ANNÉES
ENFA.NXE. — INFLUENCE DES MILIEUX PORTRAITS d'ancêtres
Lorsqu'on a passé la cinquantaine et que, sur le revers de la colline de la vie, « la nuit douteuse » fait, comme l'a dit Victor Hugo,
... Parler le soir la vieillesse conteuse,
on cède volontiers à la tentation très douce d'évoquer tout haut les souvenirs de sa première jeunesse. Cette démangeaison autobiographique a deux causes :
d'abord le plaisir égoïste et très humain qu'on éprouve à parler de soi ; puis le besoin qu'on a de se rajeunir en se retrempant dans la fontaine de Jouvence du ressouvenir. — J'obéis aujourd'hui, comme beaucoup d'autres, à ces deux secrets mobiles, bien que je n'aie pas d'aventures extraordinaires à conter. Peut-être, —
c'est l'excuse que je me donne hypocritement à moi-même, — les curieux de psychologie littéraire trouveront-ils quelque intérêt à connaître quelles circonstances ont poussé vers la littérature un garçon élevé dans un milieu provincial absolument réfractaire, et jusqu'à trente ans attaché , loin de Paris , à des fonctions administratives qui auraient dû à jamais le dégoûter de la manie d'écrire. — L'ennui de ces sortes de confessions rétrospectives, c'est que le moi y tient forcément une maîtresse place, — ce qui est gênant pour la modestie de l'écrivain, et ce qui, à la longue, peut devenir agaçant pour le lecteur. — J'essayerai de remédier à cet inconvénient en me montrant très sincère et en parlant moins de moimême que des choses et des gens au milieu desquels j'ai vécu.
Je suis né par hasard à Marly-le-Roi.
Mon père était Bourguignon, ma mère Lorraine , et ils n'habitaient Marly que depuis un an, quand cet événement eut lieu. Je vins au monde, non loin de la forêt, dans une petite maison de la rue des Vaux, voisine de la propriété qui appartient aujourd'hui à Victorien Sardou. Je ne me rappelle aucunement ce premier gîte , car un an après , nous allâmes occuper dans la Grand'Rue une maison bâtie en équerre sur cour et jar-
din, dont la massive porte cochére forme une encoignure en retrait. C'est de là que datent mes premières souvenances assez confuses. Devant le spectacle qui se montrait à mes yeux écarquillés d'enfant, les choses m'impressionnaient plus que les personnes. Les figures des gens qui m'entouraient demeurent pour moi dans un brouillard, tandis que je vois encore très distinctement les châtaigneraies de la forêt, et que j'ai encore dans l'oreille le bruit mat des châtaignes tombant sur la mousse. Cette récolte des châtaignes en automne a été une de mes vives sensations de ce temps-là. — Plus tard, à l'époque de ma vingtième année, après être resté dix-sept ans dans un pays où le châtaignier ne croît pas, un matin d'octobre, j'errais à travers la campagne poitevine ; j'entendis tout à coup le bruit sourd des châtaignes sur la mousse, et je m'agenouillai dans la bruyère humide pour ramasser avec un attendrissement fraternel ces fruits à Técorce vernissée qui réveillaient en moi les sensations de ma petite enfance. — Au fond, notre personnalité est bien moins indépendante du nonmoi que nous ne l'imaginons. Le monde extérieur nous pénètre constamment, et constamment nous lui laissons une parcelle de nous-mêmes . Quand nous y regardons attentivement, nous sommes obligés
de reconnaître qu'entre nous et lui il y a une sympathique parenté dont les liens ne se rompent même pas à la mort.
C'est dans cette maison de la Grand'- Rue que je reçus ma première impression morale. Ma mère, qui était très pieuse, m'y parlait déjà du paradis et de Tenfer. Un après-midi que je musais, désœuvré, par la cour, j'aperçus au fond de la niche à chien quatre nouveau -nés qui, en l'absence de leur mère, s'étaient blottis en boule dans la paille. Une perverse curiosité me poussa à m'emparer des petits chiens et à les porter, « pour voir », dans le bassin du jardin; mais quand je les vis nager misérablement au milieu de l'eau verdâtre, j'eus la conscience de ma scélératesse, ma sensibilité s'éveilla et je voulus repêcher les naufragés ; malheureusement ils se tenaient trop loin du bord et le bassin me paraissait grand comme un lac. Je m'enfuis plein de terreur et songeant en mon âme de quatre ans que, bien certainement, l'enfer était destiné à punir de pareils méfaits. Je ne sais plus si on réussit à opérer le sauvetage des petits chiens, mais je me souviens d'avoir entendu le lendemain la locataire du rez-de-chaussée proclamer que « cet enfant était possédé et qu'il finirait mal ». — Ce fut ainsi que s'éveilla mon premier remords.
