiment certain l'en avertissait) qui à cette heure tardive venait chez lui!...
Cinq minutes après on sonna à la porte. Guy ferma brusquement la fenêtre et attendit. Presque à Tinslant, son domestique entra une carte à la main : il n'eut point le temps de parler.
— Faites entrer, dit Guy en prenant la carte, qu'il déchira en mille pièces sans la regarder.
liord Vivian parut. Il s'arrêta pour attendre que
460 ANNE SËYERIN
le serviteur se fût retiré, puis il s'avança vers Guy et lui tendit la main.
Guy venait de prendre la résolution de se vaincre et de ne point sVmporter, quoi qu'il pût lui en coûter, mais dissimuler sa pensée lui était en ce moment plus impossible que jamais.
— Lord Vivian, dit-il en le regardant en face, j'hésite à vous donner la main, car la visite que je reçois de vous m'étonne et, je l'avoue, m'inquiète. Je ne sais ce que vous allez me dire, mais je sens que ce seront des choses pénibles, douloureuses, peut-être impossibles à entendre.
— Fiez-vous à moi, monsieur le marquis, et ne craignez pas d'entendre ce que j'ose venir vous dire.
L'accent de l'un était aussi noble que celui de l'autre, il n'y avait pas à s'y méprendre. Guy serra la main qui lui était offerte.
Ces deux hommes qui, quelques heures auparavant, ne s'étaient jamais vus, ces hommes rivaux et presque ennemis qui, rapprochés un instant, allaient se retrouver peut-être séparés à jamais, ils étaient de la même race ; ils appartenaient tous deux à celte famille dispersée des nobles cœurs, des âmes d'élite, qui, rassemblée, soulèverait le monde! La froide fermeté de l'un secondée par la généreuse impétuosité de l'autre, ils eussent accompli ensemble de grandes choses ici-bas. Mais tout les séparait, et dans
ce moment où, pour la première fois, ils étaient en présence, c'était dans l'altitude de deux adversaires, et il s'agissait entre eux de ce qui plus que tout en ce monde stimule entre les hommes la colère et la haine^ et les stimule souvent jusqu'au sang.
Et cependant, lorsqu'ils se regardèrent ainsi un moment en silence, lorsque le regard loyal de Guy rencontra de près et en face le regard sérieux qui donnait l'air imposant aux nobles traits de son rival, un même instinct leur fit comprendre à tous deux cette affinité de leurs natures.
La méGance et la roideur disparurent. Dans de telles conditions, ils pouvaient avoir à lutter ensemble, mais il était certain que ce serait une lutte généreuse, et Guy était maintenant pressé d'en venir au fait.
Il donna un fauteuil à lord Vivian et prit lui-même une chaise près de la table, où se trouvait une lampe qui seule éclairait la chambre.
Guy avait encore une fois rassemblé à la hâte les «ouvenirs qui se rattachaient à lord Vivian. Ils étaient lout récents, car c'était le matin de ce même jour qu'il avait vu pour la première fois ses initiales dans le livre de prières d'Éveline, et le reste venait de se passer. Au fait, ces indices étaient légers, et peut-être avait-il eu tort d'y attacher une aussi sérieuse impor* tance.
m ANNE SÉVERIN
Voyant que lord Vivian se taisait encore, Guy dit enfin d'un ajr grave :
— Je ne puis avoir la moindre idée de ce que vous allez me dire et jesais àpeine pourquoi je vous adresse maintenant cette question ; mais le sujet de cet entretien concerne-t-il miss Devereux?
— Assurément, répondit lord Vivian sans hésiter, et vous devez deviner, il me semble, ce que je puis avoir à vous dire.
Guy fut surpris de cette réponse ; il reprît après un silence et avec un peu de hauteur :
— Je devine (car, en effet, j'ignore tout, et il me faut deviner), je devine donc que jadis vous avez aspiré à sa main, peut-être espéré Tobtenir et certainement regretté qu'un autre eût cette bonne fortune. Mais en vérité, mylord, cela ne m'aide point à comprendre ce qui peut me valoir rhonneur de votre vi* site à une pareille heure et le jour même de votre arrivée à Rome.
Tandis qu'il parlait, une expression indéfinissable se peignait sur le visage de lord Vivian.
— Monsieur le marquis, je vois bien que vous me dites la vérité, mais je suis surpris de ce que j'entends j et triste..,, oh! oui, triste! ajouta-t-il en se letant et en allant s'appuyer contre une cheminée qui se ti^ouvait au fond de la chambre, où il demeura les bras croisés.
— Lord Vivian, veuillez parler, dit Guy avec impatience; j'ose dire que j'ai maintenant le droit de l'exiger de vous* ;
— Quoi ! dit lentement Vivian, quoi ! Évelinea ae-^ \ cepté votre main sans vous parler de moi t... Ohf c'est mal L«. c'est mal!