Ma mère s'ennuyait à Marly, où mon père était receveur des domaines ; elle avait la nostalgie de son pays lorrain ; elle harcelait mon père pour qu'il sollicitât sa nomination dans le Barrois, et elle finit par y réussir. — Si, aux termes du Code, « la femme doit suivre son mari », en fait, c'est le mari qui suit sa femme. Sur cent fonctionnaires mariés, il y en a bien quatre-vingts qui finissent leur carrière dans le pays de leur femme. — Mon père, encore qu'il aimât les environs de Paris, obéit à cette loi quasi générale et, vers le printemps de 1838, nous quittâmes Marly pour Bar-le-Duc. De ce fatigant voyage de vingt -quatre heures par la diligence Laffitte et Gaillard, je n'ai retenu que deux ou trois menus incidents : — une jatte de fraises en pyramide portée par une femme dans une rue de Paris ; la furtive silhouette des arbres de la route qui semblaient fuir de chaque côté de la voiture ; l'étrange sautillement de la mèche du fouet du conducteur sur la croupe des chevaux ; puis la vue de mon grandpère nous attendant par une pluie battante dans la rue où s'arrêtaient les diligences.
C'est à Bar-le-Duc, où je suis resté jusqu'à ma dix-huitième année, que j'ai goûté les émotions, les joies et les émerveillements de l'enfance ; c'est là que mes
désirs d'écolier se sont éveillés, que mon cœur d'adolescent a battu; là, que chaque arbre, chaque ligne d'horizon, chaque coin de rue me racontent encore aujourd'hui des histoires familières . La ville avait alors une physionomie originale que la création du chemin de fer et les constructions militaires faites depuis 1870 ont altérée en grande partie, La ville haute, ancienne résidence des ducs de Bar, — avec les vestiges de son château, sa massive tour de l'Horloge coiffée en éteignoir, ses vieux hôtels des conseillers à la chambre des comptes, son pâquis aux ormes centenaires, ses jardins en terrasse dévalant jusqu'aux quartiers bas, arrosés par un canal de dérivation, — a seule conservé du caractère. Mais, à l'époque de riion enfance, la rue du Bourg, que nous habitions, offrait de quoi réjouir un poète ou un artiste, avec sa double rangée de curieuses maisons bâties au xvi^ siècle, accostées presque toutes d'un perron en pierre garni d'une rampe en fer forgé. Les façades de ces logis étaient décorées et sculptées dans le goût de la Renaissance et, le long des chéneaux du toit, de fantastiques gargouilles dégorgeaient les eaux pluviales sur la tête des passants. A l'intérieur, les pièces tendues de verdures, les cours enguirlandées d'aristoloches, les vastes greniers encom-
brés d'antiquailles, étaient prodigieusement suggestifs pour une imagination d'enfant. Et les hôtes de ces pittoresques demeures ; — gentilshommes revenus de l'émigration, chevaliers de Saint-Louis, respectables chanoinesses minces et décolorées comme des fleurs sèches, vieux officiers de l'Empire, anciens députés à la Convention, — toutes ces figures depuis longtemps disparues, s'harmonisaient à souhait avec le cadre antique et charmant qui les faisait valoir.
Ma grand'mère maternelle fut chargée de m'inculquer les premiers principes de lecture. C'était une petite femme au nez camard, aux yeux bleus très vifs, au teint bilieux ; alerte, remuante, économe, excellente ménagère, mais terriblement despote. Elle me tenait, pendant des heures, le nez sur mon abécédaire, dans une pièce tapissée d'un papier où étaient reproduits en grisaille des épisodes de la retraite de Russie, Les images des grognards bivouaquant dans la neige détournaient souvent mon attention, et chaque fois, une aiguille à tricoter, cinglant mes doigts, se chargeait de me rappeler à Tordre. Je ne sais si ce fut à cette méthode démonstrative que je dus mes progrès, mais j'appris à lire très vite et le premier usage que je fis de ma science fut de dévorer un livre de
mythologie qui me tomba sous la main.
Les étonnantes aventures que contait ce volume, orné d'estampes représentant les dieux et les demi-dieux, me passionnèrent. La voracité de Saturne, la jalousie de Junon, les métamorphoses de Jupiter, les amours malheureuses d'Apollon Délicn, les exploits de Bacchus et d'Hercule, Hébé, Pan, les Nymphes, toutes ces légendes si éclatantes de jeunesse et de beauté, m'enchantaient et j'y croyais absolument. Les enfants ont l'âme candide des peuples primitifs, et tout ce que je lisais était pour moi article de foi. Lorsque ma famille, scandalisée, voulut me faire revenir de mon erreur et me démontrer, à grand renfort de catéchisme et d'histoire sainte, que les récits de ma mythologie étaient de pures fables, je sentis un froid subit me tomber sur l'imagination. Le ciel des chrétiens me parut ennuyeux et gris à côté du radieux Olympe des dieux grecs. En dépit du mal qu'on se donna pour m'expliquer la supériorité du spiritualisme chrétien sur les fictions du vieux polythéisme, je ne fus jamais qu'à demi convaincu.
Une autre influence vint me pousser sur cette pente naturaliste. Mon grandpère était un ancien forestier. Après avoir servi sous l'Empire et s'être élevé jusqu'au grade de capitaine de dragons, il
avait quitté Tarmée à la Restauration et, grâce à la protection de son compatriote le maréchal Oudinot, il avait été bombardé sous-inspecteur des forêts à Angou-
léme. Mis à la retraite en 1830, il était revenu manger sa pension dans son pays natal; mais il conservait l'amour de la vie forestière et il avait acheté aux environs de Bar un petit bois où il passait dans la belle saison une bonne partie de
ses journées. Il se plaisait d'autant mieux dans cette solitude qu'il échappait ainsi aux aigres remontrances et au despotisme de ma grondeuse grand'mère. Le brave homme était tout l'opposé de sa femme : — d'humeur débonnaire, aimant à bien vivre, très gourmand, il avait le cœur sur la main, et la main toujours prête à dénouer les cordons de sa bourse.
11 me gâtait et je l'adorais. Dès que le printemps pointait, je guettais anxieusement les jours de beau temps qui coïncidaient avec mes jours de congé. Je ne me tenais pas de joie, quand mon grandpère me criait, au saut du lit :
— Allons, drôle, chausse tes gros souliers, le temps est beau et nous irons au bois cet après-midi !...
Nous gravissions lentement la côte de la Chalaide, encaissée entre deux talus de vignes. En avant, sur le sol argileux de la montée se détachait la droite et haute silhouette du grand -père, coiffé d'une casquette de cuir à oreillettes, le carnier en sautoir sur sa blouse, les jambes maigres et nerveuses protégées par des houseaux de toile bleue. En moins d'une demi-heure nous atteignions les taillis du Petit-Juré, dont les lisières bordaient tout un côté d'une plaine mamelonnée et nue. Le bois de mon grand-père, contenant à peine trois arpents, me semblait
immense. Au milieu, se trouvaient deux carrés de jardin, une maisonnette de pierre couverte en planches et un chambret de charmille où Ton dinait. Dès en arrivant, mon grand -père allumait sa pipe, puis se mettait à greffer des sauvageons ou à sarcler les allées. Moi, j'avais la bride sur le cou. J'en profitais pour m'enfoncer dans le fourré et pousser des pointes jusqu'aux friches du voisinage, — guettant les oiseaux, observant le va-et-vient des fourmis dans les sentiers, pourchassant les papillons, me famiharisant avec les bêtes et les plantes des bois. J'allumais des feux de branches sèches au revers d'un fossé, je grimpais aux arbres, je bourrais indistinctement mes poches et mon estomac de tous les fruits sauvages : noisettes, faînes, alises et glands. Je me vautrais dans l'herbe, je me grisais de verdure. Je communiais avec la terre, et lentement la nature forestière se révélait à moi. Parfois étendu sur le sol, bercé par le frémissement des feuilles, regardant à travers les ramures la blanche fuite des nuages sur le ciel, toute ma mythologie me revenait en tête et je croyais sentir passer comme un frisson le souffle des Hamadryades, ou entendre au loin la flûte du dieu Pan...