U y avait dans sa voix un accent de douleur qui frappa Guy autant que la singularité de ces paroles.*^ il se leva à son tour*
— Mylord, dit-il gravement, il est temps d'en finir; vous le comprenez, je ne puis permettre que notre conversation se poursuive ainsi. Le nom que vous ve* Hez de prononcer, no l'oubliez pas^ c'est le nom de celle qui doit bientôt porter le mien.
«~ Jamais, jamais, dit soudainement lord Viviaii avec une froide décision. C'est précisément pour em* pécher cela que je suis venu.
Guy avait résolu de se maîtriser ; înais à ce itiot s'étonnera -t- on que son sang-froid l'ail prescjue abandonné? Il pâlit, mais il garda toutefois assez d'empire sur lui-même pour dire avec un calme forcé '
•--Assez, lord Vivian, assez; car, je vous le demande à vous-même, comment cet entretien entre nous i)eut il finir? et quel avantage trouverez- vous à jeter ainsi le nom de celle dont nous parlons au mî- Vm i^vam f ofirolk dunt il faudra bien q^*m parle
464 ÀNIfE SËYERliN
demain, si voas ne consentez pas en ce moment à tous arrêter. '
I — Une querelle! dit lord Vivian, une querelle! répéta-t-il d'un air de dédain ; est-ce un duel que vous voulez dire? J'ai pour ne point me battre ainsi des motifs que je me sens assez courageux pour avouer, et ces motifs, vous les connaissez, monsieur le marquis, car, je le sais, vous êtes chrétien. Je suppose donc que désavouer sa foi en se battant, c'est-à-dire commettre une lâcheté, vous semble, comme à moi, excusable tout au plus pour ceux qui craignent qu'on ne les soupçonne d'avoir peur. D'ailleurs, coutinua-t-il d'un autre ton, il ne faut pas, en effet, que son nom soit prononcé, il ne le faut pas absolument. S'il y a un point sur lequel nous devons être d'accord, c'est celui-là, car c'est un point d'honneur. Sur l'honneur donc, je vous adjure de m'écouler, et de m'écouter, s'il se peut, avec calme.
Guy l'avait laissé parler sans l'interrompre, car dans ce son de voix décidé, il y avait tant de simplicité et une si complète absence de bravade ou d'insolence que la volonté de savoir ce qui pourrait justifier de telles paroles l'emporta un instant sur tout. Il se rapprocha de la cheminée où était demeuré lord Vivian.
— Parlez, dit-il en s'asseyant sur un canapé qui sô
LES DEUX FUMCfS 4G5
trouTait à eette place« Je vous écoute et je vous écou* tarai jusqu'au bout.
-<^ Ce que j*ai à vous dire est sérieux, dit Vivian ; je vais vous blesser, je le sens, mais je ne puis me conduire autrement, je ne puis me tairo, je ne puis partir. L'oublier ou chercher à l'oublier, la laisser devenir votre femme enlin, je ne le puis.
Guy flt un mouvement, mais il se tut.
«-*<• Ëveline et moi, continua lord Vivian, nous som* mes liés Tun à l'autre par une promesse solennellC| volontaire et sacrée.
Guy bondit et se leva.
•«Si vous dites vrai, la preuve! donnez-m'en la preuve, dit^-il.
«-^ Ai'je l'air d'un homme capable de mentir? Noua nous connaissons à peine, mais je vous déclare que je ne douterais pas de votre parole si vous me la donniez. Je vous donne la mienne et... vous me croyez.
Guy s'était assis là tête dans ses mains.
— Continuez, dit-il avec effort.
~ Cette promesse, continua Vivian, elle nous lie encore, car jamais je ne l'ai dégagée de la sienne; je suis au contraire venu à Rome pour la sommer do la tenir.
Guy ne l'interrompit point.
— Et je le jure cependant, ce n'est pas à mon bonheur que je songe, mais au sien.
166 iNNE SÉYERII^
— Un mot, dit alors Guy d'une voix singulière^ ment altérée... Je veux, quoi qu'il m'en coûte, vous écouter jusqu'au bout. Je le veux, répéta-t-il, et son front, déjà pâle, pâlit davantage, quoique, sachez-le bien, lord Vivian, cela me soit difficile; mais prenez garde à vos paroles, de grâce, prenez-y garde ! Que nous ayons tous deux à nous plaindre d'elle, cela me parait évident et cela suffit pour excuser en vous cette audace, en moi cette patience ; mais qu'aucun mot n'aggrave ce que je suis condamné à entendre.
— Ce que j'ai voulu dire, répondit lord Vivian simplement, n'a rien de blessant, car le fond de ma pensée, c'est en vérité que je ne la crois point digne de vous... Gela vous étonne?... Je Taime cependant et plus que vous ne l'aimez. . . mais ou vous ne la connaissez pas bien, ou si vous la connaissez, vous souffrez par elle. Oui, mille fois Éveline a dû vous faire souffrir. S'il en est ainsi, et je n'en doute pas, elle aussi a souffert et souffrira par vous.
Rien n'empêchait Vivian de parler maintenant. Guy ne pouvait plus l'interrompre.
— Quant à moi, poursuivit-il, c'est un malheuî' peut-être, en tout cas, c'est unedestinée. Tellequ'ellc est, jen'ai jamais aimé qu'elle. Je n'en aimerai jamais d'autre, et j'ai la ferme conviction que seul je puis empêcher ses défauts d'entraîner sa vie hors de (OQles
LES D£UX FIANCÉS m
les voies du bonheur... et peut-être même de l'honneur.
— Concluez, dit brièvement Guy.
— Cette conclusion, dit lord Vivian, c'est à vous de la tirer; ce que j'ai voulu vous dire moi-même, c'est le motif qui m'amène à Rome, c'est la détermination où je suis de tout tenter pour lui faire maintenir l'engagement qu'elle a déloyalement brisé. Si j'échoue, monsieur le marquis, ah ! soyez-en sûr, ce sera le plus grand malheur qui puisse tomber sur nous trois.
Il se leva pour sorlir. Guy ne lui répondit pas; depuis quelques minutes, il tenait son mouchoir serré contre sa bouche. Lord Vivian lui tendit la main , Guy la prit sans parler. 11 ouvrit la porte et regarda en silence sortir son rival. Dès qu'il fut seul, il fit deux pas vers la cheminée, puis il chancela et il tomba sur le canapé, suffoqué.
Ses émotions trop rapides et • trop vives, l'efibrt violent par lequel il avait contenu l'emportement vingt fois près d'éclater pendant cet entretien, avaient brisé un vaisseau dans sa poitrine, et le canapé sur lequel il était tombé était baigné de son sang.
4CS iNNE SËYERIN
Éveline avait eu celte nuit-là de la peiuo à s'endormir, car à la On de la journée qui venait de s'achever; elle était retombée dans un élat de perplexité à peu près égal à celui où elle s'était trouvée à Villiers.
Elle avait toujours vaguement appréhendé l'heure où elle aurait à parler à Guy de Vivian, et plus encore celle où, tôt ou tard, elle aurait à revoir celui-ci ; et maintenant tout cela était survenu à la fois, et rien, absolument rien, ne s'était passé comme elle Tavait prévu et comme dans son esprit elle l'avait arrangé d'avance. Ohl décidément, un peu plus de franchise et de courage au moment opportun eût beaucoup mieux valu. Éveline le reconnut et regretta sincèrement de s'être laissé entraîner à une duplicité qui^ au fait, n'était point de son goût. Éveline, on a dû sufûsamment le remarquer, n'avait point un cœur doué d'une grande profondeur d'affection , mais elle avait cependant un naturel droit et élevé. Elle aperçut sa faute en ce moment, et elle se
promît de ne plus jamais en commettre une semblable; mais, pour cette fois, le mal était fait et il s'agissait déjà d'autre chose. Il s'agissait de la position nouvelle dans laquelle la plaçaient les incidents survenus depuis quelques heures. Elle n'avait échangé dans la soirée que peu de paroles avec Vivian ; mais elles ne lui avaient point laissé de doutes sur ses sentiments et sur sa détermination de disputer tant qu'elle serait libre la main qui lui avait été promise. Cette déclaration, en tous cas, l'eût troublée, car elle aggravait fort ce qu'elle avait à dire à Guy; mais de son côté, Guy lui-même avait fort ajouté à la difficulté de cet aveu par la manière impérieuse dont il le lui avait tout d'un coup imposé. Elle se souveuait d'ailleurs, avec amertume, desautres torts de Guy ce jour-là. Au contraire, la calme persévérance de Vivian la touchait, et comme par le passé, son ascendant se faisait subir.
Le lecteur trouvera sans doute ces fluctuations bizarres et, toutefois, elles étaient explicables d'une façon assez simple : Éveline et Guy s'étaient trompés l'un et l'autre, et il y avait eu entre eux une double méprise. Séduit par les dons charmants qu'elle possédait, Guy avait prêté à Éveline les qualités qui lui manquaient ; tandis qu'attirée par le rare agrément de l'esprit, des manières et de la figure de Guy et plus encore par la fascination qu'elle exerçait sur lui.
470 AIIHE 8ËTERII
Éveline n'ayait nullement apprécié, ni même remarqué les traits les plos élevés et les plos importants de 9on noble caractère. Seul, lord Yivian ne se trompait ni sur elle, ni sur lui-même, ni même sur Guy, car il était doué d'une pénétration prompte et sûre, que son riYal, malgré toutes ses attrayantes qualités, était loin de posséder au même d^ré que lui. Son amour pour Ëveline n'était mêlé d'aucune illusion, et peut-être était-ce là le secret de son ascendant sur elle : il la maîtrisait parce qu'il la connaissait et qu'il savait comment imposer son autorité à ce caractère faible et mobile, à cette femme charmante en dépit de ses défauts, pour laquelle le sentimentqu'il éprouvait, quelque vif et passionné qu'il fût, avait parfois la gravité et la puissance de celle d'un père.