De loin en loin, nous allions voisiner chez un vieil original, propriétaire du
taillis contigu. Celui-ci était, encore plus que mon grand-rpère, fanatique de la vie sylvestre. Il s'était fait bâtir en plein bois une maison assez vaste où il habitait seul tout Tété comme en un campement. Il avait servi dans l'artillerie et avait eu l'avant-bras gauche emporté à Waterloo.
Je ne contemplais jamais son moignon arrondi et rougeâtre, qui dépassait la chemise, sans une secrète terreur. Il se nommait Curt et avait épousé une demoiselle Huot de Concourt, — la propre tante, je crois, de Jules et Edmond de Concourt. — Les caractères des deux époux ne sympathisaient guère. Aussi le père Curt préférait-il au domicile conjugal la solitude de sa maison des bois où il vivait à sa guise. Il faisait son lit, cuisinait ses repas, raccommodait lui-même ses habits et ne frayait guère qu'avec des chasseurs ou avec quelques anciens compagnons d'armes. Dès que mon grandpère apparaissait au détour de l'avenue où des sapins alternaient avec des rosiers, le bonhomme Curt allait quérir des cruchons de bière au fond de sa cave ; on allumait les pipes et, au pied d'un hêtre dont les branches chargées de faînes rousses retombaient au-dessus de nos têtes, les deux vieux reparlaient du temps passé. — C'étaient des discassions sans fin sur les mérites comparés de Gérard,
d'Oudinot et d'Exelmans, — trois illustrations militaires meusiennes, — puis des souvenirs de garnisons dans les petites villes allemandes ; le tout entremêlé de paroles d'exécration contre les Prussiens dont la mitraille avait mutilé le bras du
« canonnier ». Il agitait furieusement son moignon ; il jurait que tout n'était pas fini, que nous remanierions encore la carte de l'Europe et que nous reprendrions l'autre rive du Rhin... Hélas!
Ce fut cependant à ce sauvage canonnier Curt que je dus mes premières émotions théâtrales. Il était propriétaire de la salle de spectacle ; quand des troupes de passage venaient en représentation à
Bar- le -Duc, il avait droit à un certain nombre de billets dont il gratifiait ses amis et entre autres mon grand-père.
Vers le temps où j'entrais dans ma huitième année, la troupe départementale donna la Fille de l'Air, une sorte de comédie-féerie alors très en vogue. Depuis quelques mois les contes de fées étaient devenus ma lecture favorite et me passionnaient à régal de la mythologie. Je cajolai si bien mon grand-père qu'il se décida, malgré l'opposition de ma grand'mère, à m'emmener au spectacle. Nous pénétrâmes dans l'étroite salle peinte en vert d'eau, au moment où les amateurs qui composaient l'orchestre accordaient leurs instruments. J'attendais avec une fiévreuse impatience la minute où se lèverait le mystérieux rideau rouge qui masquait la scène. Enfin l'orchestre joua une ouverture, trois coups partis je ne savais d'où me remuèrent le cœur et je tombai en extase quand, le rideau remontant enfin jusqu'aux frises, je vis les Esprits de l'air agiter leurs ailes et se balancer dans les nuages. — Il s'agissait, autant que je m'en souviens, d'une Elfe très jolie qui perdait ses ailes pour s'être amourachée d'un habitant de la terre. Il y avait dans la pièce un mélange de réalité et de fantaisie qui me charmait. Le vol des filles de l'air aux jupes de gaze
et aux ailes de papillon, les décors, les trucs, le jeu des acteurs, je prenais tout au sérieux. Je fus surtout stupéfié par un génie qui n'avait qu'à souffler sur les portes pour les faire s'ouvrir à deux battants. Je m'indignais contre la longueur des entractes qui coupaient la pièce, et quand le rideau tomba pour la dernière fois, j'eus une grande tristesse, comme si je me séparais pour jamais de mes meilleurs amis. — L'enchantement produit par cette représentation se prolongea pendant des semaines. J'en étais comme affolé ; je passais des heures à me costumer en génie, avec des ailes en papier épinglées à mes épaules, et je débitais à haute voix les fragments de dialogue que j'avais retenus. Ma mère, effrayée de cette surexcitation causée par le théâtre, s'en désolait devant une sœur de ma grand"mère que nous appelions la tante Thérèse : — Cet enfant, disait-elle, ne rêve plus que comédies... Pourvu que plus tard il ne lui prenne pas fantaisie de se faire acteur! — Non, non, répondait indulgemment ma grand'tante, mais il a de l'imagination et il pourrait bien devenir un auteur. — Qu'est-ce que c'est c^u'un auteur? demandais-je, intrigué. — Un auteur, reprenait ma grand'tante, est un homme qui écrit des pièces comme celle que tu as vue ; quand elles réus-
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sissent, toute la salle l'applaudit, on le couronne sur la scène, il devient célèbre...