Éveliae le sentait sans s'en rendre compte, et elle acceptait cette autorité en dépit d'elle-même, tandis qu'elle se révoltait contre les impétueuses boutades de Guy.
De tout cela, il naissait en ce moment pour elle une confusion qui de son esprit pénétrait jusqu'à son cœur, et elle demeura éveillée jusqu'à ce qu'une bonne et courageuse résolution vint lui apporter un peu de repos. Cette résolution fut celle d'ouvrir son cœur franchement à Guy, lorsqu'il viendrait le lendemain malin, et de lui dire tout sans réserve, tout^ jusqu'à l'involontaire émotion que venait de
LES DEUX FIANCES 471
lui causer Tapparition inattendue de son cousin. / Elle se leva tard, il était près de midi lorsqu'elle parut, et lady Cecilia avait presque achevé son déjeuner, lequel n'était, du reste, qu'un léger repas, placé sur une petite table, dans le salon même où Éveline venait d'entrer.
Après avoir fait quelques excuses et pris à la hâte une tasse de thé, celle-ci se mit en devoir d'annoncer à sa tante que Guy allait arriver bientôt et qu'elle lui demandait la permission de le recevoir à cette heure inusitée; elle allait ajouter qu'il désirait lui parler sans témoin, lorsqu'un domestique entra apportant un billet :
— De la part de M. le marquis de Villiers. Éveline regarda l'adresse avec surprise , elle
n'était pas de la main de Guy. Elle l'ouvrit précipitamment, mais dès qu'elle l'eut parcourue, elle pâlit horriblement et se sentit défaillir au point de croire qu'elle allait perdre connaissance. Elle tendit la main vers lady Cecilia comme pour lui demander secours.
— Qu'y a-t-il, ma chère Évy? s'écria celle-ci avec un véritable effroi, en cherchant avec empressement un flacon parmi les objets placés près d'elle.
Éveline prit le flacon, le respira en faisant un effort pour parler.
— M. deYilliers ne peut pas venir, dit-elle et...
473 ANNE SÉYBRIH
Elle essaya d'en dire davantage, mais ses lèyres tremblaient et elle ne put achever.
Voyant l'air sincèrement inquiet de sa tante, elle reprit cependant bientôt :
— Ma chère tante, donnez-moi quelques instants pour me remettre et je vous dirai tout, je vous le pro* mets. En ce moment, je puis seulement vous dire que M. de Yiiliers est malade et qu'il ne viendra pas ce matin.
Elle se leva en disant ces mots et rentra dans sa chambre, où pendant quelques instants elle eut beaucoup de peine à rassembler ses idées. Bientôt elle rouvrit le billet presque illisible qu'elle venait de recevoir, et le relut avec plus d'attention.
Ce billet de quatre lignes était ainsi conçu :
a II m'est survenu hier au soir un léger accident qui m'oblige à garder le lit. Je ne pourrai pas venir ce matin : mais je n'ai plus rien à vous demander, Êveline, je sais tout, et je vous dégage de la promesse que vous n'aviez pas le droit de me faire.
a Guy. »
La dirCculté avec laquelle ce peu de mots étaient tracés indiquaient un mal plus grave que ne le disait celui qui les avait écrits, l'adresse n'était pas même de son écriture. Puis, non-seulement il lui
annonçait un mal subit^ mais il lui rendait sa parole. Il savait tout! Comment?... Qui lui avait appris ce qui n'était connu que d'elle-même et de Vivian? Ils s'étaient donc rencontrés !.. *
A celte pensée, une nouvelle époutante la saisit, elle se leva et sonna à la haie.
— La voilure à l'instant 1 dit-elle dès qu'un servie tcur parut. Puis tout à fait iiiniméepar l'inquiétude, elle rentra avec précipitation dans le salon où était demeurée lady Cecilia.
— Ma tante ! s'écria-t-ellc, je viens vous supplier de m'accompagner jusqu'à sa porte; il faut que nous sachions par nous-mêmes ce qui est arrivé et dans quel état il est.
Lady Gecilia ne se fit point prier ; sa curiosité et son intérêt étaient pleinement stimulés.
-^ Je suis à vos ordres, demandez la voiture.
— C'est fait.
-— Eh bien, je vous suis.
Les minutes qui s'écoulèrent à attendre la voiture semblèrent des heures.
Enfin on vint annoncer qu'elle était prête, et la tante et la nièce étaient déjà à la porte du salon, lorsqu'elles virent paraître lord Vivian Lyle.
Évcline s'arrêta et poussa un cri... puis sur-le-champ emportée par l'inquiétude :
— Vivian 1 s'écria-t-elle, que s'est -il passé entre
474 AKKE SfiTERIH
VOUS? dites-moi la Térilé, je iFeox la savoir , je Texige!
Rien n'était changé dansTaftitade ordinaire de lord Yif ian. Cependant, ce ne fot pas sans nne certaine émotion qu'il répondità cette dolente interpellation.
— Si vous me parlez da marqnis de Villiers, il me ' semble que, puisque vous l'avez vu, tous devex le
savoir , car il n'est pas homme à vous avoir rien caché.
— Que puis-je savoir ? dit Éveline avec angoisse et hors d'elle, et comment l'aurais- je vu, puisqu'il est malade? que sais-je ! blessé peut-élre !
Et elle se jeta en sanglotant sur une chaise.
La surprise de lord Vivian à ces paroles fut si grande, qu'à peine si elle fut surpassée par celle de ^ lady Gecilia ; celle-ci , cependant , regardait tour à tour l'un et l'autre d'un air stupéfait,
— Je n'ai point vu le marquis de Villîers aujourd'hui, j'ignorais absolument qu'il fût malade, dit enfin lord Vivian; et ces simples paroles furent dites de façon à faire évanouir les craintes qui s'é- (aient emparées de l'imagination d'Éveline,
Elle le comprit et respira.
— Mais d'où vous est venue cette inquiétude, contmua lord Vivain, et l'étrange alarme que vous venez de m'exprimer ?
Éveline n'était plus disposée à user de la moindre dissimulation. Il lui semblait, d'ailleurs, n'avoir plus rien à ménager, et cédant sur-le-champ à cette impulsion, elle lui donna le billet qu'elle venait de recevoir de Guy.
Vivian était d'ordinaire assez maître de sa physionomie. Toutefois, Éveline, qui le regardait, vit l'éclair de joie qui brilla dans ses yeux, et elle eut comme un ëblouissement : tout s'était tellement précipité depuis quelques minutes, et son dernier mouvement avait été si irréfléchi, qu'elle n'avait pas songé à l'espoir que ces lignes allaient rendre à celui qui les lisait.
Ses joues et son front se couvrirent d'une vive rougeur, et son embarras s'accrut pendant le silence qui suivit celte lecture.
Vivian était visiblement troublé, mais il se domina promptement et en revint à la seule partie du billet dont il voulût parler en ce moment ; il était, d'sûlleurs, par un autre motif qu'Éveline, surpris et inquiet comme elle.
— Je vais chez lui, dit-il tout d'un coup, et je vous rapporterai de ses nouvelles.
Il sortit, laissant Éveline étonnée, agitée et rêveuse, et lady Cecilia dans un paroxysme de curiosité telle, qu'il fallut absolument la satisfaire sans délai. Éveline, d'ailleurs, nous l'avons dit, était lasse de réticences
m iNNe SÉTERIfl
et, de plus, en ce moment, dans an état d'agîlatîon qui lui rendait Texpansion nécessaire et salutaire. Elle parla donc sans hésiter, et en peu d'instants lady Cecilia fut mise au courant de tout ce qu'elle avait ignoré jusque-là. La promesse antérieure d'Éveline à Vivian, son engagement subséquent avec Guy, son inquiétude actuelle et sa position étrange entre la per« sistance dcPun de ses prétendants et le subit abandon de Tautre. a Trop subit! » pensa Éveline avec un certain dépit, étoile retourna encore une fois s'enfermer dans sa chambre, où bientôt cette dernière impression la conduisit à des considérations et à des comparaisons singulièrement favorables au plus obstiné de ses deui fiancés.
Quant à lady Cecilia, elle aimait fort à tout savoir; mais elle n'aimait point du tout à s'agiter, surtout lorsqu'il s'agissait des autres ; aussi, après un premier moment de surprise, elle se mit à examiner jusqu'à quel point ce qui allait se passer l'intéressait directement elle-même,
Nous avons déjà expliqué les raisons qui l'avaient fait consentir sans regret au mariage d'Éveline et de Guy : c'était un haut fait de chaperonnage qu'elle n'avait pas été fâchée d'accomplir. Maintenant elle entrevoyait, il est vrai, une rupture de ce côté-là et un changement qui ramènerait la destinée d'Éveline à des conditions moins brillantes mais plus normales
et plus conformes à rensemble des prédilections de lady Cecilia, car lord Vivian aussi était son neveu, et un neveu préféré à tous les autres; il ne lui était donc pas indifférent de voir revenir entre ses mains la belle fortune d'Éveline. Bref, elle vit que de toutes les façons elle n'avait pas à se préoc^ cuper beaucoup de l'issue de ce qui allait se passer, parce que, en aucun cas, les choses ne pouvaient tourner d'une façon très*déplaisante pour elle ; tout en songeant aux incidents de la matinée, elle reprit donc bientôt paisiblement le cours toujours occupé, quoique assez peu rempli, de sa vie ordinaire.
Cependant, lord Vivian, infiniment plus ému qu'elle, arrivait à la porte de Guy, La première réponse du serviteur qui vint ouvrir fut que son maître était malade et ne pouvait recevoir personne,
— Malade?.., depuis quand?