— Et il meurt à Thôpital, achevait prosaïquement ma mère, qui tenait le métier d'auteur aussi dangereux que celui de comédien.
Chère grand'tante Thérèse! Je n'ai pas encore parlé d'elle, et cependant c'est à elle que je dois ma vocation littéraire.
— Elle était restée vieille fille, non par sécheresse de cœur, mais, je crois bien, à la suite d'une inclination contrariée. Elle vivait seule au fond d'une étroite maison datant du siècle dernier, bâtie entre une foideric encombrée de cuves et de tonneaux et un jardin qui se prolongeait jusqu'à la rivière. Sa figure demeure singulièrement précise au fond de ma mémoire ; elle m'apparaît si vivante encore dans l'encadrement de son jardin plein de fleurs et de fruits ! — Grande, solidement charpentée, avec de gros os, un long nez fortement aquilin et des allures viriles, elle avait une voix très juste, très musicale, et de magnifiques yeux bleus ombrés d'épais sourcils. Née à la fin du xviii^ siècle, ayant eu ses vingt ans en pleine tourmente révolutionnaire, elle était demeurée, bien qu'ardente royaliste, très indépendante d'esprit et fort libre penseuse. Elle avait la mémoire meublée des opéras de Gluck, de Rameau et de Gré-
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try, ainsi que de beaucoup de tragédies de Voltaire. Je la vois toujours, coiffée du bonnet lorrain tuyauté et d'un tour de faux cheveux, se promenant au long de ses framboisiers, un sécateur à la main.
et s"interrompant de sa besogne pour me chanter :
Puis il me prend la main, il me la presse, Avec tant et tant de tendresse...,
OU pour déclamer :
Mon Dieu, j'ai soixante ans combattu pour ta gloire...
Elle possédait des clartés de tout, et dans les allées de son jardin elle me donnait mes premières leçons de botanique.
— Modifié depuis et modernisé, ce jardin a perdu aujourd'hui une partie de la phy-
sionomie qu'il avait du vivant de tante Thérèse. En ce temps-là il commençait en parterre, se continuait en potager, et se terminait par un massif d'arbres plantés sous Louis XV, — frênes, sycomores, hêtres et tilleuls, qui allongeaient leurs branches au-dessus de la rivière d'Ornain. On trouvait de tout dans cet enclos un peu fouillis : des pieds d'angélique qui aromatisaient l'air, d'énormes buis en boule, des résédas qui envahissaient les allées, des oreilles-d'ours en bordure, de sveltes roses trémières, des lis à foison, puis de vénérables pruniers de reineclaude aux fruits juteux et parfumés.
Arbres et plantes dataient de l'enfance de la grand'tante, les fleurs repoussaient chaque année aux mêmes places ; il s'en dégageait une antique odeur, cordiale et pénétrante, qui semblait une émanation de l'esprit de la tante Thérèse. Bien souvent, après la disparition de cette excellente fille, qui mourut quand j'avais onze ans, je suis venu me réfugier dans son jardin pour lire à mon aise, loin des fâcheux. Je m'asseyais sous les framboisiers avec mon hvre, Don Quichotte, Rohinson suisse, et plus tard Hugo et Musset. Je me grisais de prose ou de vers pendant des heures, jusqu'à la tombée du jour. Quand je ne pouvais plus distinguer les hgnes, je fermais le livre
et je donnais Tessor à mes imaginations d'écolier. J'écoutais distraitement les familières rumeurs du crépuscule : les derniers pépiements des oiseaux, les sonneries de l'église, les voix des servantes allant remplir leur cruche à la pompe ; je regardais vaguement les fines silhouettes des plantes autour desquelles bourdonnaient les papillons de nuit ; — à force de rêver, dans le vaporeux enténèbrement du jardin, je me figurais voir se glisser la forme confuse de ma grand'tante, et je l'entendais me chuchoter à l'oreille :
« Tu seras auteur... » /