N'ayant entrevu lord Vivian qu'une fois, la veille au soir, le serviteur ne le reconnut pas et dit :
— Depuis hier au soir.
— Mais quelle heure ?
— Vers minuit ; il avait reçu une visite très-tard dans la soirée, il était bien alors. Après, comme il ne m'appelait pas, je suis entré et je Tai trouvé presque sans connaissance ; il m'a dit d'aller chercher un médecin, parce qu'il avait eu un crachement de sang.
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Le serateor qni faisait ce récit semblait très* 5oia.
Une grande et craelle inqoiânde saisit YiTian.
— Mon ami, de grâce, dit-il, répondez-moi : qa'9 dît le médecin? y a-t-il en ce moment quelqu'un auprès de lui? pourrais-je le voir?... Mais non, murmura-t-il entre ses dents avec agitation, non, non, an fait, pas moi, ma vue lui ferait jieut-être plus de mal... Grand Dieu ! que faire?
— H. le marquis n'est pas seul» dit le serviteur.
— Pas seul ? le médecin est là, peut-être^
— Oui, et un ami.
— Un ami I Dieu soit béni ! Et cet ami, pourrais* je lui dire un mot?
— Oui, monsieur.
Vivian enlra dans le salon, et presque au même instant, la porte de la chambre de Guy s'ouvrit, et il vit paraître un jeune homme qu'il prit d'abord pour le médecin ; mais dès ses premiers mots, il reconnut que c'était Pami dont on venait de lui parler.
Cet ami, on le devine, c'était Franz. Revenu à Rome, la veille au soir, fort tard, il était accouru dès le matin, selon sa coutume, chez Guy, sans se douter de ce qui lui était survenu. Au premier moment, son épouvante avait été grande ; mais après que son ami lui eut, bien qu'imparfaitement, fait comprendre la
cause de cet accident, et que Franz, à son tour, sans entrer en détail, l'eut communiqué au médecin, celui-ci Tavait rassuré. Si la santé de Guy eût été moins robuste, cet accident aurait pu avoir de longues et dangereuses suites; mais en réfléchissant aux cin* constances qui l'avaient amené, il prononça que s*ii voulait se soumettre à quelques jours de silence absolu, et à deux mois de soins scrupuleux, il n'en demeurerait, avec le temps, aucune trace.
Tel fut le résumé de la réponse de Franz aux demandes inquiètes de Vivian, et après quelques mots encore échangés entre eux, Vivian allait se retirer, lorsque Franz, touché du vif intérêt témoigné à son ami par cet inconnu, lui demanda son nom.
Vivian hésita un moment.
— Je me nomme lord Vivian Lyle, dit-il. Franz venait presque à l'instant d'apprendre ce nom
pour la première fois.
En l'entendant maintenant il fit un mouvement de surprise.
— Je ne parlerai point aujourd'hui à Villiers de votre visite, dit-il, mais il la saura un jour. Il saura, mylord, votre inquiétude et votre intérêt.
— Dites aussi mon regret, mon regret profond, et qui eût été inconsolable si le déplorable accident qui a suivi notre rencontre d'hier au soir eût été plus grave. Il ne l'est déjà que trop!
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Il tendit la main i Franz, qai la prit et la mm cordialement.
<-*• Hjlordy dtt-il an moment où ils allaient le léparer, le marquis de Yilliers désire que misa Deti^ reoz ne soit point informée de la cause de sa maladie ni de sa gravité, et qu*on ne lui en parle, comme il Ta fait Ininnéme, que comme d'un accident sans importance.
— Puisqu'il le veut, il en sera ainsi et j'aurai soin qu'elle n'en apprenne pas darantage.
Ils se quittèrent après s'être encore une fois donné la main ; mais Taecent avec lequel ces dernières parôles avaient été dites firent comprendre à Frans mieux encore que les révélations de Guy le nouveau changement survenu dans la destinée d'Éveline et, ce qui lui importait davantage, dans celle de son ami.
On était au milieu de novembre. La journée était belle et presque chaude. Cela arrive souvent en lahe, à celle époque de Vamée qui est celle où
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rhabitdnt du Nord jouit surtout de la douceur du climat, et compare le plus souvent le ciel gris de sa patrie lointaine avec le del l)leu où son regard se plonge.
Guy avait depuis quelques jours recouvré la faculté de parler, mais il n'en prolitaît encore que peu, car Franz, le fidèle et unique compagnon de sa solitude, clierehail à prolonger la période de repos qui avait été prescrite à son ami, et Guy lui*méme sortait avec peine de ce silence pendant lequel il lui semblait avoir beaucoup vécu. Tout ce qui avait précédé son accident, toutes les circonstances qui s'étaient si rapidement succédé le jour où il avait eu lieu, et qui avaient produit dans son esprit un véritable vertige, étaient devenues pendant cette longue et silencieuse période claires et distinctes. Il se rendait compte maintenant de cette lutte inavouée qui s'était si longtemps livrée dans son âme, entre le charme puissant qui le fascinait et ses meilleures aspirations déçues ! Il sentait que ce charme avait été rompu sans retour dans ce moment, dont il avait failli mourir, où une révélation imprévue avait brisé à jamais sa
confiance.
Mais cette rupture, il sentait aussi qu'elle était
préparée depuis le jour où il avait revu Évcline à
Rome. Aussi, lorsqu'il reçut d'elle une brève réponse,
qui était un adieu, et lorsqu'il apprit epsuite quo
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lady Gecilia et sa nièce quittaient Rome pour aller passer le reste de l'hiver à Florence, ce ne fut pas sans doute avec indifférence; mais ce fut avec une secrète conviction que cette séparation leur rendait à tous deux une chance de bonheur qu'ils eussent en vain cherchée ensemble.
Toutefois, le médecin ayant remarqué en lui ce jour-là une agitation qui aurait pu aggraver son état, il lui avait conseillé de partir avec Franz pour Âlbano.
C'est là que nous les retrouvons en ce moment, assis tous deux sur une de ces vastes terrasses couvertes, qui, presque partout en Italie, sont l'appendice des plus humbles demeures, ainsi que des palais les plus somptueux. La villa qu'ils habitaient, jadis magnifique, était encore ornée de plus d'un fragment de peinture et de sculpture qui témoignaient du luxe d'une autre époque; mais elle était aujourd'hui passablement délabrée, le jardin était çn désordre, et aucun soin n'y venait en aide à la luxuriante nature. Toutefois, exposée au grand soleil, dominant une admirable vue, tout entourée d'orangers, dont les fruits dorés charmaient les yeux, c'était une habitation dont l'aspect était calme et reposant, plutôt que mélancolique. Elle convenait en ce moment mieux que toute autre à ceux qui venaient de s'y établir*
Nous l'avons dit, le charme qui avait fasciné Guy était rompu, et il en résultait pour lui plutôt l'amer-
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tume d'une déception que Tune de ces douleurs dont la vie demeure atteinte. Parfois même, en retrouvant avec Franz cette douceur d'être compris lorsqu'à peine il pouvait s'exprimer, il la savourait avec un transport augmenté par le contraste. Cependant, une mélancolie profonde, et qui semblait n'avoir pas de proportion avec sa souffrance morale ou physique, retardait le retour de ses forces et inquiétait Franz, qui n'en devinait pas bien la cause. Plus d'une fois, il avait été au moment d'interroger son ami; mais craignant pour lui un effort, qui, même léger, eût encore pu être fatal, habitué d'ailleurs à attendre plutôt qu'à provoquer sa confiance, Franz attendait en effet, en se taisant, perdu lui-même d'ailleurs bien souvent dans ses rêveries aussi profondes, quoique moins troublées que celles de Guy.
Il en était ainsi au moment dont nous parlons, et le silence entre eux durait depuis quelque temps, lorsque Guy dit enfin tout d'un coup :
— Franz, as-tu revu ton dernier tableau depuis qu'il se trouve à la place qu'il occupe dans l'église à laquelle il était destiné?
— Non, dit Franz brièvement, avec un léger mouvement qu'il ne put maîtriser.
Puis il ajouta :
— Je n'ai pas cherché à le revoir.
— Mais je l'ai revu, moi ! dit Guy avec une vivacité
AH ANNE SËYERIll
soudaine, et, parlant de sa voix accoutumëe, jusqiie* là encore très^aliérée :
— Je Tai rcTU, répéla-Ml, et maintenant que je puis parler sans crainle, je vais te dire quand et comment.
Et alors, pour la première fois, il lui Ct le rdcit de l'apparition soudaine qui lui avait causé une impression si profonde et si inattendue.
Une vive joie pénétra le tendre et généreux cœur de celui qui Fécoutait, et elle se peignit sur son visage.
— C'était un bon et beau présage, dit-il, et je bénis l'inspiration qui guida mon pinceau.
— Et moi aussi, je la bénis ! dit Guy avec ardeur, sa mémoire lui retraçant tout ce qu'il avait trouvé de force dans ce souvenir soudainement réveillé.
— Celte inspiration, continua Franz, m'a conduit d'ailleurs à en chercher de plus hautes; mais que Dieu me le pardonne, je ne puis regretter d'avoir ainsi reproduit malgré moi les traits d'Anne Séverin» Qui sait s'il ne sera pas accordé à son image de pro* duire un peu de ce bien qu'elle a le don de faire elle-même? Toutefois^ répéta-t-il d*une voix plus ferme et plus grave, je ne suis point retourné dans cette église depuis que ce tableau y est placé, et je n'y retournerai point.
Tandis que Franz ^ un instant entraîné par ses sou-
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vcnirs, disait ces mots, Guy était retombé dans lo sombre silence qui avait précédé son récit; mais Franz, encouragé par ce qu'il venait d'entendre, allait reprendre la conversation et la ramener à ce sujet qu'il n'avait pas osé aborder, lorsqu'il fut interrompu par un bruit fort inusité dans le lieu écarté où était située leur villa. Ce bruit, c'était celui d'une voiture arrivant avec fracas sur la route, et qui bientôt s'arrêta devant la grille de la villa,
Franz se leva, tout en arrêtant Guy qui voulait lo suivre, mais, trop faible encore, il pâlissait de cet effort.
— Non, dit-il, attends ici. Je vais et je reviens. Il alla, en effet, et revint presque aussitôt,
— Guy, dit-il d'une voix calme pour ne pas agiter son ami, voici une arrivée qui te fera plaisir.
— C'est Pierre! dit Guy vivement, en se levant; j'en suis sûr, je l'attendais .
— Tant mieux, car je craignais pour toi l'effet de la surprise.
— Non, j'avais compté les jours, je savais qu'il viendrait; donne-moî la main, je veux qu'il me trouve debout. Franz, ajouta-t-il tout bas, est-il venu seul?
— Oui, seul.
Guy s'arrêta; mais son visage s'altéra, et lorsque Séverin l'aperçut et le serra dans ses bras, ce fut aveo
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une joie mêlée d'épooTanle. Il ne pouvait le croire en eonTalescence, et il lui fallut longtemps pour s'accoutumer au changement qu'avait produit dans l'aspect du jeune homme la rude secousse qu'il avait subie.
Bientôt, cependant, cette première émotion s'apaisa; mais celle qui suivit, lorsque Sévenn apprit la rupture du mariage de Guy, sembla telle que les deux jeunes gens eurent de la peine à se l'expliquer. On n'aurait pu dire, en effet, s'il était heureux ou malheureux de cette nouvelle; la seule chose évidente, c'était qu'il en était visiblement et fortement troublé.
De son côté, ce fut avec une sorte d'embarras que Guy demanda enGn si personne ne lui avait écrit.
Séverin fut tiré de sa distraction par cette demande.
— Des lettres? dit-il ; mais oui, sans doute, oui assurément, j'ai des lettres pour vous... de tout le monde. — ^^ Je vais aller vous les chercher.
L'émotion et la surprise avaient momentanément augmenté la faiblesse de Guy, et il était si pâle, que Franz hésita à permettre que ces lettres lui fussent remises. Mais Guy, les apercevant, les arracha des mains de Séverin en disant:
— Merci, merci; maintenant laissez-moi.
Resté seii4, il leç ouvrit et se mit à les lire avidement.
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Il yen avait quatre.: Tune était d'Anne, Taulre de sa mère, la troisième du curé, la dernière de la vicomtesse de Nébriant, et, chose surprenante, celle-là parut la plus intéressante de toutes à Guy; nous allons donc la mettre, de préférence aux autres, sous les yeux du lecteur.
f Hauteville, le ft noveiâbre i85.,
« Mon cher Guy,
a Voilà bien longtemps que je veux vous écrire^ mais j'ai eu de tristes raisons pour garder le silence, et maintenant j'en ai heureusement de très-bonnes pour le rompre.
« Mon pauvre Guido!... j'ai été à la mort.,, et je ne serais plus de ce monde s'il ne se trouvait pas, dans ce même monde, une créature qui se nomme Anne Séverin... et avant d'aller plus loin — car cela me pèse — j'espère que jamais, au grand jamais, il ne vous vient pas en tête de songera plusieurs sottises que je vous ai dites un jour où vous m'aviez brusquement révélé votre intention juvénile de la prendre
^ Aîfîfl SfTEBlH
pour fimme. Si pourtant, par malbenr ponr ma. Toa. Dc les arei pa, oabUées, teuillez aujourd'hui lei effacer de rolre mémoire et les reganler à jam» comme non aTcnocj. Tout est ponrJe mieux • tdoi
fille de 1 Angleterre; mais pourtant, j'ai besoin âe TOUS le dire, Gay, rolre première idée était bonne, et, sans regretter ce qui est, je tiens à ne plus être comptée parmi ceux qui eussent trouvé à redire à ce qui aurait pu é(re.
« J'en viens maintenant à moi, ce qui, ainsi que TOUS allez le voir, me ramènera à elle. Après voire départ et celui de lad, Cecilia de Paris, je suis revenoe, comme vous le savez, m'élablir à Hauteville.
séjour à Vilhers se trouvaient assez avancés ponr me permcllre de prendre possession.
« J-arri ve donc, je m'installe,' et je commençais à Jouir de mon séjour, lorsque éclate à Sérigny dans mon proche voisinage, une affreuse épideVnî; ou jclle autour de nous une ex.rtJme épouvanteet ^J je ne le cache pas. m'en cause une à moi-même t^I cmeni vive, que, dés le premier jour j'ava' rlT
médccm qu, me montrait dans la fuite un a,,,!^ jcr plus grand que le premier, je me Stst" Il «ne d.au de me calmer, ce qui était une àZT